Les Xipéhuz/Édition Albert Savine 1888/III. — Les Ténèbres

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A. Savine (p. 21-23).



III
les ténèbres



Mais le système préventif préconisé par le conseil, bientôt fut démontré impuissant. Au printemps suivant, les tribus Hertoth et Nazzum passant près de l’enceinte des pieux, sans défiance, un peu en désordre, furent cruellement assaillies par les Formes et décimées.

Les chefs qui échappèrent au massacre racontèrent au grand conseil Zahelal que les Formes étaient maintenant beaucoup plus nombreuses qu’à l’automne passé. Toutefois, comme auparavant, elles limitaient leur poursuite, mais les limites s’étaient élargies.

Ces nouvelles consternèrent le peuple, et il y eut un grand deuil et de grands sacrifices. Puis, le conseil résolut de détruire la forêt de Kzour par le feu.

Malgré tous les efforts on ne put incendier que la lisière.

Alors, les prêtres, au désespoir, consacrèrent la forêt, défendirent à quiconque d’y entrer. Et deux étés s’écoulèrent.

Une nuit d’octobre, le campement endormi de la tribu Zulf, à deux portées d’arc de la forêt fatale, fut envahi par les Formes. Trois cents guerriers perdirent encore la vie.

Alors une histoire sinistre, dissolvante, mystérieuse, alla de tribu en tribu, murmurée à l’oreille, le soir, aux larges nuits astrales de la Mésopotamie. L’homme allait périr. L’autre, toujours élargi, dans les forêts, sur les plaines, indestructible, jour par jour dévorerait la race déchue. Et la confidence, craintive et noire, hantait les pauvres cerveaux, à tous durement ôtait la force de lutte, le superbe optimisme des jeunes races. L’homme errant, rêvant à cela, n’osait plus aimer les somptueux pâturages natals, cherchait en haut, de sa prunelle accablée, l’arrêt des constellations. Ce fut l’an mil des peuples enfants, le glas de la fin du monde, ou, peut-être, la résignation de l’homme rouge des savanes indiennes.

Et dans cette angoisse, les primitifs méditateurs venaient à un culte amer, un culte de mort que prêchaient de pâles prophètes, le culte des Ténèbres plus puissantes que les Astres, des Ténèbres qui devaient engloutir, dévorer la sainte Lumière, le feu resplendissant. Partout, aux abords des solitudes, on rencontrait immobiles, amaigries, des silhouettes d’inspirés, des hommes de silence, qui, par périodes, se répandant parmi les tribus, contaient leurs épouvantables rêves, le Crépuscule de la grande Nuit approchante, du Soleil agonisant.