Les affaires sont les affaires/Acte I

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Les affaires sont les affaires
Flammarion (Théâtre Ip. 37-108).
Acte II  ►


ACTE PREMIER


Le théâtre représente les jardins du château de Vauperdu.
À droite, un perron monumental, orné de torchères dorées, conduit au château qu’on ne voit pas, mais qu’on devine, face au fond de la scène. Au bas du perron qui descend face à la salle d’un côté, un énorme massif de rosiers ; de l’autre, un bouquet d’arbustes en fleurs. À gauche et au fond, le parc, un immense parc à la française, déploie la magnificence de ses pelouses fleuries, de ses bassins, de ses terrasses ornées d’ifs taillés et de balustrades de marbre… À gauche encore, dans l’ombre d’un grand arbre, se dresse une gaine ouvragée, au haut de laquelle ricane un faune de marbre verdi. Les larges avenues enfoncent, au loin, leurs perspectives rectilignes, ensoleillées et foudroyantes. Par leur trouée, on voit la plaine, les champs, les coteaux boisés… Décor somptueux.
Au lever du rideau, Mme Lechat est assise, emmitouflée de dentelles, dans un grand fauteuil d’osier, bourré de coussins… Elle tricote, de larges lunettes rondes sur les yeux… Près d’elle, à portée de sa main, une table sur laquelle repose sa corbeille à ouvrage… Grosse femme, figure blanchâtre, molle et vulgaire, en toilette trop riche. À sa gauche, sa fille Germaine est étendue sur une sorte de chaise longue de jardin, un livre ouvert sur les genoux… Elle songe, le regard au-delà des jardins, vers la campagne… Vingt-cinq ans, le corps souple, des yeux tristes et ardents. Très jolie, dans une toilette très simple, presque négligée…
Çà et là, tables et sièges de jardin…
Fin d’une belle journée de septembre.



Scène première


Mme LECHAT, GERMAINE, puis UN VALET DE PIED


MADAME LECHAT, sans lever les yeux de son ouvrage.

Germaine !…


GERMAINE

Eh bien ?…


MADAME LECHAT

Pourquoi ne parles-tu pas ?…


GERMAINE

C’est sans doute que je n’ai rien à dire.


MADAME LECHAT

Tu as assez lu.


GERMAINE

Je ne lis pas.


MADAME LECHAT

Tu rêves ?


GERMAINE

Je ne rêve pas…


MADAME LECHAT

Alors… qu’est-ce que tu fais ?…


GERMAINE

Rien… je m’ennuie…


MADAME LECHAT, haussant les épaules.

Oui… oui… je connais ça… Eh bien… écoute-moi… Cela te distraira… Quelle heure est-il ?


GERMAINE

Six heures…


MADAME LECHAT

Six heures… déjà… Comme le temps passe !… (Un valet de pied sort du vestibule, descend le perron, portant une dépêche sur un plateau.)… Qu’est-ce que c’est ?


LE VALET DE PIED

Une dépêche, madame.


MADAME LECHAT, cessant de tricoter

Une dépêche ?… Qui peut m’envoyer une dépêche !… (Troublée.) C’est drôle… je ne puis recevoir une dépêche sans que cela me donne un coup dans l’estomac… (Elle prend la dépêche, l’ouvre… le valet de pied veut se retirer.) Attendez… (Regardant la dépêche.) D’Ostende… C’est de ton frère… (Lisant.)… « Viendrai déjeuner demain à Vauperdu… Xavier… » (Au valet de pied.) Qu’est-ce que vous faites là, vous ?… C’est bien… (Le valet de pied se retire.)… Demain… jour de courses… Xavier ?… (Elle tourne et retourne la dépêche dans ses mains, un pli au front.)… Ça n’est pas naturel. (Hochant la tête.)… Il y a encore, là-dessous, quelque chose qui n’est pas bon… (Un temps.) En tout cas… ce n’est pas la tendresse qui l’étouffe… Et je parie qu’il n’a pas payé l’exprès… (Elle consulte la dépêche.)… Parbleu !… j’en étais sûre… (Rangeant la dépêche sur la table et soupirant.)… Enfin !… (Reprenant son tricot.) Quelle heure est-il ?


GERMAINE

Je te l’ai déjà dit… six heures…


MADAME LECHAT

Ah ! oui… Comme le temps passe !… Et ton père ?… Je suis très inquiète… Avec sa manie d’inviter tous les gens qu’il rencontre… qu’est-ce qu’il va encore nous ramener de Paris aujourd’hui ?… Tu le sais, toi !…


GERMAINE

Comment veux-tu que je le sache ?


MADAME LECHAT

Il aurait pu te le dire…


GERMAINE

Je ne l’ai pas vu ce matin… D’ailleurs… mon père ne me dit jamais rien…


MADAME LECHAT

Dame, tu as une façon de le rabrouer…


GERMAINE

Et puis… sait-il à neuf heures, le matin, ce qu’il fera le soir à six heures ?


MADAME LECHAT

Ça… c’est vrai… ça… c’est bien lui… (Un petit silence.)… Des rédacteurs de son journal… mon Dieu !… je ne me gêne pas avec eux… Mais des cinq ou six personnes comme l’autre jour ?… Quand il se met à inviter… il ne s’arrête plus… Et toujours des gens qu’on ne connaît pas… Et c’est samedi… par conséquent… dimanche demain… Bien sûr qu’il faudra coucher toutes ces personnes-là, et leur prêter des chemises de nuit… comme la semaine dernière… Ah ! quelle affaire !… (Elle soupire longuement.)… C’est que nous avons un tout petit dîner… ce soir… les restes d’hier, pas plus… Je crains que ce ne soit un peu court… (Sur un mouvement de Germaine.) Oui… oui… moque-toi de ces détails de maison… Ah ! tu fais bien de ne pas te marier… Tu aurais un joli ménage… Je ne te donnerais pas deux ans, avant d’être complètement ruinée… (Germaine rit et se redresse sur la chaise longue.)… Je ne sais pas pourquoi tu ris… Il n’y a là rien de risible, en vérité…


GERMAINE

Veux-tu que je pleure ?… (Elle rattache ses cheveux où le peigne a glissé.)… C’est mieux dans mon genre…


MADAME LECHAT

On ne peut pas parler… sérieusement… deux minutes… avec toi… (Un petit silence.) Est-ce ennuyeux que ton père ne m’avertisse jamais… quand il ramène quelqu’un ?… Ce serait si simple qu’il téléphone… Eh bien non… (Elle soupire encore.)… Avec tout cela… j’ai envie de faire tuer un poulet… qu’en penses-tu ?…


GERMAINE

Puisque tu sais que mon père ramène toujours quelqu’un… ce qui serait plus simple… c’est que tu eusses toujours un dîner prêt.

Elle s’est levée, tout à fait, en parlant… et elle marche, le long du massif de rosiers, avec des signes d’agacement.


MADAME LECHAT

Tu arranges les choses… toi !… On voit bien que tu n’as pas la charge de la maison… Et si… par hasard… il ne ramenait personne — enfin cela peut arriver — je serais bien avancée avec mon poulet… On a beau être riche… je n’aime pas qu’on gaspille la nourriture… J’ai horreur des gâcheries…


GERMAINE

Il y a les chiens…


MADAME LECHAT

Bonté divine !…


GERMAINE

Il y a les pauvres…


MADAME LECHAT

Les pauvres ?… Ah ! bien sûr… les pauvres… ce n’est pas ce qui manque ici… Je n’ai jamais vu un pays où il y eût tant de pauvres… (Germaine s’est arrêtée devant les rosiers dont elle coupe les fleurs fanées.) C’est dégoûtant…


GERMAINE

Quand il y a, quelque part, un homme trop riche… il y a, par cela même, autour de lui… des gens trop pauvres…


MADAME LECHAT

Nous n’y pouvons rien… Et ce n’est pas une raison pour les nourrir… avec du poulet… S’ils travaillaient, ils seraient moins pauvres…


GERMAINE

S’ils travaillaient ?… À quoi ?…


MADAME LECHAT

Comment… à quoi ?…


GERMAINE

Nous leur avons tout pris… leurs petits champs… leurs petites maisons… leurs petits jardins… pour arrondir… ce que mon père appelle son domaine… Ceux qui ont pu partir… sont partis…


MADAME LECHAT

Ne les avons-nous pas payés ?


GERMAINE

Ceux qui restent… (Elle arrache un insecte d’un rosier et l’écrase sous le talon de sa bottine.)… Voilà !


MADAME LECHAT

Ton père leur offre du travail à l’année… ils n’en veulent pas… ils préfèrent mendier… c’est leur affaire.


GERMAINE

Mon père leur offre de mourir de faim à l’année… ils…


MADAME LECHAT, lui coupant la parole.

Ah ! et puis en voilà assez !… Je suis bien bonne de discuter avec toi… Qu’est-ce que tu dis ?…


GERMAINE

Rien…


MADAME LECHAT

C’est inconcevable… Je ne sais qui te met ces sottes idées dans la tête… (Avec mépris.)… M. Lucien Garraud… sans doute ?…


GERMAINE

Qu’est-ce que M. Garraud vient faire ici ?


MADAME LECHAT

Parbleu !… un homme qui ne parle jamais…


GERMAINE

Si M. Garraud ne parle jamais… comment veux-tu qu’il me mette des idées dans la tête ?…


MADAME LECHAT

Je m’entends… Ceux qui ne parlent jamais… en disent beaucoup plus que ceux qui parlent toujours… D’ailleurs… il ne me revient pas… ton M. Garraud…


GERMAINE

Ton ?… Pourquoi… ton ?…


MADAME LECHAT

Dame ! vous êtes toujours ensemble… Et une jeune fille comme toi… la fille d’un homme qui possède un domaine historique, comme celui-là… avec un employé de ton père… presque un domestique !…


GERMAINE

Oh ! un domestique…


MADAME LECHAT

Presque… j’ai dit presque… Est-ce convenable ?… Il ferait bien mieux de s’occuper de notre distillerie et de ses engrais… Ah ! je ne sais pas où ton père l’a encore déniché, celui-là… Un chimiste… ça ?… Allons donc !… Ses engrais ? (Elle hoche la tête.) Cela doit être une fameuse blague… Lorsqu’il est venu ici… il n’avait même pas une chemise à se mettre au corps… Enfin !… (Un silence. Germaine donne des signes d’impatience.) De l’École centrale ?… Ah oui !… De maison centrale plutôt…


GERMAINE

Ah ! maman… pourquoi être si méchante ?


MADAME LECHAT

Je ne suis pas méchante… Mais c’est vrai aussi… Quand je pense qu’on a construit pour ce particulier tout un pavillon… avec un laboratoire qui nous a coûté les yeux de la tête… et que, depuis trois mois… je ne puis obtenir de ton père… qu’on répare le fruitier !… C’est un peu fort, tout de même… (Elle cesse de tricoter et retire ses lunettes.) Quelle heure est-il ?


