Les catacombes/Tome VI/04

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(Tome VIp. 119-151).


L’APOLOGIE D’APULÉE.













Il paraîtrait que la vie littéraire n’était guère plus heureuse dans la décadence latine que de nos jours. Je vous racontais naguère, écrite d’après lui-même, la vie misérable de Martial : voici maintenant qu’en furetant dans cet admirable carphanaüm de la littérature latine je rencontre le très-singulier livre d’un romancier de la vieille Rome, écrivain de beaucoup d’esprit, de talent et de style, nommé Apulée. Il s’appelait Lucius Apulée ; il avait été versé de bonne heure dans la philosophie platonicienne ; il descendait d’une grande famille africaine ; il vint au monde que Martial et Juvénal étaient morts. Ce jeune homme, par sa mère Salvia, remontait jusqu’à Plutarque. Jeune enfant, il avait appris la langue grecque dans la ville d’Athènes, cette école incessamment ouverte à toutes les intelligences d’élite. D’Athènes il vint à Rome pour y chercher la gloire et le plaisir. À Rome il fut tout ce que pouvait être un jeune homme de cet esprit et de cette audace, avocat comme Cicéron, amoureux comme Ovide, licencieux comme Martial, incisif comme Juvénal, austère comme Perse, républicain par folles bouffées, mais, dans ces moments d’exaltation, un républicain à la taille de Lucain. Il était brave et beau, il était jeune et curieux de toutes choses ; il savait tous les mystères de la vie élégante ; les belles dames l’aimaient pour les grâces de son langage. Quand il eut épuisé toutes choses à Rome, il voulut voir le monde et vagabonder tout à son aise dans les croyances, dans les philosophies, dans les lois, dans les usages, dans les mœurs, dans les superstitions de tous les peuples qui composaient le monde romain. Aussitôt il se met en route, non pas comme un voyageur, mais comme un curieux, le sourire à la lèvre, l’ironie dans le cœur. À ce métier il dépense toute sa fortune paternelle ; mais que lui importait la misère ? Il n’était pas homme à tendre la main comme ses confrères les poëtes ; il n’eût pas voulu du dîner des parasites, de l’obole et de la sportule des clients ; il eût donné à son dernier esclave la belle toge de pourpre dans laquelle se pavanait Martial. C’était un véritable gentilhomme africain ; son orgueil ne démentit jamais son origine, comme aussi la vivacité de son esprit ne démentit jamais sa patrie. Aussi bien, à peine fut-il ruiné qu’il revint à Carthage ; et là cet homme, qui avait écrit en se jouant cet amusant et charmant petit roman intitulé les Métamorphoses de Lucius, se mit à plaider les causes les plus difficiles, et avec un si grand succès que les magistrats lui élevèrent des statues. Des statues à un avocat dans la ville d’Annibal ! Ô temps ! ô mœurs !

