Les Villes d’or/01

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Les Villes d’or
Revue des Deux Mondes6e période, tome 58 (p. 695-709).
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Les villes d’or


I. DE LA MER ATLANTIDE AU PATS DES LOTOPHAGES


Brûlées par des soleils séculaires, enfouies sous le sable, l’argile et les décombres, elles y ont pris les colorations ocreuses de la glaise, les tons d’ivoire et d’or mat des ossements et des marbres fraîchement exhumés, les rousseurs chaudes des vieux murs longuement dorés et peints par la lumière méridionale. Cette dorure est plus ou moins intense, plus ou moins éclatante, selon les lieux et les ciels, selon que les ruines sont plus ou moins proches de la mer ou du désert, ou encore qu’elles ont plus ou moins séjourné sous la terre. Mais, de loin comme de près, elles semblent toutes d’or. Elles sont, pour les yeux comme pour l’imagination, les villes d’or. Ce sont les villes mortes de l’Afrique latine, cités, municipes et colonies, dont les vestiges, sur un parcours de près de cinq cents lieues, jalonnent toute la terre africaine, depuis Volubilis la Marocaine jusqu’à Gigthi la Tunisienne, — de la mer Atlantide au pays des Lotophages.

Les villes d’or s’opposent, en un contraste saisissant, aux villes blanches de l’Islam.

La ville d’or, avec ses colonnades, ses temples, ses basiliques, ses arcs de triomphe, son forum où l’on cause et où l’on flâne, sa tribune aux harangues où l’on pérore, son peuple de statues, ses inscriptions dédicatoires ou commémoratives, qui s’adressent non pas seulement à ses citoyens, mais à l’univers, mais à tous les siècles à venir, son amphithéâtre qui convie des foules à des émotions et à des joies communes, — la ville d’or est toute en dehors, extérieure, publique, accueillante, largement ouverte comme l’Empire. Ses fenêtres et ses portiques regardent vers le vaste monde, s’emplissent d’air et de lumière ; la forme harmonieuse de ses édifices, le simple profil, de ses colonnes et de ses frontons parle un langage tout de suite intelligible qui semble celui de la raison et de la beauté même ; et, comme la raison et la beauté, la ville d’or est dominatrice, conquérante, législatrice, éducatrice aussi. Au contraire, la ville blanche, ensevelie sous la chaux de ses murailles aveugles, est renfermée et concentrée en elle-même. Informe et lourde, sans grandes lignes, sans contours nets et purs, elle ignore les vastes baies et les colonnades tournées vers le dehors. Ses merveilles sont tout intérieures et encore parlent-elles un langage hiéroglyphique, qui parait bizarre, singulier, et qui requiert une initiation. Jalousement close, elle dédaigne le passant et l’étranger. Elle ne lui offre aucun enseignement, ne lui promet aucune joie. Le reste du monde n’existe pas pour elle, ou si, d’aventure, elle s’en empare, c’est pour l’ensevelir comme elle-même sous son blanc linceul de silence et de mort.

Rien ne symbolise mieux que cette clôture farouche de la ville blanche le particularisme obstiné et méfiant de l’Afrique à toutes les époques de son histoire. Rome avait fini par vaincre ce parti pris d’isolement à force d’équité, de bonne administration, d’intelligence politique. Elle conquit le Berbère, en lui donnant plus de bien-être, de commodité, de plaisir et de beauté. Elle l’amena peu à peu à collaborer avec elle. Un moment viendra où Carthage sera plus romaine que Rome, où elle prendra la place de sa rivale dans le bassin de la Méditerranée occidentale. Dès le IIe siècle, la littérature latine est presque tout entière aux mains des Africains. Apulée de Madaure, le néo-platonicien, est le maître de la pensée et de la science païennes. Quelques années plus tard, avec Tertullien, saint Cyprien et saint Augustin, Carthage deviendra le foyer du christianisme latin. Rome ne pourra lui opposer que la primauté du siège apostolique. C’est Carthage qui aura les grands docteurs, les martyrs illustres, le prestige de l’épiscopat, l’organisation ecclésiastique la plus étendue et la plus complète. On peut dire même que, vers la fin du Ier siècle, avec l’avènement des Sévère, l’Afrique est devenue le centre de la latinité. Pour détruire cette civilisation neuve, il faudra l’écroulement irrémédiable de l’Empire. Livrée à elle-même, l’Afrique retombe à son anarchie congénitale, à son sectarisme, à son brigandage et à ses guerres intestines. Au lendemain de l’invasion vandale, les gens riches, le clergé orthodoxe, en somme l’élite du pays, émigre en Sicile, en Sardaigne, en Italie, emportant, avec les reliques de ses martyrs ou de ses saints, les bibliothèques des églises et des couvents. Le nomade du Sud, l’éternel ennemi du tell agricole et des villes maritimes, se joint aux Barbares du Nord pour achever la destruction de la Cité romaine. Enfin, les Arabes arrivent qui consomment la ruine définitive de la civilisation latine-africaine. Par eux et par les Byzantins qui les avaient précédés, l’influence orientale se fait sentir de nouveau en Afrique, comme aux temps lointains des Phéniciens et des premiers Carthaginois.

