Les amours de W. Benjamin/18

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Éditions Édouard Garand (71p. 50-52).

XVIII

DÉGRISEMENT


Les quatre jours qui suivirent furent pour Pierre Lebon la griserie complète. Pendant ces quatre jours il demeura sous le charme fascinateur de Miss Jane. Pendant ces quatre jours Pierre ne sortit que pour la nuit de l’appartement.

Et durant ces quatre jours Pierre oublia presque qu’il faisait partie de notre triste humanité. Mais au cours de ces quatre jours Miss Jane finit, elle, par savoir de Pierre ce qu’elle voulait savoir : c’est-à-dire l’endroit précis où était le modèle du Chasse-Torpille.

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Dans la matinée du cinquième jour, peu après l’arrivée de Pierre, Rutten se présenta chez Miss Jane. La jeune fille reçut le capitaine dans l’antichambre et lui dit en posant un doigt sur sa bouche :

— Silence… et suivez-moi sans faire de bruit !

Et, suivie du capitaine qui marchait sur la pointe des pieds, elle s’approcha de la porte du salon.

Par l’entrebâillement de la porte le regard de Rutten tomba sur Pierre allongé sur l’ottomane.

Miss Jane ébaucha un sourire cruel. Puis elle entraîna vivement le capitaine dans le fumoir.

Après avoir soigneusement ramené ensemble les lourdes draperies de l’arcade de façon à intercepter le bruit des voix, Miss Jane dit :

— Je sais ce que nous avions intérêt à savoir.

— Enfin ! exclama le capitaine avec un geste de jubilation,

— Oh ! poursuivit Miss Jane avec une expression de joie orgueilleuse dans l’éclair de ses yeux, ça n’a pas été sans peines !

— Il est donc têtu, ce monsieur Lebon ! ricana Rutten avec sarcasme.

— C’est-à-dire qu’il est indomptable !

— Pour toute autre que pour la séduisante Miss Jane ! complimenta Rutten de sa voix nasillarde.

— J’ai pourtant plus d’une fois désespéré.

— Qu’importe ! puisque vous tenez le succès ! Alors, où donc serait casé cet estimable modèle ?

— Je vais vous le dire…

Miss Jane s’interrompit pour jeter ses regards sur les draperies de l’arcade. Au même instant Rutten tressaillit. Au salon, un léger bruit venait de se faire entendre. Mais aussitôt tout retomba dans le silence.

— Il rêve, murmura Miss Jane avec un sourire tranquille, ce n’est rien. Mais pour plus de sûreté, je vais vous confier la chose à l’oreille, approchez !

Miss Jane, comme toujours était allongée sur la méridienne. Rutten se pencha vers elle, tout près… Et pendant plus de dix minutes la jeune fille parla à l’oreille du capitaine dont la figure se recouvrait peu à peu d’une expression de joie intense.

Quand Miss Jane eut achevé son récit, le capitaine se redressa en esquissant un geste de triomphe. Mais de suite la jeune fille ajoutait à voix plus haute :

— Il n’y a donc pas d’erreur possible, et avec seulement un peu d’adresse et de nerfs vous pourrez vous emparer du modèle. Et alors…

— Alors ?

— J’aurai bien, je pense, gagné mes cent mille dollars !

— Certes, admit Rutten. Même, ajouta-t-il avec un sourire énigmatique, que vous pourriez gagner quelque mille en plus !

— Expliquez-vous, dit Miss Jane en dressant l’oreille.

— Je dis que si vous vouliez gagner quelques milliers de dollars en surplus… vous n’avez qu’à me le dire !

— Que faudrait-il faire ?

— Une chose simple !

— Quoi encore ? interrogea Miss Jane très curieuse.

Rutten garda un instant le silence durant lequel son sourire énigmatique parut s’amplifier, puis il répondit :

— Venger Kuppmein !

— En dénonçant le capitaine Rutten ? se mit à rire la jeune fille.

Rutten tressaillit, fronça les sourcils et pensa :

— Oh ! oh !… Miss Jane deviendrait-elle amoureuse de Lebon au point de me sacrifier ensuite ? … Voilà ce qu’il me faudra savoir bientôt !

Mais aussitôt son visage reprit son masque de placidité ordinaire, un sourire candide courut sur ses lèvres et il dit :

— C’est bien, Miss Jane, dénoncez-moi ! Mais auparavant ayez soin d’avoir de bonnes preuves en mains !

Miss Jane ricana.

— Non… ne craignez rien, mon cher Capitaine, répliqua-t-elle. Je tiens trop à votre santé, à mes cent mille dollars et à notre prochain voyage en Allemagne !

— Eh bien, alors, et ma proposition ?

