Les Trois Yeux/II, 9

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IX

Le château de Pré-Bony


L’exclamation de la foule me prouva qu’à la vue du grand vieillard, connu de tous par ses portraits et par l’affiche placardée aux portes de l’Enclos, la même pensée nous avait heurtés instantanément. Du premier coup, l’on comprenait. Après la série des visions criminelles, nous savions ce que signifiait la venue sur l’écran de Noël Dorgeroux, et vers quel inexorable dénouement tendait l’histoire que l’on nous racontait. Il y avait eu six victimes. Mon oncle serait la septième. Nous allions assister à sa mort et voir la face même de l’assassin !

Tout cela était combiné avec un art déconcertant, et une logique dont la rigueur implacable nous étreignait. Nous étions comme emprisonnés sur une route atrocement douloureuse qu’il nous fallait suivre jusqu’au bout, malgré l’assaut de sensations trop violentes. En toute sincérité, je me demande parfois si la série des visions miraculeuses aurait pu se prolonger beaucoup, tellement la tension nerveuse qu’elles exigeaient dépassait les forces humaines.

Des projections successives nous montrèrent plusieurs épisodes dont le premier remontait à une époque où certainement Noël Dorgeroux n’avait pas découvert le grand secret, puisque son fils vivait encore. C’était l’époque de la grande guerre. Dominique, en tenue de soldat, embrassait le vieux bonhomme qui pleurait et cherchait à le retenir, et, lorsque Dominique partit, Noël Dorgeroux le regarda s’éloigner avec toute la détresse d’un père qui ne doit plus revoir son fils.

Puis, le voilà de nouveau, toujours dans l’Enclos, lequel est encombré comme jadis de ses ateliers et de ses hangars, Bérangère va et vient, tout enfant. Elle a treize ou quatorze ans au plus.

On suit alors leur existence par des images qui nous révèlent avec quelle attention de chaque heure on épiait de là-haut les travaux de mon oncle Dorgeroux. Lui, il se courbe et vieillit. La petite grandit, ce qui ne l’empêche ni de jouer ni de courir.

Le jour où nous la voyons, telle que je la retrouvai, moi, l’été précédent, nous voyons en même temps Noël Dorgeroux debout sur une échelle et barbouillant le mur avec un long pinceau qu’il trempe dans un récipient. Il se recule, regarde, interroge le mur où la place de l’écran est marquée. Rien, Mais déjà cependant quelque chose d’indécis et de confus a dû palpiter au fond de la matière puisqu’il semble attendre et chercher…

Un déclenchement, et tout se transforme. L’amphithéâtre surgit, inachevé à certains endroits, comme il était le dimanche de mars où j’y découvris le cadavre de mon oncle. Le nouveau mur se dresse, surmonté de son portique. Mon oncle a ouvert la cellule creusée dans le soubassement et range des bidons. Mais voici qu’au delà de l’amphithéâtre, qui se rapetisse un instant, se dessinent les arbres des bois et les vallonnements de la prairie voisine, et voici qu’un homme arrive par là et se dirige vers le sentier qui borde la palissade. Pour moi je reconnais sa silhouette. C’est l’homme avec qui, une demi-heure plus tard, j’allais combattre dans le bois qu’il vient de traverser. C’est l’assassin. Il est enveloppé dans un cache-poussière dont le col relevé touche aux bords rabattus de son chapeau. Sa marche est inquiète. Il approche du réverbère, regarde autour de lui, grimpe lentement, et pénètre dans l’Enclos. Il suit le chemin que je pris moi-même, après lui, ce jour-là, et il avance la tête comme je le fis. Noël Dorgeroux se tient devant l’écran. Il a refermé la cellule et il inscrit des notes sur un carnet. La victime ne se défie de rien. Alors l’homme enlève son vêtement et son chapeau. Il tourne la figure de notre côté. C’est Massignac.

La foule s’attendait tellement à ce que ce fût lui, qu’il n’y eut aucune surprise. D’ailleurs les visions de cette journée étaient d’une nature qui ne laissait aucune place aux pensées et aux impressions étrangères. Les conséquences que pouvait avoir la preuve publique de la culpabilité de Massignac ne nous apparaissaient pas. Nous ne vivions pas les minutes qui s’écoulaient dans le présent, mais celles qui s’écoulaient dans le passé, et jusqu’au dernier moment nous ne songeâmes qu’à savoir si Noël Dorgeroux, que nous savions mort, allait être assassiné.

