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Les Vivants et les Morts/Le Printemps du Rhin

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 242-246).

LE PRINTEMPS DU RHIN
(STRASBOURG)

Le vent file ce soir, sous un mol ciel d’airain,
Comme un voilier sur l’Atlantique.
On entend s’éveiller le Printemps souverain,
A la fois plaintif et bachique :

Un abondant parfum, puissant, traînant et las
Triomphe et pourtant se lamente.
Le saule a de soyeux bourgeons de chinchilla
Epars sur la plaine dormante.

Un bouleversement hardi, calme et serein
A rompu et soumis l’espace ;
Les messages des bois et l’effluve marin
S’accostent dans le vent qui passe !


Comment s’est-il si vite engouffré dans les bois,
Ce dieu des sèves véhémentes ?
Tout encore est si sec, si nu, si mort de froid !
— C’est l’invisible qui fermente !

Là-bas, comme un orage aigu, accumulé,
La flèche de la cathédrale
Ajoute le fardeau de son sapin ailé
A ce ciel qui défaille et râle.

— Et moi qui, d’un amour si grave et si puissant,
Contenais la rive et le fleuve,
Je sens qu’un mal divin veut détourner mon sang
De la tristesse où je m’abreuve ;

Je sens qu’une fureur rôde aux franges des cieux,
Se suspend, pèse et se balance.
Le printemps vient ravir nos rêves anxieux ;
C’est la fougueuse insouciance !

C’est un désordre ardent, téméraire, et si sûr
De sa tâche auguste et joyeuse,
Que, comme une ivre armée en fuite vers l’azur,
Nous courons vers la nue heureuse.


Nous sommes entraînés par toutes les vapeurs
Qui tressaillent et qui consentent,
Par les sonorités, les secrets, les torpeurs,
Par les odeurs réjouissantes !

— Mais non, vous n’êtes pas l’universel Printemps,
O saison humide et ployée
Que j’aspire ce soir, que je touche et j’entends,
Qui m’avez brisée et noyée !

Vous êtes le parfum que j’ai toujours connu,
Depuis ma stupeur enfantine ;
La présence aux beaux pieds, le regard ingénu
De ma chaude Vénus latine !

Vous êtes ce subit joueur de tambourin
A qui les montagnes répondent,
Et dont le chant nombreux anime sur le Rhin
La vive effusion de l’onde !

Vous êtes le pollen des hêtres et des lis,
L’amoureuse et vaste espérance,
Et les brûlants soupirs que les nuits d’Eleusis
Ont légués à l’Ile-de-France !


C’est à moi que ce soir vous livrez le secret
De votre grâce turbulente ;
Les autres ne verront que l’essor calme et frais
De votre croissance si lente.

Les autres ne verront, — Alsace aux molles eaux
Qu’un zéphyr moite endort et creuse, —
Que vos étangs gisants, qui frappent de roseaux
Votre dignité langoureuse !

Les autres ne verront que vos remparts brisés,
Que vos portes toujours ouvertes,
Où passe sans répit, sous un masque apaisé,
Le tumulte des brises vertes !

Les autres ne verront, ô ma belle cité,
Que la grave et sombre paupière
De tes toits inclinés, qui font à ta fierté
Un voile d’ombre et de prière.

Ils ne verront, ceux-là, de ton songe éternel,
Que ta plaine qui rêve et fume,
Que tes châteaux du soir, endormis dans le ciel.
— J’ai vu ton frein couvert d’écume !


Ceux-là ne sauront voir, à ton balcon fameux,
Que la Marseillaise endormie ;
— Moi j’ai vu le soleil, de son égide en feu,
Empourprer ta feinte accalmie.

Les autres ne verront que ce grand champ des morts,
Où le Destin s’assied, hésite,
Et contemple le temps assoupi sur les corps…
— Moi j’ai vu ce qui ressuscite !