Les Vaillantes/I/3

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Marc Imhaus et René Chapelot (p. 43-66).

CHAPITRE III


Les Remplaçantes.


Qui visitera pendant la guerre Paris et les grandes villes de France, verra partout, par la présence des femmes, l’aspect familier des choses profondément modifié. Plus voyant et moins spontané à Paris ou dans les grandes villes, le remplacement y présente cependant les mêmes caractères. Partout on a vu d’abord les femmes remplacer leurs maris, puis si le mobilisé est célibataire, créer un personnel de fortune. Il en est ainsi pour les entreprises de transport, les cafés restaurants, les banques et établissements de Crédit, les mille petits métiers parisiens.

L’observateur le moins averti reconnaîtrait quelle transformation s’est produite de la vie intérieure de la capitale.

Descendons les escaliers du Métro, ce sont des femmes que nous trouvons au guichet, puis à l’entrée de la voie, distribuant et poinçonnant les tickets. Dans les trains de voyageurs mêmes le service fut toujours réservé — comme plus pénible ou plus délicat sans doute — au personnel masculin. Aujourd’hui, l’administration du Métro, à court d’employés, y a placé des femmes mais dans les wagons de première seulement, sans doute parce que l’atmosphère plus élégante et le coudoiement moins brutal s’harmonisent mieux avec la délicatesse féminine. L’administration du Nord-Sud, plus hardie, a de suite confié à des femmes tous les emplois aux stations, sur les quais ou dans les voitures.

Elles sont ainsi mille à onze cents, toutes femmes, veuves ou filles d’employés de la compagnie mobilisés qui accomplissent gaillardement leur tâche. Si, à leur dire, la vie dans les gares souterraines ou la faction prolongée dans les wagons est assez fatigante, au contraire la vie dans les stations aériennes est agréable et saine. Mais celles même qui, plus délicates, trouvent le travail vraiment pénible, le salaire trop mince ou les repos trop courts se consolent en songeant à leurs chers poilus qui là-haut ont la vie encore plus dure. Les mots évocateurs de l’Yser, de la Somme et de Verdun, résonnent souvent sous les voûtes vernissées. D’un quai à l’autre, entre deux vagues de voyageurs, on échange des réflexions sur les lenteurs de la transmission des lettres et des colis. Et souvent la porte de fer dont, quand le train entre en gare, le claquement semble narguer le civil, s’entrebâille pour le militaire et pour lui seul. Gentilles et douces, — sauf exception rare — souvent jolies dans le grand col blanc qui égayé l’uniforme austère, et sous le bonnet de police crânement planté les petites métropolitaines resteront une séduisante vision parisienne.

Prenons les trams, seuls véhicules de plein air qui soient restés depuis la disparition des autobus. Là aussi des femmes, presque toujours jeunes, nous accueillent. Elles aussi remplacent leurs maris mobilisés, elles aussi arborent sur des cheveux fous, le sémillant calot. Pour elles aussi le travail est dur, bien plus dur même que pour leurs collègues du Métro. Toujours debout, alors que leurs camarades sont assises, elles font une longue journée de travail, journée de onze heures, coupée par un court repos.

Elles sont payées du même prix que leurs maris, 5 francs par jour ; mais, — ne faut-il pas qu’un peu d’inégalité subsiste ? — les journées de repos ne leur sont pas payées, tandis qu’elles l’étaient à leurs maris. Comme la capitale, les principales villes de province ont confié à des femmes leurs tramways. On a même vu en certaines villes des watwomen.

Elles se sont très vite habituées au métier et se débrouillent merveilleusement ; même ce n’est pas sans une certaine jalousie que leurs maris permissionnaires assistent au consciencieux travail de leurs épouses. Mais celles-ci ne songent pas à usurper leur place et nulle concurrence féminine n’est à craindre ici pour après la guerre. Encore une fois, le travail est dur et les employées du Métro comme celles des trams le supportent courageusement avec cette seule pensée qu’elles sont mobilisées comme leurs époux, qu’elles seront libérées en même temps qu’eux et en même temps qu’eux rentreront dans leurs foyers.

