75%.png

Les Vivants et les Morts/La Musique de Chopin

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 69-70).

LA MUSIQUE DE CHOPIN

Tandis que ma mère jouait un prélude de Chopin.

Le vent d’automne, usant sa rude passion,
Elague le jardin et disperse les fleurs,
Et les arbres, emplis de force et de fureur,
Avec des mouvements de dénégation
Refusent d’écouter ce sombre séducteur…

Une humidité terne, éplorée, abattue,
Enveloppe l’étang, se suspend aux statues,
Rôde ainsi qu’une lente et romanesque amante.
La nue est alourdie et pourtant plus distante.
Le vent, comme un torrent déversé dans l’allée,
Roule avec une voix cristalline et fêlée
Des graviers reluisants et des pommes de pin…
Et, dans la maison froide où je rentre soudain,
Un prélude houleux et grave de Chopin,

Profond comme la mer immense et remuée,
Pousse jusqu’en mon cœur ses sonores nuées !
— O sanglots de Chopin, ô brisements du cœur,
Pathétiques sommets saignant au crépuscule,
Cris humains des oiseaux traqués par les chasseurs
Dans les roseaux altiers de la froide Vistule !
Soupirs ! Gémissements ! Paysages du pôle
Qu’entr’ouvre le boulet d’un soleil rouge et rond,
Noir cachet de la foudre au cœur chenu des saules,
Tristesse de la plaine et des cris du héron !
O Chopin, votre voix, qui reproche et réclame,
Comme un peuple affamé se répand dans nos âmes ;
Vous êtes le martyr sur le gibet divin ;
Votre bouche a goûté le fiel au lieu du vin ;
Toute offense a meurtri votre cœur adorable ;
La mer se plaint en vous et arrache les sables,
Chopin ! Et nous pleurons les bonheurs refusés,
Tandis que votre sombre et musicale rage
S’étend, sur l’horizon chargé de lourds nuages,
Comme un grand crucifix de cris entre-croisés !