Les Trois Yeux/II, 5

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V

Massignac et Velmont.


« Des nuages flottaient… des nuages flottaient… »

Cette phrase du mémoire, que je répétai machinalement tout en essayant de déchiffrer celle qui suivait, fut la dernière que je pus lire. La nuit venait rapidement. Mes yeux, épuisés par une lecture incommode, luttaient en vain contre l’ombre envahissante, et se refusaient subitement à tout effort nouveau.

D’ailleurs, Velmot se leva peu après et s’approcha de la berge. L’heure de l’action avait sonné. De quelle action ? Je ne me le demandais pas. Depuis le début de ma captivité, aucune crainte personnelle ne m’assiégeait, bien que Velmot eut parlé d’un entretien un peu brutal qu’il comptait m’imposer. Mais le grand secret de l’Enclos continuait à dominer ma pensée, à tel point que les événements n’avaient de prise sur moi que dans la mesure où ils servaient ou desservaient la cause de Noël Dorgeroux. Or voilà que quelqu’un connaissait la vérité, et voilà que le monde était en train de l’apprendre ! Comment me serais-je inquiété d’autre chose ? Et qu’est-ce qui pouvait m’intéresser qui ne fût point les justes raisonnements de Benjamin Prévotelle, l’ingéniosité de ses recherches, et l’importance des résultats obtenus par lui ? Ah ! comme j’aurais voulu savoir, moi aussi ! En quoi donc consistait l’hypothèse nouvelle ? S’accordait-elle avec tous les enseignements de la réalité ? En serais-je pleinement satisfait, moi qui, somme toute, avais pénétré plus avant que personne au cœur de cette réalité, et recueilli la plus ample moisson d’observations ?

Ce qui m’étonnait, c’était de ne pas mieux comprendre. Et je m’en étonne encore plus maintenant. Au seuil du sanctuaire dont la porte m’était ouverte, je ne voyais pas. Nulle clarté ne m’éblouissait. Que voulait dire Benjamin Prévotelle ? Que signifiaient ces nuages errants en un coin du ciel ? S’ils tamisaient la lumière venue du couchant, et s’ils exerçaient ainsi une influence sur les images de l’écran, pourquoi Benjamin Prévotelle m’avait-il interrogé au téléphone sur la face du mur qui était précisément exposée vers un autre côté du ciel, c’est-à-dire vers le soleil levant ? Et pourquoi avoir accueilli ma réponse comme une confirmation de son hypothèse ?

La voix de Velmot me tira de ma rêverie et me rapprocha de la fenêtre que j’avais quittée depuis quelques minutes. Il était penché au-dessus du soupirail.

— Eh ! bien, Massignac, es-tu prêt pour l’opération ? Je vais te passer par là, ce qui m’évitera tout le détour de l’escalier.

Ce détour, Velmot le fit pour descendre, et je perçus bientôt, au-dessous de moi, les éclats d’une nouvelle discussion qui aboutit à des hurlements, puis à un brusque silence plus impressionnant que tout. J’eus alors la première notion de la scène terrible que Velmot préparait, et, sans m’apitoyer sur ce misérable Massignac, je frissonnai en pensant que mon tour viendrait peut-être.

Cela eut lieu comme il avait été dit. Massignac, ficelé comme une momie, bâillonné, rigide, surgit lentement de la cave. Velmot revint ensuite, le tira par les épaules jusqu’au bord du fleuve, et le fit choir dans la barque.

Alors, demeuré sur la berge, il lui tint ce discours :

— C’est la troisième fois que je m’adresse à ton bon sens, Massignac, et je recommencerai, tout à l’heure, une quatrième fois, si tu m’y obliges. Mais tu vas céder, n’est-ce pas ? Voyons, réfléchis. Réfléchis à ce que tu ferais si tu étais à ma place. Tu agirais comme moi, n’est-ce pas ? Alors, qu’est-ce que tu attends pour parler ? Ton bâillon te gêne ? Un mouvement de tête et je te l’enlève. Tu consens ? Non ? En ce cas, tu trouveras naturel que nous abordions la dernière phase de notre conversation. Tous mes regrets si elle te semble moins agréable.

