Les caprices du cœur/17

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Édouard Garand (p. 37-39).

XVII


Pauline Dubois donnait une grande réception chez elle. Des invitations nombreuses avaient été lancées ça et là. Au nombre des invités était Noël et Faubert. Ce dernier, prétextant que ce n’était pas sa place, avait refusé l’invitation.

Noël au contraire, bien que cela ne l’intéressait guère de se pavaner dans les salons, accepta l’invitation, Hortense y serait. Il était jaloux et voulait être sur les lieux. Chaque fois qu’elle sortait, soit pour un thé ou pour une réunion quelconque, il était malheureux. Il avait peur des autres hommes, peur qu’elle leur accorde un peu, si peu soit-il d’attention.

Exclusif, il ne voulait pour rien au monde, qu’elle reporte même momentanément, sur un autre, l’attention qu’elle lui portait.

Vers neuf et quart, il fit son apparition chez les Dubois. Les salons étaient éclairés à profusion. Une multitude de jeunes gens, disséminés ça et là par groupes, potinaient. Noël en fit rapidement le tour d’un coup d’œil. Il aperçut Hortense. Elle était avec un autre, un inconnu pour lui. Il en reçut une commotion dans tout son être : un serrement à la gorge, un pincement au cœur.

Il présenta ses hommages à Pauline, salua quelques connaissances et s’achemina vers Hortense et lui demanda quelques minutes d’entretien, signifiant clairement à son compagnon que sa présence auprès de la jeune fille lui causait un plaisir plutôt médiocre.

Un sofa était libre dans un angle du salon. Ils s’y dirigèrent.

— Hortense, lui demanda-t-il dès qu’ils y furent installés. Que veut dire votre conduite de ces derniers temps ?

— Je ne vous comprends pas.

— Vous êtes à Montréal depuis une semaine. À peine si j’ai pu vous voir deux fois.

— Et ce n’est pas suffisant ?

— Non ! Ce n’est pas suffisant ! Je veux vous voir tous les jours.

— Et de quel droit ?

— Du droit de mon amour !

— Phrases de roman…

— Hortense…

Dans la pièce voisine, l’orchestre attaqua les premières mesures d’une valse à la mode.

Mince et fluet, dans son habit de soirée, Gilbert Voisin, le jeune homme avec qui causait Hortense l’instant d’avant, s’avança.

— Je vous demande pardon de vous déranger … M’accordez-vous cette danse, Mademoiselle ?

Avant que la jeune fille ait eu le temps de répondre, Noël lança :

— Mademoiselle Lambert est engagée avec moi pour cette danse.

— Alors je me réserve la prochaine.

— Je vous la promets.

Noël enlaça la jeune fille. Un bruissement de pieds, un frou-frou de robes de soie, faisaient accompagnement en sourdine à la musique.

Il ne parlait pas. Le plaisir qu’il éprouvait de la tenir dans ses bras, était gâté par l’idée qui le tenaillait. Tout à l’heure, un autre l’aura près de lui, et cet autre…

Tout à coup :

— Hortense, vous ne danserez pas avec Voisin.

— Et pourquoi ?

— Parce que je ne veux pas !

— La belle affaire ! Et de quel droit encore une fois ?

— Du droit que me donne le grand Amour que j’ai pour vous.

— Je vous ai dit que c’était une phrase de roman.

— Vous ne danserez pas… Je suis jaloux.

— Vous êtes jaloux. Je n’aime pas les jaloux.

— Hortense ! Je vous en prie ! Vous ne danserez pas.

— Vous êtes ennuyeux à la longue…

J’ai promis la prochaine danse. Je tiendrai ma promesse…

— Et moi, je vous dis NON.

— Lucien !

Elle le regarda d’un regard si hautain, qu’il se sentit subitement intimidé.

Les dernières notes s’éteignirent dans les applaudissements et les danseurs se fondirent dans un groupe. L’on parlait de Gilbert Voisin.

Cela agaça le journaliste…

— Vous savez qu’il a un amour en tête, fit une jeune fille.

— Comment cela ?