Aux vendeurs de journaux ont succédé les vendeuses. Elles sont gentilles généralement, ces petites vendeuses de journaux parisiens. Jeunes la plupart du temps (il faut être jeune pour exercer un métier, somme toute assez dur ; jolies et sémillantes souvent (pourquoi pas ?) parfois même coquettement habillées. Si leurs doigts sont noircis par l’encre fraîche, du moins leur allure est-elle gracieuse et arborent-elles souvent un joli minois. Et les bras chargés des feuilles qui s’envolent peu à peu, elles s’essaiment, courageuses, de la rue du Croissant vers tous les quartiers parisiens, vous accueillent devant les gares, à la sortie des métros, et distribuent l’espérance à la terrasse des cafés.

Elles ont renouvelé à leur usage les mœurs et coutumes de leurs confrères. Plus de courses échevelées le long des boulevards, plus de ces cris indistincts et assourdissants où se complaisaient naguère les crieurs de journaux. Elles circulent « comme tout le monde » et d’une voix nette et posée, offrent leur marchandise. Quelques-unes, même, font preuve de psychologie. Au début de notre offensive de la Somme, un reporter sans doute de passage aux environs des Variétés, entendit une toute petite journaliste (quinze ans au plus) faire aux passantes cette offre engageante.

« Liberté ! Intransigeant ! Bonnet Rouge ! y a des bonnes nouvelles ! »

Il s’enthousiasma pour le zèle patriotique de la brave petite parigote. La réalité est bien plus jolie. Tous les jours depuis des mois, depuis sans doute qu’elle est « dans le métier » la blondine qui a choisi pour champ de manœuvre le boulevard Montmartre, passe entre les tables des grands cafés en annonçant de bonnes nouvelles.

N’est-ce pas la bonne nouvelle que tous nous sommes avides d’apprendre, n’est-ce pas elle dont l’espérance nous fait vivre. Et n’est-ce pas là une trouvaille délicieuse, bien féminine que de satisfaire ainsi par avance notre besoin d’espoir et, s’il fallait, de nous suggérer l’optimisme ?

Tenus par des femmes aussi, la plupart des innombrables petits métiers parisiens. De respectables matrones vendent cartes postales et plans de Paris, d’autres débitent jouets ou dernières inventions et l’on peut même voir en certains quartiers la remouleuse repassant ses couteaux, la raccommodeuse de porcelaines installée au pied d’un mur comme feu le raccommodeur.

Il est impossible de n’être pas frappé du changement de physionomie qu’offrent dès lors ces divers petits métiers, aujourd’hui féminisés. Autant les camelots étaient bruyants, mal tenus, « voyous » en un mot autant les « camelotes » sont gentilles et correctes.

Avec elles moins de débraillé, de laisser aller, moins d’articles et de publications immorales sous nos yeux. Sans doute les étrangers, et les vrais parisiens trouveront que nos rues et boulevards ont, du fait de ces humbles remplaçantes gagné en ordre et en décence. Alors que tant de carrières exigeant l’endurance ou la force des bras vont s’ouvrir aux hommes, pourquoi tous les petits métiers parisiens où triompheraient l’ingéniosité féminine, où la gentillesse ne nuit pas, ne seraient-ils pas à l’avenir l’apanage exclusif des femmes ? Les mêmes réflexions nous doivent être suggérées par l’emploi des femmes dans les cafés et restaurants. Sous Louis Philippe, déjà des féministes intelligentes réclamaient pour elles l’ouverture de cette nouvelle profession : Faut-il tant de force, disaient-elles ironiquement, pour verser du chocolat ou du café ? Pourtant les révolutions passèrent et les femmes ne revêtirent pas le symbolique tablier. La guerre même n’a pas amené ici comme ailleurs de transformation radicale.

On compte, il est vrai, beaucoup de serveuses, de maîtresses d’hôtel, « d’étagères » dans les restaurants ; quelques-uns même ont recruté un personnel uniquement féminin. Quelques cafés, ont appelé à eux ce même personnel. Mais les femmes « garçons de café » sont en somme plutôt rares et nulle gérante ne fait les cent pas à l’heure qui fut verte, devant les terrasses surpeuplées.

Est-ce, comme le dit un publiciste qu’il y faut « une politesse méprisante, un détachement de tout, un dégoût de compliments et une satisfaction de soi-même qui ne sont pas du tout l’apanage des femmes ? »

Est-ce que le métier est réellement trop dur, trop fatigant pour de faibles femmes ? Il est plus vraisemblable que beaucoup de patrons d’établissement ont craint la réputation fâcheuse qui jusqu’à présent s’est toujours attachée aux « brasseries de femmes » et, fidèles gardiens de la moralité publique ont, pour éviter à leurs clients de fâcheuses tentations, fait appel uniquement au personnel masculin.

