Les amours de W. Benjamin/15

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Éditions Édouard Garand (71p. 42-45).

XV

CHEZ MISS JANE


Nous conduirons le lecteur sur Fifth Avenue, au Metropolitan Apartments. C’est au premier étage de l’édifice que domicilie Miss Jane.

Elle occupe sur la façade un luxueux appartement qui, outre une chambre pour sa camériste, comprend un grand salon précédé d’une antichambre, un fumoir-bibliothèque, une chambre à coucher et un vaste cabinet de toilette en lequel on peut admirer tout ce que l’art de l’hygiène fait, de nos jours, jouer à l’eau par un système fort compliqué de lavabos, de baignoires, de douches, et cetera. Mais vu qu’il n’est pas délicat de s’attarder dans la salle de toilette d’une dame ou demoiselle, nous fermerons la porte sans bruit, et nous dirigerons nos pas vers le fumoir-bibliothèque où nous retrouverons bientôt certains de nos personnages.

Toutefois, avant d’arriver à destination, il nous faut nécessairement passer devant la porte de la chambre à coucher. Cette porte, par omission volontaire ou involontaire, est à demi ouverte. Et comme il est de notre curieuse nature de regarder par les portes ouvertes ou seulement entre-baillées, par la porte de cette chambre nous ne pouvons donc, en passant, nous empêcher de jeter un rapide coup d’œil.

Et ce coup d’œil indiscret nous suffit pour entrevoir la ravissante silhouette de Miss Jane qui, assise à une table de toilette que surmonte un large miroir, donne la dernière touche à sa splendide chevelure rousse. Nous pouvons du même coup d’œil surprendre sur ses lèvres le sourire ensorcelant que reproduit le miroir avec une netteté parfaite…

Il est sept heures du soir.

— Vêtue d’une jolie robe de soie lilas qui modèle à perfection ses formes admirables, Miss Jane pénètre dans son fumoir.

C’est une jolie pièce, spacieuse, richement meublée, aménagée et décorée avec cet art féminin que, seule, une femme de bon goût peut créer. Beaucoup de bibelots de prix et de bibelots sans valeur. Aux murs quelques pastels assez jolis, mais on y trouve, avec surprise, trois portraits portant la signature du célèbre Gainsborough. Voila certainement de quoi que Miss Jane n’a pu avoir uniquement pour des sourires, tout ensorcelants que ces sourires ont pu être ! Mais il y a aussi une pièce du mobilier qui ne manque pas d’attirer l’attention : c’est une bibliothèque de forme antique et couvrant tout un pan de mur. Elle est faite d’un bois de noyer noir joliment sculpté, et elle est surmontée de petits clochetons ciselés. Cette pièce, si l’on en juge par le travail qu’elle a dû coûter à son auteur, a une grande valeur et décèle le goût de Miss Jane pour les choses antiques. Et les rayons de cette bibliothèque, naturellement, sont à l’avenant ; les plus luxueuses reliures sont là côte à côte, et chacune de ces reliures renferme précieusement un auteur célèbre ou tout au moins de bonne renommée. Voilà donc à peu près ce qu’était cette pièce qui servait à Miss Jane de boudoir, de fumoir et de bibliothèque.

Lui, le lecteur pourrait nous faire observer que nous avons omis de parler de deux pièces très importantes : la cuisine et la salle à manger. Qu’il se rassure sur ce point. De cuisine et de salle à manger il n’y a pas, attendu que Miss Jane prend ses repas dans les restaurants du beau monde ou dans les grands hôtels. Pour le petit déjeuner, elle n’a qu’à descendre au rez-de-chaussée où se trouve un superbe café, avec petits salons privés, et ce café offre aux locataires de la maison ainsi qu’aux aristocratiques résidents de Fifth Avenue les mets de la première succulence et le confort le plus recherché.

Ceci établi, occupons-nous donc, sans plus, de la belle Miss Jane.

Elle entre dans son fumoir d’un pas nonchalant, s’arrête près d’un guéridon où se trouve tout un nécessaire à fumer, choisit une cigarette, l’allume non sans une certaine grâce, et, toujours nonchalamment, elle va s’étendre sur une méridienne où elle se met à rêver en regardant monter les spirales que fait la fumée de sa cigarette. Tout est silence dans la pièce où règne une demi-pénombre qui porte nécessairement à la rêverie. Les bruits de la rue arrivent là mourants. Un petit cadran aux aiguilles d’or enchâssé dans l’un des clochetons de la bibliothèque fait entendre son tic-tac régulier et monotone. Au-dessus de Miss Jane, une grande dame anglaise peinte par Gainsborough sourit doucement. Mais cela n’empêche pas Miss Jane de rêver… au contraire, elle n’en rêve que mieux ! Mais à qui pense-t-elle ?…

Elle tressaille en entendant vibrer un timbre dans une pièce voisine.

