Les Trois Yeux/II, 3

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

III

« Les formes. »


Au matin du jour qui suivit cette séance mémorable, je me réveillai tard, après une nuit fiévreuse, durant laquelle il me sembla, par deux fois, entendre le bruit d’une détonation.

— Cauchemars ! pensai-je en me levant. Les visions du bombardement m’ont obsédé, et c’est l’éclatement des obus que j’ai entendu.

L’explication était plausible. Les fortes émotions de l’amphithéâtre, succédant à ma rencontre avec Bérangère au cours de l’autre nuit, et à ma lutte avec Massignac, avaient déterminé en moi un tel état d’excitation nerveuse ! Mais, comme j’entrais dans la salle où mon café était servi, Massignac y pénétra vivement, porteur d’une liasse de journaux qu’il jeta sur la table, et je vis sous son chapeau un bandage qui lui barrait le front. Était-il blessé ? Et devais-je croire qu’il y avait eu réellement des coups de fusil du côté de l’Enclos ?

— Faites pas attention, dit-il, une simple égratignure. Je me suis cogné.

Et, me montrant les journaux :

— Lisez ça plutôt. C’est le triomphe du maître.

Je ne protestai pas contre l’intrusion de l’abominable personnage. Le triomphe du maître, comme il disait, et le salut de Bérangère, me contraignaient décidément à un silence dont il devait profiter jusqu’à l’achèvement de ses desseins. Il se trouvait dans la maison de Noël Dorgeroux comme chez lui, et son attitude montrait qu’il avait conscience de ses droits autant que de mon impuissance. Cependant, si arrogant qu’il fût, il me parut soucieux et distrait.

— Oui, reprit-il en se redressant. C’est la victoire, la victoire acceptée par tout le monde. Pas une fausse note dans tous les articles. Ahurissement et enthousiasme. Stupeur et lyrisme échevelé. Ça ne varie pas, et, par contre, aucune explication qui tienne debout. Tous ces gens sont médusés. Des aveugles qui marchent sans bâton. Non, mais faut-il que le monde soit bouché !

Il se planta devant moi, et, brusquement :

— Alors, quoi ? Vous ne devinez pas ? Comme c’est drôle ! Maintenant que je connais la chose, ça me pétrifie qu’on ne la comprenne pas. Une découverte inouïe, soit, mais si simple ! Et encore peut-on appeler ça une découverte ? Car, enfin… Non, voyez-vous, toute cette histoire est tellement à la portée du premier venu qu’on ne traînera pas longtemps à la débrouiller. Demain, après-demain, il y aura un client quelconque qui dira : « Le truc de l’Enclos ? Mais j’y suis. » Et ça y sera. Pas besoin d’être un savant pour ça, allez. Au contraire !

Il haussa les épaules.

— Je m’en moque, du reste. Qu’on trouve tout ce qu’on voudra, n’empêche qu’il faut la formule, et qu’elle n’est nulle part ailleurs qu’au fond de mon cerveau. Personne ne la connaît, pas même l’ami Velmot. La plaque d’acier de Noël Dorgeroux ? Fondue. Les instructions laissées par lui au dos du portrait de d’Alembert ? Brûlées. Donc, pas de concurrence possible. Et, comme les places de l’amphithéâtre s’enlèvent à coups de billets, avant quinze jours j’aurai un million en poche. Avant trois semaines, deux millions. Sur quoi, je décampe.

Il saisit les deux revers de mon veston, et, bien en face, les yeux dans les yeux, avec une voix plus grave, il me dit :