GERMAINE

Six heures un quart…


MADAME LECHAT

Comme le temps passe !… Ton père ne va pas tarder à rentrer… Avec qui !… le diable le sait… Ma foi… tant pis… je ne ferai pas tuer de poulet… Ils s’arrangeront avec ce qu’il y a… Germaine ?


GERMAINE, agacée.

Quoi ?…


MADAME LECHAT

Il est temps que tu descendes à la cave… chercher le vin…


GERMAINE

Je t’ai déjà dit… que je n’irai plus à la cave… Tu as des domestiques…


MADAME LECHAT

Des domestiques qui me volent… oui. Hier encore… il manquait cinq bouteilles… dans le tas du milieu… Et c’est tous les jours la même chose… Et comment font-ils… puisque c’est moi qui ai la clef ?


GERMAINE

Si tu leur montrais plus de confiance… ils te voleraient peut-être moins… Que veux-tu qu’ils fassent d’autre dans une maison où ils n’entendent jamais parler que de rouler les gens ? Sois tranquille… jamais ils ne voleront autant de bouteilles de vin… que… des personnes que je connais… ont… gagné de millions…


MADAME LECHAT, colère.

Germaine !…


GERMAINE

Pourquoi te fâcher ?… J’ai dit… gagné…


MADAME LECHAT

Je te défends de parler de la sorte… Depuis quelque temps… tu as des mots… des attitudes !… En vérité… je ne les supporterais pas…


GERMAINE

Je supporte bien… moi… depuis que j’ai l’âge de comprendre et de sentir… tout ce qu’on dit… tout ce qu’on fait ici… Dieu sait pourtant si…


MADAME LECHAT, interrompant violemment.

Tais-toi !… Ça n’a pas de nom… (Elle pose sur la table et remet dans la corbeille le tricot qu’elle froisse avec colère.)C’est pour ton père, n’est-ce pas ?… (Silence de Germaine qui, après avoir cueilli une rose, revient s’asseoir sur la chaise longue en respirant la fleur.)… Eh bien… parlons-en… une bonne fois…


GERMAINE, avec une moue ennuyée.

Oh !… je t’en prie !…


MADAME LECHAT

Si… si… je le veux… Ton père a des défauts… de grands défauts… Je suis la première à en souffrir et à les lui reprocher… Il est vaniteux… gaspilleur… insolent… inconsidéré… menteur… oui, il est menteur… et fou aussi quelquefois… c’est possible… Il renie souvent sa parole ?… il aime à tromper les gens ?… Dame !… dans les affaires !… Mais c’est un honnête homme… entends-tu ?… un honnête homme… Et quand même il ne le serait pas ?… quand même ce serait le dernier des derniers… est-ce que cela te regarde ?… Ton père est ton père… ce n’est pas à toi à le juger…


GERMAINE, froidement.

À qui donc alors ?


MADAME LECHAT

Qu’est-ce que tu dis ?… (Un petit silence.)… Oui… oui… hausse les épaules… (Un temps.) Et sache que sa fortune ne doit rien à personne… à personne… Est-ce clair ?… Sa fortune… il l’a gagnée en travaillant… Il a eu de la chance… il a été servi par les événements… je le veux bien… mais il a eu encore plus d’adresse et de courage… S’il a fait deux fois faillite… n’a-t-il pas obtenu son concordat ?… S’il a été en prison… eh bien… quoi !… ne l’a-t-on pas acquitté ?… Ah ! il a eu de rudes moments, le pauvre garçon… D’autres, moins énergiques, se fussent brûlé la cervelle… Lui, pas… À chaque chute, il s’est relevé pour gagner davantage… et atteindre plus haut… Il a fondé un grand journal lui qui savait à peine écrire… Enfin… voyons… si ton père était une canaille… est-ce qu’il serait l’ami d’un ministre !…


GERMAINE, ironiquement.

De deux ministres…


MADAME LECHAT, elle regarde un instant sa fille.

De deux ministres… parfaitement… Heuh !… (S’animant.) Et moi aussi… par mon esprit d’ordre… mes habitudes d’économie… mes conseils… j’ai ma part dans le gain de cette fortune que tu méprises… Et je m’en vante… Est-ce parce que nous sortons du peuple… lui et moi ?… Est-ce parce que nous avons été pauvres que mademoiselle rougit de nous aujourd’hui ?… A-t-on vu cette petite sotte… cette orgueilleuse… cette péronnelle… qui se permet de juger ses parents !…


GERMAINE

Mieux vaut que ce soit moi qui les juge…


MADAME LECHAT

C’est odieux… Tu es une fille dénaturée… Si quelqu’un t’entendait… ce serait à ne jamais plus se montrer devant personne…


GERMAINE

Il te sied vraiment de me reprocher aussi durement des actes… que tu commets… toi… tous les jours…


MADAME LECHAT

Moi ?…


GERMAINE

Oui, toi… Avec cela que tu te gênes pour te plaindre de mon père… pour étaler… devant tout le monde… devant les étrangers mêmes, tes rancunes et ses… défauts… Tu vois que je suis modérée.


MADAME LECHAT

Moi… ce n’est pas la même chose…


GERMAINE

Naturellement…


MADAME LECHAT

Je tombe des nues… Qu’est-ce que tu as aujourd’hui ?… Il ne te manque aussi que d’exciter les domestiques au pillage… C’est complet… Veux-tu descendre à la cave… Oui ou non ?…


GERMAINE

Non…


MADAME LECHAT

C’est bien… (Elle se lève.) J’irai… moi… J’irai malgré mes rhumatismes… (D’un air de défi.)… malgré mes rhumatismes… fille sans cœur… (Elle monte les marches du perron, péniblement.)… C’est incroyable ! Ah ! tu as raison de ne pas te marier… (Elle s’arrête, se retourne, se penche sur la balustrade.)… Qu’est-ce que tu fais là ?… Va t’habiller au moins… S’il vient du monde… je ne veux pas qu’on te voie fagotée de la sorte… On dirait… ma parole… qu’on te refuse des toilettes… (Silence de Germaine.)… As-tu entendu ? As-tu compris ?…


GERMAINE

Je suis très bien, ainsi…


MADAME LECHAT, haussant les épaules.

Après tout… comme tu voudras… Si tu tiens à être ridicule ?… C’est incroyable !…


Elle suit la terrasse et disparaît vers le château.
Germaine toujours regarde au loin, les jardins, les bois, la campagne.
Entre le jardinier chef… par la gauche… il est vêtu de ses habits des dimanches.



Scène II


GERMAINE, LE JARDINIER

Devant Germaine, le jardinier a retiré son chapeau qu’il tourne gauchement entre ses doigts… Figure hâlée… grosses mains brunes et noueuses, déformées par le travail… allure timide… expression troublée.



LE JARDINIER

Mademoiselle Germaine…


GERMAINE, surprise de la tenue du jardinier.

Comme vous voilà beau !… Vous êtes donc de noce, mon bon Jules ?…


LE JARDINIER

De noce… Ah ! mademoiselle Germaine…


GERMAINE

C’est vrai !… Pourquoi cette figure triste… cet air embarrassé ?… Voyons… il y a encore quelque chose ?…


LE JARDINIER

Alors ?… mademoiselle ne sait pas ?…


GERMAINE

Mais non… je ne sais pas…


LE JARDINIER

C’est donc ça… Je me disais aussi… c’est pas naturel que je n’aie point vu Mlle Germaine, aujourd’hui… dans le jardin.


GERMAINE

Pourquoi… aujourd’hui ?…


LE JARDINIER

Parce que… avec votre permission… mademoiselle Germaine… ça me coûte de vous dire ça… je viens vous faire mes adieux…


GERMAINE

Vos adieux ?… Qu’est-ce que cela signifie ?…


LE JARDINIER, la tête penchée vers le sol et se dandinant.

J’ai donné… mes huit jours… à monsieur… ce matin…


GERMAINE

Vous ?


LE JARDINIER

Oui… mademoiselle…


GERMAINE

Ce n’est pas possible…


LE JARDINIER

Si fait… mademoiselle… si fait… Ça devait arriver… Ah ! j’en ai eu du deuil…


GERMAINE

Vous ne vous plaisez donc plus ici ?


LE JARDINIER, embarrassé.

Ce n’est pas ça… ce n’est pas ça… (Un peu plus vivement.) J’ai été forcé… là !…


GERMAINE

Et pourquoi ?…


LE JARDINIER

Il n’y a pas moyen de vivre avec monsieur… Monsieur vous cherche des raisons à propos de tout… Ainsi quand une planche de légumes est à droite… eh bien, monsieur demande qu’elle soit à gauche… Si elle est à gauche… va te promener… faudrait qu’elle soit à droite… Ça n’est plus du travail… Et puis, monsieur a des idées !… Longtemps… je n’ai rien dit… j’ai gardé ça pour moi… parce que… ça m’ennuyait de quitter mademoiselle qui a toujours été si bonne pour ma femme et pour moi… À la fin… n’est-ce pas ?… on en a trop sur le cœur… ça vous échappe…

Germaine est devenue très grave… toute songeuse.

GERMAINE, après un temps.

Dites-moi ce qui s’est passé entre mon père et vous…


LE JARDINIER

Il ne s’est quasiment rien passé…


GERMAINE

Mais encore ?…


LE JARDINIER

On s’est dit des mots… on s’est monté… on s’est donné… chacun… ses huit jours… Il a été convenu que je partirais ce soir… Quand on quitte une place… voyez-vous… il est préférable que ce soit tout de suite… Ça vaut mieux pour tout le monde…


GERMAINE

Vous êtes peut-être… un peu trop susceptible… et vous avez, sans doute, mal pris une observation sans importance… que vous faisait mon père ?


LE JARDINIER

Susceptible ?… depuis quatre ans que je sers monsieur ?… Ah !… mademoiselle Germaine… (Un temps.)… Je sais bien que je n’ai pas d’instruction… çà !… Pourtant… je connais mon métier… le marais… la taille… la serre… les fleurs… et je l’aime… Mademoiselle Germaine était contente de moi… elle ?…


GERMAINE

Vous le savez bien.


LE JARDINIER, s’attendrissant.

Le petit… jardin des clématites…


GERMAINE

Il était si joli !…


LE JARDINIER

Et il nous avait donné tant de mal… mademoiselle se souvient ?… Et les iris japonais… au bord du grand bassin ?… une idée de mademoiselle.


GERMAINE

Oui… oui…


LE JARDINIER

Et le fleuriste où mademoiselle allait… tous les jours… cueillir des bouquets, des bouquets !… (Un temps.) Les bouquets… c’est pourtant vous, mademoiselle Germaine, qui m’avez appris à les faire… Et les roses ?… Et nos semis ?… Et tout, quoi ?… Dieu sait pourtant si monsieur était chiche de fumier pour les fleurs… Enfin… on s’arrangeait…

(Un petit silence.)

