Les Trois Yeux/II, 10

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X

La Formule


Velmot mort, Bérangère vivante… Quelle joie je ressentis ! Quelle sécurité soudaine ! Cette fois la mauvaise aventure était finie, puisque celle que j’aimais n’avait plus rien à craindre. Et aussitôt ma pensée remonta vers Noël Dorgeroux : la formule qui résumait le grand secret était sauvegardée. Avec les indications et les éléments d’action que l’on possédait par ailleurs, l’humanité se trouvait maintenant en état de continuer l’œuvre de mon oncle.

Bérangère m’appela :

— Il est mort n’est-ce pas ?

J’eus l’intuition que je ne devais pas lui dire une vérité trop lourde à porter pour elle, et qu’elle redoutait, et je déclarai :

— Mais non… nous ne l’avons pas vu… il se sera échappé…

Ma réponse parut la soulager, et elle murmura :

— En tout cas, il est blessé… je suis sûre de l’avoir atteint.

— Repose-toi, lui dis-je, et ne te tourmente plus de rien, ma chérie.

Elle m’obéit, et elle était si lasse qu’elle ne tarda pas à s’endormir.

Avant de la ramener, le comte et moi nous retournâmes auprès du cadavre et le fîmes glisser sur la pente du ravin que nous suivîmes jusqu’au mur qui entourait le domaine. Comme il y avait une brèche en cet endroit, le comte affirmait que Velmot n’avait pu entrer que par là. En effet, un peu plus loin, au débouché d’une route forestière isolée, nous découvrîmes son automobile. Le corps y fut placé, le revolver déposé sur la banquette, et la voiture conduite à un kilomètre de distance et abandonnée au seuil d’une clairière.

Nous n’avions rencontré personne. Nul doute qu’on ne crût à un suicide. Une heure plus tard, Bérangère de retour au château, étendue sur son lit, me donnait sa main que je couvrais de baisers. Nous étions seuls, sans plus d’ennemis autour de nous. Aucune figure hideuse ne rodait dans les ténèbres. Personne ne pouvait plus s’opposer à notre juste bonheur.

— Le cauchemar a passé, lui disais-je. Il n’y a plus d’obstacle entre nous. Tu ne chercheras plus à t’enfuir, n’est-ce pas ?

Je la regardai avec une émotion où persistait beaucoup d’inquiétude. La chère petite demeurait encore pour moi pleine de mystère et d’inconnu, et bien des secrets se cachaient dans l’ombre de cette âme où je n’avais jamais pénétré. Je le lui dis. À son tour elle me regarda longtemps, de ses yeux las et brillants de fièvre, si différents des yeux insouciants et rieurs que j’avais aimés autrefois, et elle murmura :

— Des secrets ? Beaucoup de secrets ? Non. Il n’y en a qu’un en moi, et c’est celui-là qui est la cause de tout.

— Peux-tu me le confier, Bérangère ?

— Je vous aime.

Je frissonnai de joie. Cet amour, j’en avais eu souvent l’intuition profonde, mais entravée par tant de défiance, de soupçons et de rancune ! Et voilà qu’elle m’en faisait l’aveu, gravement et loyalement…

— Tu m’aimes… Tu m’aimes… Pourquoi ne me l’as-tu pas dit plutôt ? Que de malheurs auraient été évités ! Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

— Je ne le pouvais pas.

— Et tu le peux maintenant, parce qu’il n’y a plus d’obstacle entre nous ?

— Il y a entre nous toujours le même obstacle.

— Lequel ?

— Il y a mon père.

Je prononçai à voix basse :

— Tu sais que Théodore Massignac est mort.

— Je le sais.

— En ce cas…

— Je suis la fille de Théodore Massignac.

Je m’écriai vivement :

— Bérangère, il est une chose que je désire te révéler, et j’affirme d’avance…

Elle m’interrompit.

— N’en dites pas davantage, je vous en supplie. Il y a cela qui nous sépare. C’est un abîme qu’il ne faut pas espérer combler avec des mots.

Elle semblait si épuisée que je voulus la quitter. Elle m’en empêcha.

