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Les Vivants et les Morts/Les Morts

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 317-321).

LES MORTS

« Si belle qu’ait été la Comédie en tout le reste… »
PASCAL.

Seigneur, j’ai vu la face inerte de vos morts,
J’ai vu leur blanc visage et leurs mains engourdies ;
J’ai cherché, le front bas devant ces calmes corps,
Ce qui reste autour d’eux d’une âme ivre et hardie.

Leur triste bouche, hélas ! hors du bien et du mal
A conquis la suprême et vaine sauvegarde ;
Comme un remous secret, hésitant, inégal,
Un flottant inconnu sous leurs traits se hasarde.

Rien en leurs membres las n’a gardé la tiédeur
De la haute aventure, humaine, ample et vivace ;
Ils sont emplis d’oubli, d’abîme, de lourdeur ;
On sent s’éloigner d’eux l’atmosphère et l’espace.


Barques à la dérive, ils ont quitté nos ports ;
Ainsi qu’une momie au fil d’un flot funèbre,
Ils vont, fardeau traîné vers d’étranges ténèbres
Par la complicité du temps rapide et fort.

Nos déférents regards humblement les contemplent :
Soldats anéantis, victimes sans splendeur !
— J’écoute s’écrouler les colonnes du temple
Que mon orgueil avait élevé sur mon cœur.

Hélas ! nul Dieu, nul Dieu ne parle par leur ombre ;
Aucun tragique jet de flamme et de fierté
N’émane de ces corps, qui, détachés des nombres,
Sont tombés dans le gouffre où rien n’est plus compté…

Ainsi je m’en irai, cendre parmi les cendres ;
Mon regard qui marquait son sceau sur le soleil,
Mes pas qui, s’élevant, voyaient les monts descendre,
Subiront ce destin singulier et pareil.

Je serai ce néant sans volonté, sans geste,
Ce dormeur incliné qui, si on l’insultait,
Garderait le silence absorbé qui lui reste,
N’opposerait qu’un front qui consent et se tait.


— Ah ! quand j’étais si jeune et que j’aimais les heures
Par besoin d’épuiser mon courage infini,
Je songeais en tremblant à la sombre demeure
Qu’on creuse dans le sol granuleux et bruni ;

Mais rien n’irritera l’épave solitaire ;
La peur est aux vivants, mais les morts sont exclus.
Quoi ! rien n’est donc pour eux ? Quoi ! pas même la terre
Ne se fera connaître à leurs sens révolus ?

Rien ! voilà donc ton sort, âme altière et régnante ;
Voilà ton sort, cœur ivre et brûlant de désir ;
Regard ! voilà ton sort. Douleur retentissante,
Voilà votre tonnerre et votre long loisir !

Rien ! oui, j’ai bien compris, mon esprit s’agenouille ;
Je jette mon amour sur cette humanité
Qui, toujours encerclée et prise par la rouille,
Transmet l’ardent flambeau de son inanité…

Ainsi, je sais, je sais ! Accordez-moi la grâce
De souffrir à l’écart, de laisser à mon cœur
Le temps de regarder les univers en face
Et de ne pas faiblir de honte et de stupeur :


— Ainsi je n’étais rien, et mon esprit qui songe
Avait bien parcouru les espaces, les temps ;
Comme l’aigle qui monte et le dauphin qui plonge
Je revenais portant les riants éléments !

La fierté, la pitié, les pardons, le courage,
En possédant mon cœur se l’étaient partagé ;
Sans répit, sans repos, je luttais dans l’orage
Comme un vaisseau qu’un flot fougueux rend plus léger !

C’est bien, j’accepte cet écroulement du rêve,
Ce suprême répons à mon esprit dressé
Comme une tour puissante et guerrière où se lèvent
L’Attente impétueuse et l’Espoir offensé !

Mais avant d’accepter, sans plus jamais me plaindre,
Ce lot où vont périr l’espérance et la foi,
Hélas ! avant d’aller m’apaiser et m’éteindre,
Amour, je vous bénis une dernière fois :

Je vous bénis, Amour, archange pathétique,
Sublime combattant contre l’ombre et la mort,
Lucide conducteur d’un monde énigmatique,
Exigeant conseiller que consulte le sort ;


Par vos terribles soins, comme de grandes fresques,
L’Histoire des humains suspend au long des jours
Des figures en feu, pourpres et romanesques,
Dont la flamme et le sang ont tracé les contours.

— Seigneur, l’âme est l’élan, la dépense infinie,
Seigneur, tout ce qui est, est amour ou n’est rien.
Au centre d’une ardente et plaintive agonie
J’ai possédé les jours futurs, les temps anciens ;

Vienne à présent la mort et son atroce calme,
Mer où les vaisseaux n’ont ni voiles ni hauban,
Contrée où nul zéphyr ne fait bouger les palmes,
Arène où nul couteau ne trouve un cœur sanglant !

Vienne la mort, mon âme a dépassé les bornes,
Mon esprit, comme un astre, aux cieux s’est projeté,
J’ignorerai l’abîme humiliant et morne,
Mon cœur dans la douleur eut son éternité !