Quand il eut ainsi refait sa renommée et sa fortune, notre ami Lucius prit une femme, et par hasard cette femme se trouva être fort belle et fort riche. Quoi ! une femme belle et riche à un poëte ! Quoi ! ces beaux yeux, ces belles mains, ce fin sourire, ce jeune cœur qui bat si doucement et ces belles compagnes, tout cela donné en échange d’un peu de style, d’un peu d’esprit, d’un peu de cœur ! Mais cette femme y pense-t-elle d’épouser un homme de talent, elle qui pourrait épouser un proconsul ! Mais cette femme y pense-t-elle de préférer la gloire légitime d’un nom illustré par l’esprit à l’éclat d’un nom tout fait depuis des siècles ! Quoi ! un vagabond qui a mangé son patrimoine et qui revient dans sa patrie tout exprès pour plaider toutes les causes et pour les gagner toutes, tout exprès pour se faire dresser des statues par les juges ! Mais la chose était intolérable ; mais il était impossible que ce grand triomphe pût durer plus longtemps ; mais, par Jupiter, cet écrivain qui s’avise d’être heureux et habile va manquer à sa vocation. Non, ce n’est pas ainsi que le monde romain entend que ses écrivains et ses poëtes soient traités. La société romaine consent bien à s’amuser une heure de ces gens d’esprit ; elle veut bien même les admettre parfois au bout de sa table à l’endroit où l’on ne boit plus ni le même vin ni la même eau que le maître ; mais, par Jupiter et par Bacchus ! il ne faut pas que ces insolents s’émancipent. Qu’ils se rappellent toujours Virgile protégé par Mécènes, Horace le flatteur d’Auguste, Tibulle suicidé parce qu’il n’a plus que cent mille sesterces de revenu, Ovide exilé chez les Sarmates, et enfin Martial tendant la main dans les antichambres, Lucain mis à mort par Néron, ce pauvre grand satirique Juvénal nommé chef de cohortes à soixante-dix ans et traînant sa peine, son armure et sa cohorte dans les sables de l’Égypte, où il meurt de fatigue et de chagrin. Un poête libre, heureux et riche ! Mais ce Lucius y pense-t-il ? Ne sait-il pas que Phèdre était esclave ? ne sait-il pas comment Sénèque est mort ? ne sait-il pas de quelles tristes déclamations ont vécu jusqu’à ce jour les misérables qui ont fait de la poésie sous ces onze empereurs, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, Vespasien, Titus, Domitien, ce Néron chauve, comme disait Juvénal, Nerva, Trajan, et enfin ce même Adrien, ce lâche bourreau de Juvénal immolé au ressentiment d’un vil histrion aimé de l’Empereur ? Quoi donc ! ce petit écrivain de fables silésiennes, il aura été aimé des femmes, honoré des hommes, il aura été le meilleur élève de l’école athénienne, il aura traversé le monde et la jeunesse en riant comme un fou, et maintenant, arrivé à l’âge mûr, le voilà reconnu un orateur ! le voilà le mari d’une femme bonne et noble, belle et riche, et qui est fière et heureuse quand on dit tout bas : Voilà la femme de Lucius ! Jugez donc de la révolution que dut faire le bonheur de Lucius dans la littérature romaine par la révolution que ferait de nos jours pareille fortune qui surviendrait à un galant homme d’esprit ! Quand cette belle et grande dame anglaise s’en vint tout exprès de Londres pour offrir sa main à Crébillon fils, qu’elle n’avait jamais vu, on ne dit pas quelle fut la douleur profonde des confrères de Crébillon fils ; mais pour ma part je m’en doute sans qu’on me le dise, pour ma part il me semble que j’entends toutes les rumeurs qui se font autour de ce trop heureux Apulée : l’envie l’assiége, on le torture dans tous les sens, on le menace, on l’attaque, on l’accuse, on se rue sur sa gloire, on se rue encore bien autrement sur son bonheur. Lui cependant, au milieu de toutes ces rumeurs, il reste calme ; il garde son talent, il écrit ses livres ; et, comme il avait un esprit facile et charmant, il passait avec la même grâce d’un sujet à l’autre : épîtres, proverbes, facéties, dialogues, poésies, savants traités sur les arbres, sur les astres, sur les fleurs, une belle traduction du Phœdon de Platon : tels étaient ses travaux de chaque jour. Mais, plus il allait en avant, plus il gagnait de renommée et de gloire, plus il était heureux aux côtés de cette belle Pudentilla, sa femme bien-aimée, et plus l’orage grondait autour de lui.


Au reste, au second livre de son roman il a fait lui-même son portrait et avec un abandon plein de grâce. Il suppose donc qu’à peine arrivé en Thessalie, dans cette terre d’enchantements de tout genre, il est abordé dans la rue par une belle dame entourée de nombreux esclaves. Elle était chargée d’or et de diamants, ses beaux yeux étincelaient sous un voile de gaze ; elle était accompagnée d’un homme âgé qui tout de suite reconnut Lucius.

