Les catacombes/Tome VI/08

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Werdet, éditeur-libraire (Tome vip. 249-281).


MARIANNA.















Dieu merci ! la semaine a été bonne ; je n’ai pas le plus petit drame à vous raconter ; pas un mélodrame, pas un vaudeville, pas même une comédie en vers ; cette semaine, liberté tout entière. Le Paris dramatique a vécu sur son vieil esprit d’il y a huit jours, et il ne s’en est pas mal trouvé, j’imagine. Plût au ciel qu’il en fût toujours ainsi ! En effet, à quoi bon renouveler tous les huit jours les mêmes vieilleries qui depuis vingt ans traînent sur nos théâtres ? Et quelles belles heures de repos, de lecture, de facile causerie, de vagabondage poétique nous gagnerions, mes amis, si mes seigneurs nos auteurs dramatiques, dont nous sommes les cavaliers servants, nous donnaient ainsi huit jours de relâche tous les quinze jours ?

Car le temps que j’aurais perdu à entendre hurler, à la lueur d’un lustre, les lieux-communs dont se compose le drame, je l’ai passé, savez-vous ? à me laisser raconter par une douce voix naïve, éloquente, pleine de larmes, une touchante histoire d’amour toute remplie de péripéties inattendues et cependant très-simples, laquelle histoire je puis et je veux vous raconter à mon tour.

Marianna de Valtone, mariée à un maître de forges du département de la Creuse, est une femme jeune, belle et rêveuse. À quoi elle rêve ? Elle rêve à l’amour. Pourquoi elle est triste ? Elle l’ignore, mais elle est triste. C’est une de ces pauvres fîmes en peine de leur propre bonheur, dans lesquelles la poésie surabonde, misérable et fatale poésie qui brise les liens les plus chers, qui couvre de honte le toit domestique, qui arrache la jeune femme à tous les sentiments du devoir. Mais cependant le moyen pour une femme de n’être pas vaincue quand elle prête une oreille attentive aux battements de son cœur, quand elle s’abandonne à la molle oisiveté de ses vingt ans, quand d’un mari occupé et sérieux elle voudrait faire un amant frivole ? Ainsi était Mariannana. dans son calme village de Blanfort. Elle était heureuse, mais son bonheur était sans nuages ; elle était aimée, mais elle était aimée sans transports. Et que ces malheureuses femmes sont mal à l’aise dans cette parfaite tranquillité de l’esprit et du cœur !

