Les affaires sont les affaires/Acte II

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Les affaires sont les affaires
Flammarion (Théâtre Ip. 109-175).
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ACTE DEUXIÈME


Le lendemain matin.

Un petit salon Louis XVI richement meublé de meubles anciens, mais avec des détails qui choquent çà et là. Les murs du fond garnis de panneaux de soie ancienne… À gauche, grande porte ouverte sur un autre salon, également luxueux. Autre porte communiquant avec le cabinet d’Isidore Lechat. À droite, haute fenêtre donnant sur le parc qu’on aperçoit dans le soleil. Sur une console ancienne de grand prix, un Amour en terre cuite, outrageusement moderne, maniéré et ridicule, offrant une rose. À côté de bibelots très beaux, tout un bric-à-brac cher et hurlant. Sur les murs de droite et de gauche, des portraits anciens représentant des princesses et des seigneurs d’autrefois. Un portrait en pied d’Isidore Lechat, bien en évidence, flanqué de deux réflecteurs électriques.



Scène première


GERMAINE, L’INTENDANT

Au lever du rideau, Germaine est assise devant une table. Elle feuillette distraitement un livre illustré. Puis elle se lève, marche vers la fenêtre, regarde, agitée, impatiente, comme si elle attendait quelqu’un. L’intendant sort du cabinet d’Isidore, une serviette sous le bras. Il salue Germaine silencieusement, sans s’arrêter, se dirigeant vers la porte du fond.)



GERMAINE

Monsieur de la Fontenelle ?


L’INTENDANT

Mademoiselle !…


GERMAINE

Vous venez de chez mon père ?


L’INTENDANT

Oui, mademoiselle…


GERMAINE

Je le croyais sorti ?


L’INTENDANT

Il sort, en effet, à l’instant même… par la galerie… Il va aux écuries, je pense…


GERMAINE

Comment est-il, ce matin ?


L’INTENDANT

Mais très bien… très joyeux…


GERMAINE

Très joyeux !… Il ne vous a rien dit ?


L’INTENDANT

Rien de particulier, mademoiselle. Il a longuement téléphoné… au sujet de ces deux ingénieurs. Nous avons ensuite parlé affaires…

Un petit silence.

GERMAINE

Voulez-vous me rendre un service, monsieur de la Fontenelle ?


L’INTENDANT

Avec le plus grand plaisir, mademoiselle.


GERMAINE

Jules… le jardinier… a bien quitté Vauperdu ?


L’INTENDANT

Hier soir…


GERMAINE

Il ne reviendra plus ici ?


L’INTENDANT

Je serais très étonné qu’il ne fût pas, demain matin, à la première heure, dans mon bureau… Ces pauvres diables… je les connais… leur résistance ne dure pas plus d’un jour…


GERMAINE, remettant une enveloppe à l’intendant.

Pouvez-vous vous charger de lui remettre ce peu d’argent ?


L’INTENDANT

Certainement, mademoiselle…


GERMAINE

Sans lui dire de qui il vient…


L’INTENDANT

Il ne s’y trompera pas…


GERMAINE

Vous rentrez au pavillon ?


L’INTENDANT

Oui…


GERMAINE

Est-ce que cela vous dérangerait de dire à M. Garraud que je désire lui parler ?


L’INTENDANT

Nullement.


GERMAINE

J’ai quelques renseignements à lui demander.


L’INTENDANT

Vous savez, mademoiselle, que je suis tout à vous…


GERMAINE

Je vous remercie… (L’intendant salue et veut se retirer.) Monsieur de la Fontenelle ?… (Un petit temps.) Il s’est passé hier soir… une scène extrêmement pénible… une scène atroce… (L’intendant fait un geste comme pour la supplier de ne pas parler de cela.) Je vous en demande pardon…

Elle lui tend la main.

L’INTENDANT, très ému.

Oh ! mademoiselle !… (Il prend la main de Germaine et la baise. Dans ce mouvement, il laisse tomber sa serviette, Germaine, vivement, la ramasse et la lui tend. Balbutiant.) Mad… moiselle !… Mademoiselle !…


GERMAINE

Chacun son tour…


L’INTENDANT, bouleversé, la gorge serrée.

Je ne mérite pas vos bontés… mademoiselle… J’ai mal vécu… j’ai… j’ai… J’étais un être hors la vie… hors la société… quand j’ai rencontré votre père… Sans lui… que serais-je devenu ?… Et sans vous, mademoiselle… que deviendrais-je ici ?… (Il essuie une larme.) Vous ne savez pas…


GERMAINE, lui coupant doucement la parole.

Vous êtes malheureux… c’est tout ce que je veux savoir de vous…

Phinck et Gruggh apparaissent à la porte du grand salon.



Scène II


GERMAINE, PHINCK, GRUGGH, L’INTENDANT


GRUGGH

Excusez-nous, mademoiselle.


GERMAINE, avec une politesse un peu hautaine.

Vous cherchez mon père, messieurs ?


GRUGGH

Oui, mademoiselle…


GERMAINE

Mon père est sorti…


PHINCK

Je vois avec plaisir que vous ne vous ressentez plus de votre indisposition d’hier.


GERMAINE

Du tout. (À l’intendant.) Monsieur de la Fontenelle… voulez-vous accompagner ces messieurs ?

Ils sortent.



Scène III


GERMAINE, puis Mme LECHAT, puis UN DOMESTIQUE

Germaine recommence à marcher, toujours agitée, impatiente, extrêmement nerveuse. — Entre Mme Lechat, en toilette de sortie… un livre de messe à la main.



MADAME LECHAT, de la porte.

Eh bien, Germaine ?… Tu n’es pas prête ?…


GERMAINE

Prête ?


MADAME LECHAT, entrant tout à fait.

C’est l’heure.


GERMAINE

L’heure de quoi ?…


MADAME LECHAT

Mais l’heure d’aller à la messe…

Elle s’assied dans un fauteuil, achève de boutonner ses gants.

GERMAINE

Je ne vais pas à la messe…


MADAME LECHAT

Allons… bon !… Quelle est cette nouvelle fantaisie ?


GERMAINE

Ce n’est là une chose nouvelle… ni fantaisiste… Je ne vais pas à la messe parce qu’il ne me plaît pas y aller…


MADAME LECHAT

Ton père va être furieux… Tu sais qu’il tient beaucoup à ce que nous ne manquions pas la messe, en ce moment ?…


GERMAINE

Je n’ai pas à savoir ce à quoi mon père tient ou ne tient pas… j’ai à suivre mon goût… Or, mon goût, c’est de rester ici ce matin…


MADAME LECHAT, avec découragement.

Voilà que ça recommence !…


GERMAINE

Puisque mon père s’est mis, tout d’un coup, à tant aimer la messe… pourquoi n’y va-t-il pas, lui ?


MADAME LECHAT

Puisqu’il est anticlérical, cette année… voyons… Seulement, il juge utile à ses affaires, à son élection surtout… que nous y allions, nous… Cela ne servira probablement pas à grand’chose. Mais enfin, on peut bien lui faire ce plaisir…


GERMAINE

C’est charmant…


MADAME LECHAT

C’est une combinaison… politique…


GERMAINE

Eh bien… je n’en suis pas…


MADAME LECHAT

Et puis… c’est une sortie… pour toi… une distraction. Tu n’en as pas déjà tant ici…


GERMAINE, sèchement.

Je n’ai pas besoin de distraction…


MADAME LECHAT, elle regarde sa fille avec tristesse.

En vérité, ma pauvre enfant… je ne sais pas ce qui se passe dans ta tête… depuis quelque temps… Mais il s’y passe sûrement quelque chose qui n’est pas bon… Tu es fiévreuse, agitée, de plus en plus agressive contre nous… Tu ne veux voir personne… Dès qu’il vient quelqu’un ici… tu lui brûles la politesse… et tu t’en vas… Comme c’est agréable pour nous !… On ne peut plus te parler… Tu as des mots qui font peur… Et tu t’étonnes qu’on soit, parfois, irrité contre toi… Moi… je me demande… il y a des moments où je me demande… si vraiment… tu n’es pas un peu folle ?… Enfin… voyons… qu’est-ce que tu as !


GERMAINE

Je n’ai rien…


MADAME LECHAT

Es-tu malade ?


GERMAINE

Mais non…


MADAME LECHAT

Si tu souffres de quelque chose… dis-le moi… (Plus tendrement.) Je suis ta mère… après tout…


GERMAINE, la voix un peu moins sèche.

Je ne souffre de rien…


MADAME LECHAT

Tu me désoles… On dirait, ma parole, qu’on te martyrise… qu’on te refuse tout… As-tu à te plaindre de quelqu’un ?…


GERMAINE

Mais non… mais non…


MADAME LECHAT

C’est incroyable… Tu es libre comme l’air, ici… Tu vas… tu viens… tu fais ce que tu veux… comme un garçon… Ce matin… encore… tu me demandes trois cents francs… Je te les donne… J’aurais pu exiger que tu me dises l’emploi… que tu en comptais faire… Eh ! bien, non… Je te les donne… comme ça… sans condition… Trouves-en beaucoup de mères qui agiraient de la sorte. Car, enfin… trois cents francs… c’est une somme… Et avec ta manie d’être charitable envers des gens… qui ne méritent pas qu’on s’intéresse à eux… Oui… oui… Enfin… qu’est-ce que tu veux !…


GERMAINE

Je ne veux rien… Je t’en prie… maman… ne parlons pas de ça…


MADAME LECHAT

Quel malheur, mon Dieu !… J’ai deux enfants… Un fils qui n’est jamais là… qui ne me cause que du tourment… Une fille dont l’esprit est sans cesse ailleurs… dont j’ignore tout de ses désirs et de sa pensée… et qui n’a jamais un sourire… une tendresse… pour moi… (Avec un gros soupir.) C’est bien la peine d’être si riche !…


GERMAINE

Mais… maman… ce n’est pas de ma faute…


MADAME LECHAT, hochant la tête.