— Il n’y a qu’une chose qui me chiffonnerait, c’est de songer que toutes ces belles images ne pourraient plus apparaître sur l’écran quand je ne serai plus là. Hein ? Est-ce possible ? Non, n’est-ce pas ? Le secret de Noël Dorgeroux ne doit pas être perdu. Alors, j’ai pensé à vous… Dame ! vous êtes son neveu. Et puis, vous aimez ma chère Bérangère… Un jour ou l’autre, vous l’épouserez… Et, comme je travaille pour elle, n’importe que l’argent lui arrive par vous ou par moi, n’est-ce pas ? Écoutez-moi, et rappelez-vous les moindres de mes mots. Vous avez remarqué que le soubassement du mur au dessous de l’écran est en forte saillie. Noël Dorgeroux y a pratiqué une sorte de cellule où sont enfermés plusieurs bidons de substances diverses et une cuve de cuivre. Dans cette cuve on mélange certaines quantités de ces substances, auxquelles on ajoute le liquide d’une petite fiole préparée le matin des séances, suivant la formule de votre oncle. Et alors, une heure ou deux avant le coucher du soleil, on trempe un fort pinceau dans l’enduit ainsi obtenu, et on en barbouille très également la surface de l’écran. Vous faites cela pour chaque séance, si vous voulez que les images soient nettes, et, bien entendu, seulement les jours où aucun nuage ne s’interpose entre le soleil et l’écran. Quant à la formule, elle n’est pas bien longue… en tout quinze lettres et douze chiffres…

Massignac répéta lentement, d’un ton plus indécis :

— Quinze lettres et douze chiffres… Une fois que vous les saurez par cœur, vous pourrez être tranquille… Moi aussi… D’ailleurs qu’est-ce que je risque en vous parlant ? Vous me jurez de ne rien dire, hein ? Et puis, je vous tiens par Bérangère, n’est-ce pas ? Donc, ces quinze lettres…

Il hésitait visiblement. Les mots semblaient lui coûter de plus en plus. Et soudain, il me repoussa et frappa la table du poing, dans un accès de rage.

— Eh bien non, cent fois non, je ne parlerai pas. Ce serait trop bête ! Non, je tiendrai le coup, à moi tout seul. Arrive qui plante ! Moi, lâcher l’affaire pour deux millions ? Mais pas pour dix ! Pas pour vingt ! Je monterai la garde pendant des mois s’il le faut, comme j’ai fait cette nuit, le fusil à l’épaule… et quiconque entrera dans l’Enclos, je l’abats comme un chien. Le mur est à moi, Théodore Massignac. Que personne n’y touche ! Que personne n’essaye de m’en prendre un seul morceau. C’est mon secret ! C’est ma formule ! J’ai acheté la marchandise à coups de couteau. Je la défendrai jusqu’à mon dernier souffle, et, si je crève, tant pis, je l’emporterai dans la tombe !

Il brandissait son poing vers d’invisibles ennemis. Puis, brusquement, il m’empoigna de nouveau :

— Oui, si je crève… Les choses en sont là. Mon arrestation, les gendarmes, je m’en contrefiche. Ils n’oseront pas. Mais le voleur caché dans l’ombre… l’assassin qui me tire dessus, comme cette nuit, tandis que je montais ma garde… Car tu as entendu, Victorien Beaugrand ? Oh ! une simple éraflure. Et moi également, je l’ai raté… Mais la prochaine fois, ce salaud-là, je, prendrai le temps de viser… Ah ! salaud ! crapule !

Il se mit à me secouer violemment :

— Mais toi, aussi, Victorien, c’est ton ennemi. Tu ne comprends donc pas ? L’homme au monocle ? Le sieur Velmot ? s’il veut me voler mon secret, il veut te voler à toi celle que tu aimes. Un jour ou l’autre, tu auras ton compte, tout comme moi. Vas-tu pas te défendre, sacrée poule mouillée, et l’attaquer à l’occasion ? Si je te disais que Bérangère l’aime ? Hein, ça te fait sauter. Mais tu es donc aveugle ? Tu ne vois donc pas que c’est pour lui qu’elle travaillait tout l’hiver, et que, si je n’y avais pas mis le holà, j’étais rincé ? Elle l’aime, Victorien. C’est l’esclave obéissante du beau Velmot. Mais casse-lui donc la gueule, à ce bellâtre. Il est là. Il rôde dans le village. Je l’ai reconnu cette nuit. Ah ! Dieu de Dieu, si je pouvais lui trouer la peau !

Massignac cracha encore quelques jurons entremêlés d’insultes qui s’adressaient autant à moi qu’à Velmot. Il qualifia sa fille de coquine et de folle dangereuse, me menaça de mort si je commettais la moindre indiscrétion, et, finalement, l’injure à la bouche et le poing tendu, sortit à reculons comme un homme qui redoute une agression suprême de l’adversaire.