Elle souleve sa tête qui repose sur une pile de coussins et regarde le cadran. À cet instant, une porte est ouverte sans bruit, une lourde draperie est écartée et une jeune camériste, brunette aux yeux clairs, aux lèvres rouges et souriantes, potelée et jolie, pénètre dans le fumoir.

— On a sonné, Nelly ? demande Miss Jane sans bouger.

— Oui, mademoiselle, et je viens prendre vos ordres.

— Ce visiteur doit être le capitaine, Nelly, il faut l’introduire ici.

— Bien, mademoiselle. Faut-il allumer le lustre ?

— Oui, il fait presque noir.

La camériste pressa un bouton d’écaille disposé sur une plaque de cuivre près du cadre de la porte, et un grand lustre en bronze, aménagé de six bougies électriques, répandit à l’instant une lumière rosée dans la pièce.

Cela fait, la camériste referma la porte par laquelle elle était entrée, alla à une arcade masquée par de riches et lourdes draperies, écarta l’une d’elle et disparut. Disons que cette arcade donnait sur le salon où l’on arrivait, de l’extérieur, par une antichambre. La camériste allait simplement recevoir le visiteur pour l’introduire suivant l’ordre de sa maîtresse.

Au bout de deux ou trois minutes, en effet, le capitaine Rutten parut dans l’arcade, courbé en deux.

— Ravie de vous voir, capitaine ! s’écria Miss Jane sans rien changer de sa posture et en tendant, seulement, sa fine main au nouveau venu.

— Ma chère Jane, fit Rutten de son accent nasillard et en portant à ses lèvres la main de la jeune fille, après votre coup de téléphone de ce matin, ce fut avec une impatience fiévreuse que j’ai attendu le moment de prendre de vos nouvelles.

— Prenez donc un siège, capitaine, et causons.

Rutten obéit à l’injonction de Miss Jane. Mais, auparavant et tout comme s’il se fût trouvé chez lui, il s’arrêta près du guéridon, choisit un cigare, l’alluma et poussa un fauteuil près de la méridienne. Il se laissa choir mollement sur le fauteuil, lança quelques bouffées au plafond vers le lustre et dit :

— Soit, causons !

— En premier lieu, j’ai une nouvelle à vous apprendre, annonça Miss Jane.

— Bonne ou mauvaise ?

— Je vous la donne pour ce qu’elle vaut : l’inventeur du Chasse-Torpille est à New York !

— Pierre Lebon ? fit Rutten avec surprise.

— Oui, sourit la jeune fille, nous avons voyagé ensemble.

— C’est-à-dire… dans le même wagon ? sourit le capitaine à son tour.

— C’est-à-dire… dans le même wagon et côte à côte jusqu’à une heure du matin. Ensuite, lui en haut, moi en bas dans le dortoir… bref, en excellents camarades !

— Oh ! oh ! fit Rutten émerveillé et étourdi à la fois. Vous êtes donc en amour ? ajouta-t-il.

— Un peu, oui… sourit mystérieusement Miss Jane.

— Contez-moi ça !

— Tout à l’heure. Nous allons procéder par ordre chronologique. Dites-moi d’abord quand vous avez vu Kuppmein pour la dernière fois ?

— Aujourd’hui même dans la matinée, quelque temps après votre coup de téléphone.

— Vous ne lui avez pas parlé de moi, au moins ?

— Non.

— Très bien. Vous a-t-il remis les plans ?

— Le jour même de son arrivée.

— Le modèle est toujours à venir, n’est-ce pas ?

— Comme vous dites.

— Et que pensez-vous ?

— Rien… j’attends avant de penser que vous me fassiez votre rapport.

— Eh bien ! écoutez ceci : à l’heure où je vous parle le modèle est entre les mains de son inventeur !

— Est-ce possible ? s’écria Rutten avec ahurissement.