GERMAINE

Avez-vous pensé que vous alliez quitter tout cela ?


LE JARDINIER, il fait un geste triste.

Puisque mademoiselle Germaine a été contente de moi… je partirai… le cœur moins gros…


GERMAINE

Voyons… Il n’y a peut-être qu’un malentendu… facile à dissiper… Je parlerai… ce soir… à mon père…


LE JARDINIER

Merci… mademoiselle… Ce qui est fait… est fait… allez !…


GERMAINE

Pourtant ?…


LE JARDINIER

Demain… ce serait la même chose… ou autre chose… Non… c’est fini… (Plus grave.) D’abord…

(Il reste silencieux.)

GERMAINE

Quoi ?… Allons…


LE JARDINIER

D’abord… (Il tourne d’un air plus embarrassé son chapeau entre ses doigts.)… Tant pis !… faut que je dise tout à mademoiselle… Mademoiselle sait que ma femme est enceinte… sauf vot’ respect ?…


GERMAINE

Sans doute… Eh bien ?


LE JARDINIER

Et qu’elle doit accoucher dans deux mois ?…


GERMAINE

Oui.


LE JARDINIER

Eh bien… voilà… monsieur ne veut pas d’enfants chez lui… « Toutes réflexions faites qu’il m’a dit, ce matin… pas d’enfants… pas d’enfants dans la maison… Ça abîme les pelouses… ça salit les allées… ça fait peur aux chevaux… » (Silence. Germaine détourne un peu la tête, émue et gênée.)… Bien sûr… qu’on n’a pas des enfants exprès… pour son plaisir… Dans notre condition… on a déjà bien de la peine… à vivre deux… Mais quand les enfants viennent… on ne peut pourtant pas les tuer… dites… mademoiselle Germaine ?…


GERMAINE, comme se parlant à elle-même.

Voilà donc la raison… Qu’allez-vous devenir, maintenant ?…


LE JARDINIER

Je vais chercher une place… Ça n’est guère la saison… En plein travail… les bonnes sont toutes prises… Et avec une femme enceinte… il va falloir en faire des maisons et des maisons !… C’est pas commode, allez !… Ah ! sapristi !… c’est pas commode…


GERMAINE

Avez-vous au moins des économies… pour attendre ?


LE JARDINIER

J’ai mes bras…


GERMAINE, émue.

Mon pauvre Jules… je ne puis rien pour vous… je ne puis que vous plaindre et vous aimer. (Elle se lève… lui prend la main.) Adieu !


LE JARDINIER, il reste quelques secondes très troublé… sans rien dire… sans se décider à partir.

Mademoiselle Germaine… je voudrais bien vous dire quelque chose… (Il montre sa gorge.)… quelque chose qui est là… Je n’ose pas…


GERMAINE

Dites… je vous en prie…


LE JARDINIER, la voix tremblante.

Mademoiselle Germaine… vous non plus… vous n’êtes guère heureuse…


GERMAINE

Vous vous trompez… je suis très heureuse…


LE JARDINIER, hochant la tête.

Non, mademoiselle… je vous connais bien… Quand on a un cœur comme le vôtre… on ne peut pas être heureux ici…

Il fait quelques pas pour se retirer.

GERMAINE, la tête un peu baissée.

Et votre femme ?


LE JARDINIER

Elle est à la ville… Elle est allée chercher une voiture pour emmener nos meubles et nos pauvres frusques…


GERMAINE

Pourquoi ?… Il ne manque pas de voitures ici.


LE JARDINIER

Chacun pour soi, mademoiselle… Ça vaut mieux comme ça…


GERMAINE

La verrai-je ?


LE JARDINIER

Ah ! bien sûr, mademoiselle… Mais depuis ce matin… avec tout ce tracas… vous pensez… elle n’a pas eu le temps…


GERMAINE, très émue.

Adieu !


LE JARDINIER

Adieu, mademoiselle…


Il sort lentement… En passant le long de la plate-bande, par habitude, il redresse le tuteur d’une plante qui n’est pas très droit.



Scène III


GERMAINE, puis Mme LECHAT, puis LUCIEN GARRAUD

Le jardinier est parti. Germaine s’est assise de nouveau au bord de la chaise longue, très triste. D’abord elle feuillette machinalement le livre qui est resté là… puis elle le ferme et appuie sa tête contre ses mains… les yeux fixés sur le sol… On entend, venant de l’antichambre, la voix glapissante de Mme Lechat.



MADAME LECHAT, apparaissant au bout du perron et se retournant vers le vestibule.

Mais où sont-ils ?… Mais qu’est-ce qu’ils font ? Pas un seul domestique à l’antichambre !… C’est incroyable !… (Elle commence à descendre les marches du perron.) Plus on en a, de cette engeance, moins on est servi… (Apercevant Lucien qui entre en ce moment par la droite, elle s’arrête.) Ah ! M. Garraud, maintenant… (Germaine se lève et répond au salut de Lucien… Mme Lechat, d’une voix hostile qui semble le congédier.)… Mon mari n’est pas encore rentré, monsieur Garraud…


LUCIEN

Excusez-moi, madame… J’avais cru entendre la voiture.


MADAME LECHAT

Vous avez mal cru… (Elle descend une marche et s’arrête.) vous avez quelque chose à dire à mon mari ?


LUCIEN

Oui, madame.


MADAME LECHAT, à sa fille.

Tu ne viendrais même pas m’aider à descendre les marches du perron… (Germaine va aider sa mère.)… C’est heureux… (En passant devant Lucien.)… Ces domestiques… a-t-on vu…? J’espère bien que ton père va me mettre tout ce joli monde à la raison…


GERMAINE

Comme ce pauvre Jules…


MADAME LECHAT, parodiant la voix de sa fille.

Ce pauvre Jules… Naturellement… Toi, tu n’as de pitié que pour les fainéants, les ivrognes… et les voleurs.


GERMAINE

Pas pour tous…


MADAME LECHAT, regardant sa fille d’un air colère.

Heuh !… Dès qu’ils sont restés seulement un an dans une place, les domestiques deviennent les maîtres… On n’est plus chez soi… (Imitant toujours sa fille.) Ce pauvre Jules !… (Pendant ce temps… conduite par Germaine, elle a gagné son fauteuil où elle se réinstalle.) Ouf !… (Elle souffle un peu et reprend son tricot.)… Dire qu’il faut que ce soit moi… à mon âge… dans mon état… qui aille… maintenant… tous les soirs… à la cave ! Ah ! le monde est bien changé… (Elle tricote avec rage.) Eh bien… monsieur Garraud ?…


GARRAUD

Madame…


MADAME LECHAT

Il paraît que vous en faites de belles avec mon mari… et que vous lui fourrez dans la tête un tas de folies… comme s’il n’avait pas assez des siennes… mon Dieu !…


LUCIEN

Moi… madame ?


MADAME LECHAT

Et qui voulez-vous que ce soit ?… Il ne parle que de révolutionner l’agriculture maintenant… Plus de blé… d’avoine… de betteraves… Il prétend que c’est usé… que ce n’est plus moderne… Je vous demande un peu… Il rêve de semer… de planter… je ne sais quoi…


LUCIEN

C’est parfaitement exact… Mais je n’en suis pas la cause. J’ai tout fait, au contraire, pour démontrer à M. Lechat son erreur… Il ne veut rien entendre… et me traite de bourgeois… (Riant.)… de sale bourgeois, même.


MADAME LECHAT

Et… vous… vous voudriez me faire croire que mon mari est fou ?


LUCIEN, protestant.

Oh ! madame !… Mais M. Lechat est très hardi… très novateur… très obstiné…


MADAME LECHAT

Oui… et cela va nous coûter en engrais, en expériences inutiles et ridicules… des mille francs et des dix mille francs ?…


LUCIEN

Je le crains…


MADAME LECHAT

Eh bien, merci… Sa nouvelle méthode de culture… et les élections dans deux mois… ah ! nous allons avoir une jolie année…


LUCIEN, très doucement.

Rappelez-vous, madame, que, le mois dernier, pour la fête du pays, M. Lechat voulut faire peindre en tricolore… tous les troncs des vieux et admirables ormes de la grande avenue… Vous l’en avez dissuadé, heureusement… Peut-être réussirez-vous — et je le souhaite — à le détourner de sa grande révolution agronomique…


MADAME LECHAT, pensive et s’arrêtant de tricoter.

En tricolore… nos beaux ormes !… C’est vrai, pourtant… On ne peut pas être tranquille une minute avec un pareil homme… (Un petit silence.) Mais enfin… vous qui êtes, paraît-il, très savant, monsieur Garraud… à quoi attribuez-vous ces manières bizarres qu’il a, maintenant ?… Car enfin, Isidore est très intelligent… très fort même… Il a la réputation… méritée, d’être un homme d’affaires remarquable… le premier de Paris…


LUCIEN

Incontestablement…


MADAME LECHAT

Et en dehors de ses affaires… il ne dit et fait que des bêtises… (Protestations de Lucien.) Si… si… des bêtises…


LUCIEN, réservé.

Mon Dieu ! madame… il m’est fort difficile de répondre… Le cas de M. Lechat est, du reste, assez fréquent chez les gros remueurs d’affaires… Une extrême confiance en soi-même… l’habitude de la domination et du succès… le besoin de créer toujours quelque chose de nouveau… la joie grisante de l’obstacle à franchir… je ne sais pas… (Timidement.)… Un peu trop d’orgueil aussi… un besoin d’idéal… peut-être.

Il fait un geste vague.

MADAME LECHAT

Oh ! d’idéal…


LUCIEN

Chacun a le sien… Seulement, on ne manie pas un sol comme on manie la pauvre âme des hommes… Le sol est moins plastique et plus résistant…


MADAME LECHAT, soupirant.

Je vous demande un peu… (Un temps.)… Je croyais que vous aviez une certaine influence sur mon mari ?…


LUCIEN

Aucune, madame…


GERMAINE

M. Garraud est trop pauvre… il a trop de scrupules…


MADAME LECHAT, elle regarde sa fille sévèrement.

Je ne te parle pas, à toi… (À ce moment, on entend les grelots d’une voiture dont le bruit se rapproche… Elle écoute.)… J’entends la voiture… Cette fois, c’est bien lui…


LUCIEN

Je vais au-devant de M. Lechat.


MADAME LECHAT, d’une voix implorante.

Tâchez de lui faire comprendre…

Lucien s’incline et sort.



Scène IV


Mme LECHAT, GERMAINE


MADAME LECHAT, très agitée. Elle dépose son tricot dans la corbeille.