— Eh ! mais oui, s’écria cet homme, c’est l’enfant Lucius devenu jeune homme !

Et il présenta à la dame ce beau jeune homme rougissant ; et la dame s’écria à son tour :

— Vous avez raison, c’est le jeune Lucius ! Il a déjà la noblesse et la dignité de sa mère Salvia, comme il en a le frais visage. Beau cavalier, par Vénus ! et bien fait de sa personne, alerte, svelte, élégant, ni trop petit, ni trop grand, leste sans être maigre, un beau teint pâle et frais, les cheveux blonds et bouclés, les yeux bleus, hélas ! mais vifs et brillants !

Ainsi parla la dame, et, parlant ainsi, elle tendit la main à Lucius, et elle l’emmena dans son palais ; et malheureusement je n’ai pas le temps de vous décrire toutes les magnificences de ce palais : ses colonnes de marbre qui portent des statues d’or, cette Diane en marbre de Paros dont le vent soulève la ceinture ; et que sais-je encore ? Tel était à vingt-cinq ans le jeune Lucius.

À la fin cependant, à force d’approcher de cet homme si heureux, l’envie se trouva tout à coup face à face avec lui. Après avoir parlé tout bas d’abord, puis plus haut, l’envie se met à dénoncer Lucius comme un voleur, comme un traître, comme un empoisonneur, que dis-je ? comme un magicien ; car, dans cette lente et ignoble décadence de la société romaine, c’était là une supposition généralement acceptée, que certains hommes avaient un commerce réglé avec les esprits infernaux. Horrible époque où quiconque n’était pas un lâche ou un flatteur, quiconque ne tendait ni la main à l’aumône ni la joue à l’insulte, quiconque échappait au délateur, quiconque vivait par la force de son âme ou la probité de son esprit, à coup sûr celui-là était coupable de magie ! Et voilà donc où en était arrivée cette société romaine élevée à l’école de Cicéron et des deux Brutus !

Donc les envieux et les ennemis implacables d’Apulée, réunis dans un commun effort, accusent le poëte, et ceci devant les magistrats, d’avoir, à l’aide de ses maléfices, épousé la riche et bette Pudentilla, d’avoir par le poison, assassiné le jeune Prudens, enfant de quatorze ans, fils de Pudentilla. Ce fut un jour qu’Apulée plaidait contre Emilianus, l’oncle de sa femme, qu’il somma tout à coup Emilianus de soutenir les rumeurs dont il était l’auteur et de se porter partie civile. Il arriva alors à Apulée ce qui devait arriver à Beaumarchais à tant de siècles de distance : il se défendît lui-même, il se défendit avec courage, avec persévérance, avec cette insolence dédaigneuse qui serait d’un si dangereux effet dans tout autre cause que dans une cause très-juste. Le temps, qui a enlevé du son aile presque tous les légers et fragiles chefs-d’œuvre d’Apulée, a conservé cette défense, qui peut très-bien aller de pair avec les célèbres mémoires de Caron de Beaumarchais,

En effet, tout aussi bien que les mémoires de Beaumarchais le plaidoyer d’Apulée vous donnera une idée de la licence et de la corruption à laquelle était parvenue la plus riche langue qu’eussent parlée les hommes depuis Démosthènes ; chez l’un et l’autre orateur, Apulée et Beaumarchais, c’est le même oubli des convenances, la même ironie exagérée, la même insolence dans le fond, la même ironie dans la forme, la mère façon de lancer le venin et l’injure, quelquefois aussi le même mouvement passionné, naturel et convaincu. Que voulez-vous ? Beaumarchais est aussi voisin de Bossuet qu’Apulée est voisin de Cicéron ; mais les révolutions brisent si vite toutes choses ! D’ailleurs vous pardonnerez à cette éloquence improvisée ce qu’elle a d’irascible, d’injurieux et de personnel. Attaqué à l’improviste, Apulée n’avertit pas ses juges, il ne prend même pas le temps de préparer sa défense. Comme il était l’autre jour occupé à plaider contre Emilianus, il a entendu celui-ci qui l’accusait d’avoir empoisonné Prndens, son beau-fils ; et aujourd’hui ce lâche Emilianus, qui n’ose pas porter cette accusation en son nom, se cache derrière la signature d’un enfant ! Ainsi cet homme se ménage encore le moyen de mentir une seconde fois s’il est condamné aujourd’hui ; il ménage sa honte comme un pauvre ménage sa tunique déchirée.

