Les civilisés/XXV

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Librairie Paul Ollendorff (p. 227-239).
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XXV

La lettre de Torral ne parvint pas à Fierce, non plus qu’un volumineux courrier de Mlle Sylva, parti par le même premier paquebot. Le Bayard, avançant soudain son départ de plusieurs jours, avait appareillé d’Hong-Kong sans nouvelles de Saïgon. Ces surprises sont choses habituelles à la mer, et les marins n’y prennent pas garde. Quand même, Fierce regretta l’absence de lettres ; c’était dur de s’en aller ainsi, pour on ne savait où, — destination secrète, — sans même emporter le viatique de quelques phrases douces, d’une pensée tendre, d’un chiffon de papier touché par la fiancée. Cette lettre désirée comme un remède urgent, il partait sans qu’elle fût venue le guérir. Il partait fiévreux et troublé, la chair en révolte, l’esprit chancelant. Tout son scepticisme, tout son nihilisme d’antan l’assiégeait depuis la fête anglaise. Malgré ses fiançailles, malgré l’amour pur et profond qui lui brûlait le cœur, il avait suffi d’une rencontre libertine et d’une minute entremetteuse pour qu’il fût à doux doigts d’une trahison, — pour que sa volonté écroulée glissât d’un coup vers la débauche. — Il doutait amèrement de lui, maintenant. N’était-il pas irrémédiablement pourri par sa vie antérieure ? Cette civilisation suprême, la civilisation des Torral, des Mévil, des Rochet, la civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans code, n’était-elle pas une mystérieuse maladie mentale, une gangrène de l’âme, qui ne lâchait plus les proies qu’elle avait mordues ? Toute sa vie, — vingt-six ans, — Fierce avait courtisé la raison pure ; il l’estimait aujourd’hui vaine et néfaste ; mais pourrait-il la chasser de son cerveau ? Suffisait-il, pour cette guérison, d’être amoureux d’une vierge candide et croyante ? L’amour de Sélysette Sylva était en lui comme un rayon de soleil ; mais il songeait aux tuberculeux qui prolongent parfois, dans un climat sec et chaud, leur vie condamnée : un vent froid, quelques pluies, et la mort se précipite ; il ne faut pas que le malade échappe une minute à son soleil sauveur.

Le Bayard quittait Hong-Kong sans bruit, furtivement, comme on s’évade. Départ imprévu, mystérieux, brusquement décidé là-bas, à Paris, dans un cabinet de ministre où s’agitaient peut-être des questions redoutables de paix ou de guerre. Une inquiétude flottait sur la rade, parmi les navires aux pavillons divers qui regardaient partir l’amiral français. À poupe du King-Edward, le Bayard passa ; les deux navires, fraternels la veille, unis dans toutes les fêtes et dans toutes les orgies se saluèrent avec raideur, les canons lançant leurs notes brèves, les matelots blancs, les soldats rouges froidement alignés face à face ; aux baïonnettes, le soleil levant mettait du sang.

Le Bayard s’éloigna sur la mer. Hong-Kong descendit sous l’horizon. On faisait route à l’ouest. La côte chinoise bleuissait à tribord. Au crépuscule, Leï-Tchao émergea du couchant ; le mont Jacquelin se profila, mi-parti jaune et noir : sables en bas, broussailles en haut. Le Bayard, à l’aube suivante, entra dans la rivière Mat-Se, remonta l’estuaire de Kouang-Cho-Van, entre deux rives vertes gardées de brisants, semées de villages tapis sous des arbres. La ville française étalait ses casernes, ses docks et ses écoles, — vides. Dans le port, un croiseur était à l’ancre. Le Bayard stoppa, fit un signal ; l’autre navire appareilla, et tous deux, en ligne de file, redescendirent le fleuve.

Fierce comptait les jours. Encore trois avant Saïgon, — si l’on faisait route directe. Mais non : on passa le détroit d’Haï-Nan ; la division d’Orvilliers allait se concentrer au Tonkin, en baie d’Halong. Fierce désespéra. Le charme était rompu, qui, près de Sélysette, l’avait régénéré, refait jeune, chaste, candide, — heureux ; seul, et loin d’elle, il se retrouvait vieux, débauché, sceptique, — civilisé. Vainement il regardait avec ferveur le cher portrait volé, qui tant de fois lui avait servi de talisman protecteur. — Le charme était rompu. — Le portrait de Sélysette n’était plus qu’une image impuissante ; il fallait la présence même, la voix, la main, l’âme ; — vite, avant la rechute inguérissable.

