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Les Vivants et les Morts/On ne peut rien vouloir

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Les Vivants et les MortsArthème Fayard et Cie (p. 31-34).

ON NE PEUT RIEN VOULOIR…

On ne peut rien vouloir, mais toute chose arrive,
Je ne vous aime pas aujourd’hui tant qu’hier,
Mon cœur n’est plus une eau courant vers votre rive,
Mes pensers sont en moi moins divins, mais plus fiers.

Je sais que l’air est beau, que c’est le temps qui brille,
Que la clarté du jour ne me vient pas de vous,
Et j’entends mon orgueil qui me dit : « Chère fille,
Je suis votre refuge éternel et jaloux.

« Quoi, vous vouliez trahir le désir et l’attente ?
Vous vouliez étancher votre soif d’infini ?
Vous, reine du désert, qui dormez sous la tente,
Et dont le cœur vorace est toujours impuni ?


« Vous qui rêviez la nuit comme un palmier d’Afrique
A qui le vaste ciel arrache des parfums,
Vous avez souhaité cet humble amour unique
Où les pleurs consolés tarissent un à un !

« Vous avez souhaité la tendresse peureuse,
L’élan et la stupeur de l’antique animal ;
On n’est pas à la fois enivrée et heureuse,
L’univers dans vos bras n’aura pas de rival ;

« Comme le Sahara suffoqué par le sable
Vous brûlerez en vain, sans qu’un limpide amour
Verse à votre chaleur son torrent respirable,
Et vous donne la paix que vous fuiriez toujours… »

— Et, tandis que j’entends cette voix forte et brève,
Je regarde vos mains, en qui j’ai fait tenir
Le flambeau, la moisson, l’évangile et le glaive,
Tout ce qui peut tuer, tout ce qui peut bénir.

Je regarde votre humble et délicat visage
Par qui j’ai voyagé, vogué, chanté, souffert,
Car tous les continents et tous les paysages
Faisaient de votre front mon sensible univers.


— Vous n’êtes plus pour moi ces jardins de Vérone
Où le verdâtre ciel, gisant dans les cyprès,
Semble un pan du manteau que la Vierge abandonne
A quelque ange éperdu qui le baise en secret.

Vous n’êtes plus la France et le doux soir d’Hendaye,
La cloche, les passants, le vent salé, le sol,
Toute cette vigueur d’un rocher qui tressaille
Au son du fifre basque et du luth espagnol ;

Vous n’êtes plus l’Espagne, où, comme un couteau courbe
Le croissant de la lune est planté dans le ciel,
Où tout a la fureur prompte, funèbre et fourbe
Du désir satanique et providentiel.

Vous n’êtes plus ces bois sacrés des bords de l’Oise,
Ce silence épuré, studieux, musical,
Ce sublime préau monastique, où l’on croise
Le songe d’Héloïse et les yeux de Pascal.

Vous n’êtes plus pour moi les faubourgs du Bosphore
Où le veilleur de nuit, compagnon des voleurs,
Annonce que le temps coule de son amphore
Pesant comme le sang et chaud comme les pleurs.


— Ces soleils exaltés, ces œillets, ces cantiques,
Ces accablants bonheurs, ces éclairs dans la nuit,
Désormais dormiront dans mon cœur léthargique
Qui veut se repentir autant qu’il vous a nui ;

Allez vers votre simple et calme destinée ;
Et comme la lueur d’un phare diligent
Suit longtemps sur la mer les barques étonnées,
Je verserai sur vous ma lumière d’argent…