Les catacombes/Tome VI/07

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Werdet, éditeur-libraire (Tome vip. 199-247).


PÉTRONE.















Parmi tous les grands écrivains, l’honneur de ce siècle si mêlé qu’on appelle le siècle d’Auguste, il faut s’arrêter longtemps sur Pétrone. Son Satyricon n’est pas la production la moins curieuse que nous ait laissée l’ancienne Rome à son heure la plus éclatante de vice et d’esprit, d’ironie et de scepticisme, de galanterie et de poésie, de gourmandise et d’esclavage. Ce livre et son auteur sont entourés l’un et l’autre d’incertitudes et de mystères que nulle science n’a pu ni expliquer ni définir. Que veut dire ce mot satyricon ? S’agit-il d’une satire ? s’agit-il plutôt d’un roman ? sommes-nous dans la fiction ou dans l’histoire ? N’est-ce pas là, pour mieux dire, une comédie véritable, un de ces drames barbouillés de lie que les Grecs appelaient drames satiriques, ce naïf commencement de la comédie ? Ou bien encore, ne peut-on pas dire que le Satyricon est un mélange (satura) de toutes sortes de choses tristes et plaisantes, sérieuses et bouffonnes ? ou, mieux encore, le Satyricon de Pétrone, n’est-ce pas tout à fait ce qu’on appelle la satire ménippée, mise en honneur par Varron, le plus savant des Romains ? Innocente satire celle-là, et avant tout retenue et loyale, qui a en horreur la mordante hyperbole et les excès de Juvénal. La satire ménippée, de sa nature, est une facile et chaste satire, bien plus disposée au rire qu’à la colère, à l’amusante épigramme qu’à la diffamation ; elle parle tous les langages les plus élevés et les plus simples ; elle passe facilement de la prose au vers. La fiction est sa grande ressource ; châtier en riant est sa devise ; elle tient du roman par ses détours sans fin, de la comédie par son sourire sans fiel. Il y a des chefs-d’œuvre de satire ménippée dans le monde : le Pantagruel de Rabelais, par exemple, et le Catholicon d’Espagne, la satire ménippée par excellence. — Mais même à propos de ce mot ménippée, les savants se disputent encore : la satire ménippée est-elle un produit de la Grèce, ou bien un produit de l’Italie ? Les uns affirment que ce mot même ménippée indique une origine grecque ; les autres soutiennent avec Quintilien que la satire est latine, satira tota noslra est, et qu’elle a été trouvée, non pas par le philosophe grec Ménippe, mais par le satirique latin Lucilius : In quâ primas insignem laudem adeptus est Lucilius.

Vous voyez de combien de questions savantes ce charmant livre, cet ingénieux roman, le Satyricon, est obstrué tout d’abord. Le commentateur, de sa nature, est un être qui doute de tout. Il amasse, il entasse, il accumule les unes sur les autres les objections les plus frivoles pour avoir le droit de les détruire à la fin du volume ; il se fait assembleur de nuages, pour avoir le plaisir de dissiper d’un souffle les nuages amoncelés par son souffle. Eh ! mon Dieu ! il était si facile de laisser là la science pour la poésie ! Que me fait le genre du livre dont vous parlez, pourvu que ce livre m’intéresse et me plaise ? Qu’il soit grec ou romain, qu’importe pourvu qu’il soit de son époque, pourvu qu’il appartienne à la plus belle langue de son temps ? Ne me dites pas combien il y a de sortes de satires et d’où vient la satire ménippée ou lucilienne : je n’ai pas besoin d’entrer, à propos de Pétrone, dans ces disputes interminables du Grec Solade contre Ptolémée-Philadelphe. J’ai entende dire autrefois en effet qu’il y avait dans la Grèce un terrible poëte, Archiloque, qui a forcé un honnête homme de se pendre au figuier de Diogène, et que, par conséquent, l’iambe cynique était découvert bien avant Juvénal ; je préfère à toute cette dissertation l’histoire de la Matrone d’Éphèse, le chef-d’œuvre de l’ironie et du bon goût. Je n’ai pas besoin de vous, savants, pour savoir si le Satyricon de Pétrone est un roman ou une histoire, une satire ou une comédie, une ménippée ou une tragédie ; je me doute même, ne vous en déplaise, annotateurs que vous êtes, que vous avez tous raison et que le Satyricon est tout cela à la fois. Oui, c’est une histoire, car le Satyricon nous transporte véritablement dans cette élégante et infâme corruption des mœurs romaines sous les empereurs ; oui, c’est un roman, car ce sont là des aventures arrangées à plaisir ; oui, c’est une satire, car il est impossible de mieux représenter ce mélange horrible de volupté et de teneur, de poésie et d’esclavage, de sang et de plaisir, qui, au temps de Néron et de Tibère, ont souillé et ensanglanté à la fois les promontoires de Caprée et de Misène ; oui, c’est une satire et une satire terrible, le livre de cet élégant écrivain : il nous fait assister, non pas seulement au festin de Trimalcion, mais à toutes les orgies de cette société romaine énervée sous le double excès du luxe et de l’esprit, qui s’enivrait de cette poésie et de ce délire dans les villes des Césars, sur le golfe de Baies, à quelques pas de l’Achéron ; oui enfin, c’est une satire ménippée après avoir été une violente satire, ce récit saillant et fin mêlé de vers et de prose, où sont débattues avec tant de légèreté et de grâce les plus hautes questions de la philosophie et de la morale, de l’art et du goût. Ne vous disputez donc pas pour savoir s’il faut écrire satyricon avec un omicron ou avec un oméga, messieurs les savants, vous avez tous raison.