— Soit, je veux vous faire ce plaisir de venger Kuppmein. Seulement, je ne vois pas bien de quelle façon nous pourrions accomplir cette noble vengeance.

Rutten eut un sourire diabolique, se pencha à l’oreille de Miss Jane et murmura quelques paroles mystérieuses.

La jeune fille frémit légèrement. Mais sans perdre son sourire moqueur et cruel, elle fit entendre cette exclamation :

— Oh ! oh !…

— Hein !… que dites-vous de cela ? reprit Rutten, la voix plus nasillarde. Et observez, ajouta-t-il, que nous sommes pour toujours débarrassés de lui !

— Vous avez peut-être raison, répliqua Miss Jane en devenant très grave. J’y songerai capitaine. Mais dites-moi quand vous vous rendrez à Montréal ?

— Ne m’avez-vous pas dit que votre William Benjamin allait venir rejoindre Lebon à New York ?

— C’est ce que j’ai cru comprendre.

— Dans ce cas, ne vaudrait-il pas mieux attendre l’arrivée de ce Benjamin, que de risquer de l’avoir dans les jambes là-bas ?

— Peut-être bien ! Néanmoins, ce sera une perte de temps précieux. Il est vrai que Lebon n’est pas à craindre en ce moment. Mais il pourrait se produire quelque incident imprévu. Car il n’ignore pas qu’un certain capitaine Rutten, ayant ou ayant eu des relations avec feu Kuppmein, loge au McAlpin ! Il est vrai aussi que j’userai de tout mon pouvoir féminin pour le maintenir près de moi autant que possible.

— Oubliez-vous déjà, interrompit froidement Rutten, le moyen que je vous ai indiqué tantôt pour réduire cet homme à l’impuissance complète et finale ?

— Non, certes, puisque cela me soulagerait d’une besogne dont je commence à me lasser.

Rutten exprima un sourire énigmatique.

Miss Jane, à cet instant, suivait des yeux les couronnes de fumée blanche qui s’envolaient de sa cigarette, et elle ne vit pas le sourire du capitaine. Elle poursuivit :

— Mieux je veux y réfléchir et prendre des précautions pour ne pas nous exposer. Et pas plus tard que demain, je vous ferai part de mes réflexions.

— Bien. Donc, quant à mon voyage à Montréal. j’attendrai le venue à New York de Benjamin avant de l’entreprendre.

— Comme vous voudrez, répliqua Miss Jane. Mais en attendant je vous donnerais bien un conseil…

— Lequel ?

— Celui de changer d’hôtel.

— Oui, votre conseil tomba à propos, car j’ai précisément besoin d’un changement de domicile comme d’un changement d’air. Et votre conseil, je vais de ce pas le mettre en pratique.

Rutten quitta son siège, prit son chapeau et sa canne et dit :

— À demain !

— Permettez que je vous reconduise, fit Miss Jane en se levant.

Elle alla à l’arcade, écarta doucement les draperies et plongea un regard ardent vers l’ottomane.

Elle tressaillit fortement, d’un geste brusque elle écarta tout à fait les draperies, pénétra dans le salon et s’arrêta aussitôt en proférant une exclamation de surprise.

Rutten, qui l’avait suivie de près, s’arrêta aussi en manifestant une grande stupéfaction.

Et tous deux, durant un silence terrible, se regardèrent avec inquiétude… Pierre Lebon n’était plus couché sur l’ottomane, et le salon était désert !

À la même minute, comme prise d’un fol espoir, Miss Jane se rua vers l’antichambre.

Là encore la pièce était déserte.

— Il est parti !… balbutia Miss Jane en chancelant.

— Parti !… répéta Rutten en pâlissant.

— S’il avait gagné son hôtel ?… fit la jeune fille en réfléchissant.

— Et s’il avait surpris notre conversation ? murmura Rutten avec épouvante.

— Non… cela n’est pas possible ! répondit Miss Jane d’une voix presque rauque. Puis elle s’écria avec un accent désespéré :

— Que faire, grands dieux !

— Courons à l’Hôtel Américain ! suggéra Rutten.

— Et après ?

— S’il est là, usez de votre charme fascinateur pour le ramener à vos pieds !

— Mais si, cette fois, mon charme demeurait impuissant ?

Leurs regards se croisèrent, se comprirent, et leurs lèvres dessinèrent un sourire terrible.

Le capitaine Rutten gronda :

— En ce cas, tant pis pour lui !

— Soit donc… grinça Miss Jane. Allons à l’Hôtel Américain !

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Qu’était devenu Pierre Lebon ?