Un jour que M. de Belnave, le mari de Marianna, la vit pleurer (c’était pour elle un délassement tout nouveau, et elle s’amusait à verser des larmes, comme elle se serait amusée à chanter une romance de Panseron), M. de Belnave dit à sa femme : Veux-tu que nous allions aux eaux de Bagnères ? Et le lendemain même l’imprudent mari conduisait sa jeune et ignorante compagne dans cette oisiveté parée et élégante des Pyrénées, plus dangereuse mille fois que l’oisiveté bourgeoise de Blanfort. Ce fut là un grand tort de cet honnête mari. Puisque sa femme s’amusait tant à répandre ces larmes sans motif, il devait attendre patiemment que ces larmes se fussent taries. À coup sûr Marianna eût cessé de pleurer le jour même où ses yeux eussent été rouges. La voilà donc la femme la plus nouvelle, c’est-à-dire la femme la plus fêtée des eaux. Que voulez-vous ? On ne l’avait vue encore nulle part. Elle était inconnue à tous ces martyrs de la mode, à tous ces malades de l’hiver qui se sont vus six mois de suite dans les bals, dans les concerts, dans les fêtes de chaque jour, et qui se sont mis parés à ce point qu’ils se font horreur et pitié. Elle, de bon côté, Marianna, qui, ne savait rien de ce monde étiolé qui dort le jour, qui vit la nuit à la clarté des bougies et des lampes, qui est tout occupé de ses vanités et de ses mensonges dans lesquels il marche enveloppé, Marianna se laissa prendre à ces prestiges. Elle crut comprendre quelque chose à la langue qui se parlait autour d’elle, quelque chose aux sentiments dont ces gens-là faisaient parade. Si elle eût vu le monde de Paris à Paris, même toute ignorante qu’elle était, Marianna eût pu deviner les trahisons cachées sous ces sourires ; mais dans cet abandon étudié du Paris qui se repose la pauvre femme ne put rien voir. Elle s’abandonna à tous ces faux-semblants si peu dangereux quand on en sait la valeur ; elle prit au sérieux nos Indianna, nos Valentine, nos Lélia, nos don Juan. L’un d’eux surtout, Georges Bussy, frappa vivement l’imagination de la belle villageoise. Georges Bussy était triste et beau ; sa parole était solanelle et brève ; il avait atteint l’âge fatal où la jeunesse est achevée, où la virilité n’a pas commencé encore, et il se cramponnait à cette folle jeunesse qui l’abandonnait avec la ténacité du malheureux qui se noie. Georges Bussy, pour se prouver à lui-même qu’il était jeune encore, se mit à aimer cette femme. Cette femme fut la dernière expérience de cette jeunesse évanouie. Il la suivit donc jusque dans la maison de son mari, où il s’introduisit comme font tous ces lâches séducteurs qui se croiraient déshonorés s’ils volaient à un homme un écu de sa bourse et qui lui volent sans pitié sa femme et l’honneur. Comment il s’y prit pour se faire aimer tout à fait, par qu’elles ruses, par quels mensonges, par quels serments, par quelles paroles touchantes ? vous le savez mieux que moi. Toujours est-il qu’en retournant à Paris Georges Bussy laissait Marianna de Belnave aux prises plus que jamais avec cette passion sans but qui déjà la consumait avant qu’elle ne partît pour les eaux. C’en est fait, plus de repos pour la pauvre femme, plus de sommeil, plus d’intimes causeries avec son mari, avec sa sœur, avec son beau frère, avec toutes les bonnes gens qui l’aiment tant. Elle n’appartient plus corps et âme qu’à la rêverie qui la tue. Pour elle l’hiver n’a plus de glaces, le printemps n’a plus de fleurs, ou, pour mieux dire, sa passion met à profit toutes choses, et les glaces de l’hiver et les fleurs du printemps. Cependant Marianna était loin de Georges ; elle était, encore innocente et pure ; la résignation qui pouvait venir, chaque année devait apporter un peu de calme à ce cœur si mobile : le sentiment poétique s’en va bien vite quand s’en va la jeunesse. Malheureusement M. de Belnave fut appelé à Paris par ses affaires ; il voulut emmener avec lui cette jeune femme qui soupirait toujours, et alors tout fut perdu.

Mais aussi quel dangereux moment pour mener à Paris cettc poétique Marianna ! Paris sortait à peine de la révolution de juillet. Il était encore tout ému et tout exaspéré de la victoire. La résulte était dans l’air, l’émeute était partout, dans les rues, dans les livres, au théâtre ; tous les esprits avaient la fièvre, toutes les âmes étaient en délire, toutes les ambitions étaient en branle. Chaque chose était déplacée à cette heure solennelle, la vertu et le vice ; toutes les passions bonnes ou mauvaises étaient revenues à la surface de la société et s’agitaient dans un immense chaos. Toutes choses étaient remises en question et hautement débattues par les uns et par les autres, par les vaincus aussi bien que par les vainqueurs ; car cette victoire, comme pas une victoire avait laissé toute place à la discussion ; elle n’avait épouvanté personne, elle n’avait fait taire personne. Dans cette masse de révoltés, révoltés par la victoire, révoltés contre la victoire, les femmes se distinguaient, comme au temps de la Fronde ; elles arrivaient en force de tous les coins du monde français, prêchant des religions, prêchant des républiques, prêchant hautement qu’il fallait briser le mariage. comme la plus dangereuse des légitimités ; et cependant, au milieu de ces nouveaux apôtres, cachée sous les habits d’un jeune homme, l’œil en feu, le visage pâle, la poitrine haletante, ignorant, mais déjà pressentant son génie, n’avez-vous pas vu cette jeune femme qui accourt, elle aussi, du fond du Berry, comme fait Marianna, et qui devait jeter si tôt sa parole, brûlante comme une torche, sur tous ces esprits déjà si naturellement révoltés ?