Et pourtant, l’indigène, façonné par les disciplines de Rome, résiste sourdement aux envahisseurs. De l’héritage latin il sauve tout ce qu’il peut. Il continue à s’habiller comme autrefois (les mosaïques des villas romaines le prouvent clairement), il cisèle ses bijoux, bâtit ses maisons, ses étuves, ses mosquées sur le vieux plan romain. Mais c’est du romain abâtardi, alourdi par la matérialité africaine. L’esprit de Rome et de la Grèce n’est plus là pour alléger les lignes, ouvrir l’édifice, le rendre accueillant et clair, l’orner à l’extérieur pour la joie des yeux, pour plaire au passant et à tous. L’Islam recouvre tout sous son uniforme linceul de chaux. Et ainsi c’en est fait de la beauté des villes. Elles ont perdu à jamais leur caractère monumental. Un grand nombre d’ailleurs, saccagées par le Vandale, par le nomade, ou par l’Arabe, ont été abandonnées de leurs habitants. Elles sont devenues des villes désertes, puis des villes mortes.

Sur l’emplacement de beaucoup d’entre elles, on n’a plus rebâti. Depuis le jour de leur abandon, elles sont restées intactes sous la couche de terre et de décombres, qui a fini par en effacer la forme. Mais comme les ossements d’un grand cadavre, qu’on ne peut pas enterrer complètement, leurs vestiges, çà et là, percent le sol. Quand on les exhume et quand on les restaure, elles surgissent avec un tel air de grandeur et de beauté, un aspect tellement dominateur et charmant, que, dans leur voisinage, nos modernes villes françaises, ou les villes blanches de l’Islam, en deviennent sordides et misérables, — n’existent plus. Qu’on essaie de confronter un temple latin avec une mosquée : la comparaison est désastreuse pour celle-ci. Ce n’est plus qu’un tas de plâtras devant cette eurythmique ordonnance de matériaux durables et choisis, devant le profil intelligent de ce fronton et de ce péristyle, dont le seul aspect est comme un affranchissement de la pensée, en même temps qu’une volupté pour la vue.

Le voyageur, qui a parcouru les ruines de quelques-unes de ces villes mortes, en arrive à se persuader qu’on n’a rien fait de mieux en Afrique, qu’elles sont les témoins d’une période de civilisation incomparable. Cette période de six à sept cents ans, où Rome fut maîtresse dans ce pays, lui apparaît comme le siècle d’or africain. Cette Afrique romaniste, c’est, pour nous Latins, le paradis perdu, — une longue étape de l’histoire, pendant laquelle Rome et la Grèce, la vieille Egypte même travaillèrent à une œuvre commune avec l’Africain, sur le sol de l’Afrique, où fut conclue avec l’indigène une alliance à la fois politique, intellectuelle et religieuse, que l’Islam a rompue et que nous nous efforçons péniblement, depuis un siècle bientôt, de renouer.

En tout cas, ces villes mortes, par l’importance et la beauté de leurs ruines, par leur nombre surtout, semblent former l’armature du vieux sol africain. Leur chaîne ininterrompue le sillonne d’un bout à l’autre comme la chaîne même de l’Atlas. A voir leurs débris pour ainsi dire indestructibles, on est tenté de conclure que l’Afrique est latine dans ses vertèbres et dans ses moelles : ce qui n’est pas vrai. Mais, pendant une suite de siècles, la latinité l’a profondément pénétrée, et elle n’a jamais connu, en somme, d’autre civilisation que la civilisation gréco-latine.