Velmot s’installa près de sa victime, manœuvra la gaffe, et poussa l’embarcation entre les deux pieux qui pointaient hors de l’eau, et qui marquaient la limite du champ de vision que me laissait la fente de ma persienne. L’eau jouait autour, pailletée d’étincelles. La lune s’était dégagée des nuages, et je vis distinctement tous les détails de l’opération, selon l’expression de Velmot.

— Ne te raidis pas, Massignac, disait-il, ça ne sert à rien… Hein ? Quoi ? Tu trouves que j’y vais trop brusquement ? Monsieur est donc en verre ? Allons ! Nous y sommes ? À merveille.

Il avait dressé Massignac contre lui, tout debout, et l’entourait de son bras gauche. De sa main droite, il saisit le crochet de fer fixé à la corde, entre les deux poteaux, l’attira et en glissa la pointe sous les liens qui attachaient Massignac, à hauteur des épaules.

— À merveille, répéta-t-il. Tu vois que je n’ai pas besoin de te tenir. Tu restes debout, tout seul, comme un pantin…

Il reprit la gaffe, se cramponna aux pierres de la berge, et fit ainsi glisser la barque sous le corps de Massignac qui, bientôt, s’effondra. La corde avait fléchi. Une moitié du corps seulement émergeait. Et Velmot dit à son ancien complice, d’une voix basse, mais que j’entendais sans effort :

— Voilà où je voulais en arriver, mon vieux, et nous n’avons plus grand chose à nous dire. Pense donc, d’ici une heure, peut-être avant, l’eau t’aura recouvert la bouche, ce qui n’est pas très commode pour causer. Or, sur cette heure-là, il faut honnêtement que je te laisse cinquante minutes de réflexion.

Avec sa gaffe, il fit jaillir un paquet d’eau sur la tête de Massignac. Puis il reprit en riant :

— Tu envisages nettement la situation, n’est-ce pas ? La corde à laquelle tu es accroché, comme un bœuf à l’étal, est retenue aux deux poteaux par deux simples nœuds coulants, pas davantage… de sorte qu’au moindre mouvement ces nœuds descendent de quelques centimètres. Tu t’en es bien aperçu tout à l’heure, quand je t’ai lâché ? Plouf ! Tu t’es enfoncé d’une demi-tête… Bien plus, le poids seul de ton corps suffit… Tu glisses, mon vieux, tu glisses sans que rien puisse t’arrêter… sauf, bien entendu, si tu parles. Es-tu prêt à parler ?

Le rayonnement de la lune passait et repassait, jetait de la lumière ou de l’ombre sur le tableau lugubre. J’avisais la silhouette noire de Massignac, qui, lui, restait toujours dans une demi-obscurité. L’eau lui recouvrait la moitié du torse, et Velmot continuait :

— Logiquement tu dois parler, mon bonhomme… La situation est si claire. Nous avons comploté tous les deux une petite affaire qui a réussi grâce à nos efforts communs, mais dont tu as tous les bénéfices grâce à ta roublardise. J’en veux ma part, voilà tout. Pour ça, il suffit que tu me confies la fameuse formule de Noël Dorgeroux, et que tu me fournisses les moyens de l’expérimenter une première fois. Dès lors, je te rendrai la liberté, certain que, par crainte de la concurrence, tu me donneras mon bénéfice. Ça colle ?

Théodore Massignac dut faire quelque geste de dénégation, ou pousser quelque grognement de refus, car il reçut une gifle qui claqua dans le silence.

