Les Vivants et les Morts/Que m’importe aujourd’hui

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QUE M’IMPORTE AUJOURD’HUI…

Que m’importe aujourd’hui qu’un monde disparaisse !
Puisque tu vis, le temps peut glacer les étés,
Rien ne peut me frustrer de la sainte allégresse
Que ton corps ait été !

Même lorsque la mort finira mon extase,
Quand toi-même seras dans l’ombre disparu,
Je bénirai le sol qui fut le flanc du vase
Où tes pieds ont couru !

— Tu viens, l’air retentit, ta main ouvre la porte,
Je vois que tout l’espace est orné de tes yeux,
Tu te tais avec moi, que veux-tu qu’on m’apporte,
A moi qui suis le feu ?


La nuit, je me réveille, et comme une blessure,
Mon rêve déchiré te cherche aux alentours,
Et je suis cet avare éperdu, qui s’assure
Que son or luit toujours.

Je constate ta vie en respirant, mon souffle
N’est que la certitude et le reflet du tien,
Déjà je m’enfuyais de ce monde où je souffre,
C’est toi qui me retiens.

Parfois je t’aime avec un silence de tombe,
Avec un vaste esprit, calme, tiède, terni,
Et mon cœur pend sur toi comme une pierre tombe
Dans le vide infini !

J’habite un lieu secret, ardent, mystique et vague
Où tout agit pour toi, où mon être est néant ;
Mais le vaisseau alerte est porté par la vague,
Je suis ton Océan !

Autrefois, étendue au bord joyeux des mondes,
Déployée et chantant ainsi que les forêts,
J’écoutais la Nature, insondable et féconde,
Me livrer des secrets.


Je me sentais le cœur qu’un Dieu puissant préfère,
L’anneau toujours intact et toujours traversé
Qui joint le cri terrestre aux musiques des sphères,
L’avenir au passé.

A présent je ne vois, ne sens que ta venue,
Je suis le matelot par l’orage assailli
Qui ne regarde plus que le point de la nue
Où la foudre a jailli !

— Je te donne un amour qu’aucun amour n’imite,
Des jardins pleins du vent et des oiseaux des bois,
Et tout l’azur qui luit dans mon cœur sans limites,
Mais resserré sur toi.

Je compte l’âge immense et pesant de la terre
Par l’escalier des nuits qui monte à tes aïeux,
Et par le temps sans fin où ton corps solitaire
Dormira sous les cieux.

C’est toi l’ordre, la loi, la clarté, le symbole,
Le signe exact et bref par qui tout est certain,
Qui dans mon triste esprit tinte comme une obole,
Au retour du matin.


— J’ai longtemps repoussé l’approche de l’ivresse,
L’encens, la myrrhe et l’or que portaient les trois rois ;
Je disais : « Ce bonheur, s’il se peut, ô Sagesse,
Qu’il passe loin de moi !

Qu’il passe loin de moi cet odorant calice ;
Même en mourant de soif, je peux le refuser,
Si la consomption, les orgueils, le cilice
Protègent du baiser. »

— Mais le Destin, pensif, alourdi, plein de songes,
M’indiquait en riant mon martyre ébloui.
L’avenir aimanté déjà vers nous s’allonge,
Tout ce qui vit dit oui.

Tout ce qui vit dit : Prends, goûte, possède, espère,
Ta conscience aussi trouvera bien son lot,
Car l’amour, radieux comme un verger prospère,
Est gonflé de sanglots :

De sanglots, de soupirs, de regrets et de rage
Dont il faut tout subir. Quelque chose se meurt
Dans l’empire implacable et sacré du courage,
Quand on fuit le bonheur !


Et je disais : « Seigneur, ce bien, ce mal suprême,
Ma chaste volonté ne veut pas le saisir,
Mais mon être infini est autour de moi-même
Un cercle de désir ;

Des générations, des siècles, des mémoires
Ont mis leur espérance et leur attente en moi ;
Je suis le lieu choisi où leur mystique histoire
Veut périr sur la croix. »

Une âpre, une divine, une ineffable étreinte,
Un baiser que le temps n’a pas encor donné
Attendait, pour jaillir hors de la vaste enceinte,
Que mon désir fût né.

Dans les puissants matins des émeutes d’Athènes
Ainsi courait un peuple ivre, agile, enflammé,
Que la Minerve d’or, debout sur les fontaines,
Ne pouvait pas calmer…

— J’accepte le bonheur comme une austère joie,
Comme un danger robuste, actif et surhumain ;
J’obéis en soldat que la Victoire emploie
A mourir en chemin :


Le bonheur, si criblé de balles et d’entailles,
Que ceux qui l’ont connu dans leur chair et leurs os
Viennent rêver le soir sur les champs de bataille
Où gisent les héros…