C’était donc une heure fatale pour venir à Paris, soit que le nouveau-venu pensât à la révolte, à l’ambition ou à l’amour. Les plus exposées parmi les étrangères étaient celles qui songeaient à l’amour ; car elles devaient rencontrer peu de rivales, tant était grande la préoccupation politique, même pour les plus belles Parisiennes. Marianna arrive à Paris à demi-vaincue. Tout ce bruit, tout cet éclat, tout ce soleil qui était encore le soleil de juillet, ces Tuileries triomphantes, ces jeunes gens qui croyaient marcher à la conquête du monde, cette joie nouvelle répandue dans l’air, tout cela porta à la tête de cette pauvre femme et à son cœur. Alors se montra Georges Bussy. Il n’eut qu’un mot à dire, Marianna lui appartint. Dans cette fièvre générale, quoi d’étonnant que cette femme ait eu la fièvre ! Pardonnons lui !

Vous connaissez déjà Georges Bussy. Il est né dix ans avant le siècle ; il a été jeune sous la Restauration ; quand est venue la révolution de juillet il s’est figuré qu’il était encore un jeune homme, et que cela le vieillirait de se mêler aux affaires politiques. S’il n’avait eu que vingt ans, Georges Bussy eût raisonné tout autrement. Cet homme n’est pas méchant, il est égoïste. Les passions l’ont fatigué, elles l’ennuient à cette heure, et cependant il n’y veut pas renoncer par vanité. Il a aimé beaucoup de femmes, mais ces femmes l’ont tant fait souffrir qu’il n’est pas fâché de rencontrer enfin une victime qui paie pour toutes les autres. Par ce moyen il sera quitte avec l’amour. Ainsi fait, Georges Bussy est bien plus dangereux qu’un séducteur par métier. Le séducteur par métier ne sera jamais aimé sérieusement ; ses petites ruses sont connues, il n’y a que les femmes qui veulent y tomber qui y tombent en effet. On le voit venir de loin, on le peut attendre de pied ferme. Mais l’homme de quarante ans qui a passé à travers toutes les passions, qui les a ressenties, qui en a souffert, qui en sait le fort et le faible, qui se croit obligé par l’honneur de les supporter encore, qui donnerait tout au monde pour revenir à ces beaux jours de la misère amoureuse, celui-là est bien dangereux pour une femme sans expérience. Il la trompe en se trompant lui-même. Il ranime tant qu’il peut ses ardeurs éteintes ; et comment voulez-vous que la jeune femme sans expérience distingue le dernier éclat de la flamme de la première clarté qu’elle jette au loin quand elle s’allume pour la première fois ? Ainsi Georges voulait aimer, parce qu’il voulait encore se figurer qu’il aimait. Il arracha cette femme à ses devoirs, il se figura tout un jour qu’il n’avait plus que vingt-cinq ans.