On s’explique mal, d’après cela, l’erreur de perspective commise par ceux de nos littérateurs qui nous ont donné d’elle l’image la plus brillante, la plus minutieuse, sinon toujours la plus exacte, — un Fromentin ou un Flaubert. Ils ont mis au premier plan le décor oriental, et, tout en faisant avec sagacité la part de ce qui est strictement local, ils ont prêté à l’apport du Turc, de l’Arabe, ou du Phénicien une importance excessive. Ils ont attribué à on ne sait quel vague Orient ce qui est, au fond, grec ou romain, ou berbère romanisé. Nous autres Latins nous avons tellement évolué depuis ce que nous appelons l’antiquité romaine, — les mœurs, et les formes qui s’y rattachent sont devenues tellement étrangères à nos yeux que, lorsque nous les rencontrons dans un pays où tout cela n’a pas bougé depuis plus d’un millénaire, nous ne le reconnaissons plus. Il faut toutes les découvertes de l’archéologie pour nous aider à prendre conscience de notre héritage, pour nous révéler l’étendue et la profondeur de l’Empire. Or ces découvertes ne faisaient que commencer au temps des Flaubert et des Fromentin. Ils soupçonnaient à peine l’Afrique latine, pu gréco-égyptienne, et ils n’entrevoyaient pas encore ce monde de monuments, de statues, de mosaïques, de débris de toute sorte, que les archéologues ont remis au jour. On aurait bien surpris l’auteur de Dominique si on lui avait dit que ces cafés maures qu’il s’amusait à décrire ou à peindre avec tant de complaisance, c’étaient les cabarets latins du temps d’Apulée, fort semblables à l’umcta popina d’Horace ou de Juvénal, — ou encore que ces carrefours du vieil Alger où il aimait planter son chevalet, c’était l’image très peu altérée des carrefours et des ruelles en pente de la Carthage romaine, telle qu’elle apparut aux yeux du jeune Augustin débarquant de sa petite ville numide.

Aujourd’hui, il suffirait, pour le convaincre, de le conduire au musée du Bardo et de l’arrêter devant cette étonnante mosaïque, qui représente une scène et un intérieur de taverne. Il retrouverait, accroupis sur des bancs de bois exactement pareils à ceux des cafés maures, la clientèle de flâneurs qui, aujourd’hui encore, garnit les banquettes des modernes kaouadjis. Mêmes poses, mêmes costumes, mêmes gandourahs bariolées, mêmes calottes en coupole, — la calotte que portent les marins kabyles et les âniers de Biskra et qui fut, en des temps légendaires, le bonnet des Dioscures surmonté de l’apex, la houppette de laine rouge des chéchias algériennes. Et il retrouverait aussi, sur un coin de table, les carafes et les tasses, à côté de la miche entamée, — et le marchand de gâteaux portant son éventaire sur sa tête, et le boulanger avec sa planche chargée de petits pains ronds. Au milieu des groupes, les joueurs de crotales et les joueurs de flûte, les danseurs qui bondissent et qui tourbillonnent, en tendant les bras. Enfin le Kaouadji, la gandourah, retroussée, — alte succinctus, — qui, la cruche à la main, remplit les tasses et les verres. Il n’y manque que les burettes de café et la fumée des cigarettes et des narguilés.
* * *

Cette latinisation si intime, si persistante de l’Afrique du Nord, les premiers qui s’en aperçurent, ce furent ceux qui parcoururent le pays étape par étape, qui l’occupèrent à grand peine, en le gagnant morceau par morceau : ce furent nos soldats, notre armée, — l’armée de la Conquête.

Devant les premiers débris romains, les premiers fragments d’inscriptions latines ou grecques, que heurtèrent leurs souliers ou les crosses de leurs fusils, on imagine leur émotion. Ces reliques miraculeusement sauvées, leur parlaient un langage amical, tout de suite intelligible, — et, sur cette terre redevenue sauvage, pleine de traîtrises et de périls inconnus, ce langage était réconfortant, délicieux à entendre, celle langue-là, c’était celle qu’ils avaient apprise au collège, c’était, en définitive, celle de la France. Quelle douce salutation pour ces errants et ces exilés ! L’illettré lui-même, le paysan ou l’ouvrier de nos villes, reconnaissait dans cette ruine antique, dans ce chapiteau mutilé, non seulement les formes architecturales auxquelles ses yeux étaient accoutumés, mais jusqu’aux modes de bâtir en usage dans son hameau lointain.