Les incertitudes sur le véritable auteur du Satyricon ne sont pas moindres ni plus faciles à éclaircir. Par une fatalité bien singulière et bien heureuse, il se trouve que le nom de Pétrone est le nom de onze célèbres auteurs, tous gens de goût et d’esprit. Un de ces Pétrone est un Gaulois ; et vraiment, si celui-là était l’auteur du Satyricon, il aurait fait un livre aussi français que Voltaire lui-même eût pu le faire. Vous sentez bien que je n’irai guère perdre mon temps à chercher le véritable Pétrone dans ces onze Pétrone ; il n’y a que les savants et les commentateurs qui ont ce droit-là. Je renonce d’autant plus volontiers à cette tâche qu’elle est plus rude ; car, outre les onze Pétrone gens d’esprit, les savants ont encore découvert une douzaine de Pétrone gens de courage ; voilà un nom bien heureux. Ainsi, si nous voulions éclaircir cette question d’une façon tant soit peu scientifique et embrouillée, il nous faudrait choisir entre le Pétrone rhéteur et l’officier de César nommé Pétrone qui se tua en Afrique plutôt que de rendre les armes à Scipion ; entre le Pétrone grammaticus, Affranius, Venustianus, Indicuss, Bolonientis, et le Pétrone préteur sous Auguste, gouverneur d’Égypte sous Tibère, gouverneur de la Syrie sous Caligula, consul sous Gallien, assassin de Valentinien III, beaucoup plus tard. Allez donc faire votre choix parmi tous ces Pétrone si vous l’osez !

Nous qui ne sommes pas des savants, grâce au ciel, ouvrons Tacite au seizième livre de ses Annales, nous trouverons peut-être le véritable Pétrone couronné de roses, caché sous le manteau de Tacite. Dans ce livre, qu’on dirait écrit, non pas avec un stylet, mais avec un poignard, il y a un certain passage où tout d’un coup le sombre visage du sévère historïen redescend à je ne sais quelle tristesse plus humaine qui ferait de Tacite le plus grand historien du monde si cette tristesse sans colère était moins rare dans ses livres.

« C’était, dit Tacite en parlant de Pétrone, un courtisan voluptueux qui passait avec la même aisance des plaisirs aux affaires et des affaires aux plaisirs. Il donnait le jour au sommeil, la nuit aux affaires, aux festins et aux amours. Idole d’une cour corrompue qu’il charmait par son esprit, ses grâces et sa prodigalité, il y fut longtemps l’arbitre du goût, le modèle de la vie élégante, le favori de l’Empereur. Mais à la fin, supplanté par Tigellin son rival, il prévint par une mort volontaire la cruauté de Néron. Fidèle jusqu’à la moi ? à son maître Épicure, il regardait en souriant la vie qui s’échappait avec son sang de ses veines entr’ouvertes. Quand le sang coulait trop vite il faisait fermer sa veine pour s’entretenir plus à loisir, non pas de l’immortalité de l’âme, mais de vers badins, de poésie légère et galante. Loin d’imiter les autres victimes du tyran, qui baisaient en mourant la main de leur bourreau et qui léguaient leur fortune à leur avide assassin, il s’amusa, dans ses derniers moments, à écrire en abrégé les débauches de Néron : il le peignit outrageant à la fois la pudeur et la nature. Il adressa à Néron lui-même ce testament accusateur, scellé de l’anneau consulaire, et il se laissa tranquillement mourir comme s’il se fût naturellement endormi. »

Ainsi parle Tacite de Pétrone. Maintenant la dissertation aura beau accourir tout essoufflée, et, me tirant par mon manteau, me démontrer que le Pétrone dont parle Tacite ne peut pas être l’auteur du Satyricon, par la raison que le Satyricon n’est pas une satire contre Néron, par la raison que le Satyricon n’a pas pu être écrit d’un bout à l’autre dans un bain chaud par un homme dont les veines sont ouvertes, par la raison que ce mourant de tant de courage, s’il eût voulu se venger en effet de ses assassins, n’eût pas employé le voile de l’allégorie au moment où il allait mourir, et par tant d’autres raisons que les commentateurs trouvent toujours : je dirai à la dissertation : Laisse-moi ! Le Pétrone dont parle Tacite est pour moi le véritable Pétrone. Il est homme de goût et d’esprit ; il est homme d’état et homme de plaisirs ; il dort le jour, la nuit il s’amuse et il travaille ; il meurt sous Néron, et il meurt en riant ; il dit comme Aristippe : Vivamus dùm licet esse benè ; voilà le Pétrone qu’il me faut ; arrière les autres Pétrone ! Je n’ai ni le temps ni la volonté d’aller chercher le véritable Pétrone dans cette douzaine de Pétrone écrivains et de Pétrone soldats dont vous parlez. Laisse donc mon manteau, dissertation ! et toi, commentaire, va-t’en loin d’ici ! Il y a assez longtemps que vous m’arrêtez sur le seuil de ce livre charmant, le Satyricon. Entrons donc à présent que, grâce à ma dissertation, aussi claire que les dissertations précédentes, nous savons moins que jamais qui est l’auteur du Satyricon et ce que c’est que le Satyricon.

Un jeune Romain qui a fait de bonnes études, qui sait les poëtes grecs, qui fait des vers, qui est dans toute la fougue de la jeunesse, dont la passion est sans frein comme l’esprit, arrive à Rome, un beau jour, sous le règne de Néron, empereur, pour y chercher fortune. Ce jeune homme a compris de bonne heure, et même sur les bancs de l’école, que la rhétorique est une grande vanité.

« Ce qui fait de nos écoliers autant de maîtres sots, c’est que tout ce qu’ils voient et entendent dans leurs écoles leur offre précisément le contraire de la société. Sans cesse on leur rebat les oreilles de pirates en embuscade sur le rivage de la mer et préparant des chaînes à leurs captifs, de tyrans dont les arrêts condamnent des fils à couper la tête de leur père, d’oracles dévouant à la mort trois jeunes vierges, et quelquefois plus, pour le salut des villes dépeuplées par la peste. C’est un déluge de périodes emmiellées, arrondies et passées à l’eau rose. »

Ainsi parle le jeune écolier. Vous voyez qu’il en veut terriblement aux amplifications de rhétorique ; et, de bonne foi, a-t-il grand tort ?