C’est, sans doute, de la mienne… Je sais… oh ! je sais… je ne suis pas une femme supérieure, moi… Je ne peux pas parler avec toi de choses supérieures… de choses… comme vous en dites, sans doute, M. Garraud et toi…


GERMAINE, la voix un peu plus brève.

Maman… je t’en prie…


MADAME LECHAT

On ne m’a pas élevée pour ça… C’est vrai… Je ne suis qu’une femme de bon sens… (Un temps.) C’est moins flatteur dans la conversation… Ça vaut peut-être mieux dans la vie…


GERMAINE

Mais, maman… il ne s’agit pas de tout cela…


MADAME LECHAT

Oui… enfin !… Oh ! mon Dieu ! (Elle se lève.) C’est bien décidé ?… Tu ne viens pas à la messe avec moi ?


GERMAINE

Je t’assure… j’aime mieux rester…


MADAME LECHAT, subitement inquiète.

Mais alors ?… Il faut que je fasse changer la voiture… (Elle sonne.) Tu vois comme tes caprices causent du dérangement à tout le monde… (Un domestique entre.) Dites à l’écurie qu’on attelle le vieux coupé, et un seul cheval…


LE DOMESTIQUE

Je venais justement prévenir madame que la voiture de madame était avancée…


MADAME LECHAT

La victoria ?


LE DOMESTIQUE

Oui… madame…


MADAME LECHAT

À deux chevaux ?


LE DOMESTIQUE

Oui… madame…


MADAME LECHAT

Je n’en veux pas… Dites qu’on attelle le coupé… le vieux coupé…


LE DOMESTIQUE

Bien, madame…

Il sort.

GERMAINE

Tu seras en retard… Tu arriveras… la messe dite…


MADAME LECHAT

J’en aurai toujours assez… Mais… c’est plus fort que moi… je ne peux aller… toute seule… dans la victoria à deux chevaux… Je ne m’y sens pas à mon aise… là… C’est bête… peut-être… mais qu’est-ce que tu veux ?… j’ai honte… toute seule… là-dedans… Il faut que j’aie quelqu’un avec moi… ou bien des paquets… Enfin !… (Un temps.) Je vais donner quelques ordres, en attendant… (Elle réfléchit une seconde.) Je pense bien que ces deux messieurs partent ce soir…


GERMAINE

J’ignore.


MADAME LECHAT

Je ne sais pas ce que c’est… ni d’où ils viennent… mais ils ont un drôle d’air…


GERMAINE

Pas plus que les autres… Tous les gens que mon père amène ici se ressemblent.


MADAME LECHAT

Dame ?… des hommes d’affaires… C’est égal… à la place d’Isidore, je me méfierais.


GERMAINE

C’est bien ce qu’ils doivent se dire aussi de mon père…


MADAME LECHAT

Allons… allons !… ne sois plus méchante… Tu ne m’embrasses pas ?


GERMAINE

Mais si, maman…

Elle embrasse sa mère un peu mollement.

MADAME LECHAT

Ah ! si tu voulais !… Si cette vilaine petite tête-là voulait !… Mais souris donc, une bonne fois… pour me faire plaisir… (Sourire pâle, triste et forcé de Germaine.) Et ces trois cents francs ?… Pourquoi est-ce ?…


GERMAINE

Oh ! maman… tu m’avais promis…


MADAME LECHAT

C’est bon, c’est bon… (Elle va pour sortir. Arrivée à la porte du fond, elle se retourne.) Mon paroissien… (Germaine prend sur la table le paroissien oublié et le donne à sa mère.) Ah !… si ton frère arrivait avant que je sois rentrée… tu devrais bien lui faire de la morale… Qu’est-ce que nous allons apprendre encore aujourd’hui ?


GERMAINE

Je n’ai aucune action sur Xavier… D’ailleurs, il fait ce qu’il veut…


MADAME LECHAT

Enfin ! (Avec prière.) Habille-toi… un peu… pour le déjeuner… Je voudrais te voir jolie… Tu me promets ?


GERMAINE

Oui, maman.


MADAME LECHAT

Très jolie…

Elle sort.



Scène IV


GERMAINE, UN GARÇON JARDINIER

Germaine recommence à marcher fébrilement. Un garçon jardinier vient renouveler les plantes. Voyant Germaine, il hésite à entrer.



GERMAINE

Entrez… entrez donc !…


LE GARCON JARDINIER

Pardon… excuses… mademoiselle… On est un peu en retard, ce matin, à cause du départ de Jules… (Il remplace les vieilles plantes par des nouvelles. Il change la rose que l’Amour en terre cuite tend du bout de ses doigts. Se reculant pour juger de l’effet. Avec admiration.) C’est bien joli… ça !


GERMAINE

Le nouveau jardinier est-il arrivé ?


LE GARÇON JARDINIER

Il emménage en ce moment… Un grand noir… avec une barbe… Pas plus poli que ça !… (Il continue de travailler.) Mademoiselle n’a pas demandé de fleurs pour elle, ce matin ?…


GERMAINE

Non… Merci !

Le garçon jardinier, ayant fini, va sortir, remportant les vieilles plantes. Entre Lucien.


LE GARÇON JARDINIER

Bien le bonjour, monsieur Garraud.


LUCIEN

Bonjour, mon garçon !

Sort le garçon jardinier.



Scène V


GERMAINE, LUCIEN


LUCIEN, il laisse d’abord le garçon jardinier s’éloigner.

Il ne t’est rien arrivé, au moins ?


GERMAINE

Non… je voulais te voir… je voulais te parler… Aucune nouvelle, ce matin, au courrier ?


LUCIEN

Aucune, hélas !

Un silence.

GERMAINE

Vois-tu, Lucien… il faut prendre un parti… aujourd’hui même… Nous ne pouvons demeurer plus longtemps sur le qui-vive… dans cet état mortel d’indécision où nous sommes… Du moins… moi, je ne puis plus.


LUCIEN, triste.

Tu t’étais résignée à patienter encore ?


GERMAINE

Patienter… toujours patienter… et de jours de patience en semaines de soumission… c’est du bonheur… et du bonheur perdu pour nous… Non… non… D’abord cette contrainte perpétuelle… ce mensonge quotidien ne sont dignes ni de toi ni de moi… Et puis… le poids sur mon cœur de cette maison… il est maintenant… au-dessus de mes forces… Je ne puis plus… Une bonne fois… mon cher Lucien… soyons ce que nous sommes… bravement… au grand jour… devant tout le monde…


LUCIEN

Je te demande encore… je te supplie de ne rien précipiter… quelques jours seulement… Tu as vu les lettres…


GERMAINE

Les lettres !…


LUCIEN

Elles contiennent les promesses les plus sérieuses…


GERMAINE

Les promesses !…


LUCIEN

Pourtant, ma chérie, il ne se peut pas que je n’aie bientôt… tout de suite… la position qui, du moins, te mettra à l’abri du besoin…


GERMAINE

Il n’est pas nécessaire que nous l’attendions ici… Elle viendra bien… si elle vient… nous trouver là où nous serons… tous les deux… tous les deux, seuls… pense à cela !…


LUCIEN

Mais, demain… peut-être…


GERMAINE

Demain… Pourquoi demain ? Pourquoi remettre à demain ?… Non… il faut en finir… si tu m’aimes…


LUCIEN

Si je t’aime !…


GERMAINE

Eh bien, écoute-moi… (Elle lui prend les mains.) Quand je suis rentrée… ce matin… dans ma chambre… il m’a été impossible de m’endormir… J’avais trop brûlants sur moi… trop vivants en moi… tes paroles… tes caresses… et tes baisers… Je ne voulais plus rester seule avec moi-même. J’ai attendu que le jour se levât tout à fait… et je suis descendue… J’ai gagné la campagne… puis la forêt… et j’ai marché… marché… D’abord, cela m’a fait du bien… mes nerfs se calmaient, je n’éprouvais plus que la sensation d’être, tout entière, baignée dans la fraîcheur et dans la joie… Et je pensais à toi… à nous… à notre tendresse immense et sauvage… sauvage comme les arbres dont je frôlais les branches mouillées… et comme les fleurs… dont je respirais le tout jeune parfum… Puis… je suis revenue lentement… le cœur apaisé… heureuse… oui… presque heureuse… Brusquement, dans une éclaircie de la forêt… j’ai aperçu le château qui se dressait au loin… devant moi… Alors… j’ai reçu un coup… comme si… je venais de voir la mort… Ç’a été une minute affreuse, une minute d’horrible enchantement… J’ai eu plus lourde que jamais la vision réelle… physique… de tout ce qu’il cache en lui… de tout ce qu’il écrase… de tout ce qu’il tue… autour de lui… Ces bois… ces champs… ce parc… cette masse de pierre… implacable dans le soleil… des crimes !… Pas un brin d’herbe… pas un caillou… pas une petite sente qui ne fussent volés… Et sur ce sol où je marchais… sur ce sol qui est à moi… car il est à moi… songes-y… je n’entendais plus que des larmes… et ne voyais plus que du sang… Il me semblait que tout, autour de moi, me criait : « Voleuse… voleuse !… » Et ce qu’il y avait de joie en moi… s’est changé, tout d’un coup, en souffrance… et ce qu’il y avait d’amour en moi… est redevenu de la révolte et de la haine… Non… non… je ne puis plus… je ne puis plus… J’avais cru que je n’existerais désormais qu’en toi… que je pourrais tout supporter avec toi… Eh bien, non… Si je reste ici, Lucien… je finirai, peut-être, par te haïr, toi aussi…


LUCIEN

Alors… tu veux partir ?