On comprend dès lors l’espèce de vénération fidèle dont nos soldats d’Afrique entourèrent les ruines et les moindres vestiges de la Latinité. Dès le début de la conquête, ils se sont appliqués à relever ces ruines, à préserver d’une destruction complète tout ce qu’il était possible de conserver, à recueillir les médailles, les monnaies, les bronzes et les céramiques. Pendant un quart de siècle, un type d’officier africain peu connu en France — bien différent du sabreur et du casseur d’assiettes légendaire, — ce sera ce capitaine Delamarre, qui, l’album à la main, parcourut les deux provinces d’Alger et de Constantine dessinant les ruines antiques, précisant tel détail d’architecture, donnant la coupe et l’élévation de tel édifice. Aujourd’hui plus que jamais, l’Album du capitaine Delamarre est un recueil infiniment précieux pour quiconque veut se représenter les monuments romains de l’Algérie dans leur premier état, — c’est-à-dire avant les fouilles et les restaurations.

Assurément tous nos soldats et tous nos officiers n’imitèrent point cette belle piété archéologique. Des mutilations, des actes de vandalisme inconscient furent commis par les militaires. Il y eut des erreurs lamentables comme la construction du pénitencier de Lambèse sur toute une partie de l’emplacement où s’élevait le camp retranché de la IIIe Légion Auguste. A Tébessa, le célèbre petit temple de marbre blanc, avec ses bucrânes, ses Victoires, les colonnes corinthiennes de son péristyle, fut transformé en bureau de recrutement, puis en fabrique de savon. A Cherchell, les thermes et le théâtre furent saccagés par le génie et leurs matériaux employés à construire des casernes. La fameuse Vénus de Cherchell ne dut sa conservation qu’au plus grand des hasards. Un rustre l’avait déjà chargée sur sa charrette et la conduisait aux fours à chaux, lorsqu’un officier qui passait lui racheta le glorieux marbre condamné. La conduite de cet officier est loin d’être une exception. En général, l’armée a bien mérité de l’archéologie. Maintenant encore, partout où il y a des vestiges antiques, la garnison compte toujours un certain nombre de fouilleurs et de collectionneurs. La plupart des fouilles importantes a Aumale, à Sétif, à Lambèse, en beaucoup d’autres endroits, ont été commencées par des militaires.

J’ai, en ce moment, entre les mains, le carnet d’un vieux soldat de l’armée d’Afrique, — le capitaine Cloris : c’est le journal des fouilles commencées par lui à Tébessa, le 31 décembre 1865. J’en dois la communication à son fils, qui garde pieusement cette relique de famille. Rien n’est touchant comme ces notes, écrites d’une belle écriture moulée et bouclée, sur le même carnet régimentaire où le capitaine consignait, avec les noms et les matricules des troupiers de sa compagnie, les carreaux cassés et les fournitures de farine. Jour par jour, il y a relevé soigneusement, d’abord le nombre exact, des hommes employés au déblaiement de la Grande Basilique, puis, avec une extrême minutie, les plus humbles débris découverts par la pioche ou la pelle des terrassiers : un éclat de marbre, un manche de couteau en os sculpté, des cassures de tuiles en abondance, un fragment de corniche avec un dauphin en relief, un coin de fresque peinte à fleurs, des pierres plates qui formaient la balustrade du maître-autel, de petits morceaux de verre émaillé et colorié, des cubes de mosaïque en verre argenté. Ces menues choses brillantes et chatoyantes, ces jolies formes à demi effacées vous excitent l’imagination à mesure que vous tournez les pages. Vous escomptez déjà des trouvailles sensationnelles. Et puis, tout à coup, le journal s’arrête devant une grande feuille blanche : Interrompu le 10 mars, pour cause de départ. Le capitaine Cloris dut quitter, le cœur bien gros, sa basilique à demi déterrée.

L’anecdote la plus émouvante que je connaisse sur cette période militaire de l’archéologie africaine est celle du colonel (depuis général) Carbuccia : elle est rapportée en particulier par Gustave Boissière, dans son livre sur L’Algérie romaine, et je m’en voudrais de ne pas la citer ici.

