Les caprices du cœur/18

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Édouard Garand (p. 39-41).

XVIII


Les jours suivants, il n’eut guère le temps de songer à cette soirée ni de se remémorer les souvenirs plutôt tristes et désagréables qui en naissaient.

Sa nouvelle entreprise, l’installation d’une imprimerie gigantesque absorbaient toute son énergie.

Ce lui fut une diversion salutaire.

Tout le jour, il passait son temps à son nouveau local, surveillant les ouvriers et les mécaniciens.

Une presse rotative, de plusieurs milliers de dollars, était déjà installée. Quelques linotypes bourdonnaient le jour de leur bruit saccadé et rythmique.

De nombreux typographes se disputaient la besogne. Il fallait alimenter cela : Démarches sur démarches pour obtenir des contrats d’impression, embauchement de solliciteurs, visites à la banque pour financer les différents paiements sur toutes ces choses, et en plus son journal à administrer, c’était plus qu’il n’en fallait pour utiliser toutes ses minutes. Il téléphona à Hortense quelques soirs où il était très fatigué. Chaque fois elle était engagée. Les visites et les sorties qu’il se proposait de faire n’eurent pas lieu. Cette vie bourdonnante d’activité l’affaiblit. Son système nerveux commença à se détraquer. La tension continuelle de son esprit l’épuisait chaque jour davantage.

Il s’aperçut alors qu’il avait entrepris au-delà de ses capacités.

Les obligations étaient lourdes à rencontrer. Il y parvenait cependant grâce aux dividendes qu’il touchait comme actionnaire dans le merger dont Faubert était l’âme dirigeante.

Un jour pourtant, il dut demander du délai lors de l’échéance d’un billet élevé.

Le gérant de la banque où il faisait affaire refusa de renouveler le billet.

Il écrivit à la compagnie de machinerie. Le gérant lui fit répondre qu’à moins de règlement immédiat, il ferait saisir la monotype.

Noël se désespéra d’abord. Puis la confiance qu’il avait en Faubert dirigea ses pas au bureau de ce dernier.

Tout ce que celui-ci put faire, fut d’endosser le billet. Pris lui-même entre deux feux, ayant à lutter contre un complot financier ourdi contre lui, il n’avait pas l’argent disponible pour aider son ami. Tous ses capitaux étaient engagés dans une lutte dont l’issue était des plus problématique d’autant plus que ses récentes tactiques lui avaient créé un nombre considérable d’ennemis.

Muni de l’endossement précieux d’un homme aussi puissant et en qui il avait une confiance illimitée, Noël, joyeux, ragaillardi, se présenta devant le gérant de la banque, sûr maintenant, que tout irait bien.

Le gérant examina la signature.

— Jules Faubert, dit-il… je crois que vous devez vous trouver un autre endosseur.

— Comment un autre endosseur. Celui-là n’est pas solvable ?

— Pas dans le moment.

— Jules Faubert, le Roi du Papier ! Ce n’est pas là une garantie suffisante ! Sa signature ne vaut rien !

— Je vous l’ai dit : Pas dans le moment. Il y a un « krach » dans le bois. Il peut à peine maintenir ses positions lui-même… À moins d’un changement, il s’en va à la banqueroute.

Une nouvelle mauvaise se répand vite. Dès les jours suivants, les autres fournisseurs de Noël exigèrent le paiement immédiat de leur compte sous la menace de faillite.

Faillite ! Faillite ! Ce mot sonna lugubrement aux oreilles du journaliste. C’était toute son œuvre qui s’écroulait. C’était le recommencement de toute une carrière. Après avoir été quelqu’un, un personnage avec qui les puissants du jour devaient compter, il retombait dans le Néant. Il lui faudrait se refaire ! L’Espoir, cet enfant de son cerveau, conçu durant des années longues et ennuyeuses, mourrait emporté lui aussi dans la tourmente fatale.