Il n’avait rien à redouter. J’étais impassible sous le choc des outrages. Seules m’avaient remué son accusation contre Bérangère et cette affirmation brutale de l’amour qu’elle portait au sieur Velmot. Mais, depuis longtemps, j’avais résolu de ne point tenir compte des sentiments que je gardais à la jeune fille, de ne pas les connaître, même de ne point la défendre, ni la condamner, ni la juger, et d’attendre, pour souffrir, que les événements m’eussent placé devant des preuves irrécusables. Au fond, ce qui persistait en moi, me semblait-il, c’était une grande pitié. Le drame affreux où Bérangère avait sombré redoublait de violence. Théodore Massignac et son complice se dressaient l’un contre l’autre. Une fois encore le secret de Noël Dorgeroux allait déchaîner les passions, et tout faisait prévoir que Bérangère serait emportée dans la tourmente.

La lecture des journaux confirma ce que m’en avait dit Massignac. Je les ai sous les yeux, à l’heure où j’écris ces lignes. Tous ils expriment le même enthousiasme, et aucun ne laisse rien pressentir d’une vérité qui était cependant sur le point d’être découverte. Quoi qu’il en soit, les commentaires de la presse ne pouvaient que surexciter l’émotion publique. À six heures du soir l’amphithéâtre était pris d’assaut. Le service d’ordre, tout à fait insuffisant, s’opposait vainement à l’invasion de la foule. Bien des places furent occupées, de haute lutte, par des gens qui n’y avaient aucun titre, et la séance commença dans le tumulte et dans la confusion, au milieu des clameurs hostiles et des applaudissements forcenés qui accueillirent le sieur Massignac lorsqu’il eut franchi les grilles de sa cage.

Certes, la foule fut réduite au silence dès l’apparition des Trois Yeux, mais elle demeura nerveuse et irritable, et le spectacle qui suivit ne fut point pour la détendre. Étrange spectacle, le plus incompréhensible de tous ceux que j’ai contemplés ! Pour les autres, ceux d’avant et ceux d’après, le mystère résidait dans le fait seul de leur présentation, On assistait à des scènes normales et naturelles. Celui-là nous offrit de ces choses qui sont le contraire de ce qui est, de ces choses comme il peut s’en passer dans les cauchemars d’un fou et dans les hallucinations du moribond qui délire.

Comment en parler sans avoir l’air moi-même de perdre la raison ? Je ne l’oserais vraiment pas ; si mille personnes n’avaient été les témoins de la même fantasmagorie grotesque, et si cette vision « loufoque » — c’est le seul mot juste — n’avait pas été justement la cause déterminante qui entraîna le monde dans la voie de la vérité.

Mille témoins, ai-je dit, mais mille témoins, je l’avoue, qui, par la suite, différèrent dans leurs témoignages, tellement les impressions reçues par eux furent incohérentes — et tellement aussi tout cela fut rapide !

Et moi-même, après tout, qu’ai-je vu ? Des formes animées. Oui, voilà tout. Des formes vivantes. Toute chose visible a une forme. Un rocher, une pyramide, un échafaudage autour d’une maison, ont une forme, mais ils ne vivent point, n’est-ce pas ? Cela vivait. Cela n’avait peut-être pas plus de rapport avec la forme d’un être vivant qu’avec la forme d’un rocher, d’une pyramide ou d’un échafaudage. Cependant, il n’était point douteux que cela n’agît à la manière d’un être qui vit, qui se meut, qui se dirige, qui obéit à des motifs individuels, et qui atteint un but qu’il a choisi.

De ces formes, je ne tenterai pas la description. Comment le pourrais-je, d’ailleurs, étant donné qu’elles différaient toutes les unes des autres, et qu’elles différaient d’elles-mêmes, en l’espace d’une seconde ? Imaginons un sac de charbon (la comparaison s’imposait à cause de l’aspect noir et bossué des Formes) imaginons un sac de charbon qui se gonflerait jusqu’à devenir le corps d’un bœuf, pour retomber aussitôt aux proportions d’un corps de chien, et pour s’élargir ensuite ou bien pour s’étirer en longueur. Imaginons que, de cette masse qui paraît inconsistante comme le corps gélatineux des méduses, il sorte parfois trois petits tentacules, pareils à des mains. Supposons enfin l’image d’une ville, d’une ville non pas horizontale, mais verticale, avec des rues dressées comme des échelles, et, le long de ces artères, les Formes qui s’élèvent ainsi que des ballons. Telle est la première vision, et, tout en haut de la ville, par centaines et par milliers, les Formes affluent de tous côtés et débouchent sur un vaste espace horizontal où elles grouillent comme des fourmis.