La scène dura peu. En réalité mon oncle n’eut pas conscience une seconde du danger qui le menaçait, et, contrairement à ce que l’enquête avait établi, il n’y eut point cette lutte dont on avait cru retrouver les traces. Cette lutte se produisit après, quand mon oncle eut été frappé, et alors qu’il gisait à terre, sans mouvement. Elle eut lieu entre un assassin pris de rage stupide et le cadavre qu’il s’acharnait à tuer à nouveau.

Et, en vérité, ce fut ce geste de sauvagerie bestiale qui déchaîna les fureurs de la foule. Retenue jusque là, par une sorte d’espoir irraisonné et, figée dans son épouvante, elle fut, à la vue de l’ignoble besogne qui s’accomplissait sur l’écran, soulevée de colère et de haine contre le meurtrier vivant et visible dont l’existence lui semblait soudain la plus intolérable provocation. Il y eut en elle un sursaut de dégoût et un besoin de justice que n’arrêta aucune considération. Le revirement fut immédiat. Elle s’arracha brusquement à tout ce qui était souvenirs, évocations du passé, pour se précipiter dans la réalité du présent et prendre sa part de l’acte nécessaire. Et d’un élan unanime, dégringolant les gradins et affluant par toutes les issues, elle courut à l’assaut de la cage de fer où Massignac s’abritait.

Je ne pourrais pas dire exactement la façon dont les choses s’accomplirent. Massignac, ayant tenté de fuir dès le début de l’accusation, avait trouvé devant lui les douze agents de police, lesquels se tournèrent ensuite contre la foule lorsque celle-ci vint déferler contre les barreaux de la haute grille. Mais quelle résistance pouvaient-ils opposer, ces douze hommes ? La grille s’abattit. Les agents furent débordés. Dans un éclair, j’aperçus Massignac qui s’arc-boutait contre le mur et qui braquait deux revolvers au bout de ses bras tendus. Plusieurs coups de feu retentirent. Parmi les agresseurs quelques-uns tombèrent. Alors Massignac profita de l’hésitation qui retenait les autres pour se baisser rapidement vers la batterie électrique pratiquée dans le soubassement. Il pressa l’un des boutons. Tout en haut du mur, le portique qui surplombait les deux pylônes s’ouvrit, et, comme une écluse, lâcha des flots d’un liquide bleuâtre dont les cascades bouillonnèrent sur toute la superficie de l’écran.

Je me souvins alors de la terrible prédiction de Massignac : « Si je meurs, c’est la mort du secret de Noël Dorgeroux, nous périrons ensemble ». Dans l’angoisse du péril, au fond même de l’abîme, il avait eu l’abominable pensée et le courage d’exécuter sa menace. L’œuvre de mon oncle était anéantie. Cependant, je m’élançai comme si j’eusse pu encore conjurer le désastre en sauvant le misérable. Mais la foule tenait sa proie et, de mains en mains, se la repassait comme une meute hurlante qui à coups de gueule déchire la bête forcée.

Je ne réussis à me frayer un chemin qu’avec l’aide de deux agents, et parce que le corps de Massignac avait fini par tomber dans la possession d’une bande d’assaillants moins furieux que la vue de ce moribond embarrassait. Ils se formèrent en groupe pour protéger son agonie, et l’un d’eux, même, dominant le tumulte, m’appela.

– Vite, vite, me dit-il, quand je l’eus rejoint… Il prononce votre nom.

Au premier coup d’œil, sur l’amas de chairs sanglantes qui gisait sur un gradin, entre deux banquettes de fauteuils, je me rendis compte qu’il n’y avait rien à espérer, et que c’était miracle déjà que ce cadavre respirât encore. Pourtant il prononçait bien mon nom. J’en perçus les syllabes lorsque je me penchai au-dessus du visage méconnaissable, et je scandai nettement :

– C’est moi, Massignac, c’est Victorien Beaugrand. Qu’avez-vous à me dire ?

Il parvint à soulever les paupières, me regarda d’un œil trouble qui se referma aussitôt, et balbutia :

– Une lettre… une lettre… cousue dans la doublure…

Je palpai les lambeaux d’étoffe qui restaient de sa jaquette. Massignac avait eu raison de coudre la lettre, car tous les autres papiers avaient sauté de sa poche. Tout de suite, sur l’enveloppe, je lus mon nom.