— Non, dit-elle. Je ne serai pas malade… quelques jours, tout au plus. Auparavant, je veux que tout soit très clair entre nous, et que vous n’ignoriez pas un seul de mes actes. Écoutez-moi…

— Demain, Bérangère.

— Aujourd’hui, ordonna-t-elle. J’ai besoin de me confier à vous tout de suite. Rien ne peut me donner plus de calme. Écoutez-moi.

Il n’était pas nécessaire qu’elle me priât longtemps. Comment me serais-je lassé de la contempler et de l’entendre ? De telles épreuves nous avaient assaillis quand nous étions loin l’un de l’autre, que je craignais, malgré tout, de n’être plus auprès d’elle !

Elle passa son bras autour de mon cou, ses jolies lèvres frémissaient sous mes yeux. Voyant que mon regard s’y posait, elle sourit.

— Vous vous rappelez, dans l’Enclos… la première fois… De ce jour-là je vous ai détesté… et adoré. J’étais votre ennemie… et votre esclave… Oui, toute ma nature indépendante, un peu farouche, se révoltait de ne pouvoir s’affranchir d’un souvenir qui me faisait tant de mal… et tant de bien !… J’étais domptée. Je vous fuyais, Je revenais à vous… et j’y serais revenue tout à fait, si cet homme… cet homme que vous savez, ne m’avait pas abordée un matin…

— Velmot ! Que venait-il faire ? Que voulait-il ?

— Il venait de la part de mon père. Ce qu’il voulait — je m’en suis aperçu peu à peu — c’était pénétrer par moi dans la vie de Noël Dorgeroux et lui voler le secret de son invention.

— Pourquoi ne m’avoir pas averti ?

— Dès la première minute, Velmot m’avait demandé de me taire. Plus tard, il me l’ordonna.

— Il ne fallait pas obéir.

— À la moindre indiscrétion de ma part, il vous eût tué. Je vous aimais. J’ai eu peur, et j’avais d’autant plus peur que Velmot me poursuivait d’un amour que ma haine exaspérait. Comment douter que sa menace ne fût sérieuse ? Dès lors, j’étais prise dans l’engrenage. De mensonge en mensonge, je devenais sa complice… ou plutôt leur complice, puisque mon père vint le rejoindre au cours de l’hiver. Ah ! quelle torture ! Cet homme qui m’aimait… et ce père indigne… J’ai vécu dans l’horreur et dans la honte… espérant toujours qu’ils se lasseraient, puisque leurs machinations n’aboutissaient à rien…

— Et mes lettres de Grenoble ? Et les craintes de mon oncle ?

— Oui, je sais, votre oncle m’en parlait souvent, et, sans lui révéler le complot, moi-même je le mettais en garde. C’est sur ma demande qu’il vous a envoyé ce rapport qui fut dérobé. Seulement, je n’ai jamais prévu le crime. Le vol, oui, et, malgré ma surveillance, je voyais bien que je n’étais pas de force, que mon père, la nuit, pénétrait au Logis, qu’il disposait de moyens que j’ignorais. Mais de là au crime ! à l’assassinat !… Non, non, une fille ne peut croire à cela.

— Alors, le dimanche, quand Velmot est venu te chercher au Logis, en l’absence de Noël Dorgeroux ?…

— Ce dimanche-là, il m’a dit que mon père, renonçant à son projet, voulait me faire ses adieux, et qu’il m’attendait près de la chapelle du cimetière abandonné, où tous les deux ils avaient tenté des expériences avec les fragments de l’ancien mur de l’Enclos. Justement Velmot profita de sa visite au Logis pour dérober un des flacons bleus qui servaient à mon oncle. Lorsque je m’en aperçus, il avait déjà versé une partie du liquide sur l’écran improvisé de la chapelle. Je pus saisir le flacon et le jeter dans le puits. À ce moment même, vous m’appeliez. Velmot se rua sur moi et m’emporta jusqu’à son automobile où, après m’avoir étourdie d’un coup de poing et attachée, il me dissimula sous un grand manteau. Je me réveillai de mon évanouissement dans le garage du quartier des Batignolles. C’était le soir. Je pus manœuvrer la voiture, l’approcher d’un vasistas qui ouvrait sur la rue, et sauter. Un monsieur et une dame qui passaient me relevèrent, car je m’étais démis le pied en tombant. Ils m’emmenèrent ici, chez eux. Le lendemain, par les journaux, j’apprenais l’assassinat de Noël Dorgeroux.

