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Les Vivants et les Morts/Ô Monde ! Nous passons

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 264-266).

O MONDE ! NOUS PASSONS…

Non par sa propre force, mais par celle que lui communiquait
le dieu…
EURIPIDE.

O monde ! nous passons sous ta voûte infinie,
Ayant tout rabaissé jusqu’à notre raison.
Les calmes lois, l’espoir paisible, les maisons
Sont une forteresse endormante et bénie.

Nous allons sans jamais trouver l’essentiel
De la terrible énigme à nos yeux suspendue ;
Et détournant leurs yeux prudents de l’étendue,
Les hommes au front bas ont oublié le ciel.

— Mais quelques-uns n’ont pas cette humble conscience ;
Ils n’ont pas accepté de leur commun destin
Ces résignations, cet oubli, ce dédain,
Qui leur permet d’errer avec indifférence.


Toujours interrogeant l’espace et les chemins,
Cherchant leur mission ou bien leur jouissance,
Ils se sentent, avec une sombre puissance,
Humbles parmi les dieux, rois parmi les humains !

Ils connaissent la paix alors qu’ils accomplissent
Ces tâches du désir qu’ils savent assumer ;
Le danger d’espérer, le courage d’aimer
Leur imposent un grave et glorieux supplice.

Ceux-là n’ont pas de frein, ils ont reçu des dieux
Un ordre séculaire, excessif, unanime ;
Par delà les torrents, par delà les abîmes,
Ils poursuivent sans peur leur sort aventureux.

Ils vont. L’air, les printemps, les vents les encouragent.
Toute force et tout bien agit et bout en eux,
Leur cœur est clair alors qu’il est tempétueux,
Et, comme un haut sommet, dépasse les orages.

— Seigneur, vous m’avez dit d’être ce pèlerin
Qui s’épuise et pourtant que jamais rien n’entrave ;
Vous m’avez infusé le chant du tambourin,
L’éclat de la cymbale et l’écume des gaves ;


Pour prix de ma fatigue et d’un cri sans écho,
Vous m’avez accordé plus de peines qu’aux autres ;
Je sentais vos faveurs au poids de mon fardeau,
Et je suis le plus las parmi tous vos apôtres !

Mais quelquefois le soir, quand l’univers s’est tu,
Quand, rompu par l’effort, le peuple humain sommeille,
Vous m’ouvrez dans l’espace un chemin revêtu
Du blanc scintillement des stellaires abeilles.
J’assemble sous mes mains les paradis perdus ;
Un musical silence éclate à mon oreille ;
Mon âme ressent tout sans en être étonnée,
Le serpent sous mon pied a sa tête inclinée.
Je touche un fruit secret que plus rien ne défend,
Et vous êtes mon Dieu, et je suis votre enfant…