Oui, mais, pour les amoureux émérites, le lendemain arrive tout de suite, vingt-quatre heures après l’amour. Pendant que la victime triomphe de sa défaite, quand elle se dit qu’elle est heureuse, qu’elle a bien tout perdu, en effet l’honneur, la renommée, le respect et l’estime du monde ; pendant qu’elle se plonge avec délices dans le néant qu’elle s’est creusé arrive l’amant de sang-froid qui regarde d’un œil triste et sombre ces misérables fragments de vertu et de bonne renommée épars à ses pieds. Il se demande alors comment faire pour reconstruire ce chef-d’œuvre brisé. La triste expérience lui fait entrevoir d’un coup d’œil les misères infinies qui vont venir : l’isolement affreux, le tête-à-tête plus affreux cent fois ; l’horrible mur d’airain qui va s’élever entre lui et ce monde ; les cris, les pleurs, les jalousies, les haines de cette femme avec laquelle il faudra vivre ; il pense aussi avec terreur qu’il n’est plus jeune, que son cœur n’a plus rien à donner à ce cœur avide ; qu’il est déjà bien las de vivre ainsi, qu’il vient de remplacer par un lien de fer tant d’autres liens brisés violemment ! Ah ! c’est là un moment terrible dans la vie d’un homme ! d’autant plus terrible que la femme qu’il a perdue était plus honnête, plus respectée et plus chaste et plus recueillie dans sa famille ! Telle est pourtant la position de Georges. Cette femme qu’il croyait aimer, il ne l’aime pas ! Hier encore il se disait qu’il n’avait que vingt ans, le lendemain il se dit qu’il en a cinquante. Et cependant cette femme imprudente est là qui a déshonoré son mari, qui s’est enfuie hors du toit domestique, qui a tout quitté, parents, amis, famille, serviteurs dévoués, calme et paisible retraite ; elle attend, elle frappe du pied, elle entre chez Georges Bussy tout comme elle entrerait chez elle. C’est cela, malheureux galériens, rivez-vous cette chaîne aux deux pieds ! trop heureux encore s’ils pouvaient échanger contre cette chaîne la chaîne de Toulon ou de Brest.

Alors commença entre cet homme et cette femme une de ces luttes affreuses dont il est impossible d’avoir idée même dans l’enfer. Rien ne saurait décrire ces misères ; il n’y a pas de paroles pour redire ces souffrances de toutes les heures, de tous les instants, de toutes les nuits, de tous les jours. Non, rien ne pèse comme cet horrible joug sous lequel ce n’est pas seulement la tête qui se courbe, mais le cœur. Non, il n’est pas de prison si terrible qu’elle soit, pas même les souterrains du château de Chilien, pas même les Plombs de Venise, pas même la tour d’Ugolin, qui ne soit préférable à cette obsession de toute la vie. Heureusement pour lui Georges n’était plus en effet assez jeune pour supporter longtemps ce joug funeste. Après quelques mois. de cette passion il la brisa ; il la brisa froidement, sans regret, sans pitié, en se disant que c’était là une nécessité, et qu’après tout, mourir pour mourir, il valait mieux mourir tout de suite. Il déclara donc à cette malheureuse qu’il ne l’aimait plus, qu’il ne pouvait plus rien aimer, qu’il fallait sortir de cet enfer ! Et elle en vain elle le supplia comme on prie pour la vie ou pour la mort ; elle se roula à ses pieds, elle l’accabla d’amour et d’injures, rien n’y fit. La résolution de cet homme était prise ; il fut inexorable comme la hache qui tombe. Plaignez cet homme tout autant que cette femme : cet homme était fatigué, il était à bout de cette contrainte ; il voulait la paix, le repos, pendant que cette femme cherchait l’agitation et la tempête. Plaignons-le : son dernier amour avait donné toutes ces fleurs, et maintenant il en retirait les fruits de sa bouche, parce que les fruits étaient trop amers. Et les voilà ces deux compagnons de chaîne qui se jettent l’injure à la face ! Voilà la fin de ces sermons, la fin de ces tendresses ! Voilà comment se regardent ces yeux qui n’avaient eu qu’un même regard, comment se heurtent ces deux âmes qui s’étaient confondues, comment se parlent ces lèvres qui s’étaient juré de s’aimer toujours ! Spectacle bien digne d’une profonde pitié !