Et qu’est-ce qu’il va nous ramener de Paris ?… Quelle heure est-il ?… (Silence de Germaine.) Quelle heure est-il ?


GERMAINE, très brève.

Je ne sais pas.


MADAME LECHAT

Naturellement… (Elle rajuste un peu les plis de sa dentelle et de sa robe.) Mes gants ?… Ah !… (Elle les aperçoit sur la table… les saisit… se gante vivement.) Et toi… arrange un peu tes cheveux… Voyons !… Tu as l’air de je ne sais quoi… Et ta chemisette qui bouffe dans le dos… Viens ici… (Elle arrange la chemisette.) À ton âge, tu n’as pas encore appris à t’habiller… Ah ! tu ne fais guère d’honneur à une mère… (Bouleversée.) Et mon dîner, mon Dieu ?… Pourvu que ce ne soit pas des personnages !… Il ne me manquerait plus que ça… Dire, avec ce diable d’homme, que c’est, tous les soirs, les mêmes transes !…

Les grelots se sont tus. On entend des éclats de voix dans la coulisse.

VOIX, dans la coulisse.

Vive Isidore Lechat !… Vive le citoyen Isidore Lechat !…


MADAME LECHAT

Allons… bon ! le voilà qui se fait encore acclamer par les ouvriers de la ferme. Alors, ce doit être pour le moins un ministre… le ministre de l’Agriculture, qui doit toujours venir… Mon Dieu !


VOIX, dans la coulisse.

Vive Isidore Lechat !…


LA VOIX D’ISIDORE, dans la coulisse.

C’est bon… c’est bon… Fichez-moi la paix… (Les cris redoublent. Isidore apparaît, de profil, à reculons, au fond de la scène, à droite. Il fait des gestes d’apaisement…) Mais, nom d’un chien… fichez-moi la paix… Ce n’est pas l’homme qu’il faut acclamer… c’est l’idée, sapristi !… acclamez l’idée !…


VOIX, dans la coulisse.

Vive Isidore Lechat !…


ISIDORE

Va te promener !… Eh bien… tenez… voilà pour l’idée… (Il jette des sous et des pièces blanches.) Et fichez-moi la paix, hein ?… En voilà assez… (Il se retourne.) Ah !… ces dames… Tableau champêtre… un vrai Watteau… Bonsoir, mes enfants…

(Il entre tout à fait, suivi de Lucien. Puis viennent Phinck et Gruggh que suivent, à distance, deux valets de pied, portant chacun une valise et un pardessus.)



Scène V


ISIDORE LECHAT, LUCIEN, PHINCK, GRUGGH, Mme LECHAT, GERMAINE, DEUX VALETS DE PIED

Isidore est coiffé d’un chapeau de paille, vêtu d’une jaquette noire, très longue, très ample, dont les poches sont bourrées de journaux… d’un gilet de piqué havane clair sur lequel brille une grosse chaîne d’or… d’un pantalon gris… de souliers jaunes… Gros homme à ventre rondelet et vulgaire d’allure… dont les yeux fourbes et méfiants, aux regards obliques, contrastent singulièrement avec la mobilité sautillante de la démarche et la perpétuelle agitation des gestes… La barbe grisonnante, courte et dure, accentue encore le rictus des lèvres qui, lorsqu’elles se retroussent, découvrent des dents blanches de loup. Mâchoires lourdes, de carnassier.
Mme Lechat s’est levée pour recevoir les invités de son mari. Durant le commencement de la scène, ses yeux inquiets vont de Phinck et de Gruggh aux valises que portent les deux valets de pied.



ISIDORE, à Phinck et à Gruggh, avec un orgueil légèrement ricanant.

Ils sont enragés… ces bougres-là… Ah ! l’idée marche, ici… Mazette !… De braves gens ! (Brusquement, il tire sa montre qu’il consulte.) Quinze minutes… De la gare au château, mes enfants, nous avons mis exactement quinze minutes… Du vingt-quatre à l’heure… Hé ! hé !… C’est assez coquet… pour des chevaux… (Phinck et Gruggh approuvent. — À Lucien, vers qui il se retourne.) Et l’engrais ?…


LUCIEN

Rien de nouveau, monsieur.


ISIDORE

Sapristi !… mon cher garçon… pressez… pressez… J’ai annoncé notre découverte à la Société d’agriculture, à Méline… à tout le monde… Je commence la campagne dans le Petit tricolore… Et puis… il me le faut… pour les élections… diable !… Marchez !… marchez… (Il présente ses amis à sa femme.) Monsieur Phinck !…monsieur…

Il hésite… cherche le nom.

GRUGGH

Gruggh… Wilhelm Gruggh.


ISIDORE

Gruggh… C’est vrai… Ce vieux Gruggh… Elle est bonne… Ma parole… j’allais oublier son nom… (Cérémonieusement.) Monsieur Gruggh !…

Salutations.

MADAME LECHAT

Messieurs…


ISIDORE

Des ingénieurs électriciens… des amis… de vieux amis… (Il tape sur l’épaule de l’un et de l’autre, et tous les trois ils rient.) Regarde bien ces gaillards-là… À eux deux, sans en avoir l’air, ils représentent une chute de dix mille chevaux…


PHINCK

Pardon… de vingt mille…


ISIDORE

De vingt mille chevaux… Une chute de vingt mille chevaux… Ah ! les gaillards… (Présentant sa femme.)Mme Isidore Lechat… ma femme…

Nouvelles salutations.

MADAME LECHAT

Messieurs…


ISIDORE

Mlle Germaine Isidore Lechat… ma fille… (Salutations. Germaine incline légèrement la tête.) Un beau parti… ah ! ah !… Mauvaise tête quelquefois… mais bon cœur… comme son père… Et une intellectuelle, s’il vous plaît ! La maladie du jour… demandez la maladie du jour… N’est-ce pas, fillette ?… Les marquis décavés et les princes sans le sou… n’ont pas besoin d’affronter le mal de mer pour se payer une forte dot… (Désignant sa fille.) L’Amérique chez soi… Ah ! ah !…


GERMAINE

Ah ! mon père, je t’en prie !…


ISIDORE

Et modeste… Ça va bien… ça va bien… (Il tire de sa poche des journaux qu’il distribue à sa femme, à sa fille, à Garraud.)… Mes enfants… un fameux numéro… aujourd’hui… Il y a un article… un éreintement du blé… je ne vous dis que ça… (À Garraud.) Lisez-le… (Garraud déplie le journal.) À la seconde page… trois colonnes… signées : Parsifal… (À sa femme.)… Il est de ton protégé… le petit Rampon… Il monte… il monte beaucoup… le petit Rampon… Charmante nature… d’ailleurs… Et une plume !…


MADAME LECHAT

Je te l’avais bien dit… Il ira loin…


ISIDORE, à Gruggh et à Phinck.

Figurez-vous… qu’il a débuté chez moi… l’année dernière… en rédigeant la température… Puis, je l’ai mis aux Échos de théâtre… Et maintenant… je l’essaye à l’Économie politique… Il y est inouï… Parce que… moi… vous savez… dans mon journal… pas de littérature… pas d’écrivains et de leurs phrases… Ah ! non… Des choses claires… des faits… de la galette… Et voilà !…


GRUGGH

Un journal… ça doit être un grand plaisir…


ISIDORE

Non, c’est un levier… (Il pose ses autres journaux sur la table, et il aperçoit la dépêche.)… De qui cette dépêche ?

Il prend la dépêche.

MADAME LECHAT

De Xavier…


ISIDORE

Ah ! ah !… (Après avoir lu.)… Bravo ! (Brandissant la dépêche.)… Je vous présente Xavier-Isidore Lechat de Vauperdu… mon fils… Un vrai gaillard… et moderne… Il commence la grande lignée des Vauperdu… (Avec un orgueil ironique.)… Lechat de Vauperdu… ah mais !… Vous le verrez demain…


MADAME LECHAT, avec navrement.

Alors… ces messieurs couchent ?…


ISIDORE

Bien entendu… ils couchent… ils ne perchent pas… (À Phinck et à Gruggh.) Vous connaissez mon fils ?…


PHINCK

Non…


GRUGGH

Non…


ISIDORE

Comment… non ?… Mais il est très connu… On ne parle que de lui dans les journaux sportifs… Il a une écurie de courses… un yacht… une automobile de cinquante mille francs… des amis dans la haute société… les plus belles actrices de Paris… Il n’a que vingt et un ans, le mâtin !… et il a déjà figuré dans deux ou trois scandales extrêmement chics… Il est de l’Épatant…


MADAME LECHAT

Il est de beaucoup trop de choses… Et il nous donne bien du fil à retordre… à moi… principalement… Car cet enfant-là… messieurs… c’est la folie de son père… Isidore lui passe tout… (Isidore s’épanouit, se frotte les mains.) Et le gamin en profite… Dieu sait !…


ISIDORE

Il s’amuse, la petite canaille… C’est de son âge.


MADAME LECHAT

Il pourrait s’amuser… à moins de frais, surtout qu’il est si beau garçon.


ISIDORE

Tu te plains… toujours… ma pauvre vieille. Et qu’est-ce que cela fait ?… Je suis assez riche pour me payer la gloire d’un fils… lancé comme Xavier… à pleines guides… dans la grande existence parisienne… Avec cela que tu n’es pas heureuse… quand tu apprends par les journaux que ton enfant a conduit… dans son automobile… à Ostende… le Jockey-Club ?… Le cœur d’une mère… voyons… sapristi !


MADAME LECHAT

Je ne dis pas… si ça coûtait moins d’argent…


ISIDORE

Allons donc !… (À Gruggh et à Phinck.)… Elle ne voit même pas que Xavier est une constante et vivante réclame pour mes affaires… (À sa femme.)… Tu ne comprendras donc jamais, sacré mâtin, que ce que je lui donne… c’est de l’argent placé à plus de cent pour cent… Ah ! les femmes… Du sentiment ?… à la pelle… Mais les affaires ?… (Il hausse les épaules, marche, s’agite, se frotte les mains… tire sa montre.)… Tenez !… Tout ce que vous voudrez que ce grand escogriffe de duc de Maugis… que je vous ai montré à la gare… n’est pas encore arrivé à Marécourt… Celui qui dépassera mes trotteurs… je l’attends… Qu’est-ce que vous dites de mes trotteurs ?…


GRUGGH

Étonnants…


ISIDORE, lui tapant sur l’épaule.

Vingt-huit mille… mon vieux…


GRUGGH

Étonnants…


PHINCK

Et encore, madame… nous avons, sur la route, écrasé un mouton…


ISIDORE, avec un orgueil bruyant.