En revanche, dans les petits restaurants de famille où la cuisine et tout le service étaient faits par un couple qui, avec une bonhomie familiale servait aux habitués la « cuisine bourgeoise », la femme a bravement remplacé le mari. « Il faut la voir dit un étranger admiratif « elle laisse à chaque dîneur la certitude qu’elle s’occupe uniquement de lui… à l’un elle donne des nouvelles de son mari… elle gronde un autre client qu’on n’a pas vu depuis quelques jours ». Gracieuse, fine, psychologue charmante de tous points, telle apparaît la remplaçante aux yeux de nos amis de l’étranger.

Nombreux sont les cas analogues où, dans la grande ville comme au village, on a vu la femme remplacer tout naturellement son mari. C’est avec orgueil que les féministes citent une jeune femme que son mari refusait obstinément avant la guerre d’associer à ses affaires, et qui, la guerre survenue, « se mit à l’œuvre, réorganisa le personnel, conclut les transactions les plus délicates et traita au mieux les marchés de fournitures dont l’adjudication avait été obtenue par le ministre de la guerre ». Cet exemple est loin d’être isolé. C’est journellement que dans le monde et dans la rue, dans la bourgeoisie ou le peuple, nous rencontrons des négociantes qui ont montré une énergie, une finesse, un sens pratique jusqu’alors insoupçonnés.

Les femmes ont même su s’assimiler la pratique de négoces exigeant une technique compliquée. On cite des « imprimeuses » qui ont su acquérir le maniement des machines de précision et l’expérience des travaux multiples nécessités par la direction, la surveillance et l’organisation d’une imprimerie, des « éditeures » (comme auraient dit les féministes de la première heure) à qui ne manquent ni le bon goût littéraire, ni le sens des affaires, ni la finesse inhérents au métier, des entrepreneuses de construction, de plomberie, qui ont su « remplacer leurs maris du jour au lendemain ».

Il s’est même trouvé — le cas est unique, que je sache — un architecte qui prévoyant son départ prochain, choisit une collaboratrice « dont il avait apprécié les qualités de méthode et de travail » et lui proposa de le remplacer dans la gérance d’immeubles. « Lorsqu’elle partit, elle essaya, timidement d’abord, puis avec l’expérience peu à peu acquise de tous les détails de cette charge particulièrement lourde, elle réussit dans cette nouvelle profession, à laquelle pourtant rien ne l’avait préparée… »

Et, prenant texte de cet exemple les féministes, de déclarer que la profession de gérante d’immeubles est une de celles qui convient le mieux à la femme.

Ne saurait-elle pas tenir les comptes de l’immeuble, comme ceux du foyer ? Ne déploiera-t-elle pas dans la bonne administration de l’immeuble ses qualités d’excellente ménagère, soucieuse de l’ensemble, comme du petit détail, et surtout sa finesse et sa psychologie ne lui seront-elles pas infiniment précieuses !

Même spectacle dans les grandes administrations publiques ou privées. C’est par milliers ici que se comptent les remplaçantes. Mais notons en passant que dans tous les emplois de bureau nécessités par ces administrations, la pratique était courante dès avant la guerre d’employer des femmes. L’usage n’a fait que se généraliser.

L’administration des P. T. T. a mis à la disposition de l’autorité militaire dix-huit mille hommes ; la plus grande partie, soit onze mille ont été remplacés par des femmes. Celles-ci sont choisies parmi les femmes ou veuves d’employés mobilisés.

Dans les bureaux elles fournissent huit à dix heures de travail par jour et exécutent les multiples opérations épistolaires ou financières dont se chargeaient les hommes. Rien d’étonnant à cela ; ne le faisaient-elles pas avant la guerre ? Rien d’étonnant non plus à ce que la fatigue du métier amène parfois l’énervement et que les lèvres féminines n’aient pas toujours le sourire qu’on en espère. Ici encore, nous restons dans la tradition. Plus curieuse est l’innovation réalisée par M. Thomson ; les facteurs comme les autres, manquant à l’appel, le Ministre eut l’idée de remplacer ceux-ci comme les autres par leurs femmes ou leurs sœurs. Et l’on vit cinq ou six cents factrices rurales parcourir bravement les campagnes. Bien qu’à première vue le métier semble un peu dur pour le sexe faible, les factrices s’acquittent avec succès de leur nouvelle tâche. Et c’est une nouvelle preuve qu’en matière de féminisme comme partout ailleurs, il faut se garder d’imprudentes généralisations.