Mais qu’importe ? même derrière l’enfant qui le protège Apulée ira chercher son accusateur. On a dit l’autre jour devant les juges : Nous accusons un philosophe, un poëte, un orateur d’une beauté et d’une éloquence remarquables ! et Apulée ne voit pas où est le crime de n’être pas aussi laid qu’Emilianus et d’être plus éloquent que lui. Mais d’ailleurs, ajoute-t-il, je ne suis plus le beau Lucius : le travail et les veilles du barreau, les fatigues du voyage, ont tué ma beauté, ma chevelure flottante ne flotte plus sur mes épaules. Ce n’était pas la peine de faire tant d’esprit à propos de ma personne. Quant à être un homme éloquent, Apulée ne s’en défend pas comme il se défend d’être beau et bien fait. Oui, dit-il, je suis éloquent, parce que je suis venu au monde un enfant, inspiré ; parce que j’ai usé ma jeunesse à étudier et à entendre les grands orateurs ; parce que j’aime l’éloquence comme l’enfant aime sa nourrice ; voilà pourquoi je suis éloquent, mes juges. Quant à être un poëte, autre accusation qu’on lui fait, il avoue aussi qu’il est un poëte ; il a été poëte comme tout le monde, par oisiveté et par amour. Il a fait, il est vrai, une épître à Calpurnius sur la poudre dentifrice, et ce même Calpurnius, devenu son ennemi, produit cette épître comme une accusation ; mais cependant, s’il est coupable pour avoir donné cette recette à Calpurnius, Calpurnius n’est-il pas coupable pour s’en être servi et pour l’avoir demandée ? Et, ajoute-t-il, j’aurais bien mieux fait de laisser ce misérable laver sa sale bouche à la façon des Ibériens, avec sa propre urine.


Sud sibi urina
Deniem atque russam pumicare gingivam.


Mais vous cependant, les lecteurs français, n’admirez-vous pas cet entassement d’accusations ? — Il est beau, il est éloquent, il a composé une poudre pour les dents : haro sur le baudet ! — Voilà cependant à quoi en étaient arrivées l’éloquence et la justice dans ces temps malheureux où le monde romain était à son déclin !

Ici même, et par un étrange besoin de divagation qui se retrouve dans toutes les œuvres de la décadence, Apulée, à propos de cette poudre pour les dents et de cette eau singulière pour les gencives (et notez bien que cet étrange dentifrice appartient à Catulle), se met à faire l’éloge de la bouche : c’est le portique de l’âme, c’est la perle du discours, c’est le vestibule de la pensée. Or, ne faut-il pas laver avec soin le vestibule d’une maison bien tenue ? Je demande à mon adversaire si par hasard il se lave quelquefois les pieds. S’il se lave les pieds, je lui réponds que tous les hommes doivent se laver les dents. Non, pas lui, car sa dent est naturellement noire et livide, sa langue menteuse et corrompue. Il n’y a pas de poudre, il n’y a pas d’eau, pas même la recette de Catulle, qui puisse nettoyer une pareille bouche. Ceci dit, et bien plus longuement, Lucius revient à l’accusation de poésie.