Le Bayard pénétra dans les brumes tonkinoises. La mer soudain rétrécie fut glauque et plate comme un étang ; et d’étranges rochers, hauts comme des tours gothiques, se hérissèrent dans le brouillard. On avançait parmi des formes fantastiques de nuages et d’îles mélangés. C’était un archipel de cauchemar, une légion pétrifiée de géants qui, peu à peu, surgissait alentour et cernait les navires. Du ciel gris tombait une pluie une et persistante, un crachin qu’on sentait éternel.

La baie d’Halong gisait là, noyée de brume. Un long fantôme flottait sur l’eau, mal entrevu parmi la pluie opaque : le croiseur qu’on venait chercher. On s’arrêta deux jours. Des chalands de charbon vinrent du port, invisible quoique proche ; et l’on emplit les soutes. Puis, la division reprit le chemin du large. Sur les rochers gris, le ciel gris pleurait toujours dans la brume grise.

Hors d’Halong, la mer clapota, la mousson fouetta d’écume les coques lavées. Le soleil éclaira la côte d’Annam, abrupte et dorée. La division gagnait vers Saïgon, mais à petits pas ; on se traînait le long du littoral, on frôlait chaque promontoire, on entrait dans toutes les baies. Il semblait qu’on eût souci de montrer partout les navires, les canons, — et le pavillon tricolore. On mouilla plusieurs fois, à Thuan-an, à Tourane, à Qui-nhone, à Nia-trang ; et ce furent des heures perdues. Mais enfin, la dixième nuit, le feu de Padarang fut doublé, puis le feu de Saint-Jacques ; et Saïgon s’éveillant revit sur sa rivière les mâtures et les coques de ses croiseurs reflétées dans le courant. L’absence avait duré trente-et-un jours.

Fierce, impatient, regardait la ville. Mais, d’abord, il lui fallut dépouiller et déchiffrer le courrier accumulé. Aux dépêches courantes de tout le mois, — qu’on n’avait pas fait suivre, — s’ajoutaient les ordres militaires et diplomatiques arrivés la veille et l’avant-veille. L’état-major passa quatre heures à la besogne. Chaque aide de camp, isolé dans sa chambre, attaquait séparément sa part de textes, et les traductions dépouillées arrivaient une à une sur la table de l’amiral, où tout se coordonnait et prenait sens. Fierce déchiffra son lot sans s’informer de l’ensemble ; peu lui importait que le vent fût à la paix ou la guerre ; il songeait à la rue des Moïs.

Il y courut dès le premier canot major, et le soleil de trois heures ne l’effraya pas. Il alla à pied plutôt que d’attendre une voilure, et le cœur lui battit chaudement en revoyant la villa et la chère véranda des fiançailles. Une secousse de bonheur tressaillit dans ses moelles : puisqu’il l’aimait toujours rien n’était perdu, rien n’était compromis ; ces trente jours troubles et névrosés allaient s’effacer comme un mauvais rêve, au premier sourire de la fiancée. Il sonna à la grille. Un boy ouvrit, paresseux, et, le reconnaissant, s’en fut chercher une lettre ; Fierce, étonné, anxieux, déchira l’enveloppe, — et resta stupide, la lettre aux doigts : Sélysette n’était pas a Saïgon ; sa mère avait dû quitter la ville pour le sanatorium du Cap Saint-Jacques.

Fierce fut déçu profondément, mais rassuré : il avait eu peur, en ouvrant ce pli de mauvais augure. — Après tout, le Cap n’est pas loin de Saïgon ; les bateaux du service fluvial y vont tous les jours en deux petites heures. — Fierce relut la lettre, deux jolies pages griffonnées en hâte, à l’instant du départ : Mme Sylva avait beaucoup souffert des chaleurs trop humides de cette fin d’avril, et Sélysette, toujours prudente et maternelle, avait exigé quelques semaines de montagne. Le gouverneur était justement au Tonkin, et sa villa du Cap inoccupée ; on s’y installerait sommairement, et Fierce y aurait sa chambre ; on l’attendait dès qu’Hong-Kong aurait enfin lâché le pauvre Bayard.