Bérangère se cacha la figure entre les mains.

— Ce que j’ai souffert ! Cette mort, n’en étais-je pas responsable ? Je me serais dénoncée, si M. et Mme de Roncherolles, qui furent pour moi les amis les meilleurs, ne me l’avaient interdit. Me dénoncer, c’était perdre mon père, et, par là, anéantir le secret de Noël Dorgeroux. Cette dernière considération me décida. Il fallait réparer le mal que j’avais fait involontairement et lutter contre ceux que j’avais servis. Dès que je fus rétablie, je me mis à l’œuvre. Connaissant l’existence des instructions écrites par Noël Dorgeroux derrière un portrait de d’Alembert, je me fis conduire au Logis, la veille, ou plutôt le matin, de l’inauguration. J’avais alors l’intention de vous voir et de tout vous confier. Mais il se trouva que la porte de service était ouverte et que je pus monter sans éveiller l’attention de personne. C’est alors, dans la chambre de parrain, que vous m’avez surprise.

— Mais pourquoi t’enfuir, Bérangère ?

— Vous aviez le document, cela suffisait.

— Non, tu devais rester, t’expliquer…

— Alors il ne fallait pas me parler d’amour, répondit-elle tristement. On n’aime pas la fille de Massignac.

— De sorte que, ma pauvre chérie, lui dis-je en souriant, de sorte que Massignac, qui se trouvait justement dans la maison, dont il avait une clef, et qui entendit notre conversation, me reprit le document, et, par ta faute, resta le seul maître du secret… Sans compter que tu me laissais en face d’un rude adversaire.

Elle hocha la tête.

— Vous n’aviez rien à craindre de mon père. Le danger pour vous venait de Velmot, et celui-là je le surveillais.

— Comment ?

— J’avais accepté l’hospitalité au château de Pré-Bony parce que mon père et Velmot, je le savais, habitaient l’autre hiver dans cette région. De fait, un jour, je reconnus l’automobile de Velmot qui descendait la côte de Bougival. Après quelques recherches je découvris le hangar où il remisait son auto. Or, le soir du quinze mai, j’étais postée de ce côté quand il rentra en compagnie de deux hommes. D’après quelques phrases, je compris qu’ils avaient enlevé mon père à la fin de la représentation, qu’ils l’avaient transporté dans une île voisine qui servait de retraite à Velmot, et que, le lendemain, celui-ci devait le contraindre par tous les moyens à parler. Que faire ? Livrer Velmot à la justice, c’était fournir contre mon père des preuves irrécusables. D’autre part, mes amis Roncherolles étaient absents de Pré-Bony. Avide de secours, je courus à l’Auberge-Bleue et vous donnai rendez-vous par téléphone.

— Rendez-vous auquel je suis venu dans la nuit, Bérangère.

— Vous êtes venu cette nuit-là ? demanda-t-elle avec surprise.

— Mon Dieu oui, et, à la porte de l’auberge, envoyé par toi, m’attendait un gamin qui m’a conduit dans l’île, puis dans la maison de Velmot, puis dans une chambre où le dit Velmot m’a enfermé, et où j’ai assisté, le lendemain, au supplice puis à la disparition de Théodore Massignac. Bérangère, ma chérie, tu n’es pas très habile.

Elle semblait stupéfaite, et elle prononça :

— Je ne vous ai pas envoyé de gamin. Je n’ai pas quitté l’Auberge-Bleue, et je vous y ai attendu toute ta nuit et toute la matinée. Nous avons été trahis, mais par qui ?

— Mystère ! lui dis-je en riant. Velmot avait sans doute quelque accointance dans cette auberge. On l’aura mis au courant de ton coup de téléphone, et il aura dépêché, pour me cueillir au passage, ce gamin qui lui est tout dévoué.

