Les Xipéhuz/Édition Albert Savine 1888/II. — Expédition hiératique

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A. Savine (p. 15-20).



II
expédition hiératique



La tribu de Pjehou s’arrêta à la porte du grand Tabernacle nomade et les chefs seuls entrèrent. Dans le fond rempli d’astres, sous l’image mâle du Soleil, se tenaient les trois grands-prêtres, et plus bas qu’eux, sur les degrés dorés, les douze sacrificateurs inférieurs.

Le Héros s’avança, dit au long la terrifique aventure de la forêt de Kzour, et les prêtres écoutaient, très graves, étonnés, sentant un amoindrissement de leur puissance devant cette aventure extra-humaine.

Alors, le suprême grand-prêtre exigea que la tribu offrît douze taureaux, sept onagres, trois étalons au Soleil. Il reconnut aux Formes les attributs divins, et après les sacrifices résolut une expédition hiératique. Tous les prêtres, tous les chefs de la nation zahelal devaient y assister.

Et des messagers parcoururent les monts et les plaines à cent lieues autour de la place où s’éleva plus tard l’Ecbatane des mages. Partout la ténébreuse histoire faisait se dresser le poil des hommes, partout les chefs obéirent précipitamment à l’appel sacerdotal.

Un matin d’automne, le Mâle perça les nues, inonda le Tabernacle, atteignit l’autel où fumait un cœur saignant de taureau, et les grands-prêtres, les immolateurs, cinquante chefs de tribus, poussèrent le cri triomphal. Cent mille nomades, au dehors, foulant la rosée fraîche, répétèrent la clameur, tournant leurs têtes tannées vers la prodigieuse forêt de Kzour mollement frissonnante. Le présage était favorable.

Alors, les prêtres en tête, tout un peuple marcha à travers les bois. Dans l’après-midi, vers trois heures, le héros de Pjehou arrêta les prêtres. La grande clairière roussie par l’automne, un flot de feuilles mortes cachant ses mousses, s’étendait avec majesté, et sur les bords de la source, les prêtres aperçurent ce qu’ils venaient adorer et apaiser, les Formes. Elles étaient douces à l’œil, sous l’ombre des arbres, avec leurs nuances tremblantes, le feu pur de leurs étoiles, leur tranquille évolution au bord de la source.

— Il faut, dit le grand-prêtre suprême, ici offrir le sacrifice et qu’ils sachent que nous nous soumettons à leur puissance.

Tous les vieillards s’inclinèrent. Une voix s’éleva, cependant. C’était Yushik, de la tribu de Nim, un jeune compteur d’astres, pâle veilleur prophétique, de débutante renommée, qui demanda audacieusement d’approcher davantage des Formes.

Mais les vieillards, blanchis dans l’art des sages paroles, triomphèrent, et l’autel fut construit, la victime amenée (un éblouissant étalon, superbe serviteur de l’homme). Alors, dans le silence, la prosternation d’un peuple, le couteau d’airain trouva le noble cœur de l’animal. Une grande plainte s’éleva. Et le grand-prêtre :

— Êtes-vous apaisés, ô dieux ?

Là-bas, parmi les troncs silencieux, les Formes circulaient toujours, se faisant reluire, préférant les places où le soleil coulait en ondes plus denses.

— Oui, oui, cria l’enthousiaste, ils sont apaisés !

Et saisissant le cœur chaud de l’étalon, sans que le grand-prêtre, curieux, prononçât une parole, Yushik se lança à travers la clairière. Des fanatiques, avec des hurlements, le suivirent. Lentement, les Formes ondulaient, se massant, rasant le sol, puis, soudain, véloces, précipitées sur les téméraires, un lamentable massacre épouvanta les cinquante tribus.

Six ou sept, à grand effort, poursuivis avec acharnement, purent atteindre la limite. Le reste avait vécu et Yushik avec eux.

— Ce sont des dieux inexorables ! dit solennellement le suprême grand-prêtre.

Alors un conseil s’assembla, le vénérable conseil des prêtres, des vieillards, des chefs.

Et ils décidèrent de tracer, au delà de la limite du Salut, une enceinte de pieux, et de forcer pour la détermination de l’enceinte des esclaves à s’exposer à l’attaque des Formes sur tout le pourtour successivement.

Et cela fut fait. Sous menace de mort, des esclaves entrèrent dans l’enceinte. Très-peu, pourtant, y périrent, par l’excellence des précautions, et la frontière se trouva fermement établie, rendue à tous visible par son pourtour de pieux.

Ainsi finit heureusement l’expédition hiératique, et les Zahelals se crurent abrités contre le subtil ennemi.