On raconte donc que ce colonel, arrivant à Lambèse, aperçut, dans le voisinage de l’ancien camp romain, le mausolée en ruines d’un préfet de la IIIe Légion, Quintus Flavius Maximus. Il ordonna qu’on relevât l’édicule, puis, à la tête de son régiment, il défila devant le tombeau de cet antique frère d’armes et fit rendre les honneurs militaires à ce soldat de Rome par les soldats de la France. J’ignore ce que fut et ce que devint le général Carbuccia. Mais il sied de l’admirer pour ce seul fait. Son acte revêt une haute signification historique. Il n’est sans doute pas le premier officier français qui ait eu, en Afrique, devant une ruine romaine, le sentiment de la continuité latine. D’autres, avant lui, avaient certainement entrevu, dans ces vénérables débris, nos titres de noblesse et de premiers occupants de la terre. Mais ce Corse, en se proclamant, devant le mausolée de Flavius Maximus, l’héritier et le successeur du Romain, a véritablement renoué l’histoire interrompue. Comme le moderne César, son compatriote, il a revendiqué pour les Gaules l’héritage latin à l’abandon.


* * *

Tout autant que l’armée, le clergé d’Afrique avait intérêt à relever ces ruines, ou à les préserver de la destruction totale. Lui aussi, eh fouillant le sol, il renouait une glorieuse et pieuse tradition.

Il n’avait qu’à ouvrir l’histoire ecclésiastique, les procès-verbaux des conciles, pour y retrouver, avec la nomenclature, la liste à peu près complète des évêchés africains, lesquels se comptaient par centaines. Les décombres des basiliques, des chapelles, des « memoriæ » consacrées aux martyrs, les nécropoles et les hypogées contenant les os de tout un peuple de baptisés, rappelaient éloquemment que l’Afrique fut une terre du Christ. Partout émergeaient des stèles funéraires qui portaient avec l’ « in pace » rituel, les croix monogrammatiques, les colombes, les ancres et les palmes de la mystique chrétienne. De sorte que les successeurs d’Augustin et de Cyprien, en reprenant leur place dans les absides des basiliques écroulées, non loin des baptistères encore, tapissés de leurs mosaïques, pouvaient dire aux Africains d’aujourd’hui : « Voyez ces témoignages irrécusables. Pourquoi nous acharner à nous combattre ? Vos ancêtres ont été les frères des nôtres. Ils ont partagé leur foi. Pourquoi donc parler d’un abîme entre nos âmes, accumuler de beaux raisonnements scientifiques pour démontrer qu’elles sont mutuellement impénétrables, et dresser enfin l’un contre l’autre, comme deux termes irréductibles, l’esprit sémitique et l’esprit gréco-latin ? Regardez la face de votre terre : elle suffit à démentir toutes ces arguties. En vérité, vous avez rompu avec nous le même Pain, vous avez bu au même Calice. Vous aussi vous êtes descendus dans la cuve baptismale. Et vous vous êtes laissé enchanter par les mêmes poètes et les mêmes orateurs. Vous avez dédié des statues à la gloire d’Apulée, le philosophe platonicien, et des basiliques à la mémoire de Cyprien, le martyr du Christ. Vous avez battu des mains aux sermons d’Augustin de Thagaste. Pourquoi donc nous haïr et nous séparer ? Reconstruisez avec nous le temple renversé, refaites l’œuvre de vos pères. La porte est toujours ouverte pour les catéchumènes. Le sacrifice continue !… »

Personne n’a eu comme le cardinal Lavigerie le sentiment profond, la claire conscience de cette continuité catholique à maintenir. On peut dire que son seul but fut de refaire l’Afrique chrétienne, de l’agrandir, d’en reculer les limites, et, encore une fois, de continuer l’œuvre des Pères et des catéchistes africains. Sans doute le clergé d’Afrique n’avait p.is attendu son arrivée pour recueillir les vestiges des antiquités chrétiennes. Mais sous son impulsion omni-présente, on vit se multiplier partout, jusque dans les bourgades les plus lointaines, toute une génération de prêtres archéologues. Quelques-uns ont laissé un nom, comme l’abbé Delapart, curé de Tébessa, qui a sauvé une foule de débris appartenant à la Grande Basilique, l’abbé Saint-Gérand, curé de Tipasa, qui a exhumé le sanctuaire de sainte Salsa, l’abbé Giudicelli, curé du Kef, qui a déblayé l’abside et les nefs de son église, une ancienne basilique chrétienne. Le zèle de ces archéologues ecclésiastiques n’a pas faibli. Aujourd’hui, il convient de louer parmi eux, au premier rang, leur propre chef hiérarchique, l’actuel archevêque d’Alger, Mgr Leynaud, prélat aimable et disert, qui rappelle saint François de Sales, non seulement par une étrange ressemblance de visage, mais par une sorte de parenté spirituelle, par l’onction de la parole et du geste, l’agrément du style et de l’imagination. Curé de Sousse, il occupait, parait-il, ses journées à déblayer les kilomètres de catacombes qui s’étendent à l’ouest de la ville. Avec l’aide de quelques zouaves prêtés par le colonel de la garnison, ce fervent de l’antiquité chrétienne maniait la bêche et la pioche, déterrant des rangées de cercueils superposés, avec leurs inscriptions en lettres maladroites et naïves, leurs stucs coloriés, leurs morceaux de mosaïques…

