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Les Vivants et les Morts/Nuit Vénitienne

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 184-185).


NUIT VÉNITIENNE


Deux étoiles d’argent éclairent l’ombre et l’eau,
On entend le léger clapotement du flot
Qui baise les degrés du palais Barbaro ;

Une vague, en glissant, répond à l’autre vague :
Enlaçante tristesse, appel dolent et vague.
Un vert fanal, sur l’eau, tombe comme une bague.

Des gondoles s’en vont, paisible glissement.
Deux hommes sont debout et parlent en ramant ;
On n’entend que la vague et leur voix seulement…

La nuit est comme un bloc d’agate monotone.
Un volet qu’on rabat, subitement détonne
Dans le silence. Où donc est morte Desdémone ?


Un navire de guerre est amarré là-bas.
Le vent est si couché, si nonchalant, si bas,
Que le sel de la mer, ce soir, ne se sent pas.

Venise a la couleur dormante des gravures.
Sous le masque des nuits et sa noire guipure,
Deux mains, dans un jardin, ouvrent une clôture.

Les hauts palais dormants, aux marbres effrités,
Luisent sur le canal, somnolent, arrêté,
Qui semble une liquide et molle éternité…

— Belle eau d’un pâle enfer qui m’attire et me touche,
Puisque la mort, ce soir, n’a rien qui m’effarouche,
Montez jusqu’à mon cœur, montez jusqu’à ma bouche…