Deux… deux moutons… (Il se frotte les mains.) La semaine dernière… j’ai aussi… ma foi… culbuté une vache et son veau… J’ai même failli écraser un enfant… un enfant de cantonnier…


MADAME LECHAT

Tu ne devrais pas t’en vanter…


ISIDORE

Qu’est-ce que cela fait ?… Je paie… (Il se frotte les mains.)… C’est vrai… aussi… Ils sont là, dans le pays… trois méchants hobereaux… qui n’ont pas, à eux trois, cent cinquante mille francs de rentes… et qui voudraient lutter avec mes trotteurs ?… (À Gruggh, le prenant par le bouton de son veston.) Écoute… tu vas voir… Dimanche dernier… Mais cela ne t’ennuie pas que je te tutoie ?…


GRUGGH

Au contraire…


ISIDORE

Bravo !… Tu es rond, toi… J’aime qu’on soit rond… j’aime qu’on se tutoie… Nous ne sommes pas des gens de l’ancien régime… nous autres… des comtes… des ducs… Nous sommes de francs démocrates… pas vrai ?… des travailleurs… (Il tape sur le ventre de Gruggh.)… Tu vas voir… Dimanche dernier… je revenais de Sainte-Gauburge… par la forêt… et j’avais pris… un petit chemin… étroit… praticable à une seule voiture… Qu’est-ce que j’aperçois… à cinquante mètres devant moi ? Le duc de Maugis… ce grand serin que tu as vu à la gare… et qui a le toupet de se présenter contre moi… aux élections… (Haussant les épaules.)… oui !… Je ne veux pas être dépassé par personne… surtout par le duc de Maugis… tu comprends ?… Je dis au cocher : « Dépasse, nom d’un chien !… — Il n’y a pas de place… répond le cocher. — Alors… bouscule et jette-moi… duc, voiture… chevaux… dans le fossé… Sinon, je te flanque à la porte… ce soir… » Tu vas rire… Le cocher lance ses chevaux… Patatras !… Le duc d’un côté… moi de l’autre… le cocher… à dix mètres… dans le taillis… Quelle marmelade !… Je ne perds pas la carte… je ne perds jamais la carte… Prestement… je me remets sur pied… dégage les chevaux… relève la voiture… et je passe… pendant que le duc… les quatre fers en l’air… Ah ! ah ! ah !… voilà comment je les traite… moi… les ducs… Qu’en dis-tu ?…


GRUGGH

C’est admirable !…


ISIDORE

Et c’est juste… J’ai cinquante millions… moi… et le duc… à peine s’il en a deux… Un pouilleux… Ah ! elle en voit de dures avec moi, la noblesse.


PHINCK

Mais, dites-moi… avec ces manières-là… vous devez être très populaire ?…


ISIDORE

Si je suis populaire ?… Tu les as entendus tout à l’heure ?… De braves gens !… Et puis, tu verras cela aux élections… (Il fait le geste de bousculer une voiture dans le fossé.)… Tu verras ça !… Et sais-tu comment on m’appelle ici, moi, Lechat ?… Le Chat-Tigrrre… (Longs rires partagés par les deux ingénieurs.)… On voit… tout de suite… à qui on a affaire… hein ?… Le Chat-Tigre ! (Il se frotte les mains.) Mais il ne s’agit pas de ça… Voyons… voyons… (À l’un des valets de pied.)… Cette valise… dans la chambre François Ier(À Gruggh.) Ça te va ?…


GRUGGH

Parfaitement…


ISIDORE, à l’autre valet de pied.

Celle-là… dans la chambre Louis XIV…


MADAME LECHAT

C’est que… je vais te dire… mon ami… la chambre Louis XIV… n’est pas libre…


ISIDORE

Comment, elle n’est pas libre ?…


MADAME LECHAT

J’y fais sécher mon tilleul…


ISIDORE

Ah ! ah !… Elle est bonne… Eh bien… dans la chambre Louis XV… (À Phinck.)… Mais si tu aimes mieux Henri II… Henri III… Henri IV… Louis XIII ou Louis XVI ?… ne te gêne pas. Il y a dans mon château autant de chambres que de rois dans l’histoire de France… (Il se frotte les mains.) Une idée, ça ?…


PHINCK, spirituel.

Pour un démocrate…


ISIDORE

C’est par mépris… Choisis…


PHINCK

Si vous voulez, je prendrai la chambre Louis XV.


ISIDORE

Louis XV ?… J’en étais sûr… Ah ! vieux polisson !… (Au valet de pied.) Dans la chambre Louis XV…

Les valets de pied montent le perron portant les valises.

MADAME LECHAT

Ces messieurs voudront bien m’excuser… nous n’avons qu’un tout petit dîner… ce soir. (À son mari.) C’est de ta faute… Si tu m’avais téléphoné, au moins… (À Gruggh et à Phinck.)… Croiriez-vous, messieurs, que je ne puis obtenir de mon mari… qu’il me prévienne… quand il ramène du monde !…


ISIDORE

Ce n’est pas du monde… ce sont des amis…


MADAME LECHAT

Encore faut-il qu’il y ait de quoi… même pour des amis…


ISIDORE

C’est bon… c’est bon… Ils ne viennent pas pour manger…


PHINCK

Mais non… madame… Ne vous tourmentez pas… je vous en prie.


ISIDORE

Ils viennent pour traiter des affaires.


GRUGGH

Certainement…


ISIDORE

Des affaires énormes… des affaires de vingt mille chevaux… (Il pousse Phinck et Gruggh sur le fond du théâtre. — D’une voix plus basse.)… Ne faites pas attention à ce que dira ma femme… C’est une bonne femme… mais elle n’a pas d’usage… (Revenant sur le devant de la scène.)… Ah ! les grosses affaires… où l’on brasse les hommes à pleines foules… et les millions à pleines mains… les millions des autres… hé ?… les travaux gigantesques… les ponts… les ports… les mines… les tramways… j’aime ça. C’est ma vie… (À Phinck.) Crois-tu que nous allons les enfoncer, tes compatriotes, les Suisses… (À Gruggh.)… et tes amis, les Allemands ?… Ils se proclament les Rois de l’Électricité… Eh bien… ils ne me connaissent pas encore… Regardez ce château… Il fut bâti par Louis XIV… Toute la Cour, toute la fripouille aristocratique… y défila en habits de soie et de velours… Ça les a bien avancés !… À qui appartient-il aujourd’hui… ce château royal ?… À un prince ?… Non… À un duc ? Non… À un prolétaire… à un socialiste…


GRUGGH ET PHINCK

À Isidore Lechat !…


ISIDORE

La revanche du peuple… Ah ! Ah ! ah ! vive le peuple !…

(À ce moment, l’intendant entre par la gauche, courant… Il s’arrête, timide… essoufflé… C’est un vieil homme, très rouge de figure, à cheveux grisonnants… à barbe presque blanche. Il a un veston de velours, des guêtres poudreuses. Et il porte en bandoulière une hachette de marquage, dans sa gaine de cuir jaune…)



Scène VI


Les Mêmes, L’INTENDANT


ISIDORE, allant à l’intendant.

Ah ! tu te décides… enfin ?… Et pourquoi n’étais-tu pas là à mon arrivée ?…


L’INTENDANT, encore essoufflé et balbutiant.

Excusez mon retard, monsieur… J’étais allé au marquage des chênes, dans la vente de la Faudière.


ISIDORE

Il n’y a pas de marquage qui tienne… il n’y a rien qui tienne… Tu dois être là, à ton poste… quand j’arrive… Que ce soit la dernière fois… Compris, hein ?… (Il le regarde des pieds à la tête, narquois.)… Dis donc… c’est par chic… que tu as ton chapeau… sur la tête ?… (L’intendant enlève son chapeau.)… Non… mais, tu sais… ne te gêne pas… Si c’est dans ton monde que les serviteurs apprennent à parler à leurs maîtres le chapeau sur la tête… très bien… (Se tournant vers le groupe.)… Je vous présente le vicomte de la Fontenelle… mon intendant… encore un noble… Il a eu des malheurs… les femmes… les chevaux… le baccara… et voilà !…


L’INTENDANT, il fait un geste violent… sa main se lève.

Monsieur !…

(Isidore le fixe durement. — L’intendant se tait, sa main retombe.)

ISIDORE

C’est bien… (Ricanant.)… Allons… remets ton chapeau, vieux chouan… et même ta couronne… si tu ne l’as pas vendue avec le reste… (L’intendant, partagé entre l’humiliation et la révolte, finit par remettre son chapeau sur la tête. — Moment pénible. Tous sont gênés… On voit que Germaine se dompte pour ne pas éclater. Isidore s’assied, près de la table, dans un fauteuil, les jambes croisées. Les deux ingénieurs s’éloignent et causent entre eux.) Qu’est-ce qu’il y a de nouveau, aujourd’hui ?


L’INTENDANT, la gorge encore serrée.

Hippolyte Gouin, votre fermier de Villejeu… est venu demander un nouveau délai… de deux mois, pour achever de payer son fermage…


ISIDORE

Pas un jour… L’huissier… demain…


L’INTENDANT

C’est un brave homme… Il est très malheureux… Je me permets de…


ISIDORE, interrompant avec un mauvais regard.

Quoi ?… (Silence de l’intendant.)… Ensuite ?…


L’INTENDANT

Je n’ai pu régler le jardinier… Il n’accepte pas que vous lui reteniez ses huit jours…


ISIDORE

Il n’accepte pas ?… Vraiment ?… Un imbécile qui ne sait même pas faire pousser des petits pois… et qui se permet… d’avoir des enfants… chez moi… sans mon consentement ?… Le juge de paix le règlera… Ah ! on m’envoie demain… un nouveau jardinier… Tu l’installeras… Et puis ?… Dépêchons… dépêchons…


L’INTENDANT

J’ai vu le peintre… Il est furieux… Il prétend que c’est vous, monsieur, qui l’avez chargé de dire au serrurier qu’il dépose les sonnettes du grand pavillon…


ISIDORE

A-t-il un ordre écrit… signé de moi ?… Non ?… Qu’il me fiche la paix… et qu’il sache ceci… (Avec emphase.)… ce que je dis ne vaut rien ; il n’y a de bon que ce que j’écris… Il en rabattra, M. le peintre… Et puis ?


L’INTENDANT

J’ai livré le fourrage, ainsi que vous l’avez prescrit…


ISIDORE, plus bas.

La luzerne échauffée ?


L’INTENDANT

On l’a répartie, judicieusement, parmi la bonne…


ISIDORE

Très bien… Pas de braconniers, aujourd’hui ?


L’INTENDANT

Pas que je sache… Les gardes ne sont pas venus au rapport…


ISIDORE

Pourquoi ?… Qu’est-ce qu’ils fichent ?…


L’INTENDANT, montrant sa montre.

Il n’est pas encore sept heures, monsieur… Pourtant… je crois qu’on a pris la mère Motteau en train de ramasser du bois mort…


ISIDORE

Dans le parc réservé ?


