Les anciens couvents de Lyon/11. Carmélites

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Emmanuel Vitte (p. 211-229).

Les anciens couvents de Lyon - 211 - Armes carmélites.jpg

LES CARMÉLITES



ON a eu pour les filles du Carmel la même prétention que pour les Carmes : on a écrit qu’elles existaient neuf cents ans avant Jésus-Christ. Mais le P. Louis de Sainte-Térèse, dans son livre qui a pour titre : La Succession d’Élie, fut plus modéré dans ses appréciations, je n’ose pas dire plus sincère : il dit que la fondation de monastères pour les religieuses carmélites est due au bienheureux P. Joseph Soreth. Ce Père, homme de mérite et d’intelligence, naquit en Normandie et entra au couvent de Caen, chez les Carmes. Tout jeune encore il fut élevé aux dignités de son ordre, et devint supérieur général. Il estimait, dit le P. Louis, que c’était une chose indigne que les autres ordres mendiants eussent des filles qui observassent leurs règles, et que le seul Carmel, institué pour honorer la sainte Vierge, Mère des vierges, n’ait pas des filles de son ordre. Ainsi, sans remonter au déluge, il est certain qu’elles n’ont été instituées que vers l’an 1452, en vertu d’une bulle de Nicolas V, obtenue par le P. Soreth, qui fonda cinq couvents de religieuses Carmélites. Marie-Magdeleine de Pazzi appartient à ce premier Carmel.

carmélite avant la réforme

Mais voici qu’en 1515 naquit celle qui devait être sainte Térèse, une femme de génie et une grande sainte. Son âme ardente tressaillait d’amour pour ce Jésus dont elle portait le nom. Elle voulut donner à son Carmel bien-aimé toute sa splendeur ; elle entreprit donc non seulement de restituer la règle de saint Albert dans son intégrité, mais elle y ajouta même des austérités nouvelles, et le 24 août 1562, elle inaugurait le premier couvent de sa réforme, celui de Saint-Joseph d’Avila. Après ce premier succès, elle fonda un grand nombre de couvents ; à sa mort, survenue en 1582, c’est-à-dire vingt ans après sa première fondation, on comptait en Espagne seize couvents de Carmélites, sans parler des Carmes, et la réforme de sainte Térèse ne tarda pas à être très florissante en ce pays.

Ce ne fut pas sans difficulté qu’on parvint à obtenir, pour la France, des filles de la grande réformatrice du Carmel. Des démarches furent faites, à ce sujet, en 1585, par M. de Brétigny, mais elles n’aboutirent pas. C’est à Mme Acarie, née Barbe Avrillot, fille d’un maître à la Cour des comptes, à Paris, que doit revenir l’honneur de l’introduction des Carmélites en France. Après deux années de négociations, M. de Bérulle, qui devint plus tard le fondateur de l’Oratoire et cardinal, parvint, en 1604, à ramener d’Espagne six religieuses de la réforme de sainte Térèse. Parmi elles se trouvait Anne de Saint-Barthélémy, qui avait été la compagne inséparable de la grande réformatrice. La princesse Catherine d’Orléans de Longueville fut leur protectrice, et le prieuré de Notre-Dame des Champs, au faubourg Saint-Jacques, fut leur premier monastère.

carmélite déchaussée

Les vocations furent nombreuses, et, dans ce premier Carmel de France, on retrouve les plus grands noms de notre histoire, les Marillac, les Séguier, les Larochefoucauld, les Cossé-Brissac, etc. Il y eut aussi Mlle de Boys de Fontaine-Marans, en religion sœur Madeleine de Saint-Joseph, que nous retrouverons plus loin, et qui fut la première prieure du monastère de Lyon. Quant à Mme Acarie, après avoir procuré l’établissement des monastères de Paris, de Pontoise, d’Amiens et de Rouen, elle prit l’habit du Carmel au couvent d’Amiens. Elle ne voulut jamais être que sœur converse, édifia ses sœurs tout le reste de sa vie, et mourut au couvent de Pontoise, en 1618. Elle s’appelait en religion Marie de l’ Incarnation ; elle fut béatifiée par l’Église, et le Carmel célèbre sa fête le 18 avril.

