Les Trois Yeux/II, 6

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Je sais tout (2p. 577-582).

VI

La splendide hypothèse.


Ce n’est pas seulement aujourd’hui, en relatant cette scène tragique, qu’elle m’apparaît comme un épisode accessoire de mon récit. Au moment même où elle se déroulait, j’éprouvais déjà cette impression. Si je n’ai pas appuyé davantage sur mon effroi et sur l’horreur de certains faits, c’est que tout cela ne fut pour moi qu’un intermède. Le supplice de Massignac, sa disparition, l’inexplicable conduite de Velmot, laissant à l’abandon, pendant quelques minutes, une affaire qu’il avait menée jusque là avec une âpreté si diabolique, autant de détails qui se perdaient dans le formidable événement que représentait la découverte de Benjamin Prévotelle.

Et cet événement était si bien pour moi le centre de toutes mes préoccupations que j’avais eu l’idée, en me jetant au secours de Massignac, de prendre sur la chaise le journal où j’avais lu la première moitié du mémoire ! Être libre, cela signifiait, avant tout, avant même de sauver Massignac et, par lui, de sauver la formule, cela signifiait la faculté de poursuivre la lecture du mémoire et de connaître ce que le monde entier devait déjà connaître !

Je fis, dans ma barque, le tour de l’île et, me dirigeant vers des lumières, vins atterrir à la rive principale. Un tramway passait. Il y avait des boutiques ouvertes. Je me trouvais entre Bougival et Port-Marly.

À dix heures du soir, je m’enfermais dans une chambre d’hôtel à Paris et je dépliais le journal. Mais je n’avais pas eu le courage d’attendre. En route, sous la lueur insuffisante du tramway, je surprenais, d’un coup d’œil, quelques lignes de l’article. Un mot me renseignait. Je connaissais, moi aussi, la merveilleuse hypothèse de Benjamin Prévotelle. Je savais, et, sachant, je croyais.

On se rappelle le point où j’en étais resté de ma lecture incommode. Benjamin Prévotelle avait été amené à conclure, de ses études et de ses expériences, d’abord que les images de Meudon étaient de véritables projections cinématographiques, et ensuite que ces projections, ne venant d’aucun endroit de l’amphithéâtre, devaient venir de plus loin. Or, voilà que la dernière vision, celle de la journée révolutionnaire du 21 janvier, était entravée par un obstacle. Quel obstacle ? Et comment, dans l’état d’esprit où se trouvait Benjamin Prévotelle, comment ne pas lever les yeux vers le ciel ?

Le ciel était pur. L’était-il au delà des limites que l’on pouvait observer des gradins inférieurs de l’amphithéâtre ? Benjamin Prévotelle monta jusqu’au faîte et regarda l’horizon. Là-bas vers l’Occident, des nuages flottaient.

Et Benjamin Prévotelle continuait, en répétant sa phrase :

— « Des nuages flottaient ! Et du fait que des nuages flottaient à l’horizon, les visions de l’écran devenaient moins nettes ou même s’évanouissaient ! Coïncidence ? dira-t-on. À trois reprises différentes, alors que le film perdait de son éclat, je me tournai vers l’horizon : les trois fois, des nuages passaient. Trois coïncidences de cette sorte peuvent-elles être produites, par le hasard ? Est-il un esprit scientifique qui n’y doive voir une relation de cause à effet, et qui ne soit forcé d’admettre que, dans cette occurrence, — et dans telles autre visions observées jusqu’ici et qui furent troublées par une cause inconnue — l’interposition des nuages agissait à la manière d’un voile en interceptant la projection au passage ? Je ne pus faire une quatrième épreuve. Mais qu’importe ! J’avais pénétré assez avant pour qu’il me fût permis de travailler et de réfléchir sans qu’aucun obstacle m’arrêtât. On ne reste pas à mi-chemin de certaines vérités. Quand on les entrevoit, elles se découvrent à vous entièrement.