GERMAINE, avec force.

Oui !… oh ! oui !…


LUCIEN

Où irons-nous ?


GERMAINE

Il n’importe…


LUCIEN

Comment vivrons-nous ?


GERMAINE

Ne puis-je donc travailler ?… J’ai de l’énergie… la volonté d’être libre et heureuse…


LUCIEN

Et du travail ?… En auras-tu ? Oh ! ma chère Germaine… aie confiance en moi qui connais la réalité des choses… et qui me suis trouvé… dans des circonstances pénibles… aux prises avec elle… Épargne-moi la douleur de recommencer avec toi… une expérience… où, seul, j’ai failli sombrer tout entier… Car les suggestions de la misère sont effrayantes… On y laisse quelquefois sa vie… on y laisse le plus souvent quelque chose de sa fierté, de sa conscience… et… ce qui est pire, de son amour… si le malheur veut qu’on aime, en ces tragiques moments… Et pourtant… moi aussi… j’avais de l’intelligence… de l’énergie… je t’assure… un métier dans les mains… la volonté âpre et tenace de me conquérir par le travail… J’avais tout cela… mais je n’avais pas de travail… Oui… durant plus de trois ans… je l’ai vainement cherché… Vainement j’ai frappé à toutes les portes… aucune ne s’est même entre-bâillée… Cela n’est pas croyable… Cela est ainsi pourtant…


GERMAINE

Pauvre petit !


LUCIEN

Pour ne pas absolument mourir de faim… de faim, tu entends… j’ai dû accepter des besognes humiliantes… descendre à des compromis quelquefois honteux… Ah ! si je racontais cette partie de ma vie… Et j’étais un homme, c’est-à-dire un être privilégié… protégé… à qui la société… dit-on… permet toutes les activités, ouvre toutes les carrières… Toi… tu es une femme… et la société ne te connaît pas…


GERMAINE

Tu n’as pas eu assez de foi en toi-même… Maintenant nous serons deux pour lutter…


LUCIEN

Deux… pour doublement souffrir… et pour être vaincus deux fois… c’est ce qui me rend timide et prudent…


GERMAINE

Eh bien, moi… c’est ce qui me donne de l’audace et de l’espoir…


LUCIEN

Ton exaltation m’effraye… ma chérie… Aujourd’hui que j’ai charge de ton âme… et de ton existence… mon devoir est de te montrer la vie telle qu’elle est, et non pas telle que la rêve ta nature ardente, généreuse, toujours tendue vers l’absolu… L’absolu n’est pas dans la vie…


GERMAINE

Puisqu’il est dans la souffrance et dans le crime… il peut être aussi dans le bonheur et dans la pureté…


LUCIEN

Ni dans l’un… ni dans l’autre…


GERMAINE

Et dans l’amour ?…


LUCIEN

Hélas !…


GERMAINE

Alors… tu n’aimes pas… et tu ne m’aimes pas… si tu n’as point dans l’amour la foi aveugle et sublime qui triomphe de tout…


LUCIEN

J’aime et je t’aime au delà de tout au monde…


GERMAINE

Eh bien, ne discute pas… prends-moi… emporte-moi… Il n’est de réalité que celle que l’amour crée dans les âmes… Le reste n’est rien… le reste n’est pas…


LUCIEN

Le reste… c’est toute la vie… Elle peut nous broyer… Moi, ce n’est rien, j’en ai l’habitude… Mais toi ?… Et c’est parce que mon amour pour toi est violent, profond, éternel… que je redoute de jouer… sur un coup de tête, un bonheur que je veux garder… et que je voudrais aussi défendre contre tes généreuses imprudences…


GERMAINE

Allons donc !…


LUCIEN

Tu doutes de moi !


GERMAINE

Non… non… oh ! non… Seulement… tu raisonnes avec ton esprit craintif d’homme et de savant… Moi… je crie avec tout mon cœur de femme… C’est toi qui es dans le rêve et dans la chimère… moi qui suis dans la nature et dans la vie… Eh bien… voyons… que veux-tu faire ?…


LUCIEN

Attendre encore…


GERMAINE

Soit… Et si ce que tu attends… n’arrive pas… n’arrive jamais ?


LUCIEN

C’est impossible…


GERMAINE

Tu le redoutais pourtant… tout à l’heure… Enfin… admets-le… (Silence de Lucien.) Tu vois bien… (Un temps.) Non… Il y a autre chose que tu ne dis pas… et que je sens… depuis quelques jours… à ton attitude… à tes paroles… et que je vais te dire… moi…


LUCIEN

Il n’y a rien d’autre… je t’assure…


GERMAINE

Il y a mon père… il y a tes scrupules envers mon père…


LUCIEN

Pas des scrupules envers ton père… des scrupules envers moi-même… peut-être…


GERMAINE

C’est la même chose… D’abord, ce n’est pas maintenant qu’il fallait les avoir… Et puis, franchement… des scrupules envers M. Isidore Lechat… voilà un luxe dont tu pouvais te passer…


LUCIEN

Je lui dois beaucoup.


GERMAINE, haussant les épaules.

Comme M. de la Fontenelle… Mon père transformé en saint… en bienfaiteur de l’humanité… Je n’aurais jamais cru à tant d’ironie…


LUCIEN

Ne raille pas. Il m’a sauvé de la misère… J’étais à bout de forces quand il m’a tendu la main…


GERMAINE

Pour te replonger plus profondément dans l’humiliation… pour faire de ton intelligence… de ton savoir… de tes vertus morales… qu’il n’a même pas su exploiter… une mascarade indécente… et, comme tu le dis toi-même… une imposture…


LUCIEN, tristement.

Oh ! j’ai dit cela dans un moment d’orgueil… de mauvais orgueil…


GERMAINE, farouchement.

Eh bien, moi… je ne veux pas… Celui que j’aime, j’en ai la fierté… je ne veux pas qu’on y touche… ni qu’on l’humilie… (Un temps.) Pour nous aimer, avons-nous donc besoin du consentement des autres, de serments publics… de signatures étalées ?… N’ai-je pas appris, ici, tous les jours, de mon père, que les contrats, ce n’est fait que pour qu’on les viole… les serments pour qu’on les renie ?… (Avec un peu moins de violence.) Et moi ?… Est-ce qu’il m’a jamais sauvée de la misère, moi ?… Est-ce qu’il m’a jamais tendu la main, à moi !…


LUCIEN, très tendre, très tristement tendre.

Comprends… je t’en prie, ma chère Germaine… Je ne veux pas défendre ton père contre toi… Tu as raison, peut-être, et tu as le droit, sans doute, de ne pas l’aimer… puisque tu as souffert de lui… Mais ne pourrais-tu point ne pas l’aimer, sans le juger aussi implacablement que tu le fais ?…


GERMAINE

Mon jugement est à la mesure de ma haine… Je n’y peux rien… (Mouvement de Lucien.) Qu’est-ce que tu as ?


LUCIEN

Tu me fais beaucoup de peine…


GERMAINE

Pourquoi me dis-tu cela ?


LUCIEN

Es-tu bien sûre de connaître ton père ?… Es-tu sûre que ton père soit… toujours responsable de ses actes ?…


GERMAINE

Si mon père n’était que fou… je supporterais sa folie… je pourrais même l’aimer et le guérir, à force de l’aimer… Mais… il n’est pas fou… Un homme aussi tenace et qui ne perd jamais pied dans ses plus extravagants caprices… un homme aussi terriblement logique dans sa déraison… n’est pas fou…


LUCIEN

Ma pauvre Germaine !… (Il attire Germaine contre lui… lui prend la tête, avec des mouvements caressants et doux.) Chère petite tête sauvage… Ah ! si je pouvais y faire entrer plus d’indulgence et plus de pitié !… Si je pouvais… (Il lui embrasse le front.)… mettre là… un sens plus vrai de la vie !… (Il la regarde ensuite longuement.) C’est de toi-même que tu souffres, plus que de ton père…


GERMAINE

Mais non… mais non…


LUCIEN

Si… si… Tu souffres d’entretenir en toi un rêve au-dessus de l’humanité… Et ton idéal de justice absolue te prépare… oh ! crois-moi… un avenir de douleurs… Je ne suis pas un saint, moi non plus… Je suis, comme tout le monde… un composé de bien et de mal… de mal, peut-être, plus encore que de bien… Qui me dit que, le jour où tu t’apercevras que je ne suis qu’un pauvre homme… un pauvre homme de la terre… tu ne me haïras pas de n’être plus la radieuse chimère que tu avais créée en toi ?… Et alors… que deviendras-tu ?