Hélas ! de ces malheurs indicibles un pauvre jeune homme avait été le témoin Henri Felquères, jeune enfant que la mère de Georges avait légué à son fils, avait partagé tout au fond de son âme les travers et les délires de ces deux amants. Naturellement ce jeune cœur, placé entre cet homme impitoyable et cette femme qui pleurait, avait pris le parti de cette femme. Henri était honnête et beau comme on l’est à vingt ans ; quand Marianna pleurait, elle trouvait cette jeune tête sous sa douleur et elle l’arrosait de ses larmes. Elle s’était habituée à ce regard bienveillant, à ce triste sourire, à cette main qui prenait la sienne, à cette muette sympathie ; dans son désespoir, la malheureuse femme, elle n’avait pas songé que lui aussi, le jeune Henri, il pouvait aimer à son tour. Après l’amour, rien n’est égoïste comme la douleur. L’amour tue et brise toutes choses ; il est impitoyable ; il foule aux pieds le devoir, l’honneur, la vertu par des motifs si opposés et pour des causes si différentes ! Ainsi fait le désespoir. C’est, ainsi qui Marianna enveloppa cet enfant dans sa misère. Elle sortit de chez cet homme qui la chassait, brisée et mourante ; elle s’enfuit au loin, sur le bord de la mer, bien résolue à mourir. Elle voulait mourir lentement, au jour le jour, après avoir déchiré tout à l’aise ses plaies sanglantes, après s’être répété une à une toutes les insultes, toutes les injures de Georges. Elle jouait ainsi avec la mer, tantôt la défiant à la course, tantôt l’attendant d’un pas ferme ; elle s’enivrait ainsi de sa douleur, cet enivrement allait jusqu’à la folie. Rude manière de guérir, mais certaine. Déjà, à cette même plage, dans les neiges de ce rude hiver, commençait pour Mme de Belnave un nouvel amour. Quand elle eut bien pleuré, elle releva la tête, et elle trouva derrière elle le jeune Henri qui la regardait pleurer. Et peu à peu elle se laissa plaindre, elle se laissa aimer. Le printemps revint, qui disait en semant la verdure et les fleurs sur son passage : Me voilà ! Les deux jeunes gens prirent soudain leur volée aux premiers rayons du soleil comme fait l’alouette matinale. Cette année la vieille Bretagne n’avait jamais été si parée, ses arbres n’avaient jamais été si touffus, ses vieilles ruines plus pittoresques, et ainsi de villages en villages, de ruines en ruines, de châteaux en chaumières, Marianna usa sa douleur, le jeune homme aiguisa son amour. Histoire sans fin de la douleur et de l’amour !

Ainsi elle fut délivrée de son amour par l’amour d’abord, par l’orgueil ensuite. Tant que l’amour a été le plus fort dans une âme, cette âme s’est humiliée avec délices, elle s’est avilie à plaisir ; mais faites qu’un jour l’orgueil pénètre dans celle résignation, vous verrez ce que produira cette fierté outragée. Si bien qu’en repassant dans son esprit les affronts qu’elle avait essuyés cette femme se méprisa dans sa patience ; les injures qu’elle avait ensevelies dans sa tendresse se réveillèrent en jetant un cri de vengeance. Il en est des blessures de l’amour comme des blessures du champ de bataille : on ne les ressent que le lendemain de la défaite. Elle revit donc d’un coup d’œil toutes les cruautés de Georges, tous les détails du long martyre qu’elle avait souffert, et elle se dit qu’elle avait été bien bonne en effet de tant souffrir. En même temps elle se rapprochait de son compagnon d’exil, et elle le comparait à l’homme qui l’avait brisée. Elle étudiait ses goûts et ses projets, elle se mettait de moitié dans ses espérances. Elle fit si bien qu’elle devina l’amour de Henri. D’abord elle fut épouvantée de sa découverte, elle en fut heureuse ensuite. Vous deviner que cette fois Henri a pris la place de Georges dans le cœur de Marianna.