Les chemins de fer de même, où toujours les femmes ont travaillé, ont remplacé par plus de 6 700 femmes leurs 11 000 employés mobilisés. Travail de bureau surtout — assez important du reste — puisqu’en l’un des services de l’Ouest-État, le chef de bureau est une femme. Travail manuel aussi. On me cite une gare des environs de Paris où les femmes entretiennent et réparent les locomotives.

Les banques et établissements de crédit ont fait également une très large place au personnel féminin. La Banque de France et ses diverses annexes, le Crédit Lyonnais, la Société Générale, le Comptoir d’Escompte ont en cette matière, non pas tout à fait innové comme on le pourrait croire, mais suivi des précédents. Depuis une vingtaine d’années environ, toutes les grandes organisations financières employaient des femmes. Tout naturellement et sans même avoir besoin des conseils gouvernementaux elles ont remplacé par leurs sœurs et leurs femmes, les employés mobilisés.

Le soin le plus minutieux préside au choix de ce personnel. Seules sont acceptées les femmes ou jeunes filles suffisamment instruites, d’allure correcte, et offrant toute garanties de moralité. Celles qui, introduites dans l’établissement, marqueraient une attitude frivole, sont immédiatement renvoyées, nous dit le Directeur du Crédit Lyonnais. Et de jeunes employées de la Banque de France ayant au cœur de l’été revêtu leurs formes, harmonieuses sans doute, de voiles trop légers, elles reçurent l’ordre formel de ne plus induire leurs camarades en tentation. Les jeunes « financières » doivent donc s’harmoniser à l’austérité de leur profession.

Cette concession, — assez pénible il est vrai — une fois admise, les milliers de femmes qu’emploient les quatre grands établissements parisiens, les centaines qu’utilisent les succursales des grandes villes de province, Bordeaux, Lyon, Marseille, trouvent leur tâche agréable et facile. Les heures de présence, les mêmes que pour les hommes, sont peu nombreuses. Pour un travail de 5 à 6 heures, l’employée touche, au début 3 francs, pendant la période d’essai, puis arrive, lorsqu’elle est titularisée à 5 francs et 6 francs.

Quelques-unes particulièrement assidues, obtiennent le traitement mensuel avec gratification. En général, la tâche est peu compliquée ; copies, établissement de reçus ou de bordereaux, services des coupons, paiements aux guichets. Le véritable travail du banquier nécessite trop de connaissances spéciales et une expérience trop longue pour pouvoir leur être confié d’emblée. Ce n’est pas à dire que certaines femmes ne montrent pas de véritables aptitudes financières. En utilisant ces oiseaux rares, le Crédit Lyonnais, par exemple, a pu créer un service, exclusivement féminin. C’est le service de conservation des titres dont la direction est confiée à une femme également.

« On n’a qu’à se louer, m’a déclaré le Directeur du Crédit Lyonnais, des résultats heureux donnés par l’emploi des femmes dans nos établissements. Leur docilité, leur conscience sont exemplaires et la sécurité est plus grande avec elles qu’avec le personnel masculin, les tentations de la grande ville étant pour elles moins nombreuses, moins dangereuses. »

Sans doute après la guerre, me dit encore le Directeur du Crédit Lyonnais, le provisoire deviendra-t-il définitif et fera-t-on appel, pour remplacer les employés de banque disparus, à ces femmes dont l’expérience a montré les grandes qualités.

Quelles réflexions peut nous suggérer ce bref coup d’œil d’ensemble sur l’activité économique de la femme française ?

Qu’il s’agisse de professions libérales ou de métiers manuels, d’emplois de bureau ou de travail d’usine, nous voyons les femmes faire preuve de qualités merveilleuses de souplesse et d’assimilation. Comme toute mère de famille digne de ce nom est tour à tour chez elle comptable, couturière, institutrice, médecin, de même, au sein de la grande famille française, les femmes ont su, pour les nécessités sociales et leurs propres besoins s’improviser dirigeantes d’exploitations agricoles, boulangères, métallurgistes, bureaucrates, administrateurs

Nulle part elles ne se sont montrées inférieures à leur tâche, elles ont généralement satisfait les employeurs et le public.