GERMAINE

C’est stupide ce que tu dis là…


LUCIEN

Non, c’est humain… Et tu retrouveras partout avec plus ou moins d’intensité… et sous d’autres formes… ce que tu as vu… ici… chez toi… Les décors peuvent varier où l’âme de l’homme habite… mais l’âme est la même… ou si peu différente… C’est la pauvre âme humaine avec ses appétits, ses intérêts, ses passions destructives… ses incohérences… ses crimes… oui !… mais avec la lourde fatalité de ses misères aussi… Et il faut la plaindre… plus qu’il ne convient de la haïr… Car on ne sait pas… Chez l’homme le plus déchu… chez le criminel le plus endurci… il y a toujours… pour qui sait voir… une petite lueur… par où s’ouvre le chemin de la pitié !…


GERMAINE

La pitié !… Mais c’est parce que j’ai le cœur plein de pitié que j’ai aussi le cœur plein de haine… (Lucien, doucement, se dégage de Germaine. Elle le ramène.) Voyons… voyons… sois gentil… Reviens… (Un temps… Avec effort.) Je ne t’ai pas tout dit… moi non plus… par pudeur pour mes parents et pour moi… Et j’ai eu tort… Car les êtres qui s’aiment doivent tout mettre en commun… leurs joies… leurs douleurs et leurs hontes… Tu connais une partie de ma vie… mais tu ne connais pas toute ma vie… ma vie intérieure et secrète… Eh bien, connais-la… Elle en vaut la peine, je te le jure !… Ma mère !… Rien ou peu de chose… Elle n’est même pas méchante… et elle croit m’aimer… mais son cœur, peu à peu, à son insu, s’est endurci, par l’habitude et par l’exemple… Le peu de conscience qu’il y avait en elle a disparu dans l’opulence, dont elle ne sait que faire, d’ailleurs ; et elle mêle à ce qu’elle appelle sa tendresse pour moi des préoccupations si vulgaires et si viles, si absolument étrangères à l’amour, que je n’ai jamais pu, en dépit de mes efforts et de mes raisonnements, la considérer comme une mère… comme ma mère…


LUCIEN

Tu lui demandais trop.


GERMAINE, un peu fébrile.

Pourquoi me taquiner ainsi ?… Pourquoi m’énerver ainsi ?… Je ne lui demandais rien… qu’un sourire, de temps en temps… un élan… de la confiance… de la bonté… eh bien, oui… de la bonté ! Est-ce trop, vraiment ? Mais tu ne la connais pas… Elle aurait dû être l’excuse de cette maison… Elle aurait pu… par des bontés faciles… en somme, et à défaut de générosité naturelle par son tact de femme — tu vois si je suis exigeante — atténuer le mal que mon père prodigue partout… autour de lui… Non… jamais… Elle sent confusément… mais elle sent tout ce que ses machinations ont de trouble… tout ce que ses appétits ont de féroce et de furieux… et, malgré de petites plaintes… de petites révoltes… grâce à une compréhension singulière des devoirs de l’épouse… elle les défend, les sert… et, au besoin, y ajoute… (Avec plus d’amertume.) Ce que je lui reproche… ce n’est point de ne pas m’aimer… c’est que moi… je n’aie pas pu l’aimer… comme j’eusse voulu aimer ma mère…


LUCIEN

Mais c’est ce que tu me dis, ma chère Germaine, qui me la rend, au contraire, si touchante… Les êtres émeuvent par leurs faiblesses, quelquefois par leurs ridicules, bien plus que par leurs vertus… Ta mère, mais si je la connais… est une pauvre petite âme… indécise et obscure… en exil dans la richesse… Elle ne sait pas, elle non plus… Et elle fait ce qu’elle peut…


GERMAINE, frémissante.

Et mon père… fait-il aussi ce qu’il peut ?… Des rapts… des coups de bourse… des chantages… des escroqueries qu’il décore du nom d’affaires… et des meurtres… Voilà son histoire !


LUCIEN

Tu ne vois que le mal… et jamais le bien qu’il y a toujours à côté du mal… Mais en dépit de ce qu’est ton père… de l’homme terrible qu’est ton père… il a fait de grandes choses…


GERMAINE

Et que m’importe… puisqu’il n’a rien fait pour moi… De grandes choses… Ah ! laisse-moi aller jusqu’au bout… J’ai besoin aujourd’hui de crier tout mon dégoût… devant toi… Quand j’aurai fini… tu comprendras peut-être — et tu décideras… C’est entre ces deux êtres-là… que j’ai vécu… que j’ai grandi… Une abandonnée… une étrangère… moins qu’un animal domestique… Notre maison… notre hôtel à Paris… notre château ici… tu les vois, n’est-ce pas ? Et tu m’y vois !… Un enfer où… pas une fois… je n’ai rencontré des yeux tranquilles et des visages heureux… où… pas une fois… je n’ai entendu la musique d’une parole de douceur et de bonté… La hâte… la fièvre… le malheur… le rire grimaçant, l’apothéose du crime !… Des gens venaient sans cesse… puis repartaient qu’on ne revoyait plus… comme ces deux imbéciles, arrivés ici… je ne sais d’où… et qui vont s’en retourner ce soir… ruinés dans leur fortune, s’ils en ont, et dans leur honneur s’il leur en reste encore. (Un temps. — D’une voix plus douloureuse.) Figures de complices, quelquefois… mais, le plus souvent, figures de victimes… et pauvres figures inconnues… plus douloureuses de m’avoir été révélées… sanglots et détresses… par les récits de mon père… Car… le soir, à table, devant les étrangers et devant nous… il nous racontait ses bons coups. Avec une gaîté sinistre… avec de véritables rires d’assassin… il nous disait comment il avait roulé celui-ci… volé celui-là… déshonoré cet autre… Tu me reproches de n’avoir pas de pitié ?… Ah ! Lucien… mais je n’ai vécu que de pitié durant ces années maudites… Je ne pouvais croiser dans la rue une femme et des petits enfants en deuil, sans me dire : « C’est peut-être de notre faute ! » Je ne pouvais voir pleurer quelqu’un sans me dire : « C’est peut-être à cause de nous qu’il pleure ! »


LUCIEN, avec une tendresse profonde.

— Pourquoi aimes-tu à te torturer ainsi ?…


GERMAINE

Je suis payée pour cela… malheureusement… As-tu entendu parler de Gabriel Dauphin, le banquier !


LUCIEN

Oui.


GERMAINE

Et sais-tu comment il est mort !


LUCIEN

Je sais qu’il s’est tué…


GERMAINE

Il s’est tué à cause de nous… (Mouvement de Lucien) Oui, à cause de nous… Je ne pourrais pas bien t’expliquer toutes les péripéties de ce drame… Je ne connais pas les affaires, moi… Mais voici ce que j’ai compris… ce que j’ai surpris… ce qui se chuchota… partout… à Paris… Les journaux ?… Mon père était leur confrère… n’est-ce pas ?… Et puis, sans doute, il avait acheté leur silence…

La voix de Germaine tremble… L’expression de son visage devient de plus en plus douloureuse.

LUCIEN

Tous ces souvenirs te font mal… ma chère Germaine… Tes mains sont brûlantes… Je sens des sanglots dans ta voix… Je t’en prie !…


GERMAINE

Non… non… cela me fait du bien… au contraire… Cela me soulage… C’est comme un mal qui m’étouffe et que j’arrache de moi… (Reprenant.) Dauphin allait sombrer… Ne sachant plus que faire, comme on tente un coup désespéré, il vint trouver mon père, le supplia de le sauver… Quel marché intervint entre ces deux hommes ? Je l’ignore. Quel secret y avait-il entre eux ? Je ne le sais pas davantage… Ce que je sais, c’est que Dauphin, en échange d’un secours illusoire… d’une promesse… de rien, peut-être… dut donner à mon père… en dépôt… en dépôt… comprends bien… tout ce qui lui restait des actions de sa banque… Quelques jours après… ces mêmes actions étaient vendues à la Bourse… d’un coup… Ce fut la panique. Les cours s’effondrèrent et… avec eux… la maison de Dauphin… Celui-ci… livide… décomposé… fou… accourut chez mon père… Il pria… menaça… implora à genoux. « C’est un crime. C’est mon droit. — Vous me perdez. — Je me garantis. Mais j’ai une femme… des enfants. — Moi aussi. — Mais vous m’acculez au suicide… — Je m’en fous… » Et rentré chez lui, Dauphin se brûlait la cervelle… Les affaires sont les affaires.


LUCIEN

C’est horrible !… Mais Dauphin était, lui aussi… un escroc…


GERMAINE

C’était alors un faible… un malheureux… un vaincu… Ah ! Lucien !


LUCIEN

Une légende, peut-être !