« Certes, au premier abord, la logique scientifique, loin de ramener l’explication que je cherchais si avidement, aux données de la science humaine, me jetait, presque en dépit de moi-même, dans une région plus mystérieuse encore. Et lorsque, après cette seconde séance, je rentrai chez moi, je me demandais s’il ne valait pas mieux avouer mon ignorance que de m’élancer à la poursuite d’hypothèses qui me semblaient, tout à coup, en dehors des limites de la science. Mais comment l’aurais-je pu ? Je travaillais et j’imaginais malgré moi. Les déductions s’enchevêtraient. Les preuves s’accumulaient. Tandis que j’hésitais à m’engager sur une voie dont la direction me déconcertait, déjà je touchais au but, et déjà je m’asseyais devant une table, la plume à la main, pour écrire le rapport que me dictait ma raison autant que mon imagination.

« Ainsi le premier pas était fait : sur l’ordre impérieux de la réalité, j’admettais l’hypothèse des communications extra-terrestres, ou, du moins, provenant d’au delà des nuages. Devais-je supposer qu’elles émanaient de quelque dirigeable voguant dans l’atmosphère au-dessus de la zone de ces nuages ? Outre qu’un tel dirigeable n’a jamais été observé, on doit remarquer que des projections lumineuses, assez puissantes pour illuminer l’écran de Meudon à plusieurs kilomètres de distance, laisseraient dans l’air un sillon de lumière diffuse qui ne pourrait échapper à personne. Enfin, dans l’état actuel de la science, il est permis d’affirmer que de pareilles projections seraient irréalisables.

« Alors ? Alors fallait-il jeter les yeux plus loin, traverser d’un bond l’espace et supposer que les projections ont une origine non pas seulement extra-terrestre, mais extra-humaine ?

« Le grand mot est écrit maintenant. L’idée ne m’appartient plus. Comment sera-t-elle accueillie par ceux à qui, demain, ce mémoire la révélera ? Avec la même ferveur et la même angoisse sacrée qui m’ont remué, moi ? Avec la même défiance, pour commencer, et finalement, le même enthousiasme ?

« Reprenons notre sang-froid, voulez-vous ? Si effarante que soit la conclusion très précise à laquelle nous a conduits l’examen des phénomènes, examinons-la elle-même en toute liberté d’esprit, et tâchons de la soumettre à toutes les épreuves qu’il nous est loisible de lui imposer. Projections extra-humaines, qu’est-ce que cela veut dire ? L’expression semble vague et notre pensée se disperse. Serrons les choses de près. Établissons d’abord, comme frontières impossibles à franchir, les frontières de notre système solaire, et dans ce cercle immense concentrons nos regards vers les points les plus accessibles et par conséquent les plus proches. Car enfin, s’il y a réellement projections, il faut bien que, extra-humaines ou humaines, elles émanent de points fixes, situés dans l’espace. Il faut qu’elles émanent des astres voisins de la Terre, auxquels, à la rigueur, nous avons quelque droit d’attribuer l’origine de ces projections.

« J’en compte cinq, de ces points. La Lune, le Soleil, Jupiter, Mars et Vénus.

« Si, d’autre part, nous adoptons, comme l’hypothèse la plus vraisemblable, que les projections suivent une direction rectiligne, l’astre inconnu d’où émanent les apparitions, doit satisfaire à une double condition : d’abord il doit avoir été en état de prendre des vues, ensuite il doit être en état de nous en renvoyer l’image. Prenons comme exemple un cas où il est possible de préciser le lieu et la date. Le lancement d’une Montgolfière, gonflée à l’air chaud, eut lieu le 5 juin 1783, à quatre heures de l’après-midi, aux environs d’Annonay. Il est aisé, en se reportant aux tableaux de la Connaissance des Temps, de savoir quels astres étaient à ce moment au-dessus de l’horizon, et à quelle hauteur. On trouve ainsi que Mars, Jupiter et la Lune étaient couchés, tandis que le Soleil et Vénus se tenaient respectivement à cinquante degrés et à vingt-trois degrés au-dessus de l’horizon d’Annonay, et naturellement du côté de l’Ouest. Les deux astres étaient donc seuls en état de voir l’expérience des frères Montgolfier. Mais ils ne le voyaient pas suivant le même azimut : une vue prise du Soleil eût montré les choses par en dessus, tandis qu’a la même heure Vénus pouvait les observer dans une direction peu inclinée sur l’horizontale.