Reconnaissons aussi que les femmes jusqu’ici n’ont pu le plus souvent exercer que des tâches pouvant s’accomplir sans apprentissage ou ne nécessitant qu’un apprentissage très court. Partout où la pratique d’un métier difficile, la possession d’une technique sont nécessaires, la femme n’a pu remplacer l’homme. La faute en est non pas à ses aptitudes, mais à tout un système de vie sociale et d’éducation qui a laissé jusqu’à présent la majorité des femmes dans l’oisiveté. Que toutes les femmes, même sans l’exercer, aient en mains un métier, une profession — en cas pour les heures critiques — et bien des difficultés sociales ou familiales seraient évitées.

Par la force même des choses, les femmes ont dû remplir dans la vie administrative et intellectuelle du pays, certaines fonctions qui leur avaient jusqu’alors été refusées.

Voilà des années, vingt ans au moins, que nos féministes ont réclamé comme première étape vers la pleine justice, le droit de vote municipal. Et bien des hommes reconnaissaient que nombre de femmes auraient pu facilement remplir les fonctions de conseillers municipaux. Mais l’ignorance politique de la masse féminine et une fâcheuse routine nous avaient arrêtés dans la voie où l’Angleterre, les pays Scandinaves, l’Amérique s’étaient engagés. La guerre a souvent, sinon toujours, écarté la routine, brisé les préjugés anciens et créé un état de choses tel qu’il a fallu, toute autre considération disparaissant, considérer seulement l’intérêt du pays.

Et les femmes, dès les premières heures de la guerre sont entrées de plein-pied dans la vie politique. Si l’absence des hommes s’est, dans les villages ou les bourgs fait gravement sentir pour les travaux manuels, il en a été de même pour la direction et l’organisation de ces travaux, pour le maintien de la vie politique, administrative, intellectuelle. L’histoire de la vie des villes et des villages de France pendant la guerre est encore à faire, les documents nous manquent. Mais les historiens qui se donneront pour tâche d’étudier dans telle région l’esprit public pendant la guerre de 1914, comme on étudie l’esprit public pendant la Révolution, devront reconnaître quelle large place les femmes ont prise alors.

Nous ne pouvons encore tracer le tableau : quelques touches isolées seulement, au hasard des renseignements recueillis pour certains coins de France, montrent que spontanément les hommes sur le point de partir firent confiance aux femmes. « Dès le premier jour de la mobilisation, écrit une féministe des Côtes-du-Nord, le maire qui partait convoqua les femmes avec les hommes à une réunion publique à la mairie, pour parer à la misère qui allait survenir par suite de l’absence des pères de famille ». C’est à cette réunion qu’on décide l’installation de garderies d’enfants et de cuisines populaires. Les comités d’organisation de ces œuvres furent en majorité féminines. Féministes, religieuses, institutrices s’unissent alors dans une pensée commune. Elles organisent ouvroirs, ambulances, installent les réfugiés, administrent le village comme l’auraient fait les hommes, mieux peut-être.

À Lyon, dès les premières heures de la guerre, pour les repas populaires, allocations, ouvroirs, visites aux familles des disparus, les femmes pourvoient au nombreux personnel nécessaire, les volontaires se présentent en foule. Plusieurs femmes sont nommées membres des commissions d’assistance. Elles font merveille pour consoler la misère ou la douleur. En distribuant les secours, dit l’une « nous donnions en même temps, un mot de pitié, une parole d’encouragement bien nécessaire, car bien des yeux versaient des larmes d’humiliation en même temps que les mains se tendaient. » Auprès des familles en deuil, dit une autre « nous avons passé des moments bien pénibles, mais avec la douleur que nous apportions, nous essayions de laisser un peu d’espoir et de consolation ».

Dans les services municipaux les femmes occupent presque tous les postes. Les titulaires augmentent leur journée de travail ; les femmes sans travail acceptent à la mairie des salaires minimes, les institutrices en vacance servent comme volontaires. À plusieurs reprises M. Herriot, a rendu hommage au zèle et à la capacité de ses administrées.

Un peu partout l’exemple a été suivi et ce qui ne fut ici qu’un état de fait a été là officiellement enregistré. L’administration féminine ayant donné de bons résultats, le gouvernement a admis que les femmes puissent être membres des commissions administratives des bureaux de bienfaisance. De département en département, l’habitude s’est bientôt généralisée et, en fait, les femmes ont, pendant la guerre, joué en France le même rôle qu’elles jouent depuis longtemps en Amérique pour l’hygiène et le bien-être publics.