— Mais oui ! On ne le voit plus sortir avec aucune jeune fille.

— Et c’est…

— Ah ! là ! vous m’en demandez plus que j’en sais.

Toujours élégant, Voisin apparut au milieu du groupe. Il inclina le buste et la bouche en cœur :

— Ces demoiselles sont bien bonnes de s’occuper de moi. J’ai entendu prononcer mon nom. Et que disait-on de votre humble serviteur ?

— Que vous êtes amoureux.

— Moi ! Et pourquoi pas ?…

— Parce que vous n’en avez pas le droit. Songez donc à toutes les malheureuses que vous allez faire…

L’interpellé se bomba la poitrine et insolent et fat.

— Si je fais une heureuse…

— Ce sera la plus malheureuse, celle-là, glissa Noël.

— Vous avez dit, Monsieur le journaliste ?

— Que l’élue de votre cœur sera plus malheureuse, mille fois, que celles que vous avez dédaignées. Peut-elle vous aimer au moins ?…

— Plus qu’elle ne vous aimera jamais…

— Et c’est…

— Vous le saurez assez tôt.

L’orchestre attaqua un fox trot.

— Mademoiselle, dit Voisin à Hortense. en lui tendant la main. Vous venez…

— Puisque je vous l’ai promis… À tantôt, Lucien.

Lucien regarda évoluer les jeunes gens quelques secondes. Mais de tous les couples qui étaient là, un seul l’intéressait. Il ne pouvait s’en détacher les yeux. Il était, hypnotisé.

Il remarqua que tous deux semblaient heureux d’être ensemble, qu’ils se souriaient, et que le jeune homme collait sa joue un peu trop près de celle de la jeune fille.

La danse finie, le couple passa près de lui. Il voulut parler à Hortense. Elle lui répondit évasivement et continua son chemin avec son compagnon.

Lucien Noël erra de ci et de là ; il était pâle, très pâle.

— Êtes-vous malade, monsieur Noël, lui demanda Jacques Dubois, le frère de Pauline ?

— Un peu fatigué.

L’autre lui fit un clin d’œil et lui signifia de le suivre.

Ils montèrent à la chambre de Jacques.

— Prendriez-vous un verre de cognac ?

— Deux même.

— C’est facile. Servez-vous.

Une bouteille était sur la table à côté de quelques verres.

Lucien en remplit un à plein bord, le vida d’un trait et recommença.

L’alcool le stimula presque instantanément.

Il redescendit.

Hortense était toujours avec Voisin. Elle riait franchement aux histoires que lui contait ce dernier.

Lucien les aborda.

— Monsieur Voisin, lui dit-il, de plus en plus hors de lui, si vous ne voulez pas un scandale, je vous prie de cesser ce petit manège…

— Vous ne m’empêcherez pas de causer avec Mlle Lambert. Qui êtes-vous pour elle ?

— Son fiancé.

Cela fut dit d’un ton qui n’admettait aucune réplique.

— Puisqu’il est votre fiancé, Mademoiselle… et il se retira.

— Monsieur Noël, vos façons vis à vis de moi sont un peu cavalières. D’abord, vous n’êtes pas mon fiancé…

— Si vous le voulez, je le serai dès ce soir…

— Non ! Allez-vous en ! Je ne veux plus jamais vous voir.

— Hortense ! Prenez garde !…

Mais elle avait déjà disparu.

Il essaya de la rejoindre, de l’attirer à part et de lui expliquer, en lui ouvrant son cœur, que s’il était jaloux, c’est parce qu’il l’aimait d’un amour tellement entier, tellement exclusif…

Elle refusa de l’écouter, obstinément.

De guerre lasse, il abandonna la partie. Il demanda son chapeau et sans saluer personne, quitta la réunion.

Il était énervé, presque malade. De la nuit, il ne put fermer l’œil. Il se roula dans son lit.

Le matin lui apporta un peu de calme. Épuisé par cette longue insomnie, il s’endormit vers sept heures d’un sommeil de brute, un sommeil de plomb, qui fatigue presque autant qu’une longue veille.