— Ou plutôt ce modèle est à Montréal, mais en un lieu sûr connu de Lebon seulement et d’un certain banquier de Chicago qui s’appelle William Benjamin, un ami de Lebon et qui m’a l’air très intéressé, trop même, à cette affaire de Chasse-Torpille. Et j’ajoute que c’est ce même William Benjamin, que vous aurez probablement l’avantage de connaître un de ces quatre matins, c’est ce Benjamin, dis-je, qui a fait rater la seconde partie de la transaction engagée par Kuppmein.

— Ah ! ah !

— Ensuite, Lebon est à New York pour y rechercher ses plans.

— Bon.

— Mais dites-moi si vous avez appris toute l’aventure de l’inventeur du Chasse-Torpille.

— Kuppmein m’a raconté toute une histoire à ce sujet. Notamment que Lebon, après transaction avec Conrad, aurait volé à ce dernier les plans qu’il lui avait cédés, et il aurait eu pour complice de ce vol son amante, la secrétaire de Conrad. Que ce même Lebon avait été arrêté le lendemain du vol pour échapper ensuite à la justice, et que, durant, ce temps sa complice se serait suicidée par la noyade.

— C’est à peu près cela. Et vous a-t-il parlé de Grossmann ?

— Il m’a affirmé que nous sommes trahis et volés par Grossmann et Fringer.

— Je ne le dédirai pas sur ce point. Mais chose fort certaine, c’est que Kuppmein, avec le beau rôle, veut et travaille pour s’approprier tous les bénéfices de l’entreprise. Eh bien ! écoutez l’histoire telle que j’ai pu la suivre et la reconstituer, et vous verrez avant longtemps que je ne m’éloigne pas trop de la vérité !

Et Miss Jane se mit à narrer tout ce qu’elle avait vu, surprit et déduit des premiers événements de notre histoire.

Rutten lui prêta une attention profonde, mais sans laisser voir sur sa physionomie impassible ses sentiments intérieurs.

Quand Miss Jane eut terminé son récit, il remarqua simplement :

— Je crois comprendre que la partie sera plus rude que je ne m’y attendais.

Et cette fois il fronça les sourcils durement, comme si son esprit eût évoqué un souvenir terrible, ou prévu un événement prochain qui allait réclamer une action énergique.

— Et pourtant cette partie était toute simple à jouer, répliqua Miss Jane, sans ces deux imbéciles, Grossmann et Fringer, qui l’ont gâchée !

— Grossmann et Fringer… murmura Rutten en réfléchissant… nous nous souviendrons d’eux. Ses yeux d’un gris métallique furent sillonnés par un éclair rapide. Quant à Kuppmein…

— Je vous avais bien prévenu, capitaine, interrompit Miss Jane, que ce Kuppmein était de trop dans l’affaire !

— Oui, je me le rappelle.

— Et si vous voulez penser comme moi, à l’avenir nous ne devrons compter que sur nous-mêmes.

— Vous avez raison.

— Ensuite, il va falloir nous remettre à l’œuvre sans retard.

— Avez-vous un plan d’action ?

— Oui, et ce plan je l’ai déjà entamé.

— Expliquez-moi ça.

— Résumons d’abord les faits afin d’éviter des malentendus et pour ne laisser aucune prise au hasard. Kuppmein et Cie sont chargés d’acquérir plans et modèle d’un Chasse-Torpille pour le compte de l’Allemagne, arme que celle-ci retournera contre ses ennemis. Mais ces plans et ce modèle sont vendus à Conrad à qui ils sont aussitôt volés par un certain Peter Parsons qui ne semble faire qu’un seul et unique personnage avec un certain colonel nommé Philip Conrad. Ensuite, Parsons a des pourparlers avec Kuppmein qui achète les plans d’abord avec l’entente que le modèle lui sera remis à New York par Parsons lui-même. Dans cette transaction Kuppmein a versé une somme d’argent égale à dix mille dollars, a même les vingt mille qu’il a volés à Grossman après avoir immobilisé ce dernier d’une balle au ventre. Dans l’intervalle le modèle est volé a Parsons par un inconnu que je soupçonne fort être Fringer… qui, ensuite, confie ce modèle à Grossman…

Disons ici que Miss Jane altéra la véridicité des événements, afin de passer sous silence la ridicule aventure dont elle avait été l’objet, à la gare Windsor, ce jour ou Grossmann lui avait si adroitement subtilisé la valise contenant le précieux modèle.