– Ouvrez… ouvrez… dit-il dans un souffle.

J’ouvris. Il n’y avait que quelques lignes, jetées d’une grosse écriture à travers la feuille de papier, quelques lignes dont je ne pris le temps de lire que la première, laquelle était ainsi conçue : Bérangère connaît la formule

— Bérangère ! m’écriai-je. Mais où est-elle. Vous savez où elle est ?

Aussitôt je compris l’imprudence que j’avais faite en disant ainsi à haute voix le nom de la jeune fille, et m’inclinant davantage, j’approchai mon oreille pour recueillir les dernières paroles de Massignac.

Il répéta plusieurs fois : Bérangère… Bérangère… en s’efforçant d’émettre la réponse que je lui demandais et que sa mémoire lui refusait peut-être. Ses lèvres s’agitaient convulsivement, et il bredouilla des sons rauques qui étaient plutôt des râles, et où il me fut facile cependant de discerner ces mots :

– Bérangère… château… château de Pré-Bony…

Quelle que soit la tension de notre esprit lorsqu’il se fixe sur une pensée qui l’absorbe tout entier, nous n’en demeurons pas moins soumis aux mille sensations qui nous assiègent. Ainsi, au moment même où je me relevais en répétant tout bas : « Château de Pré-Bony… de Pré-Bony… » l’impression confuse qu’un autre avait entendu l’adresse donnée par Massignac se formait en moi et prenait consistance. Bien plus, je m’apercevais, après coup, que, par la position qu’il occupait à mes côtés, cet autre homme avait pu lire, comme je l’avais lu, le début de la lettre de Théodore Massignac — cet autre homme dont le maquillage savant qui recouvrait sa figure tomba soudain devant mes yeux pour faire place à la face pâle du sieur Velmot. Je regardai autour de moi : l’individu venait de se dégager de la masse des curieux qui nous emprisonnaient, et il filait à travers les groupes mouvants de la foule. J’appelai. Je criai son nom. J’entraînai des agents à sa poursuite. Il était trop tard.

Ainsi le sieur Velmot, l’ennemi implacable qui n’avait pas craint de torturer Massignac pour lui arracher la formule de mon oncle Dorgeroux, savait que Bérangère connaissait cette formule ! Et il avait appris en même temps, ce que sans doute il ignorait, l’endroit où se cachait Bérangère.


Le château de Pré-Bony… Où se trouvait-il, ce château ? Dans quel coin de la France, Bérangère s’était-elle réfugiée après l’assassinat de son parrain Dorgeroux ? Cela ne devait pas être fort éloigné de Paris, puisqu’elle m’avait demandé secours une fois, et que, l’avant-veille, elle était venue à l’Enclos. Mais, si peu loin que ce fût, comment y parvenir ? À dix lieues à la ronde de Paris, il y a mille châteaux.

— Et cependant, me disais-je, le dénouement du drame est là, dans ce château. Tout est perdu, et tout peut être sauvé, mais il faut que j’arrive là-bas. Si l’écran prodigieux est anéanti, je tiens de Massignac le moyen de le reconstituer, mais il faut que j’arrive là-bas, et il faut que j’y arrive cette nuit, ou dès l’aurore, sinon Velmot sera maître de Bérangère.

Toute la soirée, je me renseignai. Je consultai des atlas, des annuaires, des cartes. J’interrogeai, je téléphonai. Personne ne put me donner la moindre indication sur le château de Pré-Bony.

Ce n’est qu’au matin, après une nuit d’agitation, qu’un examen plus méthodique des événements me donna l’idée de commencer mes recherches par la région même où je savais que Bérangère avait séjourné. Je me procurai une automobile et me fis conduire dans la direction de Bougival. Je n’avais pas grand espoir. Mais la crainte que Velmot ne découvrit avant moi la retraite de Bérangère me brûlait d’une telle souffrance que je ne cessais de me répéter :

— C’est cela… je suis dans la bonne voie… il est certain que je retrouverai Bérangère, et que le bandit ne touchera pas à un seul de ses cheveux.

Mon amour pour la jeune fille se délivrait subitement de tous les doutes et de tous les soupçons qui l’avaient empoisonné. Au reste, je ne me souciais pas de ces détails, et ne m’embarrassais pas plus à expliquer sa conduite qu’à établir contre elle ou en sa faveur la moindre preuve. Si son baiser n’eût pas déjà effacé en moi tout mauvais souvenir, le péril qu’elle courait me rendait toute ma foi et toute ma tendresse.