GERMAINE

Ah ! tais-toi ! La vérité… Je suis allée voir Mme Dauphin… Elle m’a tout dit… Je me suis jetée à ses pieds… et nous avons pleuré ensemble… Et d’autres… et cent autres… et mille autres !… Trouves-tu maintenant que je n’ai pas le droit de juger mon père ?… (Silence de Lucien.) Comprends-tu maintenant que je veuille quitter une maison où chaque pierre, où chaque morceau de terre est acquis avec les larmes de quelqu’un ?… (Silence de Lucien.) Je te disais aussi que mes parents ne s’étaient jamais occupés de moi… J’avais tort… Et tu vas voir de quelle façon familiale et dévouée… Mon père avait la manie de vouloir me marier… c’est-à-dire… de tirer de moi un bon prix ou un meilleur traité… Dans une affaire à gros bénéfices, j’étais devenue, selon le caractère des gens, l’appât ou l’appoint, qui devait la terminer à son avantage… je n’existais plus… pour lui… comme être humain… j’étais une valeur changeante de spéculation… Moins que cela… souvent… il me donnait par-dessus le marché… comme, au dernier moment, en gage de bonne entente avec son client, un boucher ajoute quelques grammes à la livre de viande qu’il vient de peser… Qui te dit… qu’à cette minute même, il n’est pas en train de me maquignonner à ce Gruggh ou à ce Phinck ?… Mais oui !… Mais c’est sûr !…


LUCIEN

La passion t’égare, ma chérie… Pourquoi reprocher à ton père seul une conception du mariage comme tout le monde en a ?… Du moment que l’on fait de l’union sacrée de deux amours l’objet d’un contrat, sur papier timbré, un peu plus ou un peu moins de brutalité… un peu plus ou un peu moins d’ignominie dans le marché… va… c’est toujours le mariage… Tu le disais, toi-même, tout à l’heure… Est-ce que cela nous regarde, nous… nous dont l’amour est pur et libre… et qui nous sommes donnés l’un à l’autre… pour le seul don de nous-mêmes ?… Oublie tout ce passé, Germaine… je t’en conjure…


GERMAINE

Je l’oublierai… si tu peux… si tu veux me le faire oublier… Et voilà ce que je voulais te dire… J’aurais pu accepter cette existence-là… au lieu de me révolter contre elle… On se lasse, à la fin, de lutter seule… sans un encouragement… sans un soutien… sans une amitié… L’exemple… l’habitude… la solitude morale… ont promptement raison… des scrupules les plus fiers… Et je n’ai jamais été une jeune fille, moi… Dans ce milieu de honte et de crime, j’aurais pu, de chute en chute, en arriver insensiblement là où en est arrivé du premier coup Xavier… Comment et pourquoi ai-je été préservée de la contagion ?… En vérité, je ne le sais pas bien… Je crois que ce fut d’abord par la révolte… et plus tard… par l’amour… Et pourtant… à quelles étranges suggestions… j’ai dû résister !… Ah ! Lucien !… Si je te disais que… bien des fois… par dégoût… par besoin de vengeance… par un désir sauvage d’humilier mes parents… j’ai été tentée de me livrer à un homme de l’office ou de l’écurie !…

Sa voix s’altère, sa gorge se serre.

LUCIEN

Germaine !… (Il lui saisit les mains dans un élan de passion.) Germaine ! tais-toi… ne dis pas cela… ne dis jamais cela… ce n’est pas vrai !


GERMAINE

De tous les êtres humains qui passaient chez nous… ces faces louches et cyniques étaient sûrement les moins ignobles…

Elle pleure.

LUCIEN

Germaine… Germaine… je t’en conjure !… Ta confiance… ta droiture… les générosités de ton esprit… tout cet idéal de pureté violente… tout ce désir farouche d’existence libre et juste… et tes douleurs. Mais c’est de tout cela que je t’aime plus encore que de ta beauté !… C’est pour cela aussi, pour tout cela… que j’ai tremblé, tout à l’heure… Eh bien, oui… nous partirons… Nous partirons quand tu voudras… Nous partirons aujourd’hui… si tu veux !…


GERMAINE

Oui… oui… Mais pas comme des voleurs qui se cachent… Nous partirons le front haut… le cœur tranquille… devant tout le monde…


LUCIEN

Oui…


GERMAINE

Et laisse-moi faire… mon cher Lucien… Je comprends tes scrupules… après tout… C’est à moi… qui n’en ai pas… qu’il appartient d’agir… Rentre au pavillon, mon chéri. Il faut que tes comptes soient nets… que tes livres soient bien en ordre. Je ne veux pas que mon père… puisse te reprocher quoi que ce soit de ce côté… Et embrasse-moi… Prends-moi bien fort dans tes bras. (Ils s’étreignent.) Tu ne regretteras rien, va… Quand nous serons tous les deux… loin d’ici… tu verras comme je redeviendrai gaie… comme je n’aurai plus jamais… plus jamais… ces vilains yeux tristes que tu me reproches… et comme tu m’aimeras… et comme je t’aimerai, toi… Tu verras, comme nous serons heureux !


LUCIEN

Oui… nous serons heureux… si tu ne veux pas notre bonheur trop au-dessus de la vie… trop au-dessus de nous…


GERMAINE

Méchant… (Un temps.) Notre bonheur… en a-t-il fallu de la peine… pour te le conquérir enfin ?… (Après un temps.) As-tu de l’argent ?…


LUCIEN, gêné.

J’en ai… assez… maintenant… À Paris… j’en trouverai… j’en réaliserai…


GERMAINE

Va !… Va !… pauvre chéri ! Et ne t’éloigne pas du château !…

Lucien sort.
Germaine le regarde sortir avec une joie nouvelle.



Scène VI


GERMAINE, puis UN DOMESTIQUE, puis JULIE, femme de chambre.

Lucien sorti, Germaine sonne. — Un domestique se présente.



GERMAINE

Voulez-vous dire à Julie qu’elle vienne me parler, ici, tout de suite ?

(Sort le domestique. — Germaine va… vient dans la pièce. Elle prend dans un vase… une fleur… dont elle respire le parfum… et elle regarde par la fenêtre. — Entre Julie.)


GERMAINE

Julie… vous me préparerez… une grande malle, de mon linge… de mes robes… de mes affaires… indispensables…


JULIE

Oui, mademoiselle.


GERMAINE, après avoir réfléchi avec un geste décidé.

Mes bijoux aussi… tous mes bijoux !…


JULIE

Oui, mademoiselle… (Un temps.) Mademoiselle part en voyage ?


GERMAINE

Je ne sais pas…


JULIE

Alors… mademoiselle part tout à fait ?…


GERMAINE

Pourquoi me demandez-vous cela… Julie ?…


JULIE

Oh ! parce que…


GERMAINE

Pas un mot… à personne…


JULIE

Et moi… mademoiselle ?…


GERMAINE, regarde Julie un moment.

Allez… mon enfant !

Julie sort.



Scène VII


GERMAINE, puis ISIDORE LECHAT, PHINCK, GRUGGH

Au moment où Germaine va quitter la pièce, Isidore, Phinck et Gruggh entrent dans le salon.



ISIDORE

Tiens… mais… c’est toi… Germaine ?… Tu n’es donc pas à la messe ?


GERMAINE

Non… J’étais avec M. Garraud.


ISIDORE

Avec Garraud ?


GERMAINE

Oui…


ISIDORE, regardant partout.

Et où est-il, ce bon Garraud ?


GERMAINE

Il est rentré chez lui…


ISIDORE

Il voulait me voir ?


GERMAINE

Pas du tout…


ISIDORE

Et qu’est-ce qu’il faisait ici ?


GERMAINE, un temps. Elle regarde son père avec hauteur.

Tu verras !…

Elle sort précipitamment.



Scène VIII


Les Mêmes moins GERMAINE, puis UN DOMESTIQUE


ISIDORE, regardant, assez longuement, Germaine s’éloigner.

Un peu bizarre… un peu… (Il se frappe le front.)… mais jolie fille, hein ?… Un beau parti !… (À Phinck.) Es-tu marié, toi ?


PHINCK

Hélas !


ISIDORE, à Gruggh.

Et toi ?…


GRUGGH

Moi aussi…


ISIDORE

Eh bien… mes enfants… ça n’est pas fort… Tant pis… pour vous… Allons… allons… travaillons…

Entre un domestique.

LE DOMESTIQUE

On demande monsieur au téléphone.


ISIDORE

Qui ça ?…


LE DOMESTIQUE

Du Petit Tricolore, monsieur…


ISIDORE

Bigre !… C’est juste … (À Gruggh et à Phinck.) Une seconde… (Au domestique.) Toi… apporte le porto…


LE DOMESTIQUE

Quel porto !… (Regardant Gruggh et Phinck.) Le porto des affaires ?


ISIDORE

Le porto… imbécile… et les cigares…


LE DOMESTIQUE

Monsieur sait que je n’ai pas la clé du meuble aux cigares… C’est madame…


ISIDORE, bousculant le domestique.

C’est madame… c’est madame… Qui te demande quelque chose, imbécile ?… Et tous les cigares que tu me chipes, canaille !… Allons… dépêche-toi…

Il le pousse. — Le domestique sort. — Isidore entre dans son cabinet par la porte de gauche.