Il est poëte, dit-on aux juges : donc il est magicien. Eh ! grands dieux ! oui, la poésie est une magie, mais innocente, mais utile, mais glorieuse. Homère et Sapho, Catulle et Tibulle, irez-vous les condamner pour crime de magie ? Platon lui-même n’a-t-il pas fait l’éloge des vers ? Mais, ajoute-t-on, vous êtes un poëte amoureux et vous faites des vers d’amour. Oui, amoureux et poëte, Platon aussi faisait des vers d’amour, et Catulle, et l’empereur Adrien qui a écrit ce joli vers sur la tombe du poêle Voconius :

Ton vers était lascif, mais ton Ame était pure.
Lascimi versu, mente pudicut eras.

Eh bien ! lui, Apulée, il est comme le poëte Voconius. Il a été amoureux des deux Vénus reconnues par Platon, la Vénus vulgaire et la Vénus céleste : il était dans son droit. Et vous ne sauriez croire tout ce qu’il ajoute pour défendre ainsi les beaux jours de ses belles années.

Ceci nous fait entrer dans toutes sortes de mystères inconnus. Pour que des accusateurs qui jouaient leur vie dans une accusation d’empoisonnement et de magie se permissent d’appeler à leur aide la figure, les talents, les amours et même les petits vers de l’accusé, il fallait donc que les juges fussent investis de l’autorité de nos jurés et qu’ils jugeassent plus encore d’après la moralité de l’accusé que d’après les preuves matérielles du crime ? Mais l’apologie en ce cas, après toutes les voluptés de la Rome impériale, quand toute pudeur est éteinte, quand Juvénal a publié ses satires, quand l’épouvantable et licencieux festin de Trimalcion n’est plus un rêve mais une réalité, comment donc se fait-il qu’une pièce de vers et quelques amours fugitifs deviennent autant de crimes dans une accusation capitale ? Il y a de quoi confondre d’étonnement tous les criminalistes, et je ne crois pas que jamais un seul se soit occupé, sous ce rapport, du singulier procès intenté à Apulée et de sa singulière défense. Écoutez-le cependant cet homme qui défend sa vie et son honneur : après s’être défendu d’avoir été jeune et beau, d’avoir composé une poudre pour les dents, d’avoir eu des maîtresses et de leur avoir fait des vers, le voici qui se défend, de quoi donc, je vous prie ? Le voici qui se défend d’avoir possédé un miroir ! — Ce philosophe se sert d’un miroir ! s’écrie l’accusateur, un miroir ! Eh bien oui, j’ai un miroir, je vous l’accorde, répond Apulée ; mais cependant savez-vous donc si je me pose devant ce miroir ? Si j’avais chez moi une garde-robe de comédiens, iriez-vous dire ; — Il s’habille comme un comédien ? — Mais je fais plus, je me sera de ce miroir, je me suis regardé dans ce miroir : où est le crime ? J’ai voulu connaître mon image, j’ai voulu voir mon portrait au naturel. À ce compte, vous défendrez au peintre de faire un portrait, au statuaire de faire un buste ; et ne savez-vous pas que Socrate conseillait à ses disciples de se regarder au miroir ? — Tu es beau : sois bon, disait Socrate ; tu es laid : sois meilleur, disait Socrate. Le miroir est le commencement de toute philosophie ; le maître l’a dit : Connais-toi toi-même. Démosthène ne se regardait-il pas dans son miroir ? Archimède… Mais je suis bien bon de parler d’Archimède à Emilianus !


Alors il entreprend son accusateur, et il lui dit qu’en effet il doit avoir ses raisons pour détester les miroirs. Ceci dit, nous passons à une autre accusation.

Apulée est accusé d’avoir affranchi trois esclaves. — Or, dit-il, on prétend que je n’ai jamais eu qu’un esclave : comment donc aurais-je fait pour en affranchir trois ? Cet Emilianus veut démontrer qu’avant mon mariage j’étais pauvre et dissipateur : pauvre, je n’avais qu’un esclave ; dissipateur, j’en affranchis trois ! Voilà certes de la magie. Quant à avoir été pauvre, Apulée s’en fait gloire ; et même, à ce propos, il écrit un bel et touchant éloge de la pauvreté ; il invoque tous les grands hommes de la république qui ont été pauvres, Martius Curius, Marcus Caton, Fabricius, Scipion et tous les autres. Cette fois, par la grâce de sa parole et le calme de sa pensée, l’orateur rentre tout à fait dans le goût de ces beaux hors-d’œuvres de Cicéron dans le discours pro Milone, ou mieux encore pro Archia poetâ.