Mes premières investigations à Ville-d’Avray, à Marnes et à Vaucresson, ne m’apprirent rien. Le château de Pré-Bony y était inconnu. À la Celle-Saint-Cloud, nouvel échec. Mais là, dans une auberge, je crus retrouver, par le hasard d’une question fortuite, les traces du sieur Velmot — un grand monsieur pâle, me fut-il répondu, qui passait souvent en auto, sur la route de Bougival, et que, le matin même, on avait vu rôder en dehors du village.

Je précisai mes questions : c’était bien Velmot. Il avait quatre heures d’avance sur moi. Et il savait où aller, lui ! Et il aimait Bérangère ! Quatre heures d’avance, pour un bandit de sa force et de son audace, qui jouait son va-tout sur ce dernier coup de dés ! Qui l’arrêterait ? Quels scrupules ? S’emparer de Bérangère, la tenir en son pouvoir, la contraindre à parler, tout cela n’était plus qu’un jeu facile maintenant. Et il aimait Bérangère !

Je me rappelle avoir frappé sur la table de l’auberge en m’écriant avec colère :

— Non, non, ce n’est pas possible !… le château dont je parle est bien de ce côté !… Il faut qu’on m’indique la route !

Désormais, je n’avais plus une seule hésitation. D’une part, je ne m’étais pas trompé en venant dans cette région. D’autre part, je savais que Velmot, ayant entendu la communication de Massignac et connaissant le pays pour y avoir habité, avait commencé sa campagne dès l’aurore.

On s’attroupait devant l’auberge. Avec une fièvre croissante, je posais des questions qui demeuraient sans réponse. Enfin quelqu’un me parla d’un carrefour désigné quelquefois sous ce nom de Pré-Bony, et situé dans les bois de Saint-Cucufa, à trois ou quatre kilomètres de distance. Une des routes qui rayonnaient de là conduisait à une maison neuve d’assez modeste apparence, où habitait un jeune ménage, le comte et la comtesse de Roncherolles.

J’eus vraiment l’impression que ma volonté avait suscité cet événement favorable et, pour ainsi dire, créé de toutes pièces et à ma portée, ce château inconnu qu’il me fallait atteindre à l’instant même.

Je m’y rendis en hâte, Au moment où je traversais le jardin, un jeune homme descendait de cheval, devant le perron.

— C’est bien ici le château de Pré-Bony ? lui demandai-je.

Il remit les rênes de son cheval à un palefrenier, et me répondit en souriant :

— C’est du moins ainsi qu’on l’appelle un peu pompeusement à Bougival.

— Oh ! murmurai-je, comme confondu par une nouvelle inespérée, c’est ici… et j’arrive à temps.

Le jeune homme se présenta. C’était le comte de Roncherolles.

— Puis-je savoir, me demanda-t-il, à qui j’ai l’honneur ?…

— Victorien Beaugrand, répliquai-je.

Et, sans aucun préambule, m’en rapportant à la physionomie de cet homme qui était ouverte et sympathique, je lui dis :

— Il s’agit de Bérangère. Elle est dans ce château, n’est-ce pas ? Elle y a trouvé un asile ?

Le comte de Roncherolles rougit légèrement, et il m’observa avec attention. Je lui saisis la main.

— Je vous en prie, Monsieur, la situation est grave, Bérangère est poursuivie par un homme extrêmement dangereux…

— Qui donc ?

— Velmot.

— Velmot ?

Le comte ne dissimula pas davantage et il répéta :

— Velmot ! Velmot ! l’ennemi dont elle a horreur !… En effet, tout est à craindre de celui-ci. Heureusement il ignore sa retraite !

— Il la connaît depuis hier, m’écriai-je.

— Soit, mais il lui faut le temps de se préparer, de combiner son coup.

— Ce matin, on l’a vu non loin d’ici, des gens du village.

Je commençai à le mettre au courant. Il n’attendit pas que j’eusse achevé. Aussi inquiet que moi, il m’entraîna vers un pavillon isolé que Bérangère occupait.

Il frappa. On ne répondit pas. Cependant la porte du pavillon était ouverte. Il entra et monta dans la chambre de la jeune fille. Bérangère n’était pas là.

Le comte ne parut pas trop surpris.

— Elle sort souvent de bonne heure, dit-il.