Scène IX


PHINCK, GRUGGH

Ils se promènent dans la pièce, agités.



PHINCK, extrêmement nerveux.

Je ne me sens pas bien d’aplomb, ce matin… Je ne me sens pas avec tous mes moyens… Et puis… qu’est-ce que vous voulez ?… Je n’ai plus confiance.


GRUGGH

Je ne vous comprends pas… Je vous assure, moi… que c’est un idiot.


PHINCK, montrant la porte.

Ne parlez pas si haut… Si c’était un idiot, il n’eût pas gagné tant d’argent…


GRUGGH

Un fantoche… Enfin, voyons… la canne à sucre ?


PHINCK

Ça… c’est un autre ordre d’idées… Rappelez-vous avec quelle lucidité extraordinaire, avec quelle éloquence même… il nous a raconté l’histoire des chemins de fer de l’Extra-Centre ?… Quel coup superbe !


GRUGGH

De la chance !


PHINCK

Votre entêtement me fait peur… Je vous dis que cet homme a un sens merveilleux des affaires et de son temps… Méfions-nous… et résumons-nous encore une fois…


GRUGGH, avec ennui.

Ce sera la septième…


PHINCK

Avouons-nous décidément le coup des devis ?… C’est peut-être dangereux. Il nous prendra pour des… filous.


GRUGGH

Non… pour des malins… Il faut lui en imposer, il faut qu’il sache de quoi nous sommes capables…


PHINCK

Bon !… Cela vaut peut-être mieux, en effet… Et les bénéfices sur les marchés avec les constructeurs ?


GRUGGH

Comment voulez-vous qu’il y pense ?


PHINCK

Mais s’il y pense ?


GRUGGH

Je nierai mordicus qu’il y en ait…


PHINCK

Vous nierez ?… Vous nierez ?… Ah ! je vous en supplie… N’ayez pas l’air de tant insister sur l’emplacement de la chute dans la zone militaire… et sur les difficultés d’établissement qui en résultent… Une de vos manies… encore.


GRUGGH

Laissez-moi faire… On dirait que c’est vous… ma parole… qui avez inventé la combinaison…


PHINCK

C’est le point faible… Il devinera aussitôt notre impuissance…


GRUGGH

Eh bien… nous discuterons…


PHINCK

Voilà ce que je redoute… Je vous répète que cet homme est le diable… Et l’aluminium ?


GRUGGH

Nous ne pouvons pas ne pas lui en parler, puisque c’est un des plus beaux éléments de l’affaire… et qui doit l’entraîner…


PHINCK, il se gratte la tête.

Sans doute…


GRUGGH

D’un autre côté… il faut bien lui laisser quelque chose…


PHINCK, énergiquement.

Le moins possible…


GRUGGH

Entendu… Encore faut-il…


PHINCK

En tout cas… et au pis aller… mon brevet… reste mon brevet…


GRUGGH, comique et haussant les épaules.

Votre brevet ?… Ah !…


PHINCK

Oui, mon brevet… Soyez sûr que je ne le donnerai pas pour rien…


GRUGGH

Parbleu !


PHINCK

Sur la question des appointements… soyez inflexible…


GRUGGH, agacé.

Mais oui… mais oui !…


PHINCK

Vous dites : « Mais oui, mais oui ! » et, au dernier moment, vous cédez toujours… Surtout, ne lâchez pas le nom et l’adresse… Réservons-les pour le traité… quand Lechat ne pourra plus se dédire.


GRUGGH, même jeu.

Oui !… oui !… (Un temps.) Et puis, vous, ne parlez pas tout le temps… C’est déplorable… quand vous parlez… On ne comprend jamais rien… Vous embrouillez les choses les plus claires… à plaisir…


PHINCK

Évidemment… C’est ce qu’il faut…


GRUGGH

Pas toujours…


PHINCK

Alors… je suis un imbécile !…


GRUGGH

Taisez-vous… je l’entends.


Ils reprennent des airs assurés… et regardent… en faisant des gestes amples, le portrait d’Isidore. Entre Isidore, joyeux, se frottant les mains.



Scène X


ISIDORE, GRUGGH, PHINCK, puis UN DOMESTIQUE


ISIDORE, les voyant en contemplation devant son portrait.

Un Bonnat, mes enfants… comme les présidents de République… Attendez… Attendez !… (Il allume les deux réflecteurs électriques. Se reculant pour juger de l’effet.) Tenez !… D’ici ?… Qu’en dites-vous ?


PHINCK

Superbe… Puissant !


GRUGGH

Et quelle ressemblance !


ISIDORE, tapant sur l’épaule de Gruggh.

Trente-cinq mille, mon vieux !… C’est une page, hein ?… Eh bien… et ce porto ?… (Au même moment, un domestique entre, portant un plateau.) Ah ! ce n’est pas malheureux… Tu y as mis le temps… (Regardant la bouteille.) C’est bon… hein, le porto ?… (Le domestique dépose le plateau sur une table.) Et ferme la porte… Je n’y suis pour personne… sauf pour mon fils… quand il arrivera. (Le domestique sort en refermant les deux battants de la porte.) Ah ! nous allons enfin pouvoir causer tranquillement… (Il verse du porto dans les verres.) À votre santé, mes enfants…

Ils boivent.

PHINCK

Prodigieux !…


ISIDORE, même jeu.

1804 !… c’est une page, hein ? (Il dépose le verre sur un plateau.) Et maintenant, je vous écoute !… (Gruggh debout, le dos à la cheminée, prend une attitude oratoire.) Alors, c’est toi l’orateur ?


GRUGGH

Si vous le permettez ?


PHINCK

Eh bien, vas-y !… Pas de littérature, hein ?… Et tâche d’être bref.


Lechat s’enfouit dans un fauteuil, la tête renversée, les jambes hautes. Phinck s’assoit au coin de la table-bureau et, pendant que Gruggh parle, il retire de sa serviette des papiers qu’il étale et range devant lui.



GRUGGH

Vous êtes assez au courant du grand mouvement industriel de l’Europe pour savoir que l’avenir de l’industrie appartient… tout entier… à l’électricité… La Suisse… et l’Allemagne…


ISIDORE, sans bouger.

Passe… passe sur ces considérations générales… Nous ne sommes pas à une cérémonie d’inauguration… et tu ne parles pas à des bustes… En deux mots… si tu le peux…


GRUGGH

En deux mots donc… Il s’agit de doter la France d’un de ces grands établissements modèles, comme ils en ont en Suisse et en Allemagne…


ISIDORE

Laisse donc l’Allemagne et la Suisse tranquilles…


GRUGGH, continuant.

Plus important même… plus colossal…


ISIDORE

Quel bavard !


GRUGGH

J’ose dire que l’affaire que je vais avoir l’honneur de vous présenter a une double face… D’abord elle est patriotique…


ISIDORE

Comme toutes les affaires… c’est connu…


PHINCK

Et puis, c’est une admirable affaire…


ISIDORE

Ça… faut voir !…


GRUGGH, il est déjà un peu gêné et commence à chercher ses mots.

Puisque je parle à un homme aussi bien informé… je n’ai pas besoin d’énumérer tout ce qu’on peut faire… avec l’électricité…


ISIDORE

Non… non…


GRUGGH

D’ailleurs… c’est très simple… et cela se résume en un mot : tout… On peut tout faire… Traction mécanique…


ISIDORE

Passe… passe…


GRUGGH, un peu décontenancé.

Mais encore, allez-vous me dire…


ISIDORE

Je ne dis rien du tout… Au fait… vous avez une chute de vingt mille chevaux… C’est entendu… Où est-ce ?


GRUGGH

Laissez-moi d’abord vous exposer l’affaire dans ses grandes lignes… Nous nous occuperons ensuite du détail…


ISIDORE

Va… va… Pourvu qu’elle ne soit pas dans la lune…

Il ricane.

GRUGGH

Cette chute incomparable… est située dans la montagne… à vingt-six kilomètres d’une grande ville populeuse et industrielle… dont le traité… notez cela… dont le traité avec la Compagnie du gaz expire dans trois ans… Municipalité nouvelle… intelligente… amie du progrès.


ISIDORE

Ne t’emballe pas sur l’esprit de progrès des municipalités… Je les connais…


GRUGGH

Celle-ci ne demande qu’à s’entendre avec nous…


ISIDORE

Question de pots-de-vin. C’est classé… Ensuite…


GRUGGH

Trois stations thermales, importantes… très suivies, se trouvent également dans le champ d’exploitation de la chute… Elles comportent quatre-vingt-douze grands hôtels… Enfin… et c’est là qu’est l’intérêt exceptionnel de l’affaire… les terrains avoisinants sont extrêmement riches en bauxite… Ayant le minerai sur place… la force et la chaleur… nous pouvons construire une usine d’aluminium… et faire concurrence à l’Allemagne…


ISIDORE

Bon, bon… Je vois ça…


PHINCK

C’est incalculable…


ISIDORE

Oui ?… Eh bien, ne calculons pas encore… (Il se lève… marche dans la pièce, les mains croisées derrière les basques de sa jaquette.) Et cette chute… est à vous ?…


GRUGGH, légère hésitation.

Sans doute…


ISIDORE

Ça m’étonne…


PHINCK

Pourquoi ? Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ?