« Voilà une première indication. Pouvons-nous la contrôler ? Oui, en recherchant la date à laquelle la projection de la vue prise fut observée par Victorien Beaugrand, et en vérifiant si, à cette date, l’astre projetant était en état d’animer l’écran de Meudon. Or, ce jour-là, si l’on vérifie les indications que nous a fournies Victorien Beaugrand, Mars et la Lune étaient couchés, Jupiter se trouvait du côté de l’Est, le Soleil tout près de l’horizon, et Vénus légèrement au-dessus. Des projections émanées de cette dernière planète pouvaient donc éclairer l’écran, disposé, comme on sait, face à l’Ouest.

« Cet exemple nous montre que, si fragile que semble mon hypothèse, on peut, et on pourra de plus en plus, la soumettre à un contrôle rigoureux, Je n’ai pas manqué de recourir à cette méthode en ce qui concerne les autres visions, et je reproduirai dans un tableau spécial, annexé à ce mémoire, la liste des vérifications, un peu rapides forcément, que je viens de faire. Or, dans tous les cas examinés, les vues ont été prises et projetées dans des conditions telles qu’on peut logiquement les rapporter à la planète Vénus, et à elle seule.

« Bien plus, deux de ces vues, l’une qui fit voir à Victorien Beaugrand et à son oncle l’exécution de miss Cavell, et l’autre qui nous fit assister au bombardement de Reims, semblent avoir été prises, la première le matin puisque miss Cavell fut exécutée le matin, et la seconde du côté de l’Est puisqu’elle nous montrait un obus qui menaçait une statue dressée sur la façade orientale de la cathédrale. Cela nous prouve que les vues peuvent être prises indifféremment le matin ou le soir, par l’ouest et par l’est, et n’est-ce pas un argument considérable en faveur de mon hypothèse, puisque Vénus, Étoile du soir ou Étoile du matin, regarde la Terre, à l’aurore par le Levant, au soir par l’Occident — et puisque Noël Dorgeroux (je viens d’en avoir la confirmation téléphonique par Victorien Beaugrand), puisque Noël Dorgeroux, visionnaire magnifique, avait fait construire son mur sur deux faces identiquement inclinées vers le ciel, l’une au Couchant, l’autre à l’Orient, l’une et l’autre s’offrant tour à tour aux radiations de Vénus Étoile du soir, ou de Vénus Étoile du matin !

« Telles sont, jusqu’à nouvel ordre, les preuves qu’il m’est loisible de fournir. Il y en a d’autres. Il y a par exemple l’heure des visions : Vénus descend vers la ligne de l’horizon ; sur la Terre c’est la pénombre, et les images peuvent se former en dehors de la clarté solaire. Notons aussi que Noël Dorgeroux, suspendant toute expérience, bouleversa l’Enclos et démolit l’ancien écran durant l’hiver dernier. Or, cette interruption correspond exactement à une période pendant laquelle la position de Vénus au-delà du Soleil ne lui permettait pas de communiquer avec la Terre. Toutes ces preuves seront renforcées par une étude plus approfondie et par l’examen raisonné des images qui nous furent et nous seront offertes. Mais si j’ai poursuivi ce mémoire sans m’arrêter aux objections et aux difficultés qui se lèvent à chaque ligne que j’écris, si je me suis contenté d’exposer la suite logique et presque fatale des déductions qui m’ont conduit à mon hypothèse, je manquerais à l’Académie, en laissant croire que je n’ai pas senti tout le poids de ces objections et de ces difficultés. Devais-je pour cela renoncer à ma tâche ? Je ne l’ai pas pensé. Si le devoir est de s’incliner lorsque la Science prononce un veto formel, il ordonne de s’obstiner lorsqu’elle se borne à confesser son ignorance. C’est à ce double principe que j’obéis en cherchant, non plus l’origine des projections, mais la manière dont elles peuvent fonctionner, car tout le problème est là. Il est facile d’affirmer qu’elles émanent de Vénus, il ne l’est pas d’expliquer comment elles cheminent à travers l’infini, et comment elles exercent leur action, à cinquante millions de kilomètres, sur un imperceptible écran de trente ou quarante mètres carrés. Je me heurte à des lois physiques que je n’ai pas le droit d’enfreindre.