En bien des petits villages, il ne s’est pas trouvé assez de femmes instruites pour constituer même un comité et toute l’administration a reposé bien souvent sur les épaules féminines. Dans la plupart des localités peu importantes la situation avant la guerre est la suivante :

L’instituteur ajoute à ses fonctions celles de secrétaire de mairie. Sa femme, institutrice souvent, connaît ses devoirs, ses préoccupations et sans effort, par la simple action de la vie commune, s’est mise déjà au courant de la tâche. Quoi de plus naturel, si le maire et l’instituteur sont mobilisés que de voir l’institutrice prendre leur place ?

Nulle difficulté à surmonter, pas d’apprentissage pour un métier dont la femme connaît bien déjà la théorie, sinon la pratique.

Aussi, dans toutes les communes des départements divers sur lesquels nous avons pu recueillir des renseignements, on a vu les femmes s’installer aux mairies, aux sous-préfectures, aux commissariats pour les diverses écritures communales, réquisitions, laissez-passer, etc. On les a vu assumer la charge lourde du secrétariat de la mairie qui parfois comprend toute l’administration de la commune. Qu’il s’agisse de l’Aube, des Côtes-du-Nord, de la Saône-et-Loire, des départements du Midi, à peu près partout le spectacle est le même.

Certes, parfois la tâche est rude. Méditons sur le cas d’une institutrice de Saône-et-Loire. Une institutrice de campagne occupe avec son mari un poste double ; le mari part, il lui faut prendre le secrétariat de la mairie… fatigant travail, pour qui n’est pas au courant, pénible déjà pour celui qui le connaît. Ce n’est pas tout, elle doit faire classe à la totalité des élèves. Elle a deux petits enfants et comme, dit-elle, il faut bien vivre, elle doit faire le jardinage et la cuisine… Qui ne plierait sous cette tâche, même les hommes les plus forts ? »

Disons-nous bien que le cas n’est pas isolé et que dans un grand nombre de communes françaises (faut-il dire la plupart ? presque toutes ? nous ne savons, en l’absence de statistiques), la vie municipale n’a été possible que grâce au concours féminin.

La plupart du temps, ces femmes courageuses ne sont aucunement récompensées de leur peine, elles ne récoltent que déboires, difficultés, soutenues seulement par le sentiment de leur devoir et de l’utilité nationale. Quelques-unes investies quasi officiellement de l’écharpe municipale se sont vu rendre par leurs supérieurs et l’opinion publique un légitime hommage. Telle est une jeune institutrice du Midi, Mlle L… qui toujours voulut garder, devant la grande presse l’anonymat. Cette jeune fille de 22 ans se trouve lors de la mobilisation institutrice dans un important village ; elle fait de plus partie de la Croix Rouge française. Le maire, l’adjoint partent ; elle s’installe à la mairie et grâce à elle, la vie normale continue sans heurts, sans à-coups. Officiellement un conseiller municipal fait fonction de maire car, seul, « dit, non sans ironie, un journal féministe, un citoyen peut signer les pièces officielles et Mlle L… n’est pas citoyenne ». Mais, ajoute le même journal, peut-être un peu tendancieux « le rôle de ce délégué consiste exclusivement à signer sans les comprendre les pièces que Mlle L… lui présente ». Quoiqu’il en soit, les conseillers municipaux, rendant hommage à l’intelligence de la jeune fille, lui laissent résoudre les questions les plus délicates et ne prennent aucune décision sans la consulter. Règlement des questions municipales, séances des assemblées, formation de comités, correspondance avec les autorités du département, réquisitions, allocations, telles sont les occupations multiples que Mlle L… exerce avec zèle « sans négliger, dit-elle, aucune des occasions qui lui sont offertes de prendre part à l’administration du pays, si insignifiantes qu’elles puissent paraître au premier abord ».

Administration, conseillers municipaux, inspecteurs d’académie, autorités départementales, les uns comme les autres tiennent à leur « mairesse » improvisée. En octobre 1914, le comité de la Croix Rouge de Pau réclame les services de son infirmière. Mlle L… se prépare à partir comme un soldat mobilisé. L’inspecteur d’Académie intervient et, au nom du préfet et du sous-préfet, prie Mlle L… de rester dans la commune « où sa présence est indispensable ».