Alors recommence de plus belle ce drame de l’amour. Ce sont les mêmes aveux, les mêmes transports, les mêmes délires. Les deux amants se plongent, le cœur le premier, dans ce profond oubli de toutes choses que connaissent seuls les amants. Jusque-là, vive la vie ! à bas la douleur ! à bas le remords ! Marianna est une femme nouvelle. Henri n’a plus rien à demander, ni à Dieu ni aux hommes ! Mais hélas, telle est la vanité des passions humaines, que déjà dans ce ciel bleu se montre un nuage ; déjà le ver se cache sous la fleur, déjà l’inconstance, cette maladie sans limite, gronde sourdement entre ces deux amours éternelles. Malheureuse Marianna ! Malheureux, malheureux Henri ! Car si cette fois c’est le même drame qui s’accomplit il s’accomplit en sens inverse. Prenez garde : l’ennui est le troisième remède à l’amour, c’est, aussi le plus funeste. Prenez garde, Marianna, il ne faut pas ainsi dévorer l’avenir, il faut être ménagère de cette âme si jeune, il ne faut pas donner le vertige à cette tête blonde et bouclée ! Mais l’imprudente n’entend rien. Elle a été si malheureuse de son premier amour qu’elle a hâte d’épuiser le second. Elle a peur que l’amour ne manque à Henri, et elle ne comprend pas encore que ce soit l’amour qui puisse lui manquer à elle-même. Ah ! cette fois je la plains, la malheureuse ! plus encore que je ne la plaignais quand elle était foulée aux pieds de son premier amant, quand elle criait en vain : Grâce ! merci ! pitié !… quand elle eut donnée sa vie pour un regard ! Je la plains, car déjà son amour sonne creux, déjà elle recule devant ce jeune homme qui lui dit : Je t’aime ! Déjà elle comprend le néant du cœur. Vague inquiétude, indéfinissable malaise, ardents désirs du repos, et enfin l’ennui, l’ennui implacable, voilà ce qui la tue. Elle a besoin de solitude, Henri est toujours là près d’elle. Elle a besoin de silence, Henri est toujours là qui lui dit : Je t’aime ! Elle rêve les douces félicités de la vie conjugale, Henri ne songe qu’aux emportements de l’amour. Ainsi se sont accomplies les prophéties de Georges. Marianna se venge sur son second amant des douleurs de son premier amour. Cette âme, trop vite prodiguée, a été du premier coup épuisée. Elle ne sait plus comment contenir l’âme de Henri. La lutte dura ainsi quelque temps entre Henri et Marianna ; Marianna luttait avec un courage héroïque, mais c’en était fait pour elle de tout charme et de toute ivresse. Cette existence à deux qui l’avait enivrée avec Georges, ce perpétuel tête à tête qui l’avait si longtemps charmée pesait sur elle et l’étouffait. Elle venait de prendre en horreur cet infini vagabondage de la vie et des sens. Elle venait de comprendre tout ce qu’il y avait de juste et de sensé dans les rigueurs de Bussy contre elle-même. Ce n’est pas qu’elle ne se fit horreur quand elle venait à songer qu’elle tuait cette jeune âme à plaisir ; mais à cet assassinat moral du pauvre Henri elle ne trouvait pas de remède. Et pourtant cette femme était née une noble et douce créature, et pourtant elle s’indignait contre elle-même quand elle se comparait à Georges. Eh ! juste ciel quelle différence entre ses douleurs passées et ses douleurs présentes ! Après Gorges il restait à cette femme l’espérance. La première fois ce n était que l’amant qui lui manquait, mais cette fois, cette fois c’était l’amour.