— Ensuite, continua Miss Jane, Lebon et Henriette Brière sont accusés du vol des plans et modèle par Conrad. Lebon est arrêté, sa complice se noye, puis survient ce William Benjamin qui m’intrigue très fort et dont nous reparlerons. Et vous savez comment ce Benjamin, avec le concours de deux agents à sa solde, a réussi à s’emparer du modèle, comme je vous en ait fait le récit au long tout il l’heure. Maintenant, acheva Miss Jane, voyez-vous d’ici ce qu’il nous reste à faire ?

— Oui, je vois, hormis une chose.

— Laquelle ?

— L’endroit précis où tendre la main pour saisir le modèle.

— Nous le saurons bientôt.

— Qui nous l’apprendra ?

— Pierre Lebon ! répondit Miss Jane avec un sourire placide.

— Hein ! vous dites Pierre Lebon ! s’écria Rutten avec un réel étonnement.

— Oui, Pierre Lebon… Mais laissez-moi vous raconter une autre petite histoire. J’ai filé à Montréal une assez jolie comédie et très agréable au moyen de laquelle j’ai pu entrer dans l’intimité de Lebon par l’intermédiaire de ce même et mystérieux William Benjamin. Or, pour eux je suis une certaine Miss Wilson, fille unique d’un banquier New Yorkais, et ce banquier… c’est vous-même, mon cher capitaine.

— Merci ! ricana Rutten avec une révérence moqueuse.

— C’est-à-dire, continua Miss Jane, que, à compter de ce jour, vous serez pour Lebon et William Benjamin, Monsieur Wilson, mon vénérable père.

— Bien que très honoré de cette paternité, ricana Rutten, j’eusse de beaucoup préféré être l’amoureux !

La jeune fille se mit à rire.

— Vieux renard… nargua-t-elle, vous préférez encore, malgré votre âge, les amours frivoles à l’amour paternel.

— Que voulez-vous, soupira Rutten, c’est dans ma nature !

— Eh bien ! faites un petit sacrifice temporaire. Et plus tard, qui sait s’il ne vous sera pas donné de revenir aux amours légères !

— Voilà qui me réconforte.

— Je poursuis donc, reprit Miss Jane. Tout à l’heure, vous me demandiez de vous conter mes amours avec Lebon ? Eh bien ! je peux vous dire de suite que je ne lui suis pas indifférente. Voilà, comme vous le pensez, qui n’est pas de mauvais augure. D’ailleurs, je l’attends ce soir, vers huit, heures, m’a-t-il assuré par téléphone. Et alors…

— Il est huit heures moins quart ! fit observer Rutten.

— C’est juste. Il n’y a donc plus que quelques minutes d’attente, et je vous présenterai comme mon père. Un peu plus tard, vous prétexterez des affaires pour nous laisser. Et, je vous le dis sans fatuité, quand Lebon me quittera il aura pour moi beaucoup d’amitié, et avant trois jours il m’aimera, et avant six jours il sera fou de moi… Et alors…

— Alors ?… répéta Rutten vivement intéressé.

— Alors Lebon, aujourd’hui très réservé sur ses affaires, n’aura plus de secrets pour moi. Il me dira donc où se trouve son modèle, et ce sera à vous d’aller le chercher.

— C’est magnifique ! déclara Rutten enchanté. Seulement, ajouta-t-il avec un sourire moqueur, méfiez-vous de vous laisser prendre à votre propre jeu !

— Que voulez-vous dire ?

— Ceci : prenez garde de vous éprendre d’un irrésistible amour pour ce jeune homme.

Miss Jane égrena un rire sarcastique.

— Rassurez-vous, dit-elle : j’ai trop d’intérêt à gagner les cent mille dollars que vous m’avez promis. Non, non, l’amour ne saurait me tourner la tête !

— Vous êtes de chair ! fit observer gravement Rutten avec un nouvel éclair dans ses yeux gris.

— Oui, mais quand je veux je suis de pierre… je suis d’acier, capitaine !

Et la jeune fille esquissa un geste farouche.

Le capitaine sourit et reprit :

— Non seulement, Miss Jane, je vous ai promis cent mille dollars, une fois que nos affaires seraient bâclées, mais aussi un voyage en Allemagne.

— Je ne l’oublie pas. Je vous y suivrai comme toute bonne fille bien soumise aux volontés de son noble père, ricana Miss Jane. À propos, ajouta-t-elle, en retrouvant son sérieux, où en sont nos autres affaires ?