L’INTENDANT

Non, monsieur, dans le grand parc…


ISIDORE

Ah ! ah !… Alors les clôtures… les ronces artificielles… les piquets de fer… elle s’imagine que c’est pour les escargots ?… On a dressé procès-verbal… je pense ?…


L’INTENDANT

Je ne crois pas, monsieur…


ISIDORE

Et pourquoi ?…


L’INTENDANT

C’est une coutume, monsieur… On perdrait son procès…


MADAME LECHAT, poussée par Germaine, qui est derrière sa mère.

Mais, mon ami, les pauvres ont le droit, partout, de ramasser le bois mort…


ISIDORE

Le droit… le droit… D’abord, les pauvres n’ont aucun droit… Et quand même ils l’auraient, ce droit absurde, je ne veux pas que, sous prétexte de ramasser du bois mort, les vagabonds s’introduisent chez moi… pour tendre des collets… couper mes jeunes baliveaux… dévaster mes taillis. Il faut que cela finisse… C’est inouï, en vérité !… Les pauvres… on dirait que tout, maintenant, leur appartient… Ce sont eux qui sont les vrais propriétaires… Démocrate ?… Personne ne l’est plus que moi… Mais je ne suis pas, non plus, un jobard… (À sa femme.)… Est-ce qu’on ne leur distribue pas du pain, ici, le samedi ?


MADAME LECHAT

Certainement…


ISIDORE, bousculant les menus ouvrages dans la corbeille.

Est-ce que tu ne passes pas ta vie… est-ce que tu ne te crèves pas les yeux à leur tricoter des gilets… des bonnets… des bas… est-ce que je sais ?


MADAME LECHAT

Ça… c’est vrai !…


ISIDORE

Eh bien, alors… S’ils veulent se chauffer… il y a du charbon de terre… (Il se lève et marche. À l’intendant)… Quand on la repincera, cette vieille sorcière… qu’on me l’amène… Tu entends ?… Je lui donnerai une leçon, moi… une bonne leçon… (Il se frotte les mains.)… C’est tout ?


L’INTENDANT

M. le marquis de Porcellet est venu tantôt…


ISIDORE, triomphant.

Ah ! ah !… M. le marquis a daigné venir… ici… lui-même… de sa propre personne ?… Pas possible ?… Il n’a donc plus le sou, monsieur le marquis ?


L’INTENDANT

Il désirait vous voir… demain… il a insisté…


ISIDORE

Bigre !… Cela presse, alors ?… Téléphone-lui que je l’attends demain… à deux heures… Et prépare-moi son dossier… (Il se frotte les mains.)… Nous allons rire.


L’INTENDANT

Il y a aussi la vache…


ISIDORE

Ah ! sapristi !… Tu aurais pu commencer par là… Comment va-t-elle ?


L’INTENDANT

Très mal.


ISIDORE

Qu’est-ce que tu me chantes ?


L’INTENDANT

Le vétérinaire, qui l’a examinée… longuement… affirme qu’elle a une pneumonie infectieuse… et qu’elle est perdue…


ISIDORE, avec éclat.

Une vache de dix-huit cents francs !… Est-ce qu’il est fou ?… Allons donc… allons donc !… c’est un imbécile que ton vétérinaire… Tu me feras le plaisir d’aller chercher le rebouteux de Marécourt… En attendant… je vais voir cela moi-même… (Aux amis.) Vous permettez ?… Deux minutes seulement…


PHINCK

Faites donc…


GRUGGH

Je vous en prie…


ISIDORE

Garraud ?…


LUCIEN

Monsieur !…


ISIDORE

Venez avec moi… Nous parlerons en chemin… (À l’intendant.) Toi… file devant… Allons… oust !… monsieur le comte… (L’intendant sort.)… Deux minutes… je suis à vous… (Par gestes, il leur recommande de ne pas faire attention à ce que dira sa femme.)… Quant à l’engrais… mon cher garçon…

Il sort avec Lucien.

VOIX, dans la coulisse.

Vive le citoyen Isidore Lechat !…


ISIDORE, de la coulisse.

Mais fichez-moi la paix !… Un homme n’est rien… C’est l’idée…

Les voix vont se perdant au loin.

MADAME LECHAT, à Phinck et à Gruggh, un peu ahuris… Après un silence.

Un grand enfant !…



Scène VII


Mme LECHAT, GERMAINE, GRUGGH, PHINCK

Durant toute la scène avec l’intendant, Germaine s’est montrée plus agitée… Tantôt de la gêne… tantôt de la révolte… Toujours une sorte d’irritation douloureuse qu’elle ne parvenait pas à maîtriser… Son père parti, elle se dirige vers la table, reprend divers petits objets qu’elle avait apportés.



GERMAINE, à sa mère.

Permets-moi de me retirer dans ma chambre… Je suis un peu étourdie… Je ne me sens pas bien…


MADAME LECHAT

Qu’est-ce que tu as ?… Tu ne dîneras pas ?


GERMAINE

Non… Je me sens souffrante…


MADAME LECHAT, haussant un peu les épaules.

Eh bien… va !…


GERMAINE, saluant légèrement Gruggh et Phinck.

Je vous demande pardon, messieurs…


PHINCK

Je vous en prie, mademoiselle…


GRUGGH

Désolé… vraiment…

Germaine monte les marches du perron… et disparaît.



Scène VIII


Les mêmes, moins GERMAINE


GRUGGH

Rien de grave, j’espère ?


MADAME LECHAT

Non… non…


PHINCK

Un peu de migraine… sans doute ?


MADAME LECHAT

C’est cela…


PHINCK

Quelle charmante jeune fille !…


GRUGGH

Et sérieuse !…


MADAME LECHAT

Elle ne parle pas beaucoup, c’est vrai… Mais asseyez-vous donc, messieurs… Je suis honteuse… Avec sa manie de bavarder… de s’agiter… Isidore vous a tenus debout… si longtemps…


PHINCK

Du tout… du tout… (Ils prennent des sièges et s’assoient.)… Ah !… M. Lechat est un homme heureux…


MADAME LECHAT, mélancolique.

Trop… trop…


PHINCK

Par exemple… Tout lui réussit… affaires… famille… situation sociale… (D’un geste qui embrasse le château… le parc et, au loin, l’horizon.) Vous avez là, madame… une propriété magnifique…


GRUGGH

Extraordinaire… Ces constructions… ces avenues… ce parc… Jamais je n’ai rien vu de si imposant et de si beau… Alors c’est vraiment du Louis XIV ?


MADAME LECHAT

On le dit…


GRUGGH

C’est merveilleux !…


MADAME LECHAT, avec découragement.

C’est trop grand… Je ne peux pas m’habituer dans de si grandes bâtisses… Je m’y perds…


PHINCK

Oh !…


MADAME LECHAT

Je vous assure… Et l’entretien… les domestiques… les mille détails de surveillance et d’administration à quoi vous oblige une telle maison… (Soupirant.) Si vous saviez quel cassement de tête !… C’est bien lourd, allez… c’est trop lourd pour moi… (Triste et hochant la tête.) Voyez-vous, messieurs, cela nous est arrivé… trop tard…


GRUGGH

Qu’est-ce que vous dites là ?


PHINCK

Vous êtes trop modeste. Moi, je serais très fier d’avoir conquis tout cela par mon travail, par mes mérites… C’est admirable, au contraire…


MADAME LECHAT

Non… non… Il faut naître là-dedans… ou y venir très jeune… À nos âges… les habitudes sont prises ; on ne peut plus en changer… C’est drôle… je ne me fais pas l’effet d’être chez moi… ici… Il me semble toujours que je suis en voyage… à l’hôtel, dans un pays étranger…


GRUGGH, riant.

Ah ! ah !


MADAME LECHAT

Mais oui… Dehors… mon Dieu… c’est supportable… Après tout… ce ne sont que des arbres… des pelouses… des fleurs… Mais… dans les salons… dans les chambres… il y a partout… sur les murs… de grands portraits… des princesses avec des toilettes intimidantes… des espèces de militaires… avec des armures… Je ne peux pas me faire à leurs regards… Quand je passe près d’eux… ils ont l’air de se dire : « Quelle est donc cette grosse bonne femme… qui n’est pas d’ici et que nous ne connaissons point ? » (Balançant la tête très mélancoliquement.)… C’est vrai pourtant !…


GRUGGH

Vous n’êtes pas juste envers vous-même… envers votre bonheur…


MADAME LECHAT

Mon bonheur… mon bonheur !…


PHINCK

Certainement… D’ailleurs, une brave femme est à sa place partout…


MADAME LECHAT

Vous êtes bien aimable… monsieur… Mais non… voyez-vous… je sens que ça ne me convient pas… Moi… une petite maison… avec une petite bonne et un petit jardin… voilà ce qu’il m’eût fallu… Si encore mon mari était comme tout le monde… qu’il se contentât de jouir en paix de ce qu’il a !… Je vous le demande… est-ce raisonnable à lui, qui a de si grosses affaires à Paris… des entreprises de toutes sortes… la Bourse… un journal… Dieu sait quoi !… qui ne vient ici que le soir, et l’été seulement ?… Le coulage est forcé… C’est ceci… c’est cela… des machines qui ne marchent point… des expériences qui ratent… Sans compter tout un personnel énorme… et qui nous dévore… L’argent file… allez !… ce n’est rien que de le dire…


GRUGGH

Mais puisque c’est le plaisir de M. Lechat…


MADAME LECHAT

Un plaisir qui coûte de l’argent, au lieu d’en rapporter… ça n’est plus un plaisir… Qu’est-ce que vous voulez ?… c’est comme ça…


GRUGGH

Enfin, la situation de M. Lechat, déjà si énorme, va encore se développer considérablement… quand il sera nommé député.


PHINCK

C’est très… très important pour ses affaires.


MADAME LECHAT

Nommé ! nommé !


GRUGGH

Une chose sûre !… il nous l’a dit.


MADAME LECHAT

Ah ! parbleu… Il vous en dira bien d’autres… C’est la troisième fois, messieurs, qu’il se présente… (Soupirant.)… J’en tremble déjà… Et quel tintouin, mon Dieu !… Et si vous saviez…

Isidore rentre, suivi de Lucien.



Scène IX


ISIDORE, LUCIEN, Mme LECHAT, PHINCK, GRUGGH


ISIDORE, ses regards vont de Mme Lechat à ses invités.

Ah ! je vous y prends, mes gaillards… en train de potiner sur mon compte… Avez-vous dû en raconter des histoires ?…


MADAME LECHAT

La vache ?…


ISIDORE, se frottant les mains.

Ce n’est rien… parbleu !… Une forte bouteille de rhum, et il n’y paraîtra plus… n’est-ce pas, Garraud ?

Lucien exprime des réserves silencieuses.