Alors cette fois encore il fallut bien céder au mal, il fallut bien briser la chaîne. De même que Georges avait été sans pitié pour elle, de même aussi Marianna fut sans pitié pour Henri. Georges s’était vengé sur elle de tous ses amours passés, elle se vengea sur Henri de l’amour de Georges. Elle voulut le quitter, elle le quitta. En vain l’infortuné jeune homme se jeta à ses pieds, qu’il arrosa de ses larmes, en vain, dans ce dernier délire de l’amour au désespoir, il la supplia, par les cendres de sa mère, de rester encore une heure, en vain il lui dit qu’il allait mourir, elle fut impitoyable comme Georges l’avait été ; elle ne voulut, ou plutôt elle ne put rien entendre. Elle se refit libre ; et que feras-tu, misérable, de cette liberté ?

N’importe, elle est libre, elle respire, elle est seule, elle n’a plus là près d’elle ce délire qu’il fallait partager, cet ardent amour auquel il fallait répondre. Grand malheur direz-vous ; mais la vie est ainsi faite, et si vous voulez vous en plaindre, plaignez-vous à Dieu qui l’a faite ainsi. Donc elle part ; mais où va-t-elle ? Eh donc ! où voulez-vous qu’elle aille si elle ne retourne pas au doux pays de son enfance, dans la verte patrie de sa jeunesse, au hameau natal, sous le toit domestique ? Je ne sais, en effet, quelle attraction toute-puissante finit toujours par les ramener au bercail ces brebis égarées, mais toujours elles y reviennent. Quel que soit le chemin de traverse quelles aient choisi en entrant dans la vie, toujours reviennent-elles à leur point de départ ces âmes bouleversées, et alors comme elles s’étonnent, comme elles gémissent de tout ce chemin, de toutes ces ronces, de toutes ces épines franchis pour revenir à ce but qu’elles voulaient fuir ! Et notez bien que plus ces âmes malheureuses ont été agitées et plus le sentiment de l’ordre et du devoir les ramène à l’ordre et au devoir qu’elles ont quittés. Voilà justement pourquoi la liberté est si douce ! Marianna met donc à profit sa libellé pour revenir pas à pas, en tremblant, par tous les sentiers détournés, la nuit, au paisible village qu’elle n’eût jamais dû quitter. Elle rentre avec effroi et cependant avec bonheur dans cette province du Berry devenue récemment, grâce à quelques beaux livres contemporains, une contrée poétique. Plus elle avance dans ce doux pays, dont elle reconnait les bruyères, les eaux limpides, le ciel tout pâle, les fleurs pâles comme le ciel, plus elle sent une à une que ses passions mauvaises l’abandonnent. Elle se dépouille de ses enthousiasmes menteurs comme on ferait d’un vêtement délabré ; elle laisse aux buissons du sentier la poésie qui l’a perdue, comme fait la brebis du superflu de sa toison. Pas à pas elle retrouve les douces impressions de sa jeunesse innocente et chaste, respectable et respectée. C’est ainsi qu’autrefois, quand elle avait seize ans et une âme pure, les troupeaux revenaient des pâturages, les ombres descendaient dans la vallée. C’est ainsi que toutes les mélodies du soir tintaient à la fois à son oreille enchantée. Voilà le cimetière où repose sa mère, voilà la croix de bois où elle s’agenouillait, voilà bien les vieilles femmes qui filent leur quenouille de chanvre, les hommes qui se délassent des travaux du jour, les enfants, troupe bruyante, qui animent le village de leurs cris. Hélas ! où est le temps où chacun la saluait du regard et sollicitait son sourire par une bénédiction partie du cœur ? Mais à présent elle se glisse dans cette paix champêtre comme ferait un voleur. Ainsi elle avance dans la nuit. Pour ne pas traverser le village elle passe le pont de bois qui unit les deux rives, elle s’enfonce dans les vieux arbres qui protègent la maison de son mari contre le bruit des forges. Comme elle s’égarait en de confuses rêveries elle crut apercevoir deux ombres qui s’avançaient vers la maison ; elle s’avança brusquement dans les bois, et comme autrefois les merles effarouchés s’envolèrent à son approche. Au rond-point elle trouva le banc de bois où si souvent elle avait confié à sa sœur les désirs qui l’emportaient vers ce monde inconnu d’où elle revenait dépouillée. À force de marcher au hasard, elle arriva sans y songer à la façade de la maison. La fenêtre de sa chambre était comme autrefois encadrée par les feuilles de la vigne grimpante. Tout à coup elle entendit des voix confuses, elle se cacha derrière un arbre. C’était sa sœur Noémi qui berçait sur ses genoux un joli enfant jaseur, c’étaient son mari et son beau-frère qui revenaient de visiter les ateliers et qu’attendait le repos du soir. La soirée était douce, l’enfant était charmant, le père de famille était heureux, le mari de Marianna était triste et pensif. Ils rentrèrent tous les quatre dans la maison, puis peu à peu les lumières s’éteignirent. L’exilée resta seule sur ce perron sans que nul songeât à lui ouvrir cette porte qui jadis s’ouvrait devant elle avec tant de joie et d’orgueil.