ISIDORE

J’entends… Vous en êtes bien propriétaires ?…


GRUGGH

Mais oui… Je vais vous dire…


ISIDORE

Que vous n’en êtes pas propriétaires…


GRUGGH

C’est tout comme… nous avons une promesse de vente…


ISIDORE

De qui ?


GRUGGH

Mais du propriétaire de la chute…


ISIDORE

Dont vous êtes propriétaires ?… (Ricanant.) Écoutez, mes enfants, vous êtes très gentils, tous les deux… Et moi… je suis sans doute un imbécile… Mais ce que vous m’offrez là… c’est peut-être très intéressant… c’est surtout trop compliqué… Je ne m’embarque jamais dans une affaire dont j’ignore ce qu’elle est… où elle est… et avec qui je dois la traiter…


Isidore s’arrête devant son portrait qu’il regarde avec affectation, les jambes écartées, les mains dans ses poches, la tête levée… d’un air narquois… Gruggh et Phinck se trouvent de plus en plus décontenancés. Ils échangent des regards interrogateurs. Isidore, de temps en temps, allume et éteint les deux réflecteurs.



GRUGGH

Vous devez la traiter avec nous… Mais nous ne voulons rien vous cacher… (Un peu agacé.) Vous ne me laissez pas parler.

Silence de Lechat.

PHINCK

Vous interrompez toujours… (Silence d’Isidore.) On ne sait plus où l’on en est.


GRUGGH, après avoir consulté Phinck.

Il s’appelle Joseph Bruneau…


ISIDORE

Pauvre Bruneau ! Un qui n’a pas de veine… (Il vient s’asseoir sur le coin de la table où se trouve Phinck.) Et qu’est-ce que c’est que ce bonhomme-là ?


GRUGGH

Moitié paysan… moitié bourgeois… Un être quelconque… Pas très malin… mais fort entêté… Il refusa d’abord toute proposition d’association… mais à force de lui faire miroiter des millions et des millions devant les yeux… nous le décidâmes à entreprendre l’affaire pour son compte…


ISIDORE

Il est donc bien riche, ce Bruneau ?…


GRUGGH

Il possédait alors trois cent mille francs… à peu près… Nous lui présentâmes des devis qu’il accepta… Et les travaux commencèrent. Seulement il se trouva que sur dix kilomètres de tunnel à creuser… trois n’étaient pas achevés… qu’il ne restait plus rien des trois cent mille francs… Nous nous étions trompés sur les devis…


ISIDORE, sarcastique.

Ah ?…


PHINCK

On se trompe souvent sur les devis…


ISIDORE

Oui !… (Il ricane.) Ensuite.

Isidore lève la tête et regarde plus attentivement Gruggh et Phinck.

GRUGGH

Bruneau était alors à notre discrétion… Il le comprit tout de suite… Nous rédigeâmes un contrat sous seing privé… par quoi… nous nous engagions à reprendre l’affaire… et à le désintéresser soit par la remise d’une somme à déterminer… soit par l’attribution d’une petite part… dans la combinaison qui interviendra.


ISIDORE

Voilà pour Bruneau… ce pauvre Bruneau ! Et la chute ?… Cette fameuse chute ?


GRUGGH, après avoir consulté Phinck.

À Saint-Carex… près de Grenoble…


ISIDORE

Saint-Carex ?… mais… dites donc, mes enfants. Saint-Carex… je connais ça… Parfaitement… Saint-Carex se trouve, il me semble, dans la zone militaire…


GRUGGH

Oui…


PHINCK

C’est un détail sans importance.


ISIDORE

Vraiment ?… Tu as trouvé cela, toi… Tous les embêtements… Tous les obstacles… que l’Administration militaire va te jeter dans les jambes… tous les délais… tous les refus… et, finalement… après des années de luttes et de démarches, de temps perdu… d’argent gâché… l’impossibilité où tu seras de faire quoi que ce soit… d’exploiter quoi que ce soit… tu appelles ça… un détail ?… Eh bien, mon vieux Phinck…


PHINCK, avec autorité.

Vous pensez que, dans une telle entreprise… nous n’allons pas à l’aveuglette… nous avons des influences en haut lieu…


ISIDORE

Ah !… et… des capitaux autre part… sans doute ? C’est parfait… alors… vous n’avez pas besoin de moi ? Marchez, mes enfants… marchez tout seuls… J’aime autant cela… Un verre de porto ?… 1804 !… À la santé de ce pauvre Bruneau, hein ? (Il sert et ils boivent.) Dites donc, vous avez l’air de le trouver moins bon ?


PHINCK

Du tout… au contraire !


GRUGGH

Mais, mon cher monsieur Lechat… nous n’avons jamais prétendu que vous ne pouviez pas nous être utile… Ce serait de la folie…


ISIDORE

Tu y reviens ?…


GRUGGH

Vous avez un journal… c’est-à-dire l’arme puissante et terrible du capitalisme moderne…


PHINCK

Le levier indispensable à tous les grands remueurs d’affaires…


GRUGGH

Vous avez aussi…


ISIDORE

Oui… oui… Et n’empêche que vous vouliez me rouler… (Protestations de Gruggh et de Phinck.) Vous avez tort… Je suis franc, moi… loyal… large… trop large… et je joue cartes sur table… Mais j’y vois clair… Je ne suis pas Bruneau, moi… Ce pauvre Bruneau !… J’ai les os durs… le cuir solide… Quand on veut m’avaler je me mets en travers… et ça ne passe pas… Ceci pour votre bien… De l’affaire en question, je ne connais que ce que vous m’en avez dit… à travers toutes vos restrictions… Donc… je ne la connais pas… mais je ne demande pas mieux que de l’étudier sérieusement et à fond… Elle peut être mauvaise… Elle peut être bonne… Je la crois bonne… et j’ai le flair de ces choses-là… Seulement, il me faut des conditions qui ne sont pas à discuter… Elles sont à accepter ou à refuser… sans plus… car je n’ai pas de temps à perdre dans toutes ces petites roueries enfantines… ces petits asticotages ridicules, qui ne vous mèneront à rien et qui me dégoûtent…


GRUGGH

Mais… pardon… ces asticotages…


ISIDORE

En voilà assez… À combien estimez-vous les frais de premier établissement… travaux… constructions… machines ?


PHINCK

À huit millions…


ISIDORE

Mâtin !… (Un temps.) Faudra voir ça… (Un temps.) Je me charge de trouver les capitaux… C’est entendu… Mais, permettez, sous les plus expresses réserves que l’affaire, après examen, sera jugée bonne par moi ?…


GRUGGH

Cela va sans dire…


ISIDORE

Je me charge aussi de toutes les négociations avec le ministère de la Guerre… Et je vous réponds qu’elles seront rondement menées… (Il s’arrête de marcher.) Et voici ce que j’exige… D’abord, Bruneau… je ne le connais pas, moi… Bruneau… et ne veux pas le connaître… Faites-en ce que vous voudrez…


GRUGGH

Pardon… Ce pauvre homme !…


ISIDORE

Il faut faire de la philanthropie ou des affaires… Vous faites des affaires, n’est-ce pas ? Oui… Eh bien, vous l’avez roulé une première fois… ce pauvre Bruneau… Vous n’avez pas besoin de moi pour le rouler une seconde. Bruneau, je vous l’abandonne… (Gros rire.) Et à ce propos, je vous préviens que les devis que vous me présenterez seront soumis à un contrôle sérieux… Diable !… S’il y a plus tard… un excédent… il sera pris sur votre part exclusivement…

Gruggh donne des signes d’impatience. — Phinck le calme d’un geste.

PHINCK

Mais, d’abord, quelles seront les parts ?…


ISIDORE

Égales entre nous deux…


PHINCK

Vous voulez dire entre nous trois ?


ISIDORE

Comment… entre nous trois ?… Où vois-tu que nous soyons trois ?… (À Gruggh.) Toi… (À Phinck.) et toi… ça fait un… Moi, ça fait un… Un et un… ça fait deux !… Où est le troisième ! Et j’ajoute que j’entends avoir seul la direction financière de l’affaire… et y introduire toutes les combinaisons que je jugerai utiles à son développement… sans que vous puissiez y contrevenir d’une manière quelconque… réserves faites, bien entendu, de vos droits statutaires. Mais je vous préviens, à l’avance, qu’ils ne seront pas très lourds…


GRUGGH

Je ne comprends pas…


ISIDORE

Tu comprendras plus tard… Laisse-moi finir… Puisque c’est moi qui apporte l’argent… je n’ai pas besoin de vous dire que je m’attribue toutes les commissions sur les marchés avec les entrepreneurs et les constructeurs…


PHINCK

Quelles commissions ?


GRUGGH

Il n’y a pas de commissions…


ISIDORE

Eh bien, mes enfants… s’il n’y a pas de commissions… je me serai roulé moi-même… Ce serait drôle… mais ça m’étonnerait…


GRUGGH

Vous n’avez pas parlé de nos appointements ?…


ISIDORE

Je n’en veux pas…


GRUGGH

Il est cependant d’un usage constant…


ISIDORE

Je n’en veux à aucun prix… Nous ne sommes pas des employés, que diable !


PHINCK

Permettez… permettez…


ISIDORE

Rien du tout… rien du tout…


PHINCK

Et mon brevet ?