N’est-ce pas charmant et tout à fait évangélique, cette silhouette de prêtre, armé de la bêche, — figure symbolique à peindre sur les murs mêmes des Catacombes : le bon Jardinier de la Mort qui creuse les sépulcres brisés pour en faire jaillir une vie nouvelle ?…


* * *

Les prêtres, les soldats, les officiers de notre armée furent les ouvriers de la première heure, qui préparèrent les voies aux historiens et aux archéologues de profession.

Ceux-ci ont commencé leur labeur presque au lendemain de la Conquête. Mais il semble que, pendant longtemps, les vicissitudes mêmes de notre pénétration en Algérie aient influé sur la marche de leurs travaux. Il y a toute une période de tâtonnements qui va de 1830 à 1881, — à l’occupation française de la Tunisie. A cette période se rattache le nom d’un érudit, dont la mémoire est encore vivante à Alger. C’est le colonel Berbrugger qui dirigea, je crois, la Bibliothèque nationale de la rue de l’Etat-Major, qui fouilla le « Tombeau de la chrétienne, » ce colossal mausolée berbère, comparable aux pyramides d’Egypte, dont le dôme aplati couronne les collines du Sahel et s’aperçoit de la haute mer, — Berbrugger, le fondateur de la célèbre Revue Africaine, qui centralisa d’abord les découvertes archéologiques faites dans les trois provinces. En même temps que lui, d’autres érudits, ou amateurs d’antiquités, travaillaient à Constantine, à Bône, à Philippeville, ailleurs encore. Cependant l’image de l’Afrique latine est lente à se dégager de ces notules et de ces monographies, de cette poussière des petits musées locaux.

Il fallut la secousse de la conquête tunisienne pour intensifier le mouvement archéologique, dégager les conclusions générales des résultats obtenus, et amener en quelque sorte l’érudition africaine à dresser son bilan. A mesure que nos armées s’avançaient, s’étendaient dans toute l’Afrique du Nord, les spécialistes de l’archéologie voyaient, s’étendre en même temps les limites de leur domaine Ils prenaient une idée plus juste et plus profonde de l’Afrique latine. Pendant les vingt dernières années du XIXe siècle, une équipe de jeunes érudits, formés aux bonnes méthodes, pleins de science et d’ardeur, assuma la tache de ressusciter cette Afrique du passé, en exécutant des fouilles nouvelles, en poussant ses investigations dans des régions encore inexplorées, en inventoriant dans des recueils spéciaux les richesses des musées ou des produits des fouilles, — enfin en donnant de l’Afrique romaine une description aussi embarrassante, aussi précise et aussi minutieuse que possible. Ce fut le beau temps des missions archéologiques africaines, où s’illustrèrent les Babelon, les Salomon Reinach, les Cagnat, les La Blanchère, les Waille, les Gauckler, les Toutain.

Tout cet énorme labeur s’est pour ainsi dire concrété dans l’œuvre bénédictine de M. Stéphane Gsell. Depuis trente ans et plus, ce grand savant parcourt l’Algérie et la Tunisie, à la poursuite du romain, du grec, du punique, voir du liby-phénicien et même du préhistorique. Il a fait des fouilles un peu partout. En tout cas, il ne s’en exécute aucune, tant soit peu importante, qu’il ne se trouve là, son carnet ou son mètre à la main, notant et mensurant jusqu’à la courbe d’une tuile ou l’orifice d’une conduite d’eaux. Les villes mortes qui ressuscitent le voient penché au bord de leur fosse devenue leur berceau. Il est le parrain de ces vieilles « nouveau-nées. » C’est lui qui établit leur état civil. Il en connaît les moindres cailloux. Et non seulement il a tout vu de ses yeux, tout palpé de ses doigts, mais il a tout lu, — tout ce qu’ont pu écrire les anciens et les modernes sur ces ruines et ces antiquités dont il a la garde, sur cette Afrique ancienne, dont il connaît la géographie civile et militaire comme un procurateur des Césars ou un légat de la IIIe légion. Cette prodigieuse érudition, il l’a déversée dans des œuvres magistrales, telles que son Atlas archéologique (lequel représente plus de 600 pages in-folio), — ses Monuments antiques de l’Algérie, — et surtout cette définitive Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, dont quatre volumes ont déjà paru et qui synthétise tout ce que l’on peut savoir sur ce pays depuis les temps mythologiques et légendaires. D’ores et déjà, grâce à M. Stéphane Gsell, à sa critique impeccable et à sa science merveilleusement informée, nous pouvons nous représenter l’Afrique latine comme quelque chose d’aussi vivant, comme un monde aussi réel, aussi complexe et divers que l’Algérie ou la Tunisie contemporaine.