Plus tard, ne trouvant pas dans le Conseil municipal les collaborateurs actifs et intelligents qu’elle désire, elle songe à démissionner. Le conseil refuse ; elle veut passer outre. Alors le sous-préfet intervient. La lettre qu’il lui adresse alors vaut d’être citée :

« En droit personne ne peut vous empêcher de donner votre démission de secrétaire de mairie. Mais en fait, permettez-moi de faire appel à tout votre dévouement et à tout votre patriotisme, en vous engageant vivement à ne pas quitter votre poste. L’insistance du conseil municipal prouve qu’il est satisfait de vos services. Je ne puis que m’associer à lui pour vous prier de vouloir bien les continuer ».

Une autre fois, le même fonctionnaire rappelle aux conseillers municipaux, braves gens certes, mais de peu d’initiative et dont l’esprit routinier gêne souvent les projets de l’ « administratrice » qu’ils doivent aider « de toutes leurs forces, de tout leur pouvoir la jeune institutrice qui ne ménage aucun soin ni aucune peine pour remplir au mieux des intérêts de sa commune et de ses concitoyens, la lourde tâche qui lui incombe ».

Grâce à l’énergie de la jeune fille, grâce à la bonne volonté intelligente des autorités, les difficultés s’aplanissent. Mlle L… dirige donc la barque municipale avec compétence et fermeté. Elle ne perd aucune occasion de suivre le progrès et par elle un souffle d’esprit nouveau pénètre en la vieille commune.

Des circulaires préfectorales prescrivent dans chaque commune la formation d’un comité agricole et spécifient que les femmes peuvent être membres de ces comités. Féministe convaincue et jugeant sans doute par sa propre expérience de l’action heureuse que peut exercer une femme intelligente, elle se propose d’appliquer de suite la circulaire. Le 28 février 1916 à la réunion du conseil municipal qu’elle préside, elle propose pour former le comité agricole, « 4 agriculteurs et une femme intelligente, instruite, dont le mari est mobilisé et qui dirige sa propriété ». Sans doute est-elle seule à connaître la circulaire préfectorale car les bons conseillers eurent, écrit la jeune fille « un sourire indulgent », croyant à une bonne plaisanterie.

Il faut leur relire la circulaire, leur expliquer l’utilité de la mesure proposée. Et, braves gens en somme, les conseillers acquiescent « Si cela vous fait plaisir, nous ne pouvons pas nous y opposer ». Pour marquer son zèle féministe, la mairesse nomme la fermière vice-présidente (elle-même est présidente) du comité.

Voilà deux ans aujourd’hui que Mlle L… est mairesse. Son histoire a suscité des polémiques entre partisans et adversaires du suffrage féminin. Mais combien sont vaines toutes discussions devant la réalité ! Une femme aura su pendant deux ans, trois ans de guerre gouverner un village. Ne serait-il pas juste qu’elle-même et quelques-unes de leurs pareilles puissent à la paix continuer une tâche où elles apporteraient avec l’ordre, l’énergie, la finesse, de précieuses qualités d’initiative, et un zèle de néophytes bien nécessaire à notre pays ?

Le gouvernement l’a dès maintenant compris lorsqu’il a permis aux femmes de faire parti des commissions administratives et comités agricoles. On cite déjà l’exemple du préfet de la Gironde qui a délégué deux femmes à la commission du bureau de bienfaisance d’une de ses communes, et la municipalité de Caen qui — à la grande satisfaction des journaux régionaux — a appelé une femme à délibérer avec lui pour la formation d’un Comité agricole et nommé quatre femmes (dont deux à l’unanimité) sur les 9 membres de ce comité.

Quand, le 21 avril 1916, M. Albert Thomas a, pour intensifier la production des usines de guerre et obtenir des ouvrières un rendement meilleur, fondé un comité du travail féminin, il y a appelé plusieurs femmes également, femmes de lettres, avocates, inspectrices du travail.

Bien des ministères ont, comme le ministère des postes fait largement appel aux femmes.

Le ministère du Travail a donné un grand nombre d’emplois de rédactrices, le ministère des Travaux Publics a nommé 5 femmes employées des Ponts et Chaussées et des mines. Une éclusière au canal de Bourgogne, une autre au canal du Berry, trois autres pour remplacer des agents techniques.

Dans tous les ministères on voit évoluer de gracieuses jeunes femmes, sténo-dactylographes, scribes, plantons remplaçant les employés mobilisés. À l’Hôtel de Ville les principaux services, contentieux, secrétariat général, architecture ont féminisés. Les employées semblent pénétrées de leur importance et heureuses de leur sort. Nous verrons plus loin le rôle important qu’elles jouent dans l’administration de l’armée.