Cet ordre se répandit beaucoup en France ; au moment de la Révolution, on en comptait soixante-cinq, c’est assez dire de quelle estime il jouissait. C’est là que se réfugia sœur Louise de la Miséricorde, qui s’appelle dans l’histoire la duchesse de la Vallière ; c’est là aussi qu’alla se cacher, sous le regard de Dieu, abandonnant les marches du trône où elle était née, Marie-Louise de Bourbon, qui avouait n’avoir jamais trouvé, sous les lambris dorés, autant de bonheur que dans sa pauvre cellule.

La règle y est très sévère : la Carmélite est une victime qui meurt chaque jour. Le costume se compose d’un habit de couleur brune ou tannée, d’un scapulaire, de bas de toile, de sandales, d’une guimpe blanche sur laquelle est adapté un voile noir. Les religieuses portent au chœur, pour les fêtes et les cérémonies, un manteau blanc et un second voile noir.

Quatorze ans après la fondation du couvent de Paris, en 1616, fut fondé le couvent de Lyon, le quatorzième dans la liste des fondations. Il y avait à Lyon, comme gouverneur de la ville et de la province, Charles de Neuville de Villeroy, marquis d’Halincourt. Sa femme était Jacqueline de Harlay, fille de ce Harlay de Sancy qui alla en Suisse chercher seize mille hommes, qu’il amena à Henri IV guerroyant encore pour conquérir son trône. Cette Jacqueline de Harlay avait, au monastère de l’Incarnation à Paris, une sœur, Mère Marie de Jésus, veuve de M. le marquis de Bréauté, qu’elle visitait souvent. Celle-ci lui procura la connaissance de la Mère Magdeleine de Saint-Joseph, religieuse Carmélite du même couvent, qui, dès la première entrevue, lui dit plusieurs choses pour l’utilité de son âme. Elle en demeura extrêmement satisfaite, et noua avec elle une si étroite amitié qu’elle a duré jusqu’à la mort. Par cette connaissance, l’amour des Carmélites s’alluma dans son cœur, et elle en fut si éprise qu’elle résolut de fonder à Lyon un couvent de cet ordre. Approuvée dans son projet par son mari, Charles de Neuville, elle acheta, au-dessous des vignes des Chartreux et au-dessus du couvent de l’Annonciade, un vaste tènement de terrain, où elle fit bâtir une chapelle, et un monastère. Henri IV donna des lettres patentes en 1602, pour la fondation, création et « arrentement » des religieuses Carmélites en France ; c’est conformément à ces lettres que fut fait l’établissement régulier du couvent de Lyon. Mgr Denis de Marquemont et le Consulat donnèrent, cette même année 1616, leur approbation pour l’établissement des Carmélites en notre ville. Ce double acte s’étant égaré, il fut renouvelé, en 1659, par Mgr Camille de Neuville et la Municipalité.

Le 29 août 1616, une colonie de Carmélites quittait le couvent de l’Incarnation de Paris pour venir à Lyon. La mère Magdeleine de Saint-Joseph, prieure du nouveau couvent, était accompagnée des sœurs Térèse de Jésus, sous-prieure (Prud’homme), Marie de Saint-François (Doson), Marguerite de Saint-Joseph(de Rivière), Marguerite de Saint-Élie, Claire de Jésus (Coton), Anne des Anges et Marthe de Jésus (Bigot), novice converse. La sœur Anne des Anges était professe de Tours, toutes les autres étaient du monastère de Paris.

Arrivées à Lyon par la rivière de Saône, Mme d’Halincourt, leur fondatrice, accompagnée des principales dames de la ville et de la campagne, les alla prendre dans son carrosse, à la sortie du bateau, et les mena dans un logis de M. le gouverneur, son mari, joignant l’abbaye d’Ainay, où elles demeurèrent quelques semaines, en attendant que fût prête la maison qu’on leur destinait.

Le 9 octobre 1616, la maison des Carmélites était en état de les recevoir ; elles s’y installèrent, et le saint Sacrement fut placé en grande solennité par Mgr de Marquemont dans la petite église du monastère, qui devait servir jusqu’à ce qu’on en eût bâti une plus grande. Le couvent fut placé sous le vocable de Notre-Dame de Compassion. Les religieuses bénéficièrent des privilèges accordés aux Carmélites de France ; elles étaient et demeuraient quittes, franches, exemptes et déchargées de toutes contributions mises ou à mettre, tant pour les affaires et taxes du clergé que pour la levée, subsistance, entretènement et logement des gens de guerre, fors et excepté les décimes ordinaires.