A côté de ces œuvres de haute érudition, il en est d’autres, dont l’accès est plus facile, livres de vulgarisation archéologique ou de critique littéraire qui ont contribué à éveiller, dans l’esprit du grand public, et à préciser l’idée de l’Afrique latine. L’Algérie romaine de Gustave Boissière, étude un peu arriérée aujourd’hui, mais animée par un sentiment si français de la tradition classique, par une passion si touchante et parfois si heureusement éloquente pour un admirable sujet, dont l’auteur sent toute la beauté, et toute la grandeur, — puis l’Afrique romaine de Gaston Boissier, œuvre plus élégante, plus méthodique, plus clarifiée, où manque peut-être le sens de l’Afrique et de l’Africain, mais facile, agréable à lire, toute pleine d’un sentiment très juste et très fin de la latinité. J’y ajouterais, avec une reconnaissance particulière, un ouvrage excellent, qui m’a ravi aux temps de mon arrivée en Algérie et qui m’a ouvert plus d’un horizon, Les Africains de Paul Monceaux. Je ne connais rien, en cette matière, de plus coloré, de plus intelligent ni de plus pénétrant. Les pages sur les contrastes et les contrariétés du sol et du climat, sur l’art d’Apulée, sur la Carthage romaine, ses cercles de lettrés et de savants, son université, excitent fortement l’imagination, sont de véritables reconstitutions historiques.

Mais tous ces travaux des critiques, des historiens et des archéologues, si éminents soient-ils, ne nous offrent qu’une image un peu fantomatique et insuffisante du passé, si nous la rapprochons du spectacle des ruines et des villes d’or ressuscites.

Après avoir été exhumées, quelques-unes de ces villes mortes ont eu la chance d’être restaurées par d’habiles architectes. MM. Duthoit et Albert Battu nous ont restitué Thimgad. M. Battu est occupé, en ce moment, à nous rendre Djemila. Ce sont là deux chefs-d’œuvre, deux modèles d’un goût et d’une discrétion infiniment louables pour les restaurateurs futurs. Grâce à ces restaurations si ingénieuses, on se promène à travers l’histoire, on la touche de la main. Les villes mortes sont rentrées dans la vie.


* * *

Outre ces deux-là, quelques-unes d’entre elles ont été partiellement réparées : Théveste, Lambèse, Thubursicum Numidarum, en Algérie, — Thugga, Sufelula, Thuburbo majus, en Tunisie. Mais qu’est-ce que cela dans un pays où les villes ensevelies se comptent par centaines ? Nous demandons que toutes soient exhumées et restaurées, que les moindres vestiges du passage de Rome soient pieusement conservés, protégés, remis en lumière. En Afrique, partout où il y a un bouquet d’arbres, une oasis, une source ou un cours d’eau, on est presque sûr que l’on trouvera du romain. On pourrait donc y créer un immense musée en plein air, qui partirait du Maroc pour aboutir à la Tripolitaine. La succession à peu près ininterrompue des ruines dessinerait une longue voie royale, bordée de colonnades, d’arcs de triomphe, de temples païens, de basiliques et de nécropoles chrétiennes. Elle n’aurait d’égale que celle qui longe la vallée du Nil, entre le Caire et Assouan, et qui déroule, pendant des lieues et des lieues, sa bordure de pylônes, d’obélisques, de sanctuaires et de colosses de granit.