MADAME LECHAT

Du rhum à une vache ?… tu veux donc qu’elle crève tout de suite ?…


ISIDORE

Allons, allons… tu n’entends rien à l’élevage, ma bonne… Tiens… où est Germaine ?


MADAME LECHAT

Germaine est rentrée dans sa chambre… Elle se disait souffrante…


ISIDORE

Des vapeurs… encore ?… Ah ! les intellectuelles… voilà bien les intellectuelles ! (En passant près de la chaise longue, il aperçoit le livre de Germaine, le prend… le regarde… le fait sauter.) La lecture… parbleu !… toujours la lecture… Et des vers !… On se monte la tête… on s’abîme l’estomac avec un tas de stupidités… (Il laisse retomber la lèvre avec un dégoût comique. À Phinck.) Les vers… Lamartine… Hugo… Musset… sais-tu ce que c’est ?


PHINCK

Mais… des vers…


ISIDORE

Des crottes de bique… (Ils rient.) Est-ce que tu lis, toi ?


PHINCK

Le cours de la Bourse… les indicateurs de chemins de fer…


ISIDORE

Bravo !… (À Gruggh.) Et toi !…


GRUGGH

De temps en temps… en wagon… des histoires détachées… je ne déteste pas…


ISIDORE, lui tapant sur l’épaule.

Poète… va !… Eh bien… moi… mes enfants… je ne lis jamais… Jamais, je n’ai rien lu… C’est mon orgueil, à moi… Et cela n’empêche pas que je suis Isidore Lechat… châtelain de Vauperdu… riche à cinquante millions… et que je possède un journal… où je dirige l’opinion politique, littéraire, philosophique… et tout le bataclan… (Il marche agité, glorieux, se frottant les mains et s’arrête au fond du théâtre… Là, il regarde autour de lui… les pouces, maintenant, dans les entournures de son gilet… son visage s’épanouit.) Phinck !… Et toi… ta… ta… ta…

Il cherche le nom.

GRUGGH

Gruggh… Wilhelm Gruggh !


ISIDORE

Gruggh… c’est vrai… Je ne puis me mettre ce diable de nom dans la tête… Venez ici… tous les deux… (D’un geste large, énorme, il embrasse tout l’horizon.) Qu’est-ce que vous dites de mon point de vue ?…


PHINCK

Superbe !…


GRUGGH

Nous l’admirions… tout à l’heure… avec Mme Lechat…


ISIDORE, bas.

Ma femme ?… Est-ce qu’elle sait ?… Elle n’a pas d’usage ! (Haut.) Tout ce que vous voyez… à droite… à gauche… devant vous… derrière vous… tous ces champs… toutes ces prairies… et… tenez… là-bas… cette rivière… avec ce grand moulin… et… au fond… sur les coteaux… tous ces bois !… Eh bien… tout cela est à moi… Et encore vous ne voyez rien… J’ai sept mille hectares… Je suis sur deux départements, huit chefs-lieux de canton et vingt-quatre communes… J’ai quatre cent dix-neuf champs et herbages… y compris mes réserves… Mais vous verrez bien mieux tout cela… sur mon plan… Garraud ?…


LUCIEN

Monsieur !…


ISIDORE

Soyez gentil… Allez me chercher mon plan dans l’antichambre… à gauche… sur la console de Marie-Antoinette… à côté du héron royal… (Lucien monte le perron. À ses invités.)… tué par moi le 5 décembre 1898… dans ma prairie du Valdieu… Car il y a de tout ici… et tout est royal… (Ils redescendent sur le devant de la scène.) Il faut huit heures… pour faire le tour de ma propriété… Mais vous verrez bien mieux tout cela sur mon plan… Vous verrez aussi… demain… mes soixante vaches laitières… mes cent trente bœufs nivernais et cotentins… vous verrez mes drainages… mes pépinières… mes viviers… mes bergeries… vous verrez tout…


PHINCK

Est-ce que vous avez aussi beaucoup de gibier ?…


ISIDORE

Énormément… Mais à part les perdreaux et les faisans… il n’y plus un seul oiseau sur toute l’étendue de mon domaine…


PHINCK

Ah !… C’est fâcheux…


ISIDORE

Comment… fâcheux ?… Tu ne sais donc pas que les oiseaux sont les pires ennemis de l’agriculture ?… Des vandales… Mais je suis plus malin qu’eux… je les fais tous tuer. Je paie deux sous le moineau mort, trois sous le rouge-gorge et le verdier… cinq sous la fauvette… six sous le chardonneret et le rossignol… car ils sont très rares… Au printemps… je donne vingt sous d’un nid avec ses œufs… Ils m’arrivent de plus de dix lieues… à la ronde… Si cela se propage… dans quelques années… j’aurai détruit tous les oiseaux de France… (Il se frotte les mains.) Vous allez en voir, des choses ici… mes gaillards…


PHINCK, désignant un point, dans l’allée, à gauche.

Mais, pardon ! je ne me trompe pas ?


ISIDORE

Quoi ?


PHINCK

Un oiseau !


ISIDORE, haussant les épaules.

Farceur !


PHINCK

Du tout ! J’ai bien vu un oiseau… là… dans l’allée… Mais oui… tenez !


ISIDORE

Un rouge-gorge… C’est, ma foi, vrai… Ah ! le salaud ! (Lucien rentre avec le plan roulé.) Par ici… là… sur la table… (Isidore prend le plan des mains de Lucien… le pose sur la table… le déplie.) Regardez-moi ce plan… (Tous les trois, la tête penchée… ils regardent… et suivent la main d’Isidore qui va, vient et trace sur le plan toutes les figures possibles de géométrie.) C’est beau, hein ? Mes champs… mes herbages… mes forêts… vous les voyez comme si vous vous promeniez dedans, la canne à la main… Attention ! Ces carrés rouges… ce sont mes vingt métairies… Ça, jaune, avec des barres noires… mes réserves !… Tenez… la prairie où j’ai tué le héron royal…


PHINCK

Qu’est-ce que c’est que cette… chose… vert d’eau ?…


ISIDORE

Mon étang de Culoisel… où… comme les rois de France à Fontainebleau… j’entretiens des carpes grosses ainsi que des baleines… cent quatorze hectares… Suis-moi bien… Ça…


MADAME LECHAT

Tu fatigues ces messieurs… ces messieurs voudraient peut-être aller dans leurs chambres… avant le dîner ?


ISIDORE

Je vous fatigue… moi… avec ce plan ?…


GRUGGH

Nullement… nullement…


ISIDORE, bas.

Elle n’a pas d’usage… (Haut, à Phinck.) Veux-tu te débarrasser de ton chapeau ?… Il te gêne pour voir… (Il prend le chapeau de Phinck et le dépose sur la table.)… Regarde, ce grand espace tout blanc… qui s’enclave, à droite… dans ma propriété ?… Ah ! Ah ! c’est le Porcellet… la terre du marquis de Porcellet… une espèce de panier percé… un vieux fêtard, à qui j’ai prêté douze cent mille francs… sur bonnes hypothèques… Ce serait beau d’avoir ça… hein… Vauperdu et Porcellet, réunis… en un seul domaine ?…


PHINCK

Fichtre !…


ISIDORE

Eh bien… c’est fait… mes enfants… Du moins ce sera fait demain… Demain… vous verrez comment Isidore Lechat… ici présent… les fait marcher… les vieux marcheurs de la noblesse… Nous allons rire !…


MADAME LECHAT

Encore de la terre… encore un château ! Tu n’en as donc pas assez, mon Dieu ? Et tu veux que je devienne tout à fait folle ?


ISIDORE, haussant les épaules.

Est-ce malheureux ?… tu te plains toujours !…


PHINCK

Mais… qu’est-ce que c’est que tous ces petits bonshommes… multicolores… qui sautillent et gambadent dans chacune des divisions du plan !…


ISIDORE

Tu ne devines pas ?


PHINCK

Non !…



ISIDORE

Mon portrait… À la loupe… il est très ressemblant !… Une idée… ça ?… On voit tout de suite… que cette propriété n’appartient pas à un mufle !… (Il suit… avec son doigt… tous les méandres des lignes.)… Tenez… ce petit losange violet… ma distillerie… où j’ai fait installer un laboratoire dernier modèle… (Il se tourne vers Lucien.) Et voici mon chimiste… charmant garçon… savant d’avenir… avec qui… je fais… en ce moment… des expériences épatantes de… de… Garraud !


LUCIEN

Monsieur !


ISIDORE

Comment appelez-vous les expériences que je fais en ce moment ?


LUCIEN

Des expériences de biologie végétale.


ISIDORE

C’est ça !… de biologie végétale. Pas ordinaire, hein ?… Faut-il leur expliquer… ma découverte !… Allons-y !… (Il roule le plan et gesticule avec.) Je ne suis pas un agriculteur, moi… je suis… saisissez bien la différence… un agronome… Cela veut dire que je cultive en homme intelligent… en économiste, en penseur moderne… Alors ?… Le blé… l’orge… l’avoine… c’est fini… on n’en veut plus… ça ne se vend plus… Il faut autre chose… Le progrès marche, sapristi !… les besoins augmentent et se transforment… Et ce n’est pas une raison parce que le monde est arriéré et routinier… pour que moi, Isidore Lechat… agronome socialiste… économiste révolutionnaire… je le sois aussi… Donc, suivez-moi : je sème du riz… je plante du thé… du café… de la canne à sucre…

Phinck et Gruggh paraissent légèrement ahuris.

MADAME LECHAT, haussant les épaules.

Voilà !


ISIDORE, à sa femme.

Voilà, quoi ? Occupe-toi de ton ouvrage… (Plus catégorique.)… De la canne à sucre… (Après un temps, aux ingénieurs.)… Et vous… vous n’avez pas l’air de comprendre ?…


MADAME LECHAT

Mon ami… je t’en prie !


ISIDORE

Ah ! laisse-moi tranquille… Est-ce que les femmes entendent quelque chose aux grandes questions sociales ? C’est pourtant très simple. Avec mon système… non seulement j’arrache l’agriculture à la routine… mais je supprime les colonies… par conséquent… la guerre… Plus d’expéditions lointaines et coûteuses… plus de conquêtes meurtrières… les colonies chez soi !… (Il se frotte les mains en riant.) L’Inde… la Chine… l’Afrique… le Tonkin… Madagascar… chez soi ! Vous êtes renversés, avouez-le ? Vous n’auriez pas trouvé cela, vous autres ?…


PHINCK

Dame ! au premier abord…


GRUGGH

Ça étonne un peu…


ISIDORE

Comme toutes les grandes découvertes… Et puis l’on s’y fait… Oh ! je connais l’objection… Ça ne poussera pas… Eh bien… nous verrons… (Orgueilleux et féroce.) Tout ce que j’ai voulu… je l’ai réalisé… J’ai voulu être riche… je le suis… J’ai voulu ce château… je l’ai… Je veux Porcellet… je l’aurai… Je veux que la canne à sucre pousse ici chez moi… elle poussera… N’est-ce pas, Garraud ? Mais si… mais si… Question d’engrais… Et je suis tellement sûr qu’elle poussera… que c’est sur ce terrain économique, scientifique, humanitaire… que je pose ma candidature aux prochaines élections… Non… mais voyez-vous sur tous les murs de ma circonscription… ces affiches ?… Isidore Lechat… agronome socialiste… néo-colonial… anticlérical…


MADAME LECHAT, d’une voix glapissante.