Lanière Magdeleine de Saint-Joseph ne resta que peu de temps à Lyon. Le 9 juillet 1617, elle retournait à l’Incarnation de Paris, dont elle devait devenir la première prieure française. Elle était suivie dans ce retour des sœurs Marguerite de Saint-Élie, Anne des Anges et Marguerite de Saint-Joseph ; elle laissait à Lyon pour prieure la mère Térèse de Jésus, et pour sous-prieure la mère Marie de Saint-François. Mais pendant son court séjour à Lyon, elle mit le couvent en un tel état d’avancement que son absence n’y apporta aucun préjudice. Pendant ces neuf premiers mois d’existence, elle reçut six novices, dont la première, Marthe de l’Incarnation Nau, fut prieure en 1623, puis envoyée à Marseille pour exercer la même charge, puis élue prieure du couvent de la Mère-de-Dieu, à Paris.

Jacqueline de Harlay ne survécut pas longtemps au départ de sa sainte amie, la mère Magdeleine de Saint-Joseph. Le 15 mars 1618, elle quittait cette terre et, comme nous le verrons plus loin, elle fut inhumée dans la chapelle des Carmélites ; c’était une grande perte pour le couvent.

La régularité de la vie religieuse était si parfaite au monastère de Notre-Dame-de-Compassion, et leur vertu si notoire que bien souvent elles furent employées, à d’autres fondations, ou élues prieures d’autres couvents. Les veilles, les jeûnes au pain et à l’eau, l’usage fréquent des instruments de pénitence leur étaient familiers. Lorsque le saint Sacrement était exposé deux jours consécutifs, les religieuses avaient la permission de ne pas le faire renfermer après la bénédiction du premier jour, et de passer la nuit en oraison en sa présence.

Quelques années après leur établissement,la peste à diverses reprises désola notre cité. Les Carmélites firent un vœu, et ce vœu eut son effet ; aucune des personnes attachées au couvent ne fut atteinte, bien que l’on y reçût et y consommât des denrées provenant de maisons contaminées.

En suivant l’ordre des dates, nous voyons qu’en 1642 mourut Charles de Neuville, époux de Jacqueline de Harlay, la fondatrice des Carmélites, et gouverneur de Lyon depuis 1608. L’hôtel du Gouvernement, où il mourut, et où moururent aussi son fils Camille, en
église des carmélites

1693, et le maréchal de Villeroy, en 1730, existe encore en partie. Les maisons particulières qui composent ce qu’il en reste, et à l’intérieur desquelles on remarque des détails fort curieux, portent actuellement le n°11 sur la rue Saint-Jean et le n 2 sur la place du Gouvernement. Il fut inhumé dans l’église des Carmélites, où les Villeroy avaient une chapelle et leur tombeau.

En 1647, les Carmélites, voulant agrandir leur jardin du côté des Chartreux, achetèrent la propriété Vymar qu’elles incorporèrent à leur enclos : cette propriété était grevée de droits seigneuriaux relevant de la chamarerie de Saint-Paul ; les religieuses en obtinrent la remise moyennant une rente annuelle.

En 1662, les Carmélites cédèrent aux Pères Chartreux, pour le prix de cinq cents livres, une parcelle de terre qui se trouvait en dehors de la nouvelle clôture que ces dames faisaient établir, et en partie enclavée dans la possession des Pères. On éleva une muraille entre les Carmélites et les Chartreux, et ceux-ci y participèrent pour une somme de cinq cents livres.

Après la mort de Charles de Neuville, son fils aîné, Nicolas de Neuville, lui succéda dans la charge de gouverneur. En même temps son frère, Camille de Neuville, était archevêque de Lyon ; ils continuèrent tous deux, en faveur de la fondation de leur mère, leur efficace protection. Leurs libéralités agrandirent et embellirent le monastère et l’église des Carmélites, qui devinrent des plus beaux de la ville.

Clapasson nous a laissé la description de l’église : Le portail, dit-il, était d’une composition singulière. La partie inférieure n’avait pour ornement que deux niches qui accompagnaient la porte ; au-dessus, un entablement d’ordre dorique avec fronton, sur lequel on voyait les armes des Villeroy, fondateurs et bienfaiteurs du couvent. La partie supérieure était formée par des pilastres d’ordre ionique, avec fronton circulaire et croix au sommet ; au-dessous du grand vitrail, on avait placé un groupe de sculptures qui représentait le Sauveur mort dans les bras de sa mère. C’était un bon ouvrage de Bidaut.