« Non, ajoute-t-il, au temps des Sophocle et des Euripide, dans cette langue nouvelle créée par leur génie, on n’exerçait pas la jeunesse à ces puériles déclamations ; un pédant accroupi dans la poussière des classes n’étouffait point ainsi le talent dans son germe. Homère est né poète ; ni Platon ni Démosthène n’ont fait des amplifications de rhétorique ; la véritable éloquence est une vierge pudique qui ne connaît pas le fard. Nous sommes perdus aujourd’hui dans je ne sais quelle littérature boursouflée et médiocre qui est la honte des lettres romaines. La peinture est aussi dégénérée que la poésie. Malheur aux parents qui ont jeté leurs enfants dans cette éducation puérile ! Ils ont sacrifié à l’ambition même l’espérance ; ils ont fait de ces écoliers les orateurs. Le barreau n’est plus séparé de l’école ; l’étude est devenue un jeu frivole. »

Ne diriez-vous pas que ceci a été écrit hier ?

Cependant, au temps de Néron comme de nos jours, les études frivoles ne menaient guère à un but utile. En ce temps-là, comme aujourd’hui, au sortir de l’école, il fallait vivre. Ce n’est pas assez que d’être un bon rhétoricien et d’arriver, la mémoire remplie des auteurs classiques, au milieu de Paris ou de Rome : encore faut-il y trouver une petite place, un coin de terre à défricher, une vertu ou seulement un vice à exercer. Or, vertu ou vice, dans les grandes villes qui consomment chaque jour, et dans une si effrayante proportion, tant de vertus et tant de vices, d’ordinaire toutes les places sont prises. Notre jeune Romain, qui déjà regrette l’école, aborde une vieille femme en lui disant : « Bonne mère, ne sauriez-vous point où je demeure ? » La vieille femme mène le jeune homme dans une maison de débauche. Où vouliez-vous qu’elle le conduisît ? Cela vous apprendra, jeunes gens, à ne pas demander votre chemin à la première venue, et à le trouver vous-mêmes en vous faisant place dans la foule.

Notre chevalier romain, qui voulait vivre de son génie, c’est-à-dire vivre sans travail, et qui pourtant ne voulait être ni poëte, ni rhéteur, ni musicien, ni improvisateur sous les portiques, prit tout d’un coup le parti le plus simple et le plus naturel : il se fit parasite. En ce temps-là le peuple romain tout entier n’était qu’un insatiable et vil parasite qui vivait sans travailler et qui tendait indignement la main à la sportule de ses empereurs ; en ce temps-là le luxe du riche ne servait en rien les besoins du pauvre. L’ouvrier était un esclave qui n’avait ni le courage que donne la liberté ni l’espoir que donne le travail ; l’industrie était office d’esclave ; le commerce n’était qu’une usure déguisée ; l’agriculture, malgré les vers de Virgile, était méprisée et sans honneur ; la terre de l’Italie était couverte de villas inutiles ; au lieu de blé, cette forte terre romaine ne produisit plus que des fleurs ; toute cette belle et féconde et guerrière Italie appartenait tout entière à trois ou quatre mille riches, à deux ou trois millions de plébéiens dans la ville de Rome, à un million de cultivateurs, à un peuple sans fin d’étrangers, d’esclaves, d’affranchis, de Grecs, de Barbares, d’usuriers, de Juifs, ce vil peuple que vous voyez s’agiter et pulluler d’une manière infâme dans les satires de Juvénal. Or tout ce peuple tendait la main et vivait d’aumônes. Pour le nourrir ses empereurs avaient épuisé d’abord la Sicile, puis l’Égypte, puis l’Afrique ; et cependant cette populace de citoyens romains, plus insatiable chaque jour, s’en allait en disant, plus affamée que jamais : Panem et circenses (des spectacles et du pain) !

Ce que le peuple faisait en masse, des jeunes gens sans fortune pouvaient se le permettre à coup sûr. Ils se faisaient donc parasites sans honte et sans remords. C’est un métier perdu pour nos lauréats d’université. Tant mieux pour eux !

La première maison où notre jeune Romain alla demander à dîner, ce fut la maison d’un chevalier romain nommé Lycurgue. Lycurgue, le nom est singulièrement choisi ! Ce chevalier romain était un riche et élégant seigneur ; il réunissait chez lui la meilleure compagnie, beaucoup de gens d’esprit et quelques belles femmes. De toutes ces femmes l’honneur de ces banquets Tryphène était la plus jolie. Tryphène, vicieuse romaine de seize ans, à moitié Athénienne, fille de la mer comme Vénus, était la maîtresse d’un écumeur de mer nommé Lycas. Voici donc l’amour qui se met de la partie. Notre aventurier a dîné chez Lycurgue ; il voit la belle Tryphène : il lui dit je t’aime dans ce langage romain de Pétrone, aussi doux déjà que l’italien de Pétrarque ; et le voilà qui s’enfuit avec la maîtresse du pirate nommé Lycas. Mais, avant de s’enfuir, notre homme dépouille la statue de la déesse Isis, il vole à la déesse sa robe de brocard et son cistre d’argent. Rome ne croit plus à rien, Horace vous l’a déjà dit : Donec templa refeceris. Rendre sa robe à la déesse Isis ! à quoi bon ? La robe de la déesse Isis couvrira le beau sein de la jeune Tryphène.