— Excuse-moi, mon vieux, reprit Velmot, mais tu damnerais un saint ! Alors quoi, tu aimes mieux crever ? Ou bien, tu espères que je vais flancher peut-être ? ou bien qu’on va te secourir ? Imbécile ! c’est toi-même qui as choisi l’endroit, cet hiver… Aucun bateau ne passe là… En face, des prairies. Donc pas de secours possible… Et pas de pitié non plus !… Mais sacrebleu, tu ne te rends donc pas compte ? Je t’ai pourtant montré l’article de ce matin. Sauf la formule, tout le secret de Dorgeroux, est étalé là-dedans ! Alors qu’est-ce qui dit qu’on ne la trouvera pas plus facilement, la formule, et que, dans quinze jours, l’affaire ne sera pas dans le lac, et que j’aurai frôlé le million, comme un imbécile, sans mettre la main dessus ? Ah ! non, ce serait trop bête !

Il y eut un silence.

Une éclaircie me montra Massignac. La ligne de l’eau dépassait les épaules.

— Je n’ai plus rien à te dire, fit Velmot. Concluons, Tu refuses ?

Il attendit un instant et prononça :

— En ce cas, puisque tu refuses, je n’insiste plus… À quoi bon ? C’est toi-même qui règles ton sort, et qui choisis le plongeon final. Adieu, mon vieux. Je vais boire un verre et fumer une pipe à ton intention.

Il se pencha vers sa victime, et il ajouta :

— Cependant, il faut tout prévoir. Si, par hasard, tu te ravisais (qui sait ? une inspiration de la dernière heure) tu n’as qu’à m’appeler bien doucement… Tiens, je relâche un peu ton bâillon… Adieu, Théodore.

Velmot poussa la barque et accosta tout en grognant :

— Quel métier de chien ! Faut-il qu’il soit bête, cet animal-là !

Selon son programme, il se rassit, après avoir approché de la berge la table et la chaise, se versa un verre de liqueur et alluma sa pipe. Et il dit encore :

— À ta santé, Massignac ! Au train dont ça va, je vois que, d’ici vingt minutes, tu boiras un coup à ton tour. Surtout n’oublie pas que tu peux m’appeler. Je tends l’oreille, vieux camarade.

La lune s’était voilée de nuages, sans doute fort épais, car la rive devenait si obscure que je discernais à peine la silhouette de Velmot Au fond, j’étais persuadé que l’implacable lutte se terminerait par quelque transaction, et que Velmot céderait ou que Massignac parlerait. Cependant, les minutes passaient, dix, quinze peut-être, qui me semblèrent interminable. Velmot fumait paisiblement, et Massignac bégayait de petites plaintes et n’appelait pas. Cinq minutes encore. Soudain Velmot se leva, furieux.

— Il ne s’agit pas de gémir, bougre d’idiot. J’en ai assez de poireauter. Veux-tu parler ? Non ? Crève donc, charogne.

Et je l’entendis qui grinçait entre ses dents :

— Je m’accorderai peut-être mieux avec l’autre

Que voulait-il dire ainsi ? L’autre, était-ce moi ? De fait, il s’en alla vers la gauche, c’est-à-dire vers la partie de la façade où se trouvait l’entrée.

Il y eut un cri. Puis je n’entendis plus rien de ce côté.

Que c’était-il donc passé ? Dans l’ombre, Velmot avait-il rencontré le mur ou quelque volet ouvert ? De mon poste, je ne pouvais pas le voir. La table, la chaise, se dessinaient dans l’ombre. Au-delà, c’étaient les ténèbres où montait la plainte affaiblie de Massignac.

— Velmot arrive, me disais-je… Encore quelques secondes, et il sera ici…

Le motif de sa venue vers moi, je ne le comprenais pas plus que le motif de mon enlèvement. Croyait-il que je connaissais la formule, et que, si je n’avais pas dénoncé Massignac, c’était par suite d’un accord entre Massignac et moi ?