— Mais pourquoi vous tendre un piège, à vous, et non pas à moi ?

— Il réservait peut-être ta capture pour le lendemain. Il me redoutait peut-être plus que toi, et voulait profiter de ton appel pour me tenir sous clef jusqu’à ce que Massignac eût parlé. Enfin il a dû obéir à des raisons, se soumettre à des nécessités que nous ne connaîtrons jamais, mais qui n’ont d’ailleurs aucune importance. Toujours est-il, Bérangère, que, le jour suivant…

— Le jour suivant, reprit-elle, je réussis à trouver une barque, et le soir à ramer autour de l’île jusqu’à l’endroit où mon père agonisait. J’ai pu le sauver.

À mon tour j’étais confondu.

— Comment, c’est toi qui l’as sauvé ? Tu as pu aborder, atteindre Velmot dans l’ombre, le frapper au moment où il se retournait vers moi ?… c’est toi qui l’as arrêté au passage ? Et c’est toi qui as délivré Massignac ?…

Je saisis sa petite main d’enfant et l’embrassai avec émotion. La chère créature ! Elle aussi, pour défendre le secret de Noël Dorgeroux, elle avait tout fait, et avec quel courage, quelle audace indomptable ! risquant vingt fois la mort, et ne reculant même pas, à l’heure du grand péril, devant l’acte terrible de frapper !

— Tu me raconteras cela en détail, Bérangère. Continue… Ton père, où l’as-tu conduit ?

— Sur la berge, et, de là, dans une voiture de maraîcher, jusqu’au château de Pré-Bony, où je l’ai soigné.

— Et Velmot ?…

Elle eut un frisson.

— Je ne l’ai pas revu durant des jours et des jours. Je ne l’ai revu que ce matin. Je lisais sur le banc. Il s’est dressé tout à coup. J’ai voulu fuir. Il m’en a empêché et m’a dit :

« — Votre père est mort. Je viens de sa part. Écoutez-moi.

« Je me défiais de lui, mais il a ajouté aussitôt :

« — Je vous jure que je viens de sa part, et la preuve c’est qu’avant de mourir, il m’a confié que vous connaissiez la formule. Il vous l’a révélée pendant sa maladie.

« C’était vrai. Tandis que je le soignais… tenez, dans ce pavillon même… un jour il m’a dit : « Je ne sais trop ce qui arrivera, Bérangère. Il se peut que, par vengeance, je détruise l’écran de Meudon. J’aurai tort. En tout cas, je veux annuler d’avance cet acte de folie. » Il m’a donc fait apprendre la formule par cœur. Et, cela, personne ne pouvait le savoir que mon père et moi, puisque j’étais seule avec lui et que j’ai gardé le secret. Velmot, par conséquent, disait la vérité. Je lui demandai :

« — Et alors ?

« — Sa volonté suprême est que vous me donniez cette formule.

« — Jamais ! m’écriai-je. Vous mentez. Mon père m’a fait jurer de ne jamais la révéler, quoi qu’il arrive, qu’à une seule personne au monde.

« Il haussa les épaules.

« — À Victorien Beaugrand, n’est-ce pas ?

« — Oui.

« — Victorien Beaugrand a entendu les dernières paroles de Massignac. Et il est d’accord avec moi ou, tout au moins, sur le point de se mettre d’accord.

« — Impossible !

« — Demandez-le lui. Il est là-haut, dans les ruines.

« Et, comme je regardais avec inquiétude, il ajouta en riant :

« — Mon Dieu, oui, dans les ruines, attaché au pied d’un arbre. Sa vie dépend de vous. Je vous l’offre contre la formule. Sinon, la mort pour lui.

« Je ne devinai pas le piège. Je partis comme une folle, dans la direction des ruines. C’est ce que Velmot voulait. Les ruines, c’était l’endroit désert, favorable à l’attaque. Elle eut lieu tout de suite, sans qu’il essayât même de dissimuler son mensonge.

« — Tombée dans le panneau, la petite, s’écria-t-il, en me renversant à terre. Ah ! je savais bien que tu viendrais. Pense donc, il s’agit de ton amoureux… de celui que tu aimes… Car tu l’aimes, n’est-ce pas ?