— Tout va bien. Nous sommes en train d’organiser la grève formidable des Industrial Workers of the World. Mais nous sommes étroitement surveillés par les agents de Washington. L’affaire pourra rater. Peu m’importerait, du reste, si cette affaire de Chasse-Torpille était terminée. Car alors je lâcherais tout pour filer de l’autre côté… en votre adorable compagnie ! Oui, je vous le jure, Miss Jane… car à présent j’ai assez de fortune. Il ne me manquerait plus que ce modèle… et vous ! Aussi vais-je faire diligence pour…

— Chut ! interrompit la jeune fille en se levant en tendant l’oreille.

— Quoi donc ?

— N’avez-vous pas entendu la sonnerie ?

— Ma foi, non.

— Écoutez !

Tous deux gardèrent le silence durant une minute, et au bout de cette minute le timbre de la porte d’entrée vibra longuement.

— C’est Lui ! souffla Miss Jane.

— Lebon ?

— Oui. Venez au salon, c’est là que nous le recevrons.

Aussitôt elle sonna un timbre pour appeler sa camériste, puis elle entraîna le capitaine dans le salon. De même que le fumoir, le salon était éclairé par un lustre en bronze muni, celui-là, de douze bougies électriques.

Miss Jane alla prendre place au piano dans un angle, et le capitaine Rutten se jeta négligemment sur une ottomane.

La camériste apparut l’instant d’après.

— Un visiteur est là ? dit Miss Jane, veuillez l’introduire.

La camériste traversa le salon pour gagner l’antichambre. Miss Jane fit courir ses jolis doigts sur le clavier d’ivoire, et, durant la minute qui suivit, le salon s’emplit des douces harmonies d’une langoureuse rêverie d’amour.

Et cette rêverie se prolongeait, lorsque Pierre Lebon parut sur le seuil de la porte. Miss Jane, au piano, lui tournait le dos.

Mais à la vue du jeune homme, Rutten se dressa vivement en proférant une exclamation de surprise et en faisant une légère révérence.

À cette exclamation du capitaine, Miss Jane se retourna…

Pierre la dévora ardemment du regard.

Le sourire de Miss Jane fut un sourire plein de bonheur. Elle courut au jeune homme les mains tendues, la bouche tendue…

— Ah ! s’écria-t-elle, que vous me faites plaisir !

Elle serrait avec force les deux mains de Pierre dans les siennes.

Le jeune homme éleva à ses lèvres ces mains moites et doucement parfumées.

— Mademoiselle, dit-il d’une voix émue, plus émue qu’il ne voulait laisser paraître, ma visite est aussi pour moi un immense plaisir.

Et comme, machinalement, le jeune homme jetait les yeux sur la silhouette grave du capitaine…

— Ah ! fit Miss Jane… j’oubliais de vous présenter mon père…

Les deux hommes s’inclinèrent, puis Rutten dit sur un ton un peu froid :

— Mon cher monsieur, je m’empresse de vous remercier pour l’insigne service que vous avez rendu à ma famille. Dès ce jour je contracte vis-à-vis de votre personne une dette de gratitude que je n’oublierai pas.

— Vous me comblez monsieur… pour si peu !

— Pour beaucoup, au contraire, répliqua vivement Miss Jane, avec son sourire magnétique. Car sans votre ami, Monsieur Benjamin, et vous-même, j’aurais pu avoir de regrettables mésaventures. N’est-ce pas votre avis, père ?

— Certainement, assura Rutten tout plein de son rôle. Mais je comprends que Monsieur Lebon est aussi modeste que courtois et généreux. Tenez, monsieur, ajouta-t-il en faisant quelques pas vers le jeune homme, j’aime à vous l’avouer de suite : dès le premier abord, vous me plaisez beaucoup. Aussi, je regrette bien être forcé de m’absenter, des affaires très importantes vont me retenir hors de chez moi une bonne partie de la nuit. Vous permettez, monsieur Lebon ? D’ailleurs, cette enfant gâtée tâchera de faire en sorte que vous ne vous ennuyiez pas trop.

Il caressa le menton de la jeune fille, sourit… mais d’un sourire ironique dont Pierre ne put saisir le sens véritable, et ajouta :

— Au revoir, Monsieur Lebon !

Ayant serré la main du jeune homme, et très satisfait d’avoir rempli au mieux son rôle de « père noble », Rutten gagna l’antichambre et disparut.

De suite, Miss Jane courut à la méridienne, y prit place, et dit avec un sourire fascinateur :

— Tenez… monsieur Lebon, venez vous asseoir ici près de moi et nous causerons comme deux bons amis !

Pierre obéit.

Ses yeux bruns lançaient, déjà des reflets d’amour…