« Ainsi, et sans aucune espèce de discussion, j’admets comme interdit de supposer que la lumière puisse constituer l’agent des transmissions observées. Les lois de la diffraction s’opposent en effet, de la façon la plus absolue, à la propagation rigoureusement rectiligne des rayons lumineux, et, par suite, à la formation et à la réception des images aux distances exceptionnelles envisagées actuellement. Non seulement les lois de l’optique isométrique ne sont qu’une approximation assez grossière, mais encore les réfractions compliquées qui se produiraient inévitablement dans les atmosphères terrestres et vénusiennes viendraient troubler les images optiques : le veto de la Science est donc formel en ce qui concerne la possibilité de ces transmissions optiques.

« Je croirais d’ailleurs volontiers que les habitants de Vénus ont déjà essayé de correspondre avec nous par l’intermédiaire de signaux lumineux, et que, s’ils ont renoncé à ces essais, c’est précisément que l’imperfection de notre science humaine les rendait inutiles. On sait en effet que Lowell et Schiaparelli ont aperçu, à la surface de Vénus, des points brillants et d’éclat fugitif qu’ils ont eux-mêmes attribués, soit à des éruptions volcaniques, soit plutôt aux tentatives de correspondance dont je viens de parler.

« Mais la science ne nous empêche pas de nous demander si, devant l’insuccès de ces tentatives, les habitants de Vénus n’ont pas eu recours à un autre genre de correspondance. Comment ne pas penser, par exemple, aux rayons X, dont le cheminement, rigoureusement rectiligne, permettrait la formation d’images aussi nettes qu’on peut le désirer ? De fait, il n’y a pas d’impossibilité à ce que ces rayons soient employés pour l’émission reçue sur l’écran de Meudon, bien que la qualité de la lumière analysée au spectroscope rende cette supposition fort improbable. Mais comment expliquer par les rayons X la prise des vues terrestres dont nous avons vu sur l’écran le dessin animé ? Nous savons bien, si nous reprenons l’exemple concret auquel je me référais tout à l’heure, nous savons bien que ni les frères Montgolfier, ni le paysage environnant n’émettaient de rayons X. Ce n’est donc pas par l’intermédiaire de ces rayons que les Vénusiens auraient pu capter l’image qu’ils nous ont ensuite transmise.

« Voilà donc épuisées toutes les possibilités d’une explication qui se rattacherait aux données actuelles de la science. Je dis très nettement qu’aujourd’hui, dans ce mémoire, je n’aurais pas osé m’aventurer sur le terrain des hypothèses et proposer une solution à laquelle se trouvent mêlés mes propres travaux, si Noël Dorgeroux lui-même ne m’y avait en quelque sorte autorisé. J’ai publié en effet, il y a un an, une brochure intitulée « Essai sur la gravitation universelle » qui a passé inaperçue, mais qui a dû être l’objet de l’attention particulière de Noël Dorgeroux, puisque son neveu, Victorien Beaugrand, a trouvé mon nom inscrit sur ses papiers, et que Noël Dorgeroux n’a pu connaître mon nom que par cette brochure. Or, eût-il pris la peine de l’inscrire si la théorie des rayons de gravitation que je développe en cette brochure ne lui avait pas paru s’adapter exactement au problème soulevé par sa découverte ?

« Qu’on veuille donc bien se reporter à ma brochure. On y verra les résultats, vagues encore mais non point négligeables, que j’ai pu obtenir par mes expériences relatives à ce rayonnement. On y verra qu’il se propage en direction rigoureusement rectiligne, et avec une vitesse triple de celle de la lumière (il ne lui faut donc pas plus de quarante-six secondes pour atteindre Vénus lorsqu’elle est le plus rapprochée de la Terre). On y verra enfin que, si l’existence de ces rayons, grâce auxquels l’attraction universelle s’exerce suivant les lois newtoniennes, n’est pas encore admise, et si je ne suis pas encore parvenu à les rendre visibles par des récepteurs appropriés, je donne cependant de leur existence des preuves qui doivent être prises en considération. Et l’approbation de Noël Dorgeroux est aussi une preuve qu’on n’a pas le droit de négliger.