À l’arrivé de Rutten, il était plongé en une sorte de rêve et n’avait pratiquement pas remarqué l’entrée de Rutten et l’absence de Miss Jane. Il était à sa rêverie quand soudain le murmure de leur voix le fit tressaillir. Il leva le front, et ses yeux se posèrent sur les draperies de l’arcade. Il écouta… mais comme distraitement. Les voix n’arrivaient que très indistinctement jusqu’à lui. Cependant un nom frappa son oreille… Kuppmein !

— Kuppmein !… murmura Pierre en frappant son front, comme s’il eût voulu se rappeler une chose déjà lointaine dans son souvenir.

— Kuppmein !… fit-il encore. Ah ! soupira-t- il, j’avais oublié cela ! Pourtant, c’est hier seulement que je l’ai enfermé dans mon garde-robe, ce Kuppmein !… Hier… répéta-t-il comme incertain. Oui, c’est bien hier… Mais alors, je n’ai pas prévenu Henriette…

Il s’interrompit. Les traits de son visage se contractèrent atrocement. De nouveau il pressa son front où sa pensée semblait rebelle. Puis il murmura doucement et comme à regret :

— Henriette !…

La crispation de ses traits s’accentua… Mais bientôt un sourire radieux éclaira ce visage maladif, tandis que ce nom flottait sur ses lèvres…

— Jenny !… Jenny !…

Mais comme mû aussitôt par une pensée unique, il se leva brusquement et prononça à mi-voix :

— Oui, c’est de Kuppmein qu’il s’agit de suite !

D’un pas saccadé et mal sûr il alla à un siège où se trouvait son chapeau, il gagna l’antichambre et sortit. En bas, dans le grand vestibule, il s’arrêta pour réfléchir, sans se soucier des gens qui entraient ou sortaient et qui lui lançaient des regards singuliers.

Toujours sous l’empire de l’obsession qui tracassait son cerveau, il quitta brusquement l’édifice et se mit à descendre Fifth Avenue d’un pas rapide.

Un taxi passant à vide attira son attention. Il le héla. La voiture vint stopper près de lui. Alors il commanda au chauffeur de le conduire à un bureau de télégraphe, la plus proche.

Le chauffeur conduisit Pierre sur Broadway. Là, notre ami rédigea cette dépêche qu’avait reçue Henriette à Montréal et qui était ainsi conçue :

Je tiens Kuppmein. Il n’a pas les plans. Mais suis sur la trace. Que dois-je faire de Kuppmein ? J’attends instructions…
PIERRE.

Il tendit la dépêche à un employé, paya et sortit.

Dehors, il remonta dans le taxi et dit au chauffeur :

— Fifth Avenue… Métropolitain Apartments !…

Pierre, débarrassé maintenant de son obsession, retournait, par un instinct maladif, chez Miss Jane !

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Il était exactement deux heures, lorsque Miss Jane et le capitaine Rutten sortirent de l’Hôtel Américain où ils avaient dîné. À leur plus grand émoi, Pierre Lebon n’y était pas revenu.

Ils étaient fort perplexes tous deux.

— Où est-il ? répétait Miss Jane. Et son front blanc se barrait d’un pli dur à cette âpre question qui demeurait sans réponse.

Sombre et renfrogné, Rutten gardait le silence. La disparition de Pierre Lebon de chez Miss Jane semblait lui causer plus de soucis et d’inquiétudes qu’à la jeune fille.

Après quelques minutes de marche, Miss Jane s’arrêta et dit :

— Capitaine, il vaut mieux que vous changiez d’hôtel immédiatement, comme je vous l’ai conseillé… s’il n’est pas déjà trop tard !

— Vous redoutez donc quelque danger ?

— La prudence nous commande de tout prévoir ! Qui nous dit que Lebon, en cette minute, ne prépare pas un piège contre nous ? Oh ! s’il avait joué la comédie que j’ai cru moi-même lui jouer !

Miss Jane avait frissonné !

Rutten avait chancelé de terreur.

— Oui, murmura le capitaine, je vais changer d’hôtel dès cet après-midi.

— Vous pourriez laisser entendre aux gens de l’hôtel que vous partez en voyage.

— Oui, vous avez raison. Mais que ferai-je ensuite ?

— Ensuite, dit Miss Jane, venez chez moi, et nous tâcherons d’aviser à quelque chose… un plan d’action… que sais-je !

— C’est entendu, j’irai chez vous après que j’aurai choisi un autre domicile.

Ils se séparèrent, et Miss Jane reprit le chemin de ses appartements sur Fifth Avenue.

Une demi-heure après, elle pénétrait chez elle.

Mais alors elle faillit tomber à la renverse en retrouvant dans son salon Pierre Lebon… qui lui souriait de son sourire amoureux…


Le troisième épisode aura pour titre « La Petite Canadienne ».