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Les Vivants et les Morts/L’Évasion

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 227-228).

L’EVASION

Libre ! comprends-tu bien ! être libre, être libre !
Ne plus porter le poids déchirant du bonheur,
Ne plus sentir l’amère et suave langueur,
Envahir chaque veine, amollir chaque fibre !

Libre, comme une biche avant le chaud printemps !
Bondir sans rechercher l’ardeur de la poursuite,
Et, dans une ineffable et pétulante fuite,
Disperser la nuée et les vents éclatants !

Se vêtir de fraîcheur, de feuillage, de prismes,
S’éclabousser d’azur comme d’un flot léger ;
Goûter, sous les parfums compacts de l’oranger,
Un jeune, solitaire et joyeux héroïsme !

— A peine l’aube naît, chaque maison sommeille ;
L’atmosphère, flexible et prudente corbeille,
Porte le monde ainsi que des fruits nébuleux.
On croit voir s’envoler le coteau mol et bleu.
Tout à coup, le soleil, ramassé dans l’espace,

Eclate, et vient viser toute chose qui passe ;
La brise, étincelante et forte comme l’eau,
Jette l’odeur des fleurs sur le cœur des oiseaux,
Mêle les flots marins, dont la cime moelleuse
Fond dans une douceur murmurante, écumeuse…
Que mon front est joyeux, que mes pas sont dansants !
Je m’élance, je marche au bord des cieux glissants :
Dans mes songes, mes mains se sont habituées
A dénouer le voile odorant des nuées !
L’étendue argentée est un tapis mouvant
Où court la verte odeur des figuiers et du vent ;
Dans les jardins bombés, qu’habite un feu bleuâtre,
Les épais bananiers, au feuillage en haillons,
Elancent de leurs flancs, crépitants de rayons,
Le fougueux bataillon des fruits opiniâtres.
Je regarde fumer l’Etna rose et neigeux ;
Les enfants, sur les quais, ont commencé leurs jeux.
Chaque boutique, avec ses câpres, ses pastèques,
Baisse sa toile ; on voit briller l’enseigne grecque
Sur la porte, qu’un jet de tranchante clarté
Fait scintiller ainsi qu’un thon que le flot noie ;
Tout est délassement, espoir, activité ;
Mais quel désir d’amour et de fécondité,
Hélas ! s’éveille au fond de toute grande joie !

Et pour un nouveau joug, ô mortels ! Eros ploie
La branche fructueuse et forte de l’été…