« La fortune est un vêtement qui veut être bien porté ; si ma toge traîne dans un salon, elle me gêne autant qu’un haillon. Le plus riche est celui qui a le moins de besoins. Tu accuses mon père de m’avoir laissé pauvre : tu es un lâche. Autant accuser un bon cheval de ne point posséder de pâturages. Eh ! ne vois-tu pas, misérable, qu’en me reprochant mon bâton et ma besace, tu m’adresses la plus grande des flatteries ? Reproche donc au soldat son bouclier, au porte-drapeau son enseigne ! Diogène est aussi grand qu’AIexandre-le-Grand : il a son bâton, l’autre a son sceptre. C’est bon pour toi et pour les tiens, vil Emilianus, de posséder : vous ne valez que par là ! » Ainsi parle-t-il ; mais vous comprenez bien que je détruis, que je coupe, que je gâte tout ce beau passage digne de l’éloquence romaine à ses plus beaux jours.

C’est donc à travers ces bouffonneries et ces belles inspirations sérieuses que le noble écrivain arrive enfin, et il est temps, à l’accusation principale : Apulée est un magicien ! Mais qu’est-ce donc qu’un magicien ? Perse appelle magiciens les prêtres. On dit la magie de Zoroastre pour dire la doctrine de Zoroastre ; et cette expression, c’est Platon qui l’a employée le premier. Magicien ! Épiménide, Orphée, Pythagore, Empédocle ont été des magiciens. Magicien parce que ma femme m’a trouvé beau, parce qu’elle m’a aimé ; magicien parce que j’ai chez moi un dieu lare que j’adore ; magicien parce qu’un enfant est tombé comme je passais dans la rue ! Ils disent aussi que j’ai acheté du poisson à un pêcheur ; mais à qui donc acheter mon poisson ? À des charpentiers, à des brodeurs ? J’ai acheté ces poissons à prix d’argent : aurais-je mieux fait de les voler ? Mais, disent-ils, avec ces poissons il a composé un philtre pour se faire aimer. Ces gens-là sont de grands poëtes : ils se souviennent que Vénus est sortie de l’écume de la mer. Mais vous n’avez donc pas lu Virgile, poëtes que vous êtes ? vous auriez vu que de choses pour composer un charme : lait tourné, herbe vénéneuse, tambours, tumeur dérobée à un jeune cheval. Théocrite, Homère, Orphée ont décrit aussi ces sortes de maléfices ; mais personne n’a prétendu, comme Emilianus, qu’un plat de poissons suffisait. Est-ce donc avec l’aide des poissons qu’Éole gonfle ses outres, qu’Hélène prépare sa coupe, Circé ses breuvages, Vénus sa ceinture, Ulysse son fossé ? Singulier calomniateur qui s’écrie : Il a acheté ses poissons ! tout comme s’il disait : Il a acheté de la ciguë, du suc de pavot, de l’hellébore !

Et, à ce propos, voilà l’orateur qui nous échappe, et qui se livre à une admirable et très-savante dissertation sur les différents animaux qui vivent dans la mer. M. Cuvier, ce savant immortel, l’honneur de la science, et qui, comme Apulée, s’occupait beaucoup de cet univers caché dans les flots de la mer, a consacré une leçon tout entière à son confrère Lucius, Peu s’en est fallu même que Cuvier, avec cette incroyable sagacité qui se manifeste encore chaque jour depuis tantôt sept ans qu’il est mort, ne retrouvât un chapitre tout entier qu’Apulée lut ce jour-là à ses juges sur les poissons, comme il a retrouvé les animaux antédiluviens. Quel homme cependant le romancier qui a écrit ses propres Métamorphoses, un roman de boudoir dont Crébillon fils serait fier, et qui, comme naturaliste, a mérité l’estime, le souvenir et la recommandation de Cuvier !