« D’autre part, il est permis de croire que, si notre pauvre science rudimentaire a pu ignorer, après des siècles et des siècles d’efforts, le facteur essentiel de l’équilibre des Mondes, il est permis de croire que les savants de Vénus ont franchi depuis longtemps ce stade inférieur de la connaissance, et qu’ils possèdent des récepteurs photographiques permettant la prise de films avec les rayons de gravitation, et cela suivant des méthodes d’une perfection vraiment admirable. Ils attendaient donc. Penchés sur notre humble planète, sachant tout ce qui s’y passait, témoins de notre impuissance, ils attendaient de pouvoir entrer en communication avec nous par le seul moyen qui leur parût possible. Ils attendaient patients, tenaces, formidablement armés, balayant notre sol avec les faisceaux invisibles des rayons groupés dans leurs projecteurs et dans leurs récepteurs, fouillant et interrogeant les moindres recoins.

« Et un jour la chose merveilleuse eut lieu. Un jour le faisceau des rayons rencontra sur l’écran la couche des substances où pouvait seulement se faire le travail spontané de la décomposition chimique et de la reconstitution immédiate. Ce jour-là, grâce à Noël Dorgeroux, les Vénusiens avaient établi la liaison entre nos deux mondes. Le plus grand fait de l’histoire terrestre s’était produit.

« Nous avons même la preuve que les Vénusiens connurent les premières expériences de Noël Dorgeroux, qu’ils en comprirent l’intérêt, qu’ils s’occupèrent de ses travaux, et qu’ils suivirent les évènements de sa vie, puisque, voilà des années, ils ont recueilli la scène où son fils Dominique fut tué à la guerre. Mais je ne reprendrai pas par le détail chacun des films qui se sont déroulés à Meudon. C’est une étude que tout le monde peut faire maintenant à la lumière de l’hypothèse que je propose. Je demanderai seulement que l’on considère avec attention le procédé par lequel les Vénusiens ont voulu donner à ces films une sorte d’unité. On l’a dit à juste titre : le signe des Trois-Yeux est une marque de fabrique, analogue à la marque de nos grandes maisons de cinéma. Marque de fabrique où s’affirment également, de la manière la plus frappante, les ressources extra-humaines des Vénusiens, puisque ces Trois-Yeux, sans rapport aucun avec nos yeux d’homme, les Vénusiens parviennent à leur donner l’expression de nos yeux, bien plus, l’expression des yeux de celui qui sera le personnage principal du film.

« Mais pourquoi le choix de cette marque ? Pourquoi des yeux, et au nombre de trois ? Est-il nécessaire, au point où nous en sommes, de faire une réponse à cette question ? La réponse, les Vénusiens ne l’ont-ils pas faite eux-mêmes en nous adressant ce film, en apparence absurde, où des Formes vivaient certainement, devant nous, selon les lignes et les principes de la vie Vénusienne ? N’est-ce pas une vue prise chez eux et sur eux dont nous fûmes les spectateurs ahuris ? N’est-ce pas, en opposition avec la mort de Louis XVI, un épisode représentant le supplice de quelque grand personnage que les bourreaux déchirent de leurs trois tentacules et dont ils coupent l’espèce de tête amorphe ornée de trois yeux ? Trois Mains… Trois Yeux ! Oserai-je, avec cette donnée fragile, aller au delà de ce que nous avons vu, et dire que le Vénusien possède la symétrie totale du triangle, comme l’homme, avec ses deux yeux, ses deux oreilles et ses deux bras, possède la symétrie binaire ? Essaierai-je d’expliquer son mode d’avancer par gonflements successifs, et de se diriger verticalement le long des rues verticales, dans des villes bâties en hauteur ? Aurai-je l’audace d’écrire, comme je le crois, qu’il est pourvu d’organes lui assurant le sens magnétique, le sens de l’espace, le sens électrique, etc., organes disposés par trois ? Non, Ce sont là des précisions que les savants de Vénus nous offriront le jour où il leur plaira d’entrer en correspondance avec nous.