J’ai l’impression, et cette impression fut générale, que cet espace est une place publique. Un monticule en marque le centre. Des Formes s’y tiennent immobiles. D’autres s’en approchent au moyen de ces gonflements et dégonflements successifs qui paraissent être leur mode d’avancer. Et ainsi, sur le passage d’un groupe peu important, et qui semble porter une Forme inerte, la multitude des Formes vivantes s’écarte.

Que se produit-il alors ? Si nettes que soient mes sensations, et si exacts les souvenirs que j’en ai gardés, j’hésite à les transcrire en phrases. Je le répète : la vision dépasse les bornes de l’absurdité, tout en provoquant le frisson d’une horreur qu’on subit sans la comprendre. Car enfin, qu’est-ce que cela signifie ? Deux Formes puissantes projettent leurs tentacules, lesquels entourent la Forme inerte qui fut apportée, la compriment, la déchirent, la réduisent, et, se levant en l’air, brandissent une petite masse qu’ils ont séparée, comme une tête que l’on coupe, de la Forme primitive, et où s’écarquillent, vides de paupières, vides d’expression, les Trois Yeux géométriques !

Non, cela ne signifie rien. Ce sont des visions sans suite et sans réalité. Et, pourtant, notre cœur reste serré d’angoisse, comme si nous venions d’assister à un assassinat ou à une exécution. Et, pourtant, ces visions incohérentes furent peut-être ce qui contribua le plus à la découverte de la vérité. Leur illogisme amena une explication logique des phénomènes. L’excès des ténèbres avait allumé une première lueur…

Aujourd’hui, ce que j’appelle, en évoquant le passé, incohérence et ténèbres, me semble ordonnance parfaite et clarté absolue. Mais, en cette fin d’après-midi, où s’amassait d’ailleurs un orage au lointain du ciel, la foule, remise de son angoisse, devint plus bruyante et plus agressive. Le spectacle l’avait déçue. Elle n’y avait rien trouvé de ce quelle attendait, et manifestait son mécontentement par des cris de menace à l’adresse de Théodore Massignac. Les incidents qui allaient marquer le dénouement brusque de la séance se préparaient.

— Massignac ! Massignac ! scandait-on.

Debout au milieu de sa cage, la tête tournée vers l’écran, il épiait les symptômes possibles d’une autre vision. Et, de fait, à bien y regarder, ces symptômes existaient. On eût dit, plutôt que des visions, des reflets de visions qui effleuraient la surface du mur comme des nuées légères.

Soudain, Massignac étendit le bras. Les nuées légères prenaient des contours rigoureux, et l’on s’aperçut que, par dessous ce brouillard, le spectacle avait recommencé et qu’il continuait. Mais il continua péniblement, avec des distensions totales, et des moments de pénombre où les scènes se déroulaient dans de la brume. On voyait alors des rues presque désertes dont la plupart des boutiques étaient fermées. Personne aux portes ou aux fenêtres.

Une charrette, qu’on apercevait par intervalles, suivait ces rues. Elle portait, en avant, deux gendarmes habillés comme au temps de la Révolution ; en arrière, un prêtre, et un homme en habit, culotte foncée et bas blancs.

Une vision isolée nous présenta la figure et le buste de cet homme. Je reconnus, et, en général, tout le public de l’amphithéâtre reconnut la figure épaisse et lourde du roi Louis XVI. Il regardait d’un air fixe et dur.

Nous le revîmes, après quelques intermittences, sur une grande place entourée de canons et noire de soldats. Il montait les marches raides d’un échafaud. Il n’avait plus ni habit ni cravate. Le prêtre le soutenait. Quatre bourreaux essayèrent de le saisir.