Et, en ce cas, voulait-il me contraindre à parler, en employant avec moi les mêmes moyens qu’avec son ancien complice ? Ou bien s’agissait-il entre nous de Bérangère, de cette Bérangère que nous aimions tous les deux, et, de qui, chose étonnante, il n’avait même pas parlé à Massignac ? Autant de questions auxquelles il allait me répondre. — Si toutefois il vient, pensais-je.

Car enfin, il n’était pas là, et aucun bruit ne s’élevait dans la maison. Que faisait-il ? Assez longtemps, je restai contre la porte par où il eût dû entrer, l’oreille collée au battant, prêt à me défendre bien que je n’eusse pas d’arme.

Il ne vint pas. Je retournai à la fenêtre. Aucun bruit non plus par là.

Et c’était effrayant, ce silence qui semblait grandir et s’étendre sur tout le fleuve et dans tout l’espace, ce silence que ne troublait même plus le râle de Massignac. Vainement je forçais mes yeux à regarder. L’eau du fleuve demeurait invisible.

Je ne voyais plus et je n’entendais plus Théodore Massignac.

Je ne le voyais plus et je ne l’entendais plus… Constatation effarante ! Avait-il donc glissé le long du pieu ? L’eau qui étouffe et qui tue avait-elle monté jusqu’à sa bouche et jusqu’à ses narines ?

D’un grand coup de poing je frappai la persienne. L’idée que Massignac était mort ou qu’il allait mourir, cette idée que je n’avais pas eue très nettement jusque-là, me secouait de terreur. Massignac mort, c’était la perte irréparable du secret. Massignac mort, Noël Dorgeroux mourait une seconde fois.

Je redoublai d’efforts. Certes, il était hors de doute pour moi que Velmot approchait, et que la lutte s’engagerait entre nous : je ne m’en souciais pas. Aucune considération ne pouvait m’arrêter. Il me fallait sur le champ courir à l’aide, non pas de Massignac, mais, me semblait-il, de Noël Dorgeroux, dont l’œuvre prodigieuse allait être anéantie. Tout ce que j’avais fait jusqu’ici, en protégeant par mon silence les entreprises criminelles de Théodore Massignac, je devais le continuer en sauvant de la mort l’homme qui connaissait l’indispensable formule.

Comme mes poings ne suffisaient pas, je cassai une chaise et me servis pour frapper d’un des barreaux. D’ailleurs, la persienne n’était pas bien solide, puisque des lames déjà manquaient en partie. Une autre sauta, puis une autre. Je pus passer le bras et lever une traverse de fer assujettie à l’extérieur. La persienne céda aussitôt. Je n’eus qu’à enjamber le rebord de la fenêtre et à descendre sur la berge.

Décidément Velmot me laissait le champ libre. Sans perdre un instant, je passai près de la chaise, renversai la table, et trouvai facilement la barque.

— Me voici ! criai-je à Massignac. Tenez bon.

D’une poussée vigoureuse, j’arrivai jusqu’à l’un des poteaux en répétant :

— Tenez bon… tenez bon… me voici…

Je saisis la corde à pleines mains, au fil de l’eau, et glissai jusqu’au crochet, croyant heurter la tête de Massignac. Je ne rencontrai rien. La corde avait descendu, le crochet se trouvait dans l’eau et ne portait aucun poids. Le cadavre avait dû glisser au fond de l’eau, et le courant l’avait emporté.

À tout hasard cependant, je plongeai la main aussi loin que possible. Mais une détonation me releva brusquement. Une balle avait sifflé à mes oreilles. En même temps, Velmot, que je devinais courbé sur la berge, comme un homme qui se traîne, balbutiait d’une voix étranglée :

— Ah ! bougre de coquin… t’en as profité, hein ? Et Massignac, tu vas le sauver peut-être ? Ah ! bougre de coquin, attends un peu.

Il tira deux fois encore, au jugé, car je m’éloignais rapidement. Aucune des balles ne m’atteignit. Bientôt je fus hors de portée.