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Les Vivants et les Morts/La Prière

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 259-263).

LA PRIÈRE

Comment vous aborder, redoutable prière ?
Ce qu’il faudrait, mon Dieu, c’est ne rien demander
Qui n’ait votre impalpable et pensive lumière,
Et qui ne nous combatte au lieu de nous aider.

Qu’est-ce qui prie en moi, qu’est-ce qui vous implore,
N’est-ce pas ce désir qui ne s’est jamais tu,
Et qui, ayant lassé tous les échos sonores,
Vient à vous, plus secret, plus vaste et plus têtu ?

J’ai peur qu’on vous offense au fond des calmes sphères
Par le besoin que l’homme a d’être contenté,
Par cette pesanteur vers ce que l’on préfère,
Par l’exaltation de toute faculté !


Il faudrait le formel et morne sacrifice,
Le désert refusant la rosée et le vent,
L’extase aux yeux noyés, renonçant au délice
De toucher à la mort avec un cœur vivant.

Aussi je n’ose rien demander à l’espace,
Je sais que la prière est un pressant amour
Qui, comme l’épervier sur le troupeau qui passe,
Tombe du haut du ciel, plus rapide et plus lourd !

Rien n’est pur, rien n’est bon dans le souhait des êtres,
Puisque tout est besoin de calme ou de sanglot,
Ivresse d’absorber, de croître et de connaître,
Inguérissable attrait de la soif et de l’eau !

Les puissants animaux, désolés et sublimes,
Qui dardent dans mon cœur leurs vœux déchus, divins,
Ne me laisseront pas monter jusqu’à vos cimes
Sans que mon être entier ait apaisé leur faim !

Et puis, avec quels yeux et quelles mains humaines
Concevoir votre esprit, vos aspects, vos séjours ?
Parfois, en suffoquant, je pressens vos domaines
Quand il faut plus de place à mon extrême amour ;


Mais je n’offre jamais qu’une âme inassouvie
Qui vous exige ainsi qu’un plus vaste pouvoir,
Et qui, dépassant l’air, les formes et la vie,
Poursuit jusqu’en vous-même un éclatant savoir.

Pourtant, regardez-nous, sur les routes réelles
Où nous luttons, mêlés de constance et d’exil,
Accoutumés au sol et tentés par les ailes,
Absents de nous déjà, et vers vous en péril…

— Être toujours vaincu et ne pouvoir l’admettre,
Ne pas donner au sort notre consentement,
Et, quand de toute part la mort monte et pénètre,
Rire comme la mer en son blanc flamboiement !

Persévérer en soi malgré l’ardeur nouvelle,
Malgré l’arrachement et la mobilité,
Et sentir je ne sais quelle vie éternelle
Jaillir du seul effort humain d’avoir été.

Avoir toujours cherché, pressenti l’impossible
Comme un sûr continent épandu et dissous ;
Et partout exigé un amour réversible,
Qui fait que l’onde aussi aurait eu soif de nous ;


Errer dans les matins soulevés et bachiques
Qui semblent pleins de temps, d’espoir, de chauds conseils
Et ne plus leur livrer son âme nostalgique
Puisqu’aucun cœur ne bat derrière le soleil ;

Avoir vu peu à peu s’assombrir la nature
Sans pouvoir discerner, au long des frais matins,
Si c’est dans le regard ou les vastes verdures
Que le flambeau vivace et prudent s’est éteint ;

N’avoir jamais voulu mettre aucune défense
Entre sa libre vie et votre volonté,
Afin que votre active et confuse présence
Y jette son tumulte et son infinité ;

Avoir vraiment connu, dans des lieux héroïques,
L’appétit matinal et joyeux de la mort,
Et senti que la vie allégée et mystique
Fuyait vers quelque appel venu d’un autre bord,

Enfin, avoir porté la douleur exemplaire,
L’amour par qui l’on voit, l’on comprend et l’on sait,
Et vivre désormais dans le regret austère
De n’avoir pu mourir quand on se surpassait,


Voyez si ce n’est pas la plus pesante image
De l’âme se traînant jusqu’à votre inconnu,
Et, soulevant déjà l’éboulement des âges,
Vous présentant l’esprit comme un diamant nu.

— Être un tigre blessé, qui s’allonge et qui saigne
Dans vos forêts, mon Dieu, peu sûr d’être sauvé…
J’ai vu trop de repos chez ceux qui vous atteignent :
La sainteté n’est pas de vous avoir trouvé ! …