ISIDORE, après avoir regardé Phinck ironiquement.

Ton brevet ?… Quel brevet ?… Ah ! oui !… (Il lui tape sur l’épaule.) À quelle heure pars-tu ?… Il y a un train à six heures trente… un express, mon vieux… c’est le meilleur…


PHINCK

Nous ne pouvons accepter de pareilles conditions…


GRUGGH

Vous nous dépouillez…


PHINCK

Vous nous égorgez…


GRUGGH

C’est impossible… impossible…


PHINCK

Monstrueux !… Je respecte les droits du capital… Mais le capital n’est pas tout dans une affaire… Et mon brevet. (Il agite une feuille de papier.) Mon brevet a des droits, lui aussi…


ISIDORE, bonhomme.

Libre à vous, mes enfants… Eh bien, brisons là… nous n’avons rien dit, voilà tout… On discute une affaire… on ne s’entend pas… cela arrive tous les jours… et ça n’empêche pas les sentiments… parbleu… (Après un temps.) Le plus ennuyé… Ce sera Bruneau… (Il marche… marche.) Pauvre Bruneau !… Après tout… il m’intéresse, moi… ce brave homme-là… Ma foi !… J’ai bien envie d’aller faire un petit tour… par chez lui… et de l’interviewer… Qu’en dites-vous ?… Une interview de Bruneau dans le Petit Tricolore… hé… hé ?… Ça pourrait être une chose émouvante et comique, pas vrai ?… (Il se frotte les mains. — Consternation de Gruggh et de Phinck.) Ma foi, oui !… L’idée est bonne… Et puis… pourquoi aussi… n’irais-je pas… dès demain… au Ministère de la Guerre ! (Avec emphase.) J’y suis comme chez moi… J’entre dans le cabinet du ministre le chapeau sur la tête… C’est une idée aussi… ça… (Il se frotte les mains.) Eh bien ? Ce programme vous va-t-il ?


GRUGGH, accablé.

Nous ne demandons pas mieux que de réfléchir… encore…


ISIDORE

À quoi bon !… L’affaire ne vous plaît pas… Lâchez-la… Voyez-vous… il ne faut jamais faire les choses… malgré soi…

Entre un domestique.

LE DOMESTIQUE

M. Xavier…


ISIDORE

Une petite minute… je suis à lui… (Le domestique sort. — À Gruggh et à Phinck.) Je vous demande pardon, mes enfants… mais j’ai besoin de causer avec mon fils…

Gruggh reprend son chapeau… Phinck remet ses papiers dans la serviette, qu’il referme… Ils se disposent à partir, ahuris et décontenancés.


GRUGGH

Eh bien… c’est entendu… nous allons réfléchir encore…


ISIDORE

Comme vous voudrez…


PHINCK

Nous allons revoir certains chiffres, refaire certains calculs…


ISIDORE

C’est ça…


PHINCK

Qu’est-ce que nous voulons, nous ? Nous entendre, n’est-ce pas ? De votre côté…


ISIDORE

Oh ! mes enfants… ne me demandez pas de réfléchir… Mes réflexions ne vaudraient rien pour vous… au contraire…


PHINCK, la tête basse.

Eh bien… voilà !…


ISIDORE

Vous avez jusqu’à six heures… Dites donc… Si vos réflexions, par hasard… vous amenaient à conclure l’affaire…


PHINCK

Heu !… C’est tout une autre combinaison… maintenant…


ISIDORE

Enfin… si vous acceptiez… rédigez-moi un petit engagement, provisoire et conditionnel… mais strictement… sur les bases que je vous ai données… strictement… vous entendez ? Plus tard, quand nous en serons à l’acte de société… nous aurons à examiner quelques conditions supplémentaires… dont nous n’avons pas parlé… (Sursaut de Gruggh et de Phinck.) Des choses insignifiantes…


GRUGGH, ahuri et regardant tristement la pointe de ses bottines.

Eh bien… voilà !… Nous allons examiner à nouveau…


PHINCK, l’air funèbre.

Certainement, mais sapristi !


GRUGGH, même jeu.

Qu’est-ce que nous voulons, nous… n’est-ce pas ?


PHINCK

Trouver un joint… Difficile…


ISIDORE, il les reconduit jusqu’à la porte en les réconfortant de tapes amicales sur l’épaule.

Allons… allons… quels drôles de bonshommes !… Je viens de faire votre fortune… et vous avez des figures d’enterrement !… Du nerf, sapristi !… et de la gaieté… Ohé… ohé !… mes enfants… (Gruggh et Phinck sortent. — De la porte.) Six heures trente… N’oubliez pas…

Entre Xavier.



Scène XI


ISIDORE, XAVIER

Xavier a une tenue d’automobile très élégante. — Grand, mince, figure déjà légèrement flétrie. Manières froides.



ISIDORE, exubérant, les bras ouverts.

Ah ! enfin… voilà le chauffeur !…


XAVIER

Mon père !…

Il lui tend deux doigts, mollement.

ISIDORE

C’est tout ce que tu me donnes ! Eh bien… quoi, voyons ?… On ne l’embrasse pas, son papa ?… son vieux papa !


XAVIER

Si tu veux…

Il embrasse son père.

ISIDORE

Ça n’est donc pas chic ?… Ça ne se fait donc pas à l’Épatant ?… Regarde-moi… un peu… Qu’est-ce que c’est que cette figure-là !… On est embêté, hein ?


XAVIER, vaguement.

Oh !…


ISIDORE

Petites femmes ?… Affaires de cœur ?…


XAVIER

Ah ! non… Les affaires de cœur… il y a longtemps que j’en ai soupé…


ISIDORE

Sacré petit chauffeur, va !… Affaires d’argent ?…


XAVIER

Plutôt…


ISIDORE

Ah !… Grosse culotte ?…


XAVIER

Assez grosse…


ISIDORE

À Ostende ?


XAVIER

Ostende…


ISIDORE

Raconte-moi ça… Un verre de porto ?


XAVIER

Merci !… Tu sais bien que je ne bois que de l’eau…


ISIDORE

Fêtard, va !… (Il s’assied.) Alors !…


XAVIER, s’asseyant aussi.

Dix mille louis…


ISIDORE, sursautant.

Qu’est-ce que tu dis ?


XAVIER, détachant froidement chaque mot.

Dix mille louis…


ISIDORE

J’avais bien entendu… Bigre !… (Il regarde son fils d’un air ahuri.) Tes histoires sont courtes… mon garçon… mais elles sont bonnes…


XAVIER

Bonnes… Enfin, voilà…

Un petit silence.

ISIDORE

Mais… dis donc… dix mille louis… c’est une somme…


XAVIER

Oh !… pour toi…


ISIDORE

Comment, pour moi ?… Tu es extraordinaire… Mais on n’a pas toujours deux cent mille francs de disponibles… comme ça… On prévient… que diable !


XAVIER

Une affaire demain… et il n’y paraîtra plus…


ISIDORE

Une affaire… une affaire… C’est bientôt dit… Et pas moyen d’arranger ça ?


XAVIER

Impossible… Dette d’honneur…


ISIDORE

D’honneur… d’honneur… Au diable l’honneur !… Où il y a de l’argent… il n’y a pas d’honneur… Il y a une affaire… et ça se traite…


XAVIER

Pas dans mon monde…


ISIDORE

Dans son monde !… Il a bien dit ça… Est-il étonnant, ce gamin !… Alors, impossible ?


XAVIER, très sec.

Oui !…


ISIDORE

Tout à fait impossible ?


XAVIER, même jeu.

Tout à fait impossible…


ISIDORE

Oui !… (Songeur. — Un petit silence.) Écoute… je veux bien te donner encore ces deux cent mille francs… Seulement… il faut que tu me les regagnes.


XAVIER

Si je peux…


ISIDORE

Tu peux… Mais j’ai la tête rompue par les affaires depuis ce matin… (Il se lève.) Et j’en ai encore une très grosse à traiter… tantôt… avec cette canaille de Porcellet… Nous en reparlerons après le déjeuner…


XAVIER

Mon dessert, alors ?


ISIDORE, caressant la joue de son fils.

Il est gentil, tout de même… Viens voir mes chevaux… (Il tire sa montre.) Nous avons le temps…


XAVIER

Tu sais qu’il faut que je sois rentré à Paris à six heures ?


ISIDORE

Tu le seras… Pas un mot à ta mère, surtout…


XAVIER

Voyons !…


ISIDORE

J’en aurais pour quinze jours de plaintes, de pleurs… de lamentations…


XAVIER

Toujours rasante, maman ?…


ISIDORE

Ah ! mon petit…

Ils se dirigent, bras dessus bras dessous, vers la porte.

XAVIER

Et Tartelette Cabri ?…


ISIDORE, avec conviction.

Un ange… de plus en plus un ange !…


XAVIER, riant.

Ah ! papa !… à ton âge !


ISIDORE

Qu’est-ce que tu veux ? Je ne suis pas comme toi, moi… j’ai le cœur jeune… nom d’un chien ! Il me faut du sentiment… de l’amour…


XAVIER, ironique.

De l’idéal, nom d’un chien ?


ISIDORE

Eh bien, oui !… Ça repose des affaires !…

Ils rient, disparaissent.