À l’intérieur régnait l’ordre corinthien, et le grand autel, dessiné par Blanchet, était de même style. Il faut signaler une ornementation étrange : le maître autel était précédé d’un avant-corps, formé de deux colonnes en marbre rouge de Savoie, à bases et chapiteaux dorés, et terminé en haut par un fronton. Au-dessus de ce fronton, on voyait le prophète Élie enlevé dans un char sur les nuées du ciel et laissant tomber son manteau entre les mains de son disciple Élysée. Le tabernacle était une merveille d’une grande richesse, le chevalier Bernin en avait donné le dessin ; le haut de ce morceau précieux était terminé par un nuage d’agate, d’où s’élevait une Résurrection ; le tout était rehaussé de marbres, d’or, d’argent et de pierreries. Au-dessus de ce tabernacle, on voyait une des œuvres les plus parfaites de Lebrun, la fameuse Descente de Croix, dont la gravure a tant multiplié les copies.

A droite du grand autel se trouvait le chœur des religieuses ; à gauche, la chapelle des Villeroy de même style que l’église et ornée de deux tableaux de valeur ; elle contenait trois tombeaux de bronze et de marbre d’une très grande beauté. Le plus rapproché de l’autel était celui de la marquise d’Halincourt, représentée en marbre blanc et à genoux ; il était remarquable par la délicatesse du ciseau et par la recherche du travail. On lisait sur le devant :

Icy gist dame Jacqveline de

Harlay, dame d’honnevr de
la Reine mère du Roy fonda-
trice de la maison et mona-
stère des Religievses Car-
mélites de céans femme de
havt et pvissant seignevr
messire Charles de Nevfville
seignevr d’Halincovrt, marqvis
de Villeroy, etc. laqvelle
décéda le qvinzième jovr
de mars misse six cens

dix et hvit.

Au fond de la chapelle était le tombeau du marquis d’ Halincourt, représenté en bronze et à genoux sur un tombeau de marbre noir, avec cette inscription sur le devant du mausolée :

D. O. M.
Mortis memor vivens posuit.

et cette autre sur le grand côté :

Cy gist messire Charles de

Nevfville seignevr d’Halincovrt
et de Magny, marqvis de Ville-
roy, comte de Bvry vicomte
de la Forestz Thavmier
chevalier des ordres du Roy
conseiller en ses conseils
d’Estat et privé capitaine de
cent hommes d’armes et de ses
ordonnances seneschal de
Lyon govvernevr et lievtenant
général povr Sa Majesté en la
ville de Lyon provinces de
Lyonnais Forestz et Beaviolais
leqvel décéda le XVII Janvier

M. D. C. XLII.
Entre ces deux tombeaux était celui du premier duc et maréchal de Villeroy, gouverneur de Louis le Grand pendant sa minorité, pair de France, commandeur des ordres royaux, président du conseil royal des finances, et gouverneur de Lyon. Il était représenté en marbre, à genoux et dans le costume des chevaliers du Saint-Esprit ; deux statues de marbre, la Prudence et la Religion, lui servaient d’accompagnement. Au-devant du tombeau, et dans un cartouche, on lisait l’inscription suivante :
    Hic iacet
D. D. Nicolavs de Nevfille
    Dvx villaregivs
Par Franciæ et primvs marescallvs
Lvgdvnensis provinciæ Gvbernator
et prorex fidelissimvs, secretiorvm
Ærarii consiliorvm præses, regiorvm
ordinvm commendator, qvi Lvdovici
magni ætati minori sapientissime
Præfecit.
    Hæc fvervnt insignia, sed
qvanta fverit virtvtvm copia !
Volve, revolve secvla, nil tanti
viri invidia dignvm reperies.
Plevs diervm obiit anno ætatis
LXXXVIII. Christi M.D.C.LXXXV.
Mensis novembris die XXVIII

          Lvge Gallia
        Lvge viator et ora.
Posuit Camillus Archiepiscopus Lugdunensis
Propter fratris amorem. 1687.

Mais ces trois personnages ne furent pas les seuls inhumés dans la chapelle des Villeroy, au couvent des Carmélites. Charles de Neuville, duc de Villeroy, le dernier que nous venons de mentionner, avait été inhumé, le 24 janvier 1686, et ce même jour, on ensevelissait avec lui Magdeleine de Créqui, sa femme, décédée à Paris le 21 janvier 1675.