— Peut-être se trouve-t-elle dans la maison même ? insinuai-je.

— Avec ma femme ? Non, ma femme, un peu souffrante, n’est pas encore levée.

— Alors ?

— Alors je suppose qu’elle aura fait sa promenade habituelle aux ruines de l’ancien château. Elle aime cet endroit qui domine Bougival et tout le fleuve.

— Est-ce loin ?

— Non, à l’extrémité du parc.

Tout de même, le parc s’étendait sur une assez grande profondeur, et il nous fallut quatre ou cinq minutes de course avant de parvenir à un rond-point, d’où l’on apercevait, juchés en haut d’une crête, parmi des écoulements de pierres, quelques pans de mur.

— Tenez, fit le comte, Bérangère est venue jusqu’à ce banc. Elle y a laissé le livre qu’elle lisait.

— Et une écharpe aussi, affirmai-je anxieusement… regardez… une écharpe froissée… Et puis l’herbe de ce rond-point porte des marques de piétinement… Mon Dieu, pourvu qu’il ne lui soit rien arrivé, à la pauvre enfant !

Je n’avais pas achevé ces mots que nous entendîmes des cris du côté des ruines… Cris d’appel ou de douleur, nous n’aurions pas pu le dire. Nous nous élançâmes aussitôt sur l’étroit sentier qui escaladait la colline en coupant les lacets du chemin forestier. Comme nous étions à moitié route, les cris recommencèrent, et soudain une silhouette de femme jaillit d’entre les pierres écroulées de l’ancien château.

— Bérangère ! appelai-je en redoublant de vitesse.

Elle ne me vit point. Elle fuyait comme une personne poursuivie, tout en profitant des abris que pouvaient lui offrir les ruines. De fait un homme apparut, le revolver au poing, la cherchant et la menaçant.

— C’est lui ! balbutiai-je… c’est Velmot !

L’un après l’autre, ils étaient rentrés dans l’amas des ruines dont une quarantaine de mètres nous séparaient tout au plus. Nous les franchîmes en quelques secondes et, le premier, je me précipitai vers l’endroit par où Bérangère s’était glissée.

Comme j’y arrivais, un coup de feu retentit à quelque distance, et des gémissements s’élevèrent. Malgré mes efforts, je ne pouvais plus avancer, le passage étant encombré de ronces et de rameaux de lierre. Mon compagnon et moi, nous nous acharnions désespérément contre les branches qui nous écorchaient la figure. Enfin, nous débouchâmes sur un vaste terre-plein, où, tout d’abord, nous ne vîmes rien parmi l’herbe haute et les rochers moussus. Cependant ce coup de feu que nous avions entendu ?… ces plaintes toutes proches ?…

Soudain le comte qui cherchait un peu plus loin que moi, s’abattit à genoux, et s’exclama :

— La voilà… Bérangère !… Vous êtes blessée ?

Je bondis jusqu’à lui, Bérangère était étendue dans un fouillis de plantes et de feuilles.

Elle était si pâle que je ne doutai point qu’elle ne fût morte, et j’eus cette idée très nette que je ne pourrais pas lui survivre. J’achevai même ma pensée en disant à haute voix :

— Je la vengerai d’abord. Le meurtrier mourra de ma main, je le jure.

Mais le comte affirma, après un instant d’examen !

— Elle n’est pas morte, elle respire. Et je la vis qui ouvrait les yeux.

Je me jetai à genoux devant elle, et soulevant entre mes mains sa jolie tête douloureuse, je lui dis :

— Où es-tu blessée, Bérangère ? Réponds, ma chérie.

Elle murmura :

— Je n’ai aucune blessure… C’est la fatigue, l’émotion…

J’insistai.

— Pourtant, il a tiré sur toi…

— Non, non… dit-elle… c’est moi qui ai tiré.

— Est-ce possible ! c’est toi qui as tiré ?

— Oui, avec son revolver…

— Mais tu l’as manqué. Il a pris la fuite…

— Je ne l’ai pas manqué. Je l’ai vu qui tombait… là tout près… au bord du ravin.

Ce ravin était une coupure profonde du sol qui se creusait à notre droite. Le comte se dirigea vers l’emplacement désigné et m’appela.

Quand je fus près de lui, il me montra le corps d’un homme qui gisait en contre-bas, la face couverte de sang. Je m’approchai et reconnus Velmot. Il était mort.