« Et, qu’on en soit persuadé, ils n’y manqueront pas. Tout leur effort vers nous depuis des siècles tend à cela. « Causons », nous diront-ils bientôt ; comme ils ont dû le dire à Noël Dorgeroux, et comme ils y ont réussi sans doute avec lui. Émouvante conversation, où le grand visionnaire a puisé de telles forces et de telles certitudes que c’est à lui que je m’en réfère pour jeter dans le débat, avant de conclure, les deux preuves formelles qu’il voulut lui-même tracer sur le bas de l’écran durant les quelques secondes de son agonie – double affirmation de celui qui, en s’en allant, savait.

Rayon B… B. E. R. G. E…

En formulant ainsi sa croyance suprême au rayon B., Noël Dorgeroux ne désignait plus ce rayonnement inconnu qu’il avait naguère imaginé pour expliquer les phénomènes de l’écran, et qui eût été la matérialisation d’images nées en nous et projetées hors de nous. Plus clairvoyant, mieux averti par ses expériences, renonçant aussi à rattacher les faits nouveaux à l’action de la chaleur solaire, qu’il avait si souvent utilisée, il désignait nettement ces rayons de gravitation dont il connaissait l’existence par ma brochure, et peut-être par sa correspondance avec les Vénusiens, ces rayons que ceux-ci ont domestiqués, comme le sont, par le plus modeste photographe, les rayons lumineux.

Et les cinq lettres du mot Berge, ce n’est pas le début du mot Bergeronnette, erreur fatale dont fut victime Bérangère Massignac. C’est, presque en entier, le mot Berger. À l’instant de mourir, dans son cerveau déjà envahi de ténèbres, Noël Dorgeroux ne trouva pas, pour désigner Vénus, d’autre expression qu’Étoile du Berger, et sa main affaiblie ne put en tracer que quelques lettres. La preuve est donc formelle. Celui qui savait a eu le temps de dire l’essentiel de ce qu’il savait : Par le moyen des rayons de gravitation, l’Étoile du Berger envoie à la Terre des messages animés.

« Si l’on admet les déductions successives qui ont été énoncées dans ce rapport préliminaire — où j’espère qu’un jour on verra comme une réplique du rapport dérobé à Noël Dorgeroux — il reste encore d’innombrables points sur lesquels nous ne possédons aucun élément de vérité. Comment sont constitués les appareils d’observation et de projection employés par les Vénusiens ? Par quels mécanismes prodigieux réalisent-ils la fixité parfaite des projections entre deux astres animés chacun de mouvements aussi compliqués dans l’espace (pour la Terre seule, on en connaît jusqu’ici dix-sept ?) Et même, tout près de nous, quelle est la nature de l’écran employé aux projections de Meudon ? Quelle est cette couche gris foncé dont il est enduit ? Comment se décompose-t-elle ? Comment peut-elle reconstituer les images ? Autant de questions que notre science est impuissante à résoudre. Mais du moins elle n’a pas le droit de les déclarer insolubles, et j’affirme même qu’elle a le devoir de les étudier par tous les moyens que les pouvoirs publics sont tenus de mettre à sa disposition. On dit que le sieur Massignac a disparu. Qu’on profite de l’occasion. Que l’on déclare l’amphithéâtre de Meudon propriété nationale ! Il est inadmissible qu’un individu reste, au détriment de toute l’humanité, possesseur d’aussi formidables secrets, et puisse, s’il lui plaît, les anéantir à jamais. Cela ne doit pas être. D’ici quelques jours nous devons entrer en relations ininterrompues avec les habitants de Vénus. Ils nous raconteront l’histoire millénaire de notre passé, nous révéleront les grandes énigmes qu’ils ont élucidées, et nous feront bénéficier des conquêtes d’une civilisation auprès de laquelle la nôtre semble n’être encore que désordre, ignorance, et balbutiement de sauvages… »