On y reçut aussi le corps de l’archevêque Camille de Neuville, mort le 3 juin 1693 ; les entrailles furent enterrées à la cathédrale, son cœur fut légué à l’église de Neuville, et son corps inhumé aux Carmélites. C’était le frère de Nicolas. Il était né à Rome, et était filleul de Paul V. Abbé d’Ainay à cinq ans, abbé de l’Ile-Barbe à quatorze ans, archevêque de Lyon à quarante-huit ans, il fut en même temps lieutenant du Roy au gouvernement de Lyon, et fut alors investi de la double autorité spirituelle et temporelle.

Son neveu, François de Neuville, duc de Villeroy, maréchal de France et gouverneur de Lyon, mourut à Paris le 18 juillet 1730, à l’âge de quatre-vingts ans. Il fut inhumé aux Carmélites, et les frais de la cérémonie s’élevèrent à 17.783 livres. C’est lui qu’on appelle le deuxième maréchal de Villeroy ; il fit achever les travaux commencés par son père pour l’agrandissement du couvent. Sa fille se fit Carmélite et devint prieure. Nous la retrouverons bientôt.

Le fils du précédent, François-Paul de Neuville, fut archevêque de Lyon. Une survécut que six mois à son père, et mourut presque subitement dans son palais, le 6 février 1731. C’est le dernier Villeroy enterré aux Carmélites.

Mais il y eut encore deux Villeroy, qui furent gouverneurs de Lyon. Louis-François-Anne de Neuville, duc de Villeroy, qui, en 1734, fut gouverneur, charge dont il se démit en 1762, en faveur de son neveu Gabriel-Louis. Il mourut âgé de soixante et onze ans, le 13 décembre 1765, au château de Villeroy, près de Paris. On célébra un service funèbre, pour le repos de son âme, au couvent des Carmélites de Lyon.

Gabriel-Louis-François de Neuville, marquis, puis duc de Villeroy, fut le dernier gouverneur de Lyon, et aussi le dernier duc de Villeroy. Il mourut sur l’échafaud, en pleine Terreur, le 28 avril 1794.

Les Villeroy étant gouverneurs de Lyon et les Carmélites possédant leur chapelle, il ne faut pas trop s’étonner si l’on y retrouve quelque chose de leurs souvenirs de famille et quelques pieux échos de la vie politique de ce temps-là.

En effet, Madame d’Armagnac, sœur du maréchal de Villeroy, meurt le 27 décembre 1707, à l’âge de 68 ans, à la Grande-Écurie de Versailles ; on célèbre, au couvent des Carmélites de Lyon, un service funèbre pour le repos de son âme.

Marguerite LeTellier, femme de Louis-Nicolas de Neuville, duc de Villeroy, et fils aîné du deuxième maréchal de Villeroy, meurt à Versailles de la petite vérole, le 23 avril 1711, à l’âge de trentedeux ans ; le chapitre de Saint-Nizier célèbre, au couvent des Carmélites de Lyon, un service funèbre pour le repos de son âme.

À la mort de Louis XIV, l’église des Carmélites est décorée aux frais du Consulat, et un service funèbre y est célébré le 6 décembre 1715.

Le 21 août 1721, le maréchal de Villeroy fait chanter, dans l’église des Carmélites, un Te Deum en reconnaissance du rétablissement de la santé de Louis XV.

Pendant la maladie du Dauphin, fils de Louis XV, les Carmélites firent en communauté des prières pour le rétablissement de sa santé ; et après sa mort, arrivée le 20 décembre 1765, un service solennel fut célébré dans leur église, le 4 février 1766, pour le repos de son âme.

Nous avons dit plus haut qu’une demoiselle de Neuville, fille du deuxième maréchal de Villeroy, s’était faite Carmélite. Elle entra, en 1682, au couvent de Pontoise, prit l’habit de l’ordre sous le nom de Magdeleine-Éléonore de Jésus, et se lia d’amitié avec la Mère Magdeleine-Térèse de Jésus, qui s’appelait dans le monde d’Amours d’Us, et qui avait dirigé ses débuts dans la vie religieuse. Les Carmélites de Lyon avaient grand désir de posséder la petite-fille de leurs fondateurs ; pour se procurer cet avantage, elles élurent la Mère Magdeleine-Térèse de Jésus prieure de leur monastère, et la Mère Madeleine-Éléonore de Jésus, âgée de vingt-quatre ans seulement, sous-prieure. Après son premier triennat, Mère Magdeleine-Térèse fut réélue ; elle fit bâtir une magnifique chapelle au Sacré-Cœur, auquel elle avait une grande dévotion, et fut remarquable par ses libéralités envers les malheureux.