Lycurgue, ainsi payé de son hospitalité, fait courir après les fugitifs. On a enlevé Tryphène, la maîtresse de son ami, on a dépouillé de son manteau la déesse Isis : un adultère et un sacrilège pour commencer. — Dans le Satyricon, la justice romaine n’est pas mieux traitée que la religion de l’État. Tout à l’heure vous avez vu dépouiller la déesse Isis : écoutez comment on traite les officiers de justice, véritables oiseaux de nuit, qui, voulant s’approprier le manteau, demandent à haute voix qu’on dépose entre leurs mains les objets en litige. La justice, disaient-ils, prononcera sur ce différend. Ne sont-ce pas là, je vous prie, et tout à fait, les officiers de justice dans Gil-Blas ?

Cependant notre héros échappe à la justice. Il rend à elle-même cette belle Tryphène ; mais il garde, pour la vendre au brocanteur, la robe de la déesse Isis. La belle Tryphène s’en va comme elle était venue, se fiant pour arriver, Dieu sait où, sur sa beauté et sur sa jeunesse. Je vous avertis que ce livre est un livre de galanterie, non d’amour ; le temps de l’amour romain est déjà bien loin des mœurs où nous sommes. Virgile, au siècle d’Auguste, a trouvé la passion romaine ; Virgile a trouvé Didon, pauvre femme si abandonnée et si malheureuse ; Virgile a trouvé ce chaste amour d’Orphée et d’Eurydice : Te veviente die ! Il a mis ainsi la poésie latine sur cette voie nouvelle de la passion et des transports du cœur. Après Virgile sont venus de grands poêles qui, eux aussi, ont chanté avec toutes les grâces et toute la sincérité de la poésie leurs passions et leurs amours. Ovide a chanté l’amour comme un Français, Tibulle comme un Italien, Properce comme un Espagnol : ils ont été amoureux, comme dit Boileau, et voilà pourquoi ils ont été des poëtes. Horace, qui a fait de l’amour une moins grande affaire, l’a traité cependant avec une délicatesse sans égale. L’auteur du Satyricon n’est ni passionné comme Virgile, ni amoureux comme Properce et Tibulle, ni galant comme le galant Horace ; il n’a pas d amour, il a des sens ; il a des sens comme Lucien, cet élégant esprit, qui ne connaît plus de frein quand il parle des courtisanes ; il a des sens comme Martial quand il dévoile tous les intérieurs lascifs des lupanars de Rome ; il a fait de l’amour une déclamation, pour parler comme Juvénal : Ut déclamatio fias.

Ainsi donc ne vous effarouchez pas de ces violentes histoires d’amour que renferme le Satyricon : je ne ferai que les indiquer ; et, loin de m’en faire reproche, applaudissez à tout ce que je passe sous silence.

Dans le Satyricon de Pétrone l’orgie latine est racontée comme Salluste raconte la défaite de Jugurtha, c’est-à-dire comme une chose toute simple sous ce beau ciel et sous cette intrépide despotisme des empereurs qui était devenu enfin le despotisme oriental. Voilà pourtant ce qu’avaient rapporté de leurs guerres efféminées, dans la Rome maîtresse du monde, Antoine et César ! Cléopâtre leur avait appris le despotisme dans toutes ses conséquences, moitié vice et moitié sang, fleurs et venin, vin et poison, une perle sans prix réduite en poudre dans une coupe remplie de vinaigre ! Ainsi Cléopâtre, morte sous l’aspic tout comme l’Orient est mort sous Cléopâtre, a pesé jusqu’à la fin sur le monde romain ; ainsi elle avait légué aux empereurs le double poison de ses voluptés et de son pouvoir aveugle et sans frein. Ne dirait-on pas en effet, à lire les pages molles et brûlantes de Pétrone, qu’il a assisté à ces festins célèbres de la reine d’Égypte, qu’il a parcouru à demi ivre les rues d’Alexandrie, cette même nuit où l’orgie d’Antoine fut interrompue par une harmonie venue du ciel, et qui voulait dire que les dieux le quittaient ? Or, ces dieux, qui abandonnaient ainsi le général romain, savez-vous qui ils étaient ? C’était la tempérance, c’était la liberté, c’étaient les dieux tout-puissants et invincibles qui avaient fait la fortune de Rome.

Nous disions donc que le jeune homme, Giton, dans lequel Pétrone a personnifié tous les vices de la jeunesse romaine, après avoir étudié jusqu’à dix-huit ans les belles-lettres, récité les vers d’Homère et s’être pénétré des sévères enseignements de l’éloquence antique, n’avait rien eu de plus pressé que de s’affranchir de toute espèce de joug et de mener la vie d’un parasite et d’un bateleur. Singulière idée que Pétrone nous donne là de la jeunesse romaine, hélas ! et pourtant trop véritable exemple de ce que peut devenir, dans une société corrompue et corruptrice, un jeune homme sans frein, sans fortune, sans famille, dont toutes les passions sont éveillées dès l’âge le plus tendre. Malheureux, il sait déjà plus de choses qu’il n’en devait savoir pour rester un citoyen utile et obscur. Au sortir de sa rhétorique toutes les carrières vulgaires lui sont fermées, et à tout prendre, grâce à la belle éducation qu’il a reçue, il ne peut plus être qu’un grand homme ou un chevalier d’industrie.

La plus terrible des aventures de ce jeune chevalier romain, perdu au milieu de tant de vices et de tant de débauches, et aussi le plus formidable chapitre du livre de Pétrone, c’est sans contredit ce fameux festin de Trimalcion cité si souvent, et dont bien peu de gens pourraient dire les détails. Ne nous inquiétons pas des autres aventures de notre héros : suivons-le chez Trimalcion ; à tout prendre, le festin de Trimalcion, c’est tout le Satyricon.

