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Les Vivants et les Morts/Musique pour les jardins de Lombardie

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MUSIQUE POUR LES JARDINS DE LOMBARDIE

Les îles ont surgi des bleuâtres embruns…
O terrasses ! balcons rouillés par les parfums !
Paysages figés dans de languides poses ;
Plis satinés des flots contre les lauriers-roses ;
Nostalgiques palmiers, ardents comme un sanglot,
Où des volubilis d’un velours indigo
Suspendent mollement leurs fragiles haleines ! …
— Un papillon, volant sur les fleurs africaines,
Faiblit, tombe, écrasé par le poids des odeurs.
Hélas ! on ne peut pas s’élever ! La langueur
Coule comme un serpent de ce feuillage étrange,
Le thé, les camphriers se mêlent aux oranges.
Forêts d’Océanie où la sève, le bois
Ont des frissons secrets et de plaintives voix…
O vert étouffement, enroulement, luxure,
Crépitement de mort, ardente moisissure
Des arbres exilés, qu’usent en cet îlot
La caresse des vents et les baisers de l’eau…
— Et Pallanza, là-bas, sur qui le soleil flambe,
Semble un corps demi-nu, languissant, vaporeux,

Qui montre ses flancs d’or, mais dont les douces jambes
Se voilent des soupirs du lac voluptueux…
— O tristesse, plus tard, dans les nuits parfumées,
Quand les chauds souvenirs ont la moiteur du sang,
De revoir en son cœur, les paupières fermées,
Et tandis que la mort déjà sur nous descend,
Les suaves matins des îles Borromées ! …

Je goûte vos parfums que les vents chauds inclinent,
Profonds magnolias, lauriers des Carolines…
— Les rames, sur les flots palpitants comme un cœur,
Imitent les sanglots langoureux du bonheur.
O promesse de joie, ô torpeur juvénile !
Une cloche se berce au rose campanile
Qui, délicat et fier, semble un cyprès vermeil ;
Partout la volupté, la mélodie errante…
— O matin de Stresa, turquoise respirante,
Sublime agilité du cœur vers le soleil !

O soirs italiens, terrasses parfumées,
Jardins de mosaïque où traînent des paons blancs,
Colombes au col noir, toujours toutes pâmées,
Espaliers de citrons qu’oppresse un vent trop lent,

Iles qui sur Vénus semblent s’être fermées,
Où l’air est affligeant comme un mortel soupir,
Ah ! pourquoi donnez-vous, douceurs inanimées,
Le sens de l’éternel au corps qui doit mourir !



Ah ! dans les bleus étés, quand les vagues entre elles
Ont le charmant frisson du cou des tourterelles,
Quand l’Isola Bella, comme une verte tour,
Semble Vénus nouant des myrtes à l’Amour,
Quand le rêve, entraîné au bercement de l’onde,
Semble glisser, couler vers le plaisir du monde,
Quand le soir étendu sur ces miroirs gisants
Est une joue ardente où s’exalte le sang,
J’ai cherché en quel lieu le désir se repose…
— Douces îles, pâmant sur des miroirs d’eau rose,
Vous déchirez le cœur que l’extase engourdit.
Pourquoi suis-je enfermée en un tel paradis !



Ah ! que lassée enfin de toute jouissance,
Dans ces jardins meurtris, dans ces tombeaux d’essence,
Je m’endorme, momie aux membres épuisés !
Que cet embaumement soit un dernier baiser,

Tandis que, sous les noirs bambous qui vous abritent,
Sous les cèdres, pesants comme un ciel sombre et bas,
Blancs oiseaux de sérail que le parfum abat,
Vous gémirez d’amour, colombes d’Aphrodite !



Des parfums assoupis aux rebords des terrasses,
L’azur en feu, des fleurs que la chaleur harasse,
Sur quel rocher d’amour tant d’ardeur me lia ! …
— Colombes sommeillant dans les camélias,
Dans les verts camphriers et les saules de Chine,
Laissez dormir mes mains sur vos douces échines.
Consolez ma langueur, vous êtes, ce matin,
Le rose Saint-Esprit des tableaux florentins.
— Tourterelles en deuil, si faibles, si lassées,
Fruits palpitants et chauds des branches épicées,
Hélas ! cet anneau noir qui cercle votre cou
Semble enfermer aussi mon âpre destinée,
Et vos gémissements m’annoncent tout à coup
Les enivrants malheurs pour lesquels je suis née…