« Il est évident que son seul but était de m’arracher le secret par les menaces, par les coups… Mais il se passa ceci, que sa rage contre vous, et que ma révolte, ma haine, lui firent perdre la tête. Avant tout il voulut se venger… Il me tenait dans ses bras… Oh ! le misérable ! »

Elle cacha de nouveau son visage entre ses mains, La fièvre l’agitait, et je l’entendis qui balbutiait :

— Le misérable !… Comment ai-je pu lui échapper ? J’étais épuisée… Pourtant j’ai réussi à le mordre cruellement et à me dégager. Il m’a poursuivie le revolver au poing. Mais, au moment de me rejoindre, il est tombé en lâchant son arme que j’ai ramassée aussitôt. Quand il est revenu sur moi, j’ai tiré…

Elle se tut. Ce récit pénible l’avait épuisée. Son visage gardait une expression d’égarement et de frayeur. Je lui dis :

— Ma pauvre Bérangère, je suis coupable envers toi. Trop souvent je t’ai accusée en moi-même, et je n’ai pas deviné l’admirable et vaillante femme que tu étais.

— Vous ne pouviez pas me comprendre.

— Pourquoi ?

Elle murmura douloureusement :

— Je suis la fille de Massignac.

— Tais-toi, m’écriai-je, tu es celle qui s’est toujours sacrifiée et toujours exposée. Et tu es aussi celle que j’aime, Bérangère, et qui m’a livré toute sa vie et toute son âme dans un baiser. Rappelle-toi, Bérangère… l’autre après-midi, à l’Enclos, quand je t’ai retrouvée, et que le spectacle de toutes ces visions d’amour t’a jetée dans mes bras…

— Je n’ai rien oublié, dit-elle, et je n’oublierai jamais.

— Alors… tu consens ?…

Une fois de plus elle répéta :

— Je suis la fille de Massignac.

— C’est la seule raison de ton refus ?

— Comment pouvez-vous en douter ?

Je laissai passer un moment, et lui dis :

— De sorte que si le destin avait voulu que tu ne fusses pas la fille de Massignac, tu aurais consenti à devenir ma femme ?

— Oui, affirma-t-elle gravement.

L’heure était venue de parler, et combien j’étais heureux de pouvoir le faire ! Je repris une phrase :

— Si le destin avait voulu que tu ne fusses pas la fille de Massignac… Bérangère, ne t’es-tu jamais demandé comment il se pouvait qu’il y ait si peu d’affection entre Massignac et toi, et, au contraire, tant d’indifférence ? Quand tu étais jeune, l’idée de retourner auprès de lui et de vivre avec lui te bouleversait. Toute ta vie était dans l’Enclos. Toute ta tendresse allait vers Noël Dorgeroux. Ne penses-tu pas tout de même qu’on a le droit d’interpréter les sentiments et les instincts de petite fille dans un sens particulier ?

Elle me regarda avec étonnement et me dit :

— Je ne comprends pas.

— Tu ne comprends pas, parce que tu n’as jamais réfléchi à ces choses-là. Par exemple est-il naturel que la mort de celui que tu appelais ton père te cause une telle impression de délivrance ?

Elle me regarda, stupéfaite.

— Pourquoi dites-vous : « Celui que j’appelais mon père ? »

— Ma foi, dis-je en souriant, parce que je n’ai jamais vu ton acte de naissance. Or, n’ayant aucune preuve d’un fait qui me semble extraordinaire…

— Mais, prononça-t-elle d’une voix altérée, vous n’avez pas non plus la moindre preuve qu’il n’en soit pas ainsi…

— Peut-être, répondis-je, peut-être ai-je cette preuve…

— Oh ! fit-elle, ce serait terrible de me dire cela et de ne pas me mettre maintenant en face d’une certitude.

— Connais-tu l’écriture de Massignac ?

Je sortis de ma poche une lettre que je lui tendis.