Apulée lit donc son chapitre à ses juges Comme fit Sophocle pour Œdipe à Colone ; il explique au tribunal attentif la génération des poissons, leurs différences, leurs habitudes, leur structure, les noms latins qu’il leur a donnés en copiant ces mêmes noms sur les noms grecs ; en un mot, à propos de cette allégation de poissons achetés à des pêcheurs, le naturaliste se montre dans tout son jour ; et ce n’est pas une des moindres curiosités de cette plaidoirie si remplie de curiosité et d’intérêt.

Ceci coulé à fond, nous arrivons à cet enfant qui est tombé dans la rue. L’enfant est tombé : Apulée l’a relevé, et puis c’est tout. Or savez-vous pourquoi cet enfant tombe au coin du carrefour ? Il est épileptique. Magicien serait celui-là qui ferait tenir cet enfant debout et qui le délivrerait de la lèpre qui le ronge. Cet enfant s’appelle Thalles ; il est si bien connu pour être un épileptique et un lépreux que pas un esclave ne veut boire dans sa coupe ; et d’ailleurs quel profit aurais-je tiré de cet enchantement ? qu’aurais-je fait de cet épileptique ? Je n’ai même pas besoin de voir le patient pour savoir d’où vient cet horrible mal : Platon, dans le Timée, nous l’explique : c’est le fait d’un cerveau blessé ; Théophraste, dans ses livres, nous enseigne les moyens de soulager cet horrible mal. Mais ne craignez pas qu’Apulée vous dise à ce propos tout ce qu’il a appris en courant le monde ; Apulée aurait trop à dire s’il faisait parade de toutes les choses qu’il a découvertes. Il n’y a pas de secte à laquelle il ne soit initié ; il n’y a pas de religion dans laquelle il ne se soit fait instruire ! Quant à Émilianus, il ne connaît que le dieu Terme, et encore ne lui a-t-il jamais sacrifié un chevreau.

Toute cette partie de l’accusation, qui est faite très-sérieusement, est aussi réfutée très-sérieusement et mot à mot. Un vil parasite nommé Junius Festus a reçu trois mille sesterces pour soutenir qu’il a vu Apulée occupé de sacrifices nocturnes. — Il aura vu la fumée de ma cuisine, dit Apulée. — Sur le cachet dont il se sert quand il écrit à sa femme est gravé un squelette. — Ce n’est pas un squelette, c’est le dieu Mercure gravé par un artiste qui se présente au prétoire. — Mais enfin, cette femme qui l’a épousé, pourquoi l’épousait-elle ? — Parce qu’elle était veuve, parce qu’elle était sans appui, parce qu’elle voulait se remarier, parce qu’on la voulait marier à un manant nommé Clusus, parce qu’un jour elle avait vu Apulée parlant en public dans la ville d’Œea ; et, ce jour-là, il avait été si éloquent et si beau, il avait été si applaudi et avec tant de transports, que cette femme l’avait aimé. Et voilà toute sa magie. Ainsi parle-t-il ; et vous, au récit d’une pareille fortune et d’une accusation pareille, vous restez étonné et confondu.