Six cents voix !…


ISIDORE

Qu’est-ce que tu chantes ?


MADAME LECHAT

Six cents voix qui te coûteront six cent mille francs, comme toujours… (Se montant.) Anticlérical, toi ?… Mais dès que tu as le moindre bobo… vite… vite… un prêtre… (À Gruggh et à Phinck.) Si on l’écoutait… ce pauvre M. le curé serait ici, tout le temps, en train de l’administrer… Oui… va… va… six cents voix !…


ISIDORE, riant d’une façon grinçante et poussant Gruggh et Phinck au fond du théâtre.

Ah !… Ah !… Elle est drôle… Elle ne sait pas ce qu’elle dit… C’est pour rire… Elle radote… Et les curés… et les royalistes… ah ! sacré mâtin… ils verront de quel bois je les chauffe !… (Premier coup de cloche du dîner.)… Allons dîner !…

Il revient sur le devant de la scène… Mme Lechat prend le bras de Phinck, avec qui elle monte le perron.

MADAME LECHAT

C’est bien la peine que nous ayons le téléphone… Et il invite… il invite… sans prévenir.


ISIDORE, prenant le bras de Gruggh… Avec pitié.

Excuse-la… elle n’a pas d’usage…

À ce moment arrivent cérémonieusement, en cortège, sept invités…



Scène X


Les Mêmes, puis LE JUGE DE PAIX et SA FEMME, LE DOCTEUR et SA FEMME, LE PERCEPTEUR et SA FEMME, UN CAPITAINE RETRAITÉ


MADAME LECHAT, les yeux ronds, consternée.

Qu’est-ce que c’est que tous ces gens-là ?


ISIDORE, se frappant le front.

Tiens ! mais c’est vrai… Les gens de Marécourt… Ah ! sapristi ! Je les avais invités… Je ne te l’ai donc pas dit ?


MADAME LECHAT, complètement ahurie.

Tu les as invités ?


ISIDORE

Ma foi, oui !


MADAME LECHAT

Tu n’y penses pas ?… Mais je ne peux pas les recevoir.


ISIDORE

Allons ! allons !


MADAME LECHAT, redescendant précipitamment le perron.

Comment veux-tu que je donne à manger à tous ces gens-là ?


ISIDORE

Des électeurs… des amis…

Il se précipite au-devant des invités, serre la main de chacun bruyamment.

MADAME LECHAT, effondrée.

Mon Dieu !

Elle les regarde venir vers elle avec une expression d’hébétude.

ISIDORE, allant toujours de l’un à l’autre.

Mon cher docteur… mon cher juge de paix… Madame…


LE JUGE DE PAIX

Nous sommes un peu en retard.


ISIDORE

Mais non… mais non… nous avançons beaucoup…


LA FEMME DU JUGE DE PAIX, à Mme Lechat.

Chère madame, nous nous sommes fait attendre…


LA FEMME DU DOCTEUR

Excusez-nous… Cet omnibus qui n’en finissait pas !…

Protestations, politesse… Isidore s’agite, prodigue toujours des poignées de main… administre des tapes sur l’épaule.

ISIDORE, au capitaine.

Eh bien… capitaine… ces rhumatismes ?


LE CAPITAINE

Ne m’en parlez pas ! (Il essaye de faire manœuvrer son genou.) Oh ! sacristi !


ISIDORE

Du sandow ! capitaine… du sandow. Ah ! j’ai vu le ministre de la Guerre.


LE CAPITAINE

Eh bien ?


ISIDORE

Eh bien, voilà… (Il entraîne le capitaine. En passant devant le percepteur.) Ah ! dites donc, j’ai vu le ministre des Finances.


LE PERCEPTEUR

Eh bien ?


ISIDORE

Eh bien, voilà… (Il entraîne aussi le percepteur.)

Les dames s’agitent toujours autour de Mme Lechat. Le juge de paix et le docteur causent avec Lucien. Durant ce brouhaha… Gruggh et Phinck se sont mis à l’écart.


GRUGGH

Mais c’est une brute…


PHINCK

Peut-être…


GRUGGH

Un fou… Je crois que nous en aurons facilement tout ce que nous voudrons.


PHINCK

Savoir… Il faut quelquefois se méfier de ces fous-là… Regardez son œil… il est terrible…


GRUGGH

Allons donc !


PHINCK

Méfions-nous. J’en connais quelques-uns de ce gabarit… ce sont les plus dangereux.


GRUGGH

Vous serez toujours le même… Pas d’estomac…


PHINCK

Et vous… pas de coup d’œil… Mais regardez-le…


GRUGGH

Un homme incapable de se faire nommer député… avec de l’argent ?


PHINCK

Un homme capable de nous rouler…


GRUGGH

Je voudrais vois ça !


ISIDORE, dans un groupe, au fond du théâtre.

Le duc de Maugis… Un grand serin… Il est nettoyé.

Rires.

MADAME LECHAT, encore toute troublée, aux personnes qui l’entourent.

Excusez-nous… nous avons un tout petit dîner.


ISIDORE, revenu dans le groupe.

Un petit dîner entre soi… un petit dîner de famille.


LA FEMME DU DOCTEUR

Ce sont les meilleurs…


MADAME LECHAT

Encore faut-il…


ISIDORE

C’est bon… c’est bon ! Ces dames ne viennent pas pour manger… Elles viennent pour passer quelques instants avec toi. (À Lucien, qui vient prendre congé.) Alors, vous ne restez pas à dîner ?


LUCIEN

Merci, monsieur.


ISIDORE

Ah ! ah ! ses petites farces… ce soir ?… C’est de votre âge… Mais l’engrais… mon cher garçon… l’engrais… pensez-y… et marchez… (Second coup de cloche.) Le bras aux dames !

Les valets de pied se présentent au perron et se rangent de chaque côté cérémonieusement.

Cortège… politesse… minauderies…


MADAME LECHAT, montant le perron au bras du juge de paix.

Croiriez-vous que je ne puis obtenir de mon mari… qu’il me téléphone !


LE JUGE DE PAIX

M. Lechat a tant d’occupations !


ISIDORE, il ferme la marche au bras de la femme du juge de paix, derrière le percepteur, qui, interpellé par Isidore, se retourne.

Il y a dans le Petit tricolore de ce soir un fameux article… un éreintement du blé. Je vous le recommande. (À la femme du juge de paix.) Il est du petit Rampon, que vous avez vu ici… je crois…


LA FEMME DU JUGE DE PAIX

M. Rampon ?… un petit blond qui est si drôle ?


ISIDORE

Oui…


LA FEMME DU JUGE DE PAIX

Qui imite Sarah Bernhard ?…


ISIDORE

C’est ça !…


LA FEMME DU JUGE DE PAIX

Et qui joue du piano… avec le pied… avec le nez ?


ISIDORE

Avec tout… Précisément… Il signe : Parsifal… Charmant garçon… Et un fameux économiste !…

Ils disparaissent.



Scène XI


LUCIEN, puis GERMAINE, puis DEUX DOMESTIQUES

Lucien est resté sur la scène. Le jour a un peu baissé… Les torchères du perron sont allumées. Il regarde vers le château. Au moment où il se décide à partir, Germaine débouche vivement à l’angle du château… derrière le perron. Elle court vers Lucien.



GERMAINE

C’est toi ?… (Lucien revient vivement vers Germaine.) Toi, enfin !… J’ai cru qu’ils n’en finiraient jamais de s’en aller… (Elle se jette dans ses bras.) Lucien… mon cher Lucien !…


LUCIEN, étreignant Germaine.

Ma petite Germaine !… J’étais si malheureux… si inquiet de ne plus te revoir… Regarde-moi… regarde-moi bien… (Il lui prend la tête.)… Tu n’es pas malade ?…


GERMAINE, reposant sa tête sur l’épaule de Lucien et s’y caressant.

Non… non…


LUCIEN

Tu as pleuré ?…


GERMAINE

Non… non… je t’assure…


LUCIEN

Pourquoi es-tu partie tout à l’heure ?…


GERMAINE, avec un soupir.

Je ne pouvais plus… Je n’étais plus maîtresse de moi… Ces scènes me font trop mal… cette vie me tue… J’étouffe de honte… de colère, de révolte dans cette maison où chaque jour, chaque minute se comptent par une injustice et par un malheur, quand ce n’est pas par un véritable crime… Je ne peux plus… (Avec un plus gros soupir.) Je ne peux plus…


LUCIEN, regardant autour de lui.

Fais attention… On pourrait nous voir… nous entendre…


GERMAINE

Ah ! grand Dieu !… qu’on m’entende… Qu’est-ce que cela fait… et qu’est-ce que cela te fait ? (Avec une agitation nerveuse.)… Au point où nous en sommes, va !


LUCIEN, très doux, très tendre.

Calme-toi, ma chérie… je t’en conjure !…


GERMAINE, plus frémissante.

Mais comment ?… (Un temps.) Oui… oui… tu es là, maintenant… C’est doux… (Elle se pelotonne contre Lucien, qui l’attire et qui s’est accolé à la gaine de marbre.) C’est bon… (Un temps.) Tu ne peux pas savoir comme cela me fait du bien, comme cela me réchauffe que tu sois là, près de moi… contre moi… et que tu me parles… et que tu me berces… (Un temps.) Tu vois, je ne suis plus nerveuse, agitée… je ne suis plus triste… je suis contente… (Un temps.)… très… très… contente… (D’une voix suppliante.) Si tu voulais… (D’une voix encore plus pénétrée.) Ah ! si tu voulais… (Elle le regarde fixement… Avec passion.)… Lucien…


LUCIEN

Chère Germaine !


GERMAINE

Emmène-moi d’ici… arrache-moi d’ici… (Mouvement de Lucien.) Oui… oui… je t’en prie… par pitié !… la misère avec toi… la misère loin… loin d’ici… Ah ! quelle délivrance !


LUCIEN

Prends garde !


Un domestique descendant le perron vient chercher quelque chose oublié par Mme Lechat… Il trouve un châle sur la table et l’emporte… Pendant ce temps, Germaine et Lucien se sont dissimulés sous les arbres. Le domestique parti, ils reviennent… traversent la scène, enlacés, et disparaissent à gauche, lentement, silencieusement, comme des ombres.