— Lis, ma chérie. C’est une lettre que Massignac m’a écrite, et qu’il m’a donnée au moment de mourir. Je n’en ai lu d’abord que les premiers mots et je me suis mis aussitôt à te rechercher. Lis-la, Bérangère, et ne doute pas, c’est le témoignage d’un homme qui est mort.

Elle prit le papier, et elle lut, à haute voix :

Bérangère connaît la formule, et ne doit la communiquer qu’à vous seul, Victorien. Vous l’épouserez, n’est-ce pas ? Elle n’est pas ma fille, mais la fille de Noël Dorgeroux. Elle est née cinq mois après mon mariage, comme vous pourrez vous en assurer par les actes de l’état-civil. Pardonnez-moi tous les deux, et priez pour moi.

Un long silence suivit. Bérangère pleurait de joie. Sa vie s’éclairait. Le poids effroyable qui la tenait courbée sous la honte et le désespoir ne pesait plus sur ses épaules. Elle pouvait enfin respirer, et tenir la tête haute, et regarder droit devant elle, et prendre sa part de bonheur et d’amour. Elle chuchota :

— Est-ce possible ! la fille de Noël Dorgeroux… Est-ce possible !

— C’est possible et c’est certain. Depuis sa lutte affreuse avec Velmot, et depuis les soins que tu lui avais donnés, après l’avoir sauvé, Massignac se repentait. Pensant au jour où il succomberait, il a voulu racheter en partie ses crimes, et il a écrit cette lettre… qui, évidemment, n’a aucune valeur au point de vue légal, mais que, tous deux, nous accepterons comme la vérité. Tu es la fille de Noël Dorgeroux, Bérangère, de celui que tu as toujours aimé comme un père… et qui voulait notre mariage. À celui-là désobéiras-tu, Bérangère ? Ne crois-tu pas que notre devoir, c’est de nous associer et d’achever ensemble son entreprise ? Tu connais la formule indispensable. En la rendant publique, nous assurons à jamais l’œuvre admirable de Noël Dorgeroux. Le veux-tu, Bérangère ?

Elle ne répondit pas sur le champ, et, comme j’essayais encore de la convaincre, je m’aperçus qu’elle m’écoutait avec une expression distraite, où je m’étonnais de trouver une certaine inquiétude.

— Qu’est-ce que tu as, ma chérie ? Tu acceptes, n’est-ce pas ?

— Oui, oui, dit-elle, mais avant tout, il faut que je fasse appel à ma mémoire. Pensez donc comme c’est imprudent de ne pas avoir inscrit cette formule ! Certes, je la sais par cœur. Mais, tout de même…

Elle réfléchit longtemps. Sa figure se crispait, ses lèvres s’agitaient. Soudain elle me dit :

— Une feuille de papier… de quoi écrire… vite…

Je lui donnai un bloc-notes et un crayon.

Rapidement, d’une main qui tremblait, elle traça quelques chiffres. Puis elle s’arrêta et me regarda avec des yeux pleins d’angoisse.

J’avais compris son effort et je la calmai :

— Ne cherche pas… tu la chercheras plus tard… Aujourd’hui tu as besoin de repos. Dors, ma chérie.

— Il faut que je trouve… à tout prix, il le faut.

— Tu trouveras. C’est la fatigue, la surexcitation. Repose-toi.

Elle m’obéit, et finit par s’endormir. Mais, une heure après, elle se réveilla, reprit nerveusement la feuille de papier, et, au bout d’un instant, bégaya :

— C’est atroce ! Mon cerveau ne veut pas… Ah ! cela me fait mal !…

La nuit se passa de la sorte, en vaines tentatives. La fièvre augmenta. Le jour suivant elle eut le délire, et elle bégayait des lettres et des chiffres qui n’étaient jamais les mêmes.

Durant une semaine, on craignit pour sa vie. Elle souffrait horriblement de la tête et s’épuisait à tracer des lignes sur son drap.