Ici Pétrone, à force d’esprit et d’ironie, s’élève peut-être à l’éloquence sinon à la concision de Tacite. Seulement, cette lamentable énumération de tous les excès que peuvent engendrer le luxe, la débauche et l’esclavage, Tacite l’eût faite si triste et si sévère qu’elle eût fait peur aux plus hardis. Tacite eût entouré l’orgie de Trimalcion de sa terrible raillerie, espèce de sombre accompagnement qui produit sur l’âme le même effet que le bruit des pas de la statue de pierre au souper du commandeur. Pétrone tout au rebours : il rit encore quand il veut s’indigner, et même, à propos de Trimalcion, il s’abandonne à sa gaieté naturelle avec une facilité et une aisance sans égales. Pétrone est un sceptique de bonne foi qui ne croit plus à rien depuis qu’il ne croit plus à la liberté romaine. Que Rome meure tout à fait aujourd’hui ou qu’elle meure demain ; qu’elle expire sous Néron ou qu’elle expire sous Tibère : qu’importe à Pétrone ? Pour lui Rome est morte le jour où mourut dans les plaines de Philippe le dernier Brulus, ce sublime plagiaire de Caton. Après Rome, pour un vrai Romain, il n’y a plus de république sur la terre, il n’y a plus de dieux dans le ciel. Dans l’opinion de ces sceptiques, qui étaient faits pour venir au monde au temps de Régulus, Rome c’était le passé et l’avenir du monde, Rome c’était le soleil. Or, maintenant que Rome n’est plus qu’une ombre, mettons à profit ce crépuscule de ténèbres livrons-nous à l’orgie. Ainsi ont raisonné les grands seigneurs de Florence devant cette terrible peste qui a inspiré les contes licencieux et charmants ce Boccace ; ainsi ont raisonné l’une après l’autre toutes les nations définitivement perdues. Hélas ! c’était déjà, mais plus enveloppé de ménagements et de grâce, le raisonnement d’Anacréon quand il n’y eut plus de république athénienne ; c’était déjà le refrain timide du poëte Horace quand Auguste eut ouvert le chemin à Tibère ; fatal raisonnement que vous retrouvez toujours le même, et sous les mêmes roses décolorées, dans les poëtes licencieux et galants du règne de Louis XV… Et voilà pourtant comment finissent les grandes sociétés : par de petits soupers et de petits vers !

Mais si Voisenon, si Crébillon fils, si Parny, si tous ces petits faiseurs de petits vers et de petites orgies ont été plus que suffisants à signaler la chute de l’ancienne société française, c’est que la société française ne devait pas mourir sans retour, et qu’elle allait renaître plus puissante et plus forte après ces folles soirées de vin, de licence et l’amour. Au contraire, quand écrivit Pétrone, la perte de la société romaine était complète, et pour le banquet de ses funérailles il fallait trouver une de ces fatales et furibondes orgies qui pût lutter avec l’orgie de Balthazar, avec l’orgie de Cléopâtre. Chose horrible à voir ! des mondes qui croulent aux chants des bateleurs, aux baisers des courtisanes, aux enivrements prolongés des esclaves et des maîtres, à l’heure fatale où tous les vices, toutes les gloires, tous les esclavages, toutes les infamies, toutes les lâchetés, toutes les voluptés, toutes les poésies sont entassées pêle-mêle sur le même bûcher ; alors qu’Alexandre-le-Grand, au sortir d’un banquet, s’en va mettre le feu à toute une ville de la même main qui assassina Clytus ! Avez-vous jamais senti cet horrible frisson qui vous saisit à la fin de toutes les histoires antiques, vous trouvant tout d’un coup en présence d’un festin et d’un suicide ? Quand le dernier héros de ces grandes histoires a vidé sa dernière coupe, quand il s’est plongé un poignard dans le cœur, alors tout est dit, et il n’y a plus rien à voir dans ce monde désert que des pyramides, des sphinx à la gueule béante, des temples ruinés, des théâtres déserts, et en vérité ce fut une idée bien courageuse au christianisme de vouloir repeupler ces ruines, rendre la vie à ces histoires, le mouvement à ces déserts !

Bien que le festin de Trimalcion ne soit pas raconté par Tacite, cependant vous le lirez avec terreur, même dans les pages sans vergogne de Pétrone ; car c’est là, bien certainement, la dernière orgie de Rome expirante. On a dit que Pétrone avait voulu vouer Néron à l’exécration du monde dans cet affreux chapitre : quand Pétrone écrivait ce chapitre il ne pensait pas à Néron plus qu’il ne pensait à Domitien ; il se disait tout simplement que puisque tout était mort dans l’Italie et puisque lui-même il allait mourir, il pouvait bien fouler aux pieds cette illustre poussière, et la jeter aux vents pour s’amuser à la voir emporter on ne sait où. Le festin de Trimalcion, c’est la dernière volupté de cette Rome effrontée qui ne vivait plus que de voluptés, c’est le dernier chapitre de l’histoire de Tacite, c’est le dernier vers de Juvénal, c’est la dernière saillie d’Horace, c’est la dernière épigramme obscène de Martial, c’est le dernier baiser d’Ovide, c’est le dernier feu de Properce, c’est la dernière invention d’Apicius, c’est le dernier soupir de Tibulle, c’est la dernière énigme de Perse, c’est la dernière déclamation de Suétone, c’est le dernier rôle de Néron. Donc donnez-vous tous la main, vous les maîtres, les poëtes, les corrupteurs et les tyrans de la ville éternelle, et dansez en rond autour de ce feu de joie où vous avez jeté vos dieux, vos lois, vos mœurs, vos familles, vos ancêtres, votre patrie et vos libertés ! — Aussi, voyez avec quelle prodigalité impitoyable Pétrone amoncelle dans cette oraison funèbre, la seule qui fût à la taille du cadavre romain, les voluptés sur les voluptés, les roses sur les roses, les parfums sur les parfums, les amours sur les amours. Maintenant la ville de Néron peut dire comme Messaline dans Juvénal : Lassata, sea non satiata (je suis fatiguée de voluptés, mais je n’en suis pas assouvie). Prêtez l’oreille, et, si vous osez, ouvrez les yeux : la fête commence. Trimalcion, porté dans sa litière par des sénateurs, se rend dans son palais de marbre et d’or aux sons d’une douce petite flûte comme celle qui donnait le ton à Cicéron quand l’orateur romain montait à la tribune contre Catilina ou contre Verrès.