Je suis obligé d’interrompre ici la relation, que je fais le plus sèchement possible, de ces fugitives apparitions, pour bien spécifier qu’elles ne produisirent pas sur le moment l’effet d’épouvante que l’on pourrait croire en me lisant. Elles furent trop brèves, comment dirai-je ?… trop décousues — et si mauvaises au point de vue strictement cinématographique où le public se plaçait malgré lui, qu’elles suscitaient, au lieu d’anxiété, de l’irritation et de la colère.

On avait subitement perdu toute confiance. On riait et on chantait. On conspuait Massignac. Et les invectives redoublèrent lorsque, sur l’écran, un des bourreaux montra la tête coupée du roi et s’évanouit dans le brouillard ainsi que l’échafaud, les soldats et les canons.

Il y eut encore quelques essais timides, essais de film où plusieurs personnes prétendent avoir reconnu la reine Marie-Antoinette et qui firent patienter un public désireux d’assister jusqu’au bout à un spectacle si chèrement payé. Mais le mouvement ne pouvait plus être contenu.

Qui le déchaîna ? Qui s’élança le premier et provoqua le désordre et, par la suite, la panique ? L’enquête n’a pas réussi à l’établir. Sans doute, la foule entière obéit-elle au désir de donner libre cours à son mécontentement, et les plus turbulents en usèrent-ils pour malmener Théodore Massignac, et même pour monter à l’assaut de l’écran fabuleux. En tout cas, cette dernière tentative échoua devant le rempart infranchissable des huissiers qui, tous armés de coups de poing américains ou de casse-têtes, repoussèrent le flot des envahisseurs. Quant à Massignac, qui eut la fâcheuse idée, après avoir relevé le rideau, de sortir de sa cage et de courir vers une des issues, il fut happé au passage et englouti dans un remous furieux de manifestants.

Dès lors, on se rua les uns sur les autres, en un besoin éperdu de querelle et de lutte qui opposait aussi bien les adversaires de Massignac aux partisans de l’ordre, que des gens exaspérés à des gens qui n’avaient pas d’autre idée que de fuir. On brandissait les cannes et les ombrelles. Du sang coula.

Pour moi, je m’esquivai le mieux que je pus et me frayai un passage dans cette mêlée indescriptible. J’y eus du mal, car de nombreux agents de police, et beaucoup de personnes qui n’avaient pu entrer, affluaient vers les issues. Enfin, je pus arriver à la grille par une trouée qui se fit au travers de la foule.

— Place au blessé ! hurlait un grand gaillard au visage glabre.

Deux hommes suivaient, portant dans leurs bras un individu recouvert de vêtements et de pardessus. La foule s’écartait. Le cortège sortit. J’en profitai. Du doigt, le grand gaillard désigna une auto de maître qui stationnait.

— Chauffeur, je vous réquisitionne. Ordre de la Préfecture. Allons, les camarades, dépêchez-vous un peu, hein ?

Les deux camarades introduisirent le blessé dans la voiture et s’y installèrent. L’homme prit place auprès du chauffeur, et l’auto s’éloigna.

Ce n’est qu’à la seconde même où elle disparut au détour de la route, que j’eus, dans un éclair, et sans aucun motif d’ailleurs, la notion exacte de ce que signifiait cette petite scène. Soudain je devinai qui était ce blessé que l’on cachait avec tant de soin et que l’on enlevait avec tant de diligence. Et, soudain aussi, malgré la transformation du visage, bien qu’il ne portât ni barbe ni lorgnon, je donnai un nom au grand gaillard à la face glabre. C’était le sieur Velmot.

Je retournai précipitamment vers l’Enclos. J’avertis le commissaire de police qui s’était occupé jusqu’ici de l’affaire Dorgeroux. Il siffla ses hommes. On sauta dans des autos. Trop tard. Les routes étaient déjà encombrées d’un tel fouillis de véhicules que la voiture du commissaire demeura clouée sur place.

Ainsi, en pleine foule, grâce au stratagème le plus audacieux, profitant d’une bagarre à laquelle il n’était sans doute pas étranger, le sieur Velmot avait enlevé son complice et implacable ennemi, Théodore Massignac.