Quand la convalescence arriva et qu’elle eut repris toute sa conscience, ce fut un sujet dont nous évitâmes de parler pendant quelque temps. Mais je sentais qu’elle ne cessait point d’y penser, et qu’elle continuait à chercher. Enfin un jour elle me dit, avec des larmes aux yeux :

— Je n’espère plus, mon ami. Cent fois je m’étais répété cette formule après l’avoir apprise, et j’étais sûre de ma mémoire. Mais aucun souvenir ne m’en reste, Il me semble qu’on m’a arraché quelque chose du cerveau. Cela a dû se passer quand Velmot me serrait à la gorge. La nuit s’est faite en moi subitement. Je sais aujourd’hui que je ne me souviendrai jamais.

Elle ne s’est pas souvenue. L’Enclos n’a pas repris ses séances. Les visions miraculeuses n’ont pas reparu.

Et pourtant quelles recherches n’a-t-on pas poursuivies ! Que de Sociétés se sont formées, qui ont tenté l’exploitation du secret perdu ! Vainement. L’écran est demeuré inerte et vide, comme l’œil d’un aveugle.

C’eût été pour Bérangère et pour moi une peine sans cesse renouvelée, si l’amour ne nous avait pas apporté sur toutes choses l’apaisement et la consolation. La justice — assez complaisante, je crois, en l’occasion — ne retrouva jamais les traces de celle qui portait le nom de Massignac. Envoyé en mission dans les pays d’Orient, je la fis venir, et elle devint ma compagne aimée jusqu’au jour où il nous fut possible de régulariser notre mariage sans attirer l’attention.

Bien souvent nous parlons du grand secret de Noël Dorgeroux, et, si quelque tristesse voile les beaux yeux de Bérangère :

— Certes, lui dis je, le secret perdu était merveilleux. Rien ne fut plus émouvant que les visions de Meudon, et celles que nous avions le droit d’escompter nous auraient ouvert des horizons que nous ne pouvons imaginer. Mais es-tu bien sûre qu’il faille le regretter ? La connaissance du passé et de l’avenir est-elle une condition de bonheur pour l’humanité ? N’est-ce pas au contraire la loi même de notre équilibre que nous soyons obligés de vivre dans les bornes étroites du présent, et de n’apercevoir, devant nous ou derrière nous, que des lueurs mal éteintes ou des lueurs qui s’allument ? Notre savoir est proportionné à nos forces, et il n’est pas bon d’apprendre et de déchiffrer trop vite des vérités auxquelles nous n’avons pas eu le temps de nous adapter, et des énigmes que nous n’avons pas encore mérité de connaître ?

Benjamin Prévotelle, lui, ne cacha pas ses regrets. J’entretiens avec ce grand savant, dont les travaux ont consacré la renommée précoce, une correspondance suivie où je devine, à chaque lettre écrite par lui, sa demande anxieuse : « Se souvient-elle ? Pouvons-nous espérer ? » Hélas ! mes réponses ne lui laissent aucune illusion : « Bérangère ne se souvient de rien. N’espérez pas. »

Il se console en menant une rude bataille contre ceux qui dénient encore toute valeur à son hypothèse, et il faut avouer que, depuis la destruction de l’écran et l’impossibilité de soutenir cette hypothèse par des preuves en quelque sorte matérielles, il faut avouer que leur nombre s’est accru et qu’ils opposent à Benjamin Prévotelle des objections singulièrement troublantes. Mais il a pour lui tous les gens de bonne foi et qui raisonnent sans parti-pris.

Et il a pour lui également l’immense foule. Nous savons tous par une conviction réfléchie, et nous croyons tous par un entraînement de foi ardente, que si nous n’avons pas de nouvelles de nos frères de Vénus, ils continuent, eux, les êtres aux Trois Yeux, à s’occuper de nous avec la même ferveur, la même attention et la même curiosité passionnée. Penchés sur nous, ils nous suivent, ils nous observent, ils nous étudient, ils nous plaignent, ils comptent nos maux et nos blessures, et, peut-être aussi, nous envient-ils, lorsqu’ils assistent à nos joies, et lorsqu’ils surprennent, en quelque endroit discret, deux amants aux yeux chargés d’amour dont les lèvres se joignent…

Maurice LEBLANC.

Leblanc - Le rayon B, paru dans Je sais tout, 1919 (page 59 crop).jpg