Trimalcion, entouré d’enfants, de jeunes gens et de vieillards, leur jette indistinctement une caresse ou une insulte. On porte devant lui, non pas les images de ses ancêtres, mais un vase de nuit en argent (matellam argenteam), dignes faisceaux d’un tel consul. Quand il passe, les portiers de son palais courbent la tête, les oiseaux parleurs, dans leurs cages d’or, crient vive Trimalcion, pies bavardes qui vont sur la brisées des parasites ; un peuple de statues de marbre ou d’airain de Corinthe semble lui offrir, Jupiter sa foudre, Mercure son caducée, Vénus sa ceinture ; la Fortune vide à ses pieds sa corne d’abondance, la Parque lui tresse des fils d’or. Cependant s’étendent sur leurs lits de pourpre ces pâles convives ; à la place d’honneur est couché Trimalcion, hideux vieillard. Sa tête est chauve, et pâlit sous un voile de pourpre ; ses bras nus, flasques et livides, sont chargés de bracelets et de camées d’ivoire ; il se nettoie la bouche avec un cure-dent d’argent, et il crache au nez de ses hôtes. Tout ces pauvres misérables, affamés et morts de soif, attendent longtemps que leur maître leur permette de manger et de boire. On leur sert d’abord une poule de bois et des pois chiches. Ils attendent encore le premier service ; et Trimalcion, qui joue aux dames, leur récite une élégie de sa façon. Tous ces convives réunis autour de sa table ne sont là que pour son plaisir ; ils n’auront, à manger que quand ils seront assez insultés.

Mais aussi quels convives ! la fange et la boue de la société romaine. Parmi ces vils parasites brillent des affranchis, des usuriers, des fripons, des faussaires, des patriciens, des poêles, des comédiens, des avocats, des sénateurs, toute la bande de Catilina ressuscitée et qui n’a plus à redouter ni la hache ni les verges. L’amphitryon, qui est à la fois un orateur et un poëte et qui tout à l’heure a récité son élégie Vivamus dùm licet esse benè (Jouissons de la vie pendant qu’il en est temps), récite alors à ses convives une espèce de déclamation comme on en fait chez les rhéteurs d’Athènes, et il prend pour texte les douze constellations du surtout qui décore la table.

Le Bélier voit naître les gens sans pudeur, les étudiants et les déclamateurs ; le Taureau, les gens hargneux et les bouviers ; la Balance, les bouchers et les parfumeurs ; le Scorpion, les empoisonneurs et les meurtriers ; les Poissons, les avocats et les rhéteurs : ainsi donc, il n’y a dans le monde que des voleurs et des faussaires. Et les convives de battre des mains à tout l’esprit de leur hôte. Au même instant d’horribles aboiements se font entendre. Toute une meute de chiens affamés accourent, dans la salle du festin : ces chiens précédaient un énorme sanglier porté sur un immense plat par quatre estafiers. Le sanglier est ouvert, et de son flanc s’échappe une volée de cailles vivantes. Triste régal !

La conversation entre les convives était digne des discours et de la conduite du maître. Le maître quitte un instant la salle du banquet, et alors voilà ces pauvres opprimés qui jasent comme les cailles échappées du ventre du sanglier.

— Moi, dit l’un, j’aime à passer du lit à la table.

— Moi, dit l’autre, j’ai le bain en horreur ; l’eau ronge le corps.

Un troisième parle de ce pauvre Chrysante, qui est mort le matin même.

— Laissez les morts en repos, dit un quatrième : la famine nous menace, et les pains d’un sou n’ont pas le poids. Oh ! nous sommes des lâches ! Si nous avions un peu de sang dans les veines nous étranglerions nos édiles.

— Bah ! disait celui-ci, la famine ne m’épouvante guère : nous avons dans deux jours des jeux publics et des gladiateurs ; le riche Glycon fait dévorer par les lions son trésorier, qui lui a enlevé sa maîtresse.

Celui-là, pareil à l’usurier Alfius (fœnerator Alfius) d’Horace, célèbre les douceurs de la campagne : « Ô la chaumière ! ô le laitage ! ô les œufs et les poulets ! »

Il y en a un qui vante son petit Cicéron de dix ans, qui sait les quatre parties de l’oraison et qui fait déjà des vers. « Au reste, il a laissé de côté le grec, » ajoute ce bon père ; et ceci est l’histoire de bien des génies, dans nos collèges, qui laissent le grec pour faire des vers. La conversation s’établit ainsi imprévoyante, imprudente, licencieuse, débauchée, railleuse, faussement sentimentale, entre tous ces parasites affamés.

— Quand mon fils aura fait toutes ses études, dit un homme prévoyant, j’en ferai un avocat ou un barbier : voilà un véritable gagne-pain !

Dans les quatre ou cinq pages de cette conversation Pétrone a écrit une admirable, mais aussi une terrible comédie.

Les convives en sont là de leurs discours et de leur appétit mal satisfait lorsque revient Trimalcion.

— Excusez-moi, dit-il : mon ventre ne fait pas bien ses fonctions (Venter non mihi respondet).

Il est impossible de jeter à des hommes réunis plus de mépris. Ceux-ci répondent en saluant et en buvant de plus belle. Alors enfin le festin recommence d’une façon sérieuse ; trois cochons blancs entrent dans la salle au son des instruments.

— Lequel des trois voulez vous manger ? dit le maître.

Et, pendant que le cuisinier les apprête tous les trois, Trimalcion, apostrophant ses convives :

— Dites-moi, maître Agamemnon, quel a été votre plaidoyer d’aujourd’hui. Moi aussi j’aurais pu être un habile avocat, je suis très-versé dans les belles-lettres : j’ai trois bibliothèques, une grecque et deux latines.