Ainsi elle allait çà et là, de la maison à la Forêt, de la forêt à la rivière limpide, faisant lever tous ces riants souvenirs comme les alouettes dans les blés. Et quand elle eut tout vu, quand elle eut touché toutes choses du regard et de l’âme, quand elle se fut approchée ainsi des tranquilles douceur et de la vie conjugale, son âme se brisa, et elle se dit à elle-même, en regardant la fumée du toit domestique qui s’élevait à travers les nuages blancs : Le bonheur était là. Le bonheur était là en effet ; mais il en est du bonheur comme il en est de la vertu. Chassez-le sans pitié : vous ne le verrez pas revenir. Cette pauvre femme, ainsi brisée, revenait trop tard à son gîte. Elle était comme le forçat échappé qui traîne encore le bout de sa chaîne étroitement rivée à sa jambe droite. S’il ne fallait qu’obéir à la poésie et s’abandonner en toute liberté aux caprices de son cœur pour revenir ensuite à son devoir et pour retrouver intacts tous les biens qu’on a perdus, cela serait trop simple et trop facile, délivrée de son dernier amour comme elle avait été délivrée de sa première douleur, Marianna voulut en vain rentrer sous ce toit paisible, qui lui apparaissait maintenant comme l’Éden apparut à notre premier père après sa désobéissance ; une force invincible la retint sur ce seuil profané. Ce n’était pas son mari qu’elle redoutait, c’était le remords. À la fin cependant elle voulut pénétrer dans ce sanctuaire des joies domestiques : vains efforts ! Elle entendit dans son cœur comme un grand cri qui était sa damnation éternelle en ce monde et dans l’autre… C’était ce pauvre Henri qui venait de se frapper à mort.

Tel est ce simple et touchant récit que j’abrége, que je profane, que je gaspille de mon mieux. J’ai passé tout une nuit à l’entendre, et vous m’en voyez tout pénétré encore. Ce livre, car heureusement pour vous c*est un livre, a été inspiré à son auteur par une de ces douleurs profondes et sincères qui remplacent et au-delà l’inspiration la plus puissante. C’est le plus net et le plus chaleureux panégyrique qui se puisse faire du mariage si cruellement attaqué, insulté de nos jours. Après avoir lu ces pages si tristes, si naïves, vous vous dites à coup sûr : À la bonne heure ! voilà une douleur en chair et en os ! voilà des plaies saignantes ! voilà des amours de la veille ! voilà des trahisons palpitantes ! voilà des souffrances qui ont vécu, qui vivent encore ! Lisez donc cette histoire de Marianna ! L’auteur vous est déjà connu à plus d’un titre, et surtout par un roman plein de charme, intitulé : Madame de Sommerville. L’auteur de Marianna et de Madame de Sommerville s’appelle Jules Sandeau : avec la moitié de son nom a été composé le nom le plus célèbre, le plus mystérieux et le plus terrible de ce temps-ci.


FIN.