Après elle, Mère Madeleine-Éléonore de Jésus de Villeroy fut élue prieure ; après son triennat, elle fut réélue. Une troisième fois, en 1717, la communauté lui donna ses suffrages, mais elle refusa obstinément. C’est pendant son priorat que la fille des Villeroy fit reconstruire les bâtiments tels qu’ils existaient encore au temps de la Révolution. Son père, le deuxième maréchal de Villeroy, lui donna l’argent nécessaire pour mener à bien cette transformation. Elle mourut le 26 avril 1723, à l’âge de cinquante-sept ans. Elle aussi fut magnifique dans ses libéralités pour les malheureux. Chaque année, au 1er janvier, le Consulat venait lui apporter ses vœux et des présents ; ces présents, elle les distribuait en aumônes.

Ne quittons pas ce sujet sans parler d’une autre conquête du Carmel de Lyon, Mademoiselle Gautier, actrice de la Comédie-Française. Née à Paris en 1692, elle était comédienne à dix-sept ans, et sociétaire du Théâtre-Français à vingt-quatre. Moins remarquable par son talent que par sa beauté, elle était en même temps peintre et poète ; avec beaucoup d’esprit et un caractère impétueux, elle avait une liberté de mœurs extrême.

À trente ans, au jour anniversaire de sa naissance, elle alla entendre la messe au couvent des Cordeliers, dans la chapelle du Saint-Esprit ; là, elle prit la résolution de changer de vie. L’année suivante, elle quitta Paris, et alla à Pont-de-Vaux, au couvent des Ursulines, où elle resta dix mois. Puis, étant venue à Lyon faire visite au maréchal de Villeroy, elle remarqua le couvent de l’Antiquaille qui lui plut beaucoup ; elle s’y retira. C’est dans cette maison de la Visitation qu’elle prit la résolution de faire à Dieu le sacrifice de sa liberté ; elle en parla à Mgr François-Paul de Villeroy, qui chercha d’abord à la détourner de son projet et qui finit par y souscrire ; il demanda pour elle une place au Carmel de Lyon, qui lui ouvrit ses portes, le 14 octobre 1724.

Trois mois après, Mademoiselle Gautier recevait le saint habit de l’ordre et le nom de sœur Marie-Jeanne-Augustine de la Miséricorde ; un an après, elle faisait profession, et ses trente-deux années de vie religieuse furent trente-deux années de la plus rigoureuse pénitence ; elle devint aveugle pendant les sept-dernières années de sa vie, mais resta jusqu’à son dernier moment (1757), un sujet de profonde édification pour tous.

Après la trop fameuse exécution de Cinq-Mars et de Thou, le cadavre de ce dernier fut, par les soins de Madame de Pontac, reconduit aux Carmélites. Le cœur de cette infortunée victime de l’ implacable cardinal de Richelieu fut envoyé à Paris, pour être déposé dans le caveau de son père, à Saint-André-des-Arts. Le corps resta quelque temps en dépôt chez les Carmélites.

Nous avons déjà vu que les religieuses Carmélites avaient fait un vœu à l’époque de la peste, 1628 et 1629. Le vœu fut renouvelé en 1720, alors que ce fléau sévissait sur Marseille et sur le Midi, avec cette variante cependant que ce vœu fut fait au Sacré-Cœur. La communauté actuelle le renouvela en i832, quand le choléra fit son apparition à Paris.

Vers 1761, les bâtiments du monastère exigèrent de grosses réparations. On fut obligé d’emprunter une forte somme pour le paiement de ces travaux ; la gêne entra dans le couvent ; en 1778, c’était la misère ; en 1782, c’était la détresse. À cette dernière date, la sœur Marie-Joséphine de Saint-André, Yon de Jonage, fut élue dépositaire ; elle trouva la caisse sans argent et quarante mille livres de dettes. Mais son administration fut si prudente, elle sut si bien intéresser d’autres personnes à la détresse de la communauté qu’elle arriva à liquider presque toutes les dettes. Madame de Monteynard, abbesse de Saint-Pierre, mérita à juste titre, dans ces difficiles circonstances, celui de bienfaitrice des Carmélites.