— Mon plaidoyer, répond Agamemnon, a été celui-ci : Un pauvre plaidait contre un riche…

— Mon ami, dit Trimalcion en interrompant, faites-moi l’amitié de me dire ce que c’est qu’un pauvre.

La belle ironie ! Ceci pourrait servir à toute l’histoire de la Rome impériale, et se pourrait écrire, en guise d’épigraphe, en tête de cette longue suite de saturnales : « Dites-moi ce que c’est qu’un pauvre (Quid est pauper). » Et il y a des commentateurs qui vous soutiendront sérieusement que le livre de Pétrone n’est pas une satire !

Vingt minutes après que le porc a été se faire cuire on l’apporte tout cuit sur la table.

Le porc est ouvert, et soudain c’est comme une avalanche de boudins et de saucisses ; et les convives d’applaudir toujours. En même temps l’amphitryon fait parade de ses vases d’airain, de ses vases d’argent, de ses vases d’or. Un esclave laisse tomber un plat d’argent.

— Balayez ce plat, s’écrie-t-il. Du vin, s’écrie-t-il, du vin ! Appelez ma femme ! appelez mon bouffon !

Et voilà cet homme qui se met à danser et à chanter comme un vil bateleur !

On annonce entre deux vins l’intendant du maître. Cet homme arrive, et, déployant une large pancarte aux yeux ébahis et avide, de ces misérables convives qui sont à peine les propriétaires de la tunique qui les couvre, il annonce à haute voix que le VII des calendes de juillet, dans le domaine de Cumes, sont nés à Trimalcion trente garçons et quarante filles ; on a transporté dans ses greniers cinq cent milles boisseaux de froment ; on a mis au joug cinq cents bœufs ; l’esclave Mithridate a été crucifié (in crucem aclus est) pour avoir blasphémé contre le génie de Trimalcion ; le même jour on a mis en caisse dix millions de sesterces, dont il était impossible de faire emploi ; le même jour il y a eu dans le jardin de Pompée un incendie.

— Qu’est-ce à dire ? s’écrie Trimalcion ; vous m’avez acheté les jardins de Pompée sans mon ordre ? Une autre fois je vous laisserai vos acquisitions pour votre compte.

Puis c’étaient des affranchies violées et battues de verges ; c’étaient toutes sortes de misères et d’infamies ; c’était toute la vie du patricien romain écrite comme l’écrit Juvénal. À quoi Trimalcion répond :

— Faites venir les danseurs de corde.

On vit alors arriver un petit enfant : il grimpa sur les échelons d’une haute échelle ; il passa à travers les flammes ; il portait une cruche avec ses dents.

— Pour moi, disait le maître, en fait de spectacles, je n’aime que les sauteurs et les combats de cailles. Un jour j’eus la fantaisie d’acheter une troupe de comédiens : ils me jouèrent des comédies grecques et des comédies latines ; mais j’aime mieux les danseurs de corde.

Ainsi cet admirable comique Pétrone n’oublie pas, dans toutes ces décadences et dans toutes ces misères, de signaler la misère des arts, la décadence du goût, corruptions de l’esprit qui tiennent à toutes les corruptions du cœur.

— Je vous prie, cher maître, dit Trimalcion à l’avocat Mithridate, quel est le plus grand orateur de Cicéron ou de Publius ? Cicéron, selon moi, est plus éloquent, mais Publius est plus moral.

On convint aussi d’une voix unanime que le plus grand des poëtes était Marcus de Thrace, que le plus noble métier, après la médecine, c’était la banque. Vous voyez dont que ce n’est pas d’aujourd’hui seulement que le médecine passe avant le poëte, l’argent avant le talent, Publius avant Cicéron, et Marcus de Ttrace ou de Gascogne avant Virgile et La Fontaine.

En lisant avec nous ce terrible chapitre, vous trouvez, non sans effroi, que toutes les profusions y sont prévues. C’est ainsi que ces élégantes et galantes profusions du roi Louis XIV, ces loteries des fêtes de Versailles où Mme de La Vallière et la Reine étaient à coup sûr les mieux favorisées du hasard, mais où personne ne perdait, j’en suis fâché pour le roi Louis XIV, c’est Trimalcion qui les a inventées. Seulement l’avare et opulent Trimalcion, même en leur distribuant ces tristes présents, se moquait de ses convives : il donnait à l’un une corde de potence, à l’autre des raisins secs, à un troisième un croc et une pomme. Un des convives moins patient que les autres s’étant permis de murmurer fut horriblement apostrophé par les autres parasites :

— Voyez l’âne ! Il se moque du patron ! Qu’a-t-il à rire ? Si je lâchais sur lui le superflu de ma boisson, il serait noyé sur l’heure !

Et autres discours de la même urbanité. Malheur en effet au parasite peu complaisant, au flatteur qui oublierait de flatter le maître ! il serait roué de coups par les autres convives. Juvénal nous raconte, lui aussi, un de ces horribles festins où le triste client d’un sénateur, placé au bas bout de la table, mange en soupirant un pain dur, s’abreuve de vin frelaté, et ne boit pas même la même eau que le maître : Pétrone est plus terrible en ceci que Juvénal, car à son convive insulté Pétrone défend même la plainte. Vainement ce pauvre diable s’écrierait-il qu’il est homme libre, qu’il a payé mille deniers la liberté de sa femme pour qu’elle ne servît plus d’essuie-main à son maître (ne quis sinu illius manus tergeret) : à la porte ce misérable qui ose se plaindre d’être maltraité par un hôte si généreux ! que n’est-il aussi patient que l’avocat Agamemnon !

Ô comble de profanation ! au milieu de ces cris, de ces hoquets, de ce tumulte, voici des rapsodes qui viennent déclamer des vers d’Homère ! Pauvre vieil Homère, chanté naguère avec tant d’enthousiasme par Horace (Prœneste relegi) ! pauvre vieil Homère, le maître de Virgile ! l’Iliade, mère et sœur de l’Énéide ! Faut-il donc qu’il joue un rôle dans ces horribles débauches, le chaste Vieillard !