Mais c’est dans l’enseignement surtout que les femmes ont joué leur rôle de remplaçantes avec une singulière ampleur.

Nul n’ignore que le corps enseignant a subi pendant la guerre des pertes douloureuses ; nul n’ignore non plus que le remplacement des instituteurs ou professeurs mobilisés a été rendu particulièrement difficile par l’insuffisance de maîtres de l’enseignement primaire ou secondaire, gênante déjà avant la guerre. Trouver des hommes pour remplacer les hommes manquants : tâche ardue, tâche impossible. C’est donc aux femmes qu’il faut faire appel. Rien d’ailleurs dans cette idée d’absolument révolutionnaire. Bien souvent dans tel petit village une femme fait la classe aux jeunes garçons. Et tous les lycées et collèges de France ont appelé les femmes — considérées comme plus patientes et plus douces — à faire les petites classes. En guerre, l’exception est devenue presqu’une règle.

Dans l’enseignement primaire, la mobilisation enlève près de 30 000 instituteurs, pendant que les écoles de l’intérieur sont surchargées par l’afflux des réfugiés. Les femmes doivent remplacer leurs collègues, pourvoir à des classes plus nombreuses sans négliger pour cela l’enseignement féminin. Difficile problème ! Même en poussant d’une façon intensive le recrutement féminin, même en faisant appel aux institutrices des régions envahies, aux jeunes normaliennes encore sur les bancs des classes supérieures, on n’arrive qu’à remplacer incomplètement les maîtres mobilisés. 12 000 femmes enseignent aujourd’hui aux garçons et leur tâche est difficile parfois. Dans certains villages, il faut faire à la fois la classe aux filles et aux garçons et l’on conçoit les difficultés qui résultent de cette première expérience — imposée — des classes mixtes. Dans les villes où l’organisation est meilleure les femmes retrouvent des conditions normales. Mais la classe de garçons n’est pas toujours une « petite classe ». Il s’agit souvent de diriger trente à quarante élèves de quatorze à seize ans. Et l’on a vu confier de telles classes à une jeune fille de dix-sept ans ! Se représente-t-on combien elle doit être intimidée en présence de quarante petits faubouriens trop avertis et trop galants. Et combien elle doit avoir de mal à affermir son autorité. Elle y réussit cependant. « L’expérience a prouvé dit l’inspecteur d’Académie de l’Hérault que des institutrices, même très jeunes, peuvent parfaitement réussir auprès des jeunes garçons et que, sauf exception, la discipline ne souffre pas de leur présence dans les établissements où au début on avait été quelque peu surpris de les voir.

D’autres rapports d’inspecteurs (Seine-et-Marne, Finistère, etc.), cités récemment par la Revue pédagogique louent l’intelligence, la douceur ferme, l’esprit d’initiative de ces toutes jeunes filles et admirent les heureux résultats de leur enseignement. Pour les élèves, un instant déroutés, ils savent parfois rendre hommage à la « poigne » de leurs maîtresses.

L’enseignement secondaire a fait appel aux femmes dans une bien moindre proportion. Il exige surtout des spécialistes : les spécialistes féminins sont rares et d’ailleurs occupés déjà dans les lycées de jeunes filles. Six cents femmes cependant, a dit M. Painlevé dans un interview récent, sont occupées dans les lycées et collèges. Elles enseignent surtout le Français et les langues vivantes, parfois l’histoire et la géographie ou même la philosophie [1]. Elles aussi ont une tâche pénible, elles aussi dirigent des classes nombreuses (plus de cinquante élèves parfois) ; et plus souvent que leurs collègues primaires elles ont affaire à des jeunes gens de douze à seize ans. On peut voir non seulement dans les petites villes de province, mais dans les lycées de Paris, Buffon, Voltaire, Louis-le-Grand, des femmes diriger d’importantes classes.

Si tous les journaux ont avant la guerre parlé avec un étonnement scandalisé d’une jeune fille qui suivait dans un lycée de garçons, la classe de mathématiques spéciales, personne ne s’étonne plus aujourd’hui de voir dans nos lycées de garçons les femmes professeurs. Question d’aptitude, non de sexe ! Rien à reprendre puisque nos professeurs femmes ont su se faire écouter et obéir.

  1. Au collège de Gray.