Evidemment les touristes et les voyageurs n’auraient que faire de s’arrêter à toutes les stations de ce musée. Si chaque ville d’or a sa physionomie particulière, son cadre original, souvent incomparable, il est certain que son ordonnance, ses formes architecturales ne sont pas très variées. Quand on a vu un capitole, un forum ou un théâtre, on a vu tous les autres. C’est pourquoi il faudrait choisir parmi ces villes, celles qui se distinguent ou par des beautés singulières, ou par un intérêt archéologique exceptionnel. Par exemple, Tipasa serait la ville des nécropoles, Lambèse la ville des camps, Thimgad la ville des forums et des arcs de triomphe, Tébessa la ville de la plus grande basilique chrétienne que l’on connaisse, Thuhursicum, Djemila ou Sbeïfla, le type du municipe africain. El Djem se visiterait pour son amphithéâtre, plus complet que le Colisée romain, Thrigga pour son théâtre et son temple de Jupiter, ou sa colonnade en hémicycle, Sousse pour ses catacombes, Carthage pour ses églises dédiées à d’illustres martyrs, pour la grandeur de ses souvenirs et de son paysage. Ainsi l’attention du voyageur ne risquerait pas de s’éparpiller et de se lasser sur un trop grand nombre d’objets ou de se rebuter devant des spectacles trop souvent pareils.

Mais cela n’empêcherait pas les archéologues de pousser leurs investigations dans tous les sens, partout où fut un mausolée, un abreuvoir, une citerne antique. Ne fût-ce que par piété envers les initiateurs de notre civilisation, nous nous devons d’entourer de vénération les traces les plus humbles de leur labeur ou de leur passage. J’ouvre le Guide Joanne et j’y vois que, dans le Sud constantinois, dans la région des chotts, à la limite des dunes sahariennes, se trouve une petite oasis de douze mille palmiers qui s’appelle Négrine, et que, dans le voisinage de Négrine, se rencontrent les ruines d’un poste militaire romain construit sous Trajan : Ad majores. Il subsiste, parait-il, quelques pans de murs de l’enceinte et les vestiges de deux portes triomphales. Pourquoi n’essuierait-ou pas de dégager ces ruines et, si possible, de les réparer ? Les murailles et les portes triomphales de Trajan, en un pareil lieu, à deux pas du désert, doivent nous émouvoir plus que tout. Je donnerais, pour les voir relever, tous les marabouts et tous les palmiers de Négrine et de ses environs.

Pour faire aboutir cette œuvre de restauration et de résurrection, il faudrait qu’un plan méthodique des fouilles à entreprendre fût dressé par un homme compétent. Et pour assurer l’application de ce programme, en étudier les conditions, en résoudre les difficultés, toute une administration nouvelle serait à organiser. Cela nécessiterait un budget considérable, alimenté par l’Etat, les contributions des provinces africaines, les dons volontaires, les droits perçus à l’entrée des ruines. A côté des spécialistes chargés de conduire les fouilles, des archéologues employés à les décrire, à dresser scientifiquement l’état des lieux et des monuments, il faudrait des architectes pour les restaurer et les entretenir, enfin une petite armée de surveillants pour empêcher les déprédations des passants, ou les ravages des intempéries.

Si l’on se décidait à faire cela, on pourrait, dans un très court espace de temps, offrir à la curiosité et à l’admiration, des voyageurs un ensemble de ruines antiques comme il n’en existe nulle part au monde, sauf peut-être en Egypte. Les villes d’or se succéderaient en une chaîne splendide, de Volubilis à Gigthi, — de la mer Atlandide au pays des Lotophages. Toutes les légendes et toutes les histoires, dont les Hellènes et les Latins, amis des beaux récits et des mythes, les couronnèrent, tout cela reprendrait une vie neuve pour nos imaginations occidentales. Les pommiers des Hespérides, la double colonne d’Hercule, les forêts de Mauritanie pleines d’éléphants et de thérébinthes, Atlas courbé sur sa montagne et soutenant la voûte étoilée sur ses vastes épaules, la fontaine miraculeuse et les sables d’Ammon ? Ulysse arrachant ses compagnons à l’ivresse du lotos qui fait oublier la patrie, toutes ces belles images mythiques rendraient à la terre africaine son nimbe de poésie. Nous la verrions avec les yeux des poètes et des historiens anciens, — et elle se révélerait à nous, telle que la représentaient les sculpteurs de Rome, — coiffée du modius, le boisseau de blé, symbole de sa fécondité, enveloppée d’ans la dépouille d’un de ses éléphants, et environnée de ses portiques, de ses temples, de ses dieux de marbre ou de bronze, de ses basiliques et de ses arcs triomphaux.


LOUIS BERTRAND.