À peine les rapsodes eurent-ils commencé à réciter quelques-uns de ces nobles vers que l’amphitryon, les arrêtant, leur demande des vers latins, et des vers du poëte à la mode encore, Marcus de Thrace !

L’instant d’après, Marcus le poëte fut remplacé par un plus grand poëte, un veau bouilli qui avait un casque sur la tête ; et les convives mangèrent encore le veau comme ils avaient mangé les trois porcs !

Une immense couronne descendit alors du plafond entr’ouvert ; cette couronne portait des vases remplis de parfums. En même temps la table se couvrit de pâtisseries comme par enchantement : de tous ces gâteaux jaillissait au visage des convives une liqueur nauséabonde. Néanmoins les convives se lèvent et ils font leurs prières : Le ciel protège l’Empereur, père de la liberté ! Vous attendiez-vous à une prière en ce lieu, et à ce surnom de l’Empereur, père de la liberté ? Mais, rassurez-vous, ce surnom est une ironie, cette prière est une raillerie. En effet l’histoire ajoute : « On but ensuite aux dieux propices, Cerdon, Félicion et Lucrum », des dieux imaginaires, vous le voyez, des dieux parodiés, des dieux à l’usage des athées pris de vin, Cerdon. C’est-à-dire le gain, Félicion, c’est-à-dire le hasard, Lucrum, c’est-à-dire le vol, les véritables dieux de cette époque corrompue. Excellente plaisanterie de Pétrone, qui a paru si excellente à saint Augustin qu’il s’en est servi avec bonheur contre les gentils dans sa Cité de Dieu.

Comme repos à tant d’allégresse, un des parasites du maître, un certain Nicéros, bouffon de son métier, raconte une histoire digne d’une telle assemblée : il a été lié autrefois avec un loup-garou, il a connu un âne qui était sorcier. Le récit de Nicéros est interrompu par un lustre qui tombe et qui couvre les convives de son huile bouillante. Le maître cependant s’amuse à caresser un gros chien de Laconie en disant : Nul animal ici ne m’aime plus que celui-là.

Entre alors au milieu de cette débauche un terrible étranger, Habinnus, le fabricant d’urnes funéraires. Habinnus revient de l’enterrement et du festin : il porte le deuil et il peut à peine se porter ; il représente à ce banquet les momies égyptiennes. Cet ouvrier funèbre est couronné de roses, et il mène avec lui sa femme Scintilla. Scintilla et Fortunata, la femme de Trimalcion, tombent aussitôt dans les bras l’une de l’autre, et elles admirent l’une l’autre leurs tuniques couleur cerise retroussée par une ceinture vert pâle, leurs jarretières en torsades d’or et leurs petites mules brodées d’or.

— Eh ! que vous voilà belle, Scintilla ! Acceptez mon collier de perles.

— Ô Fortunata, parez-vous de mes bracelets.

Et cependant Habinnus, le fabricant de tombeaux, jette sur un lit la femme de Trimalcion, Fortunata, pour mieux voir sa jambe. Ainsi, après avoir joué avec les vices, avec l’Empereur, avec la liberté, avec Virgile, avec le vieil Homère, avec le passé et le présent de la république, avec l’honneur, les voilà maintenant, les misérables et les insensés, qui jouent avec leurs femmes et avec la mort !

Le dessert couronne dignement cette œuvre gastronomique et philosophique. On répand sur le plancher du safran et du vermillon ; on apporte l’eau chaude ; un esclave imite le chant du rossignol, un autre esclave entonne un chant de l’Énéide ; le plaisant Habinnus s’abandonne à sa triste gaieté, et ne parle que de funérailles ; Fortunata, à demi ivre, s’abandonne à des danses obscènes ; Scintilla, plus ivre encore, trouve à peine la force d’applaudir Fortunata. En même temps les esclaves de cette maison inhospitalière, sur un geste du maître, et moins polis que les chiens du premier service, se précipitent dans la salle du festin, se couchent sur les lits des convives… Que dis-je ? ils se vautrent sur les convives et se repaissent de leurs restes. Pendant que ses esclaves se livrent à toute leur gloutonnerie Trimalcion commande son tombeau à Habinnus, « un vaste terrain, planté d’arbres, des vases en marbre, des bas-reliefs, et le portrait de ma petite chienne, » et cette épitaphe à sa louange : Trimalcion, digne émule de Mécène, pieux, vaillant, fidèle, etc. ; il n’a jamais assisté aux leçons des philosophes. En entendant leur hôte occupé de ces derniers détails, les convives se lamentent, ils versent des larmes et jurent de ne pas lui survivre ; les uns tombent sous la table, les autres s’endorment sur la table, les plus sobres accompagnent Trimalcion dans une autre salle, où l’orgie recommence de plus belle. Mais, je vous prie, n’en demandez pas davantage : pour suffire à tous ces récits, il faut avoir l’atticisme, l’élégance, la politesse, l’effronterie de Pétrone ; il faut être épicurien comme lui, et comme lui un épicurien qui n’a plus rien à ménager, car tout à l’heure il va mourir.

Heureusement qu’à l’heure où s’accomplissait la dernière orgie romaine Dieu, dans sa justice, remuait du fond de leur barbarie les Huns et les Vandales ; il réveillait dans leur misère et leur assujettissement quelques pauvres pêcheurs de Jérusalem ; il disait aux Barbares : — Allez là-bas vous enivrer d’or, de vin et de sang ; car les Romains ont accaparé tout l’or, tout le vin et tout le sang de l’univers. — Il disait aux apôtres : — Allez là-bas, et dites à ceux que vous trouverez couchés sous le double joug de l’esclavage et de l’ivresse : Levez-vous, vous êtes libres ! — Mane, Tekel, Pharès !