C’est qu’en effet, quand on a lu le livre qu’Apulée appelle ses Métamorphoses, on comprend très-bien, je le dis à la gloire de l’auteur, cette accusation de magie : ce livre respire je ne sais quelle odeur enivrante de féerie et d’amour qui vous porte tout de suite à la tête et au cœur. Même les premiers livres des Confessions de Jean-Jacques Rousseau ne sont pas empreints de cette odeur de femmes que sent don Juan de si loin. L’Africain Lucius, encore plus animé que le jeune Giton de Pétrone, quitte le mont Hymette et le promontoire de Ténare, berceau de ses ancêtres, pour arriver dans cette Thessalie qui se souvient de Plutarque, son aïeul paternel, et de son arrière-grand-oncle le philosophe Sextus. À peine arrivé dans cette patrie des enchantements, il est saisi de toutes sortes de vertiges : ce ne sont qu’enchanteurs, magiciennes, métamorphoses, terribles coups de baguette qui changent les hommes en rats, les grenouilles en scorpions, et qui finissent par faire de Lucius un âne en chair et en os. Oui, un âne, jusqu’à ce qu’il rencontre en son chemin des roses ; et vous allez voir combien sont rares les roses dans cette belle Italie. Et cette étrange histoire dont il est le héros, c’est lui qui vous la raconte ; et il y croit de toute la force de sa croyance ; et, à ce propos, il fait l’histoire de tous les vices, de toutes les corruptions, de toutes les cruautés, de tous les adultères, de tous les sophismes qui dans le monde romain faisaient comme un corps de doctrine, pour l’opposer au christianisme naissant ; et il entre dans de tels détails, et il vous dit si bien les transes, les inquiétudes, les misères qu’il a supportées, les chardons et les roses qu’il a mangés ; et il y a dans tout ce récit tant de sensualité et tant d’abondance, la terreur y est si vraie, la passion si violente, l’amour si nu ; il vous répète si souvent que c’est lui, lui-même, lui, le petit-fils de Plutarque, qui est caché sous la peau de cet âne, que je ne m’étonne pas si les envieux sont pris au mot et s’il a fini par être accusé de magie après s’être ainsi accusé lui-même. Quel livre en effet ! C’est à la fois l’œuvre d’un fou et d’un philosophe, d’un bouffon et d’un sage, d’un conteur de fables et d’un grand naturaliste, d’un poête et d’un niais. Ce livre a occupé les plus graves esprits : l’empereur Sévère en a parlé en plein Sénat, en se moquant des bonnes gens qui admiraient de pareilles fables ; Palladius le cite comme une autorité en agriculture ; Marcellus place Apulée, comme médecin, entre Celse et Apollinaire ; saint Jérôme, ce saint homme très-naïf, le reconnaît comme un grand magicien, « Quoi d’étonnant, dit-il, que les mages aient fait des prodiges ? Apulée en a bien fait ! » Ces gens-là raisonnaient ainsi ; Puisqu’il a été traité comme un sorcier, il faut bien qu’il en soit un peu. — Enfin Lactance et saint Augustin, plus avancés que saint Jérôme, en font le même cas ; même saint Augustin, Africain comme Apulée, en parle avec complaisance et à plusieurs reprises, et toujours avec une certaine admiration mêlée de terreur. Il l’appelle un platonicien remarquable. Il le réfute en mainte occasion ; il reconnaît qu’il avait beaucoup de talent et d’éloquence, et qu’il s’est défendu avec une grande habileté du crime de magie, Sidoine Apollinaire nomme avec éloge Pudentilla, la femme d’Apulée, aussi bonne que Martia pour Hortensius, Terentia pour Cicéron, Calpurnia pour Pison, Rusticiana pour Symmaque, excellentes femmes dignes de partager toutes ces gloires qu’elles avaient si franchement adoptées et qui tenaient la lampe pendant les lectures et les méditations de leurs maris. Et cet homme, reconnu pour un savant, pour un philosophe, pour un orateur, passe aussi pour un grand écrivain ; on le compare à Socrate pour la grâce du discours, à Platon pour l’abondance. Le pape Pie V, qui s’y connaissait, appelait le roman d’Apulée un livre sans pareil, un véritable lingot d’or. — Et vous voyez bien qu’on avait raison de l’accuser de magie cet homme heureux !

Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il fut acquitté tout d’une voix, que le calomniateur Émilianus fut condamné comme un calomniateur qu’il était, qu’Apulée conserva sa femme, sa fortune, sa gloire, et, ce qui revient au même, ses ennemis et ses calomniateurs.