Lucien était atterré. Il ne songea pas un instant qu’il pourrait se tirer du mauvais pas en restreignant ses ambitions, en se contentant d’une imprimerie moins colossale que celle qu’il rêvait d’établir.

Pas financier pour deux sous, embarqué par fol orgueil dans une entreprise trop forte et pour ses ressources et pour ses capacités, il n’avait pas l’énergie voulue pour faire face à la complexité de la situation.

Un découragement immense l’accueillit. Il se promena tout un après-midi dans son bureau, dont il venait de terminer l’installation, bureau prétentieux, grandiose, en rapport avec la grandeur de l’œuvre qu’il voulait édifier. Son cerveau roulait dans le vide. Il avait beau se torturer inutilement. Aucune solution ne s’offrait à lui.

Il était à bout de force, épuisé. Depuis une semaine, il avait changé considérablement. Il était amaigri, légèrement vieilli. Son masque était plus pâle que d’habitude, et les yeux noirs avaient à certains moments une fixité inquiétante.

Il rentra chez lui à bonne heure. Il fit le trajet à pieds, le chapeau à la main, pour laisser l’air pénétrer dans ses cheveux et diminuer la fièvre qui le dévorait. Il ne soupa pas, et immédiatement alla s’écraser dans un fauteuil de son cabinet de travail.

Tout à coup, sur ses joues les larmes coulèrent. Un besoin de tendresse s’empara de lui. Il se retrouva comme il était enfant, lorsqu’un gros chagrin le jetait sur les genoux de sa mère.

Hortense apparut à son imagination. Ce soir il éprouva le désir impérieux de l’aller voir, de lui confier sa détresse, de puiser dans ses yeux, un peu de courage dont il avait besoin.

Le souvenir lancinant de la dernière soirée passée ensemble était aboli. Ce qu’il se rappelait d’elle, ce n’était que les moments heureux vécus autrefois. Il se rappelait les inflexions de sa voix, calmes, sereines, douces, apaisantes. Il aurait donné cours à ses larmes. Elle aurait trouvé des mots à lui dire, les mots qu’il fallait.

Il alla au téléphone, décrocha l’appareil, appela.

— Mademoiselle Lambert ? demanda-t-il.

— C’est moi.

— Vous allez bien ?

— Et vous ?

— Très mal. Puis-je vous voir ce soir ? J’ai beaucoup de choses à vous conter.

— Ce soir. C’est impossible.

— Pourtant il le faut. Il faut que je vous voie, implora-t-il ?

— C’est impossible Lucien. Je suis souffrante. Le médecin m’a conseillé de me mettre au lit.

— Ah !

Un cri rauque, étouffé, sortit seul de sa gorge. Il chancela et retomba lourdement dans le fauteuil.

Les minutes s’écoulèrent sans qu’il en eut conscience. Les heures aussi.

— Lucien, dit Germaine entrebâillant la porte. Monsieur Mainville veut te voir.

— Fais le entrer…

Il ne bougea pas et continua de fixer des yeux, un point, toujours le même, sur le papier peint de la muraille.

— Mon pauvre vieux ! Tu as l’air passablement abruti ce soir ?

— Je n’en ai pas l’air. Je le suis.

— Qu’est-ce qu’il y a qui ne va pas ?

— Tout. Mes affaires… Je suis acculé à la faillite. Tout mon travail s’écroule.

— Je te l’ai dit. Tu as trop entrepris. Mais il ne faut pas te décourager pour cela. Tout va s’arranger avec le temps… Il n’y a qu’à liquider une partie de tes machineries, garder le strict nécessaire pour commencer. Ton journal est prospère… Tu prendras vite le dessus et ensuite tu pourras agrandir ton imprimerie… À propos j’ai rencontré Hortense tantôt avec Gilbert Voisin.

Lucien tourna vers son ami un œil terne. Sa face devint exsangue… Il se leva, alla pour parler, balbutia. Ses bras lui battirent comme des ailes d’oiseaux et il s’affaissa sur le parquet, inconscient.