Mais voici la Révolution ; le 3 novembre 1789, un premier décret suspend l’émission des vœux monastiques ; le lendemain, un second décret met tous les biens ecclésiastiques à la disposition de la Nation. Le 11 mai 1790, Palerne de Savy, maire de Lyon, fait la visite du couvent des Carmélites, dans les mêmes conditions que celles signalées plus haut, au prieuré de Saint-Benoît. La prieure, Mère Marie-Claire du Saint-Sacrement de Vaulx, lui remit la liste des religieuses, elles sont trente professes et quatre converses. Elles sont appelées, une à une, à faire leur déclaration ; toutes déclarent ne vouloir pas sortir. Un mois plus tard, on procède à l’inventaire, qui ne fait que constater légalement l’admirable pauvreté des filles du Cloître. Le 8 janvier 1791, on fait procéder à l’élection d’une nouvelle supérieure et d’une nouvelle économe, qui doivent exercer leurs fonctions pendant deux années. Après le 19 juin 1791, l’église des Carmélites devient oratoire public, annexe de la paroisse Saint-Louis, malgré toutes les réclamations des religieuses. Enfin le 17 août 1792, l’évacuation des maisons religieuses est décrétée, et le 4 octobre, les Carmélites quittaient cet asile de prière et de paix qu’elles ne devaient plus revoir.

Un mois après, la dévastation commençait ; les splendides tombeaux des Villeroy, leurs statues, leurs armoiries étaient détruits, et le citoyen Morenas, proviseur-syndic provisoire du district de Lyon, était l’exécuteur de ces basses œuvres.

Pendant le siège de Lyon, les bâtiments des Carmélites servirent de caserne à l’armée départementale. Après le siège, on y logea cinq cents hommes de la garnison, et l’église devint la prison de cette caserne. Le 18 mars 1796, on mit en vente le monastère et ses dépendances, et le 17 septembre de la même année, le citoyen Siméon Anselmier et la citoyenne Agathe Guiffray, femme Steimann, en étaient conjointement acquéreurs au prix de quatre-vingt-dix mille quarante francs. Anselmier vendit plus tard son lot (1820) à des entrepreneurs, qui ouvrirent une rue à travers l’ancien clos des religieuses ; cette rue porte le nom de Tolozan. En 1825, on ouvrit la rue de Fiesselles, à travers l’ancien clos des Carmélites.

Ici devrait s’arrêter l’histoire du couvent des Carmélites de Lyon, mais, par une rare bonne fortune, nous pouvons suivre les traces de nos religieuses après l’expulsion, et j’estime que ce n’est pas la partie la moins intéressante de cette histoire.

Au 4 octobre 1792, quelques religieuses rentrèrent dans leur famille ; les autres restèrent à Lyon partagées en plusieurs groupes.

Le premier comprenait la mère prieure avec sept autres religieuses ; il s’installa à Ainay, près de l’arsenal.

Le second comprenait la mère sous-prieure Marie-Joséphine de Saint-André Yon de Jonage et quatre autres religieuses ; il reçut l’hospitalité à l’hôtel de Jonage, rue du Peyrat, là où se trouve maintenant la maison de M. de Murard.

Le troisième groupe ne comptait que trois religieuses, qui se logèrent à proximité du monastère ; mais l’une d’elles étant morte vingt-deux jours après l’expulsion, les deux autres se joignirent à deux de leurs compagnes, logées dans la cour de l’abbaye d’Ainay, maison Saunier, où elles formèrent un second troisième groupe, le premier ayant disparu.

Pendant le siège de Lyon, dans la nuit du 24 au 25 août, eut lieu l’incendie de l’arsenal. Le premier groupe fut disloqué, une partie des religieuses rejoignit le troisième groupe, et la mère prieure et une converse logèrent en ville.

Malgré toutes leurs précautions pour échapper à la surveillance des sections révolutionnaires, le 11 février 1794, les commissaires du club central se présentèrent à la maison Saunier, et firent conduire les religieuses en prison. Après trois jours de détention, où les pauvres sœurs connurent toutes les injures, elles furent rendues à la liberté. Mais, le 26 mars suivant, les Carmélites furent arrêtées de nouveau et envoyées au tribunal révolutionnaire. La sœur Vial fut condamnée à mort, ses quatre compagnes à la détention. Le groupe de l’hôtel de Jonage averti se dispersa dans les montagnes du Lyonnais.

Les quatre sœurs incarcérées, Deville, Clément, Moline et Gillier, subirent neuf mois de captivité et, le 19 novembre 1794, furent rendues à la liberté. Au lieu de retourner à la maison Saunier, elles se rendirent à l’hôtel de Jonage, où la mère sous-prieure avec deux autres religieuses étaient revenues après la Terreur.

De ce moment jusqu’en 1808, la mort fait des vides nombreux dans les rangs des Carmélites. La sous-prieure, Mlle de Jonage, mourut, mais les religieuses continuèrent à recevoir l’hospitalité dans cette maison amie, où peu à peu revenaient celles qui étaient éloignées. Mlle de Jonage, sœur de la sous-prieure, mourut à son tour ; l’hospitalité fut continuée, grâce à la bienveillance de M. César-Antoine de Jonage, son frère. Mais celui-ci mourut en 1800, et les religieuses, forcées de quitter l’hôtel de Jonage, se logèrent place Bonaparte, dans la maison Magneunin, maison aujourd’hui démolie pour l’ouverture de la rue de l’Hôtel-de-Ville ; elle avait appartenu à Camille Jordan.

Soit par les vides que faisait la mort, soit parles adjonctions nouvelles, le nombre des religieuses, de 1800 à 1804, varia de dix à quatorze. Mais la tranquillité peu à peu se faisait dans les esprits, et bientôt un cardinal-légat vint en France pour rétablir les choses de la religion. De nouveau les religieuses eurent le droit de vivre.

Les Carmélites essayèrent de rentrer en possession de leur ancienne demeure, mais elles durent reculer devant le prix élevé qu’on leur demandait, six cent mille francs. Elles pensèrent alors au couvent des Pères Carmes-Déchaussés, mais Mme de la Barmondière, bienfaitrice des Carmélites, à qui elle avait donné vingt mille francs, se faisait un cas de conscience d’acheter un bien ecclésiastique. Elles dirigèrent alors leurs démarches du côté de Fourvière.

Fourvière avait été occupé par des prêtres constitutionnels, puis fermé, puis acquis au prix de 29.880 fr. par une certaine dame Bécon, qui y avait, de son autorité propre, rétabli un simulacre de culte répréhensible. Le cardinal Fesch fit fermer la chapelle et pensa dès lors à l’acquérir. Les Carmélites, sans s’en douter, contrecarrèrent les projets secrets du cardinal en achetant Fourvière au prix de 21.728 fr. ; mais aussitôt qu’elles en furent instruites, elles rétrocédèrent Fourvière à la fabrique de Saint-Jean, et firent l’acquisition de l’ancien couvent de la Providence, montée Saint-Barthélémy, au prix de 59.259 fr. Elles s’y installèrent en 1806, et y vécurent, en habits séculiers, sous la direction de l’ancienne prieure, la mère Goutelle, qui rappela les brebis dispersées et survivantes de l’ancien troupeau. Le 6 janvier 1815, elles reprirent l’habit religieux, et la clôture fut rétablie. Dès lors, nous entrons dans l’histoire contemporaine. Ajoutons seulement que le Carmel fut transféré de la montée Saint-Barthélémy à Fourvière en 1855.

Ce n’est qu’à la fin de 1821, ou au commencement de 1822, qu’on démolit l’église des Carmélites ; les restes des Villeroy, qui y étaient déposés, furent à cette époque solennellement transférés à Saint-Bruno-les-Chartreux.

On peut voir encore aujourd’hui des restes fort remarquables de l’ancien couvent des Carmélites. Si vous voulez, à la montée des Carmélites, visiter la maison qui porte le n° 10, vous verrez un escalier vraiment royal, le plus beau de Lyon sans contredit, qui indique avec quelle magnificence le monastère était construit ; des moulinages, une fabrique de pâtes, occupent de grandes salles qui sont évidemment des restes du couvent ; arrêtez-vous aussi devant le n° 20, la porte d’allée est une des anciennes portes de la chapelle ; enfin, malgré les constructions récentes, malgré même le groupe scolaire élevé sur la place Morel, le cloître est encore apparent en certaines parties, et si vous voulez monter à un étage quelconque d’une des maisons de la rue Tolozan, côté du nord, vous pourrez vous rendre compte de l’ensemble du monastère aujourd’hui disparu des religieuses Carmélites.

départ de l’escalier des carmélites

SOURCES :

La Gallia christiana, Severt, Bullioud, S. Aubin, Lamure, Ménestrier, les Almanachs de Lyon ne disent que peu de chose.

Clapasson, bonne description de l’Église.

Montfalcon, erreurs grossières.

Grisard : Étude très riche de documents sur le Couvent de Notre-Dame-de-Compassion.

Grisard : Archives du Rhône, tome IX, page 10.