— « Demain, pensa-t-il, je demanderai une permission, et je dînerai au Cap. »

Réconforté par cette certitude, il songea que le soleil était haut, et son casque mince. Il héla un malabar, — les malabars sont les fiacres pouilleux de Saïgon, — s’y abrita et se résigna à rentrer à bord. Rue Catinat, il s’arrêta dans les boutiques ; après trente jours d’absence, quelques emplettes s’imposaient.

Saïgon n’était pas changé. Il le constata sans déplaisir, et ce fut une distraction à sa déconvenue. Dans la blanchisserie, les mêmes figures chinoises se penchaient sur le linge, avec des joues gonflées d’eau, pour l’humecter d’une pluie vaporeuse, avant la pesée des gros fers chargés de braise. Chez le tailleur, les grands ciseaux coupaient toujours la même toile blanche pliée en six, pour bâtir plus vite les vêtements par demi-douzaines. Fierce entra chez A-Kong, son marchand préféré, et le vieux Cantonais accourut à sa rencontre, son large sourire fendant sa face ridée comme un citron. — Une tasse de thé, — vrai Fou-Tchéou, cap’taine ! — Et quoi vouloir ? Y en a arrivé de Hong-Kong ? Quoi faire les Anglais ? Quand se battre ?

— « Tu es es un vieux gredin, dit Fierce en riant. On ne se battra pas du tout. — Tu vas m’envoyer de la poudre de riz, du Champagne extradry, du Pedro Ximénès et des cordes de violoncelle. »

Tout de suite, A-Kong, confidentiellement, offrit une nouvelle qualité de papier de riz, — beaucoup excellent, — et des balles de tennis rouges et blanches, — bon pour voir par terre. — À propos, quoi y en a nouveau, cap’taine Malais, du côté Grand Lac ?

— Quoi donc ? l’impôt du riz ?

— Rien, rien… »

Le vieux, prudemment, parlait d’autre chose, détournant ses phrases avec une habileté de diplomate. Les Chinois, silencieux conquérants de l’Indo-Chine, ont tendu sur toutes les villes et tous les villages le réseau de leur négoce ; et merveilleusement informés par leur secrète franc-maçonnerie, ils flairent de loin les événements à venir ; si bien qu’au milieu des Annamites indolents et des Occidentaux étonnés, ils profitent infailliblement et ironiquement de chaque chose, et ne cessent pas de s’enrichir.

Cinq heures sonnaient. Fierce avait chaud, et le Bayard, rôti par le soleil encore haut, devait être une fournaise. Plutôt que de rentrer tout droit, mieux valait flâner deux heures en voiture, — jusqu’à la brune. Fierce paya son malabar et choisit une victoria bien attelée. Le saïs, sans même s’informer, prit le chemin classique : c’était l’heure de l’Inspection. Fierce laissa faire.

Saïgon paradait dans l’allée des Poteaux. Tous et toutes étaient là, et Fierce reconnaissait ceux et celles qui avaient traversé ou côtoyé sa vie de jadis, — dans un souper, dans un bal, dans un tripot ou dans un lit. — Bizarre I cette vie sensuelle et sceptique qui avait été la sienne, il s’en était séparé, il s’en était éloigné, tellement qu’il avait cessé de l’apercevoir, cessé même de se souvenir qu’elle existât. Elle existait cependant ; elle continuait d’aller son train licencieux et accueillant, elle était là, dans ces voitures chargées de chairs à vendre et de consciences à acheter, — toute prête, dès qu’il voudrait, à le ressaisir. Fierce, par un mouvement impulsif, ordonna au cocher d’aller plus vite ; mais on ne pouvait pas, à cause de l’encombrement.

Une charrette attelée d’un seul poney le croisa. Torral était dedans, avec un de ses boys : il aimait afficher parfois son vice au milieu de la ville, cyniquement, par haine méprisante de ces gens qu’il scandalisait. Il vit Fierce et lui cria bonjour ; puis, le courant des voitures l’entraînant, il se retourna pour lui demander s’il avait reçu sa lettre ; Fierce, déjà trop loin, ne comprit pas ; il regardait en avant.

Au bout de l’allée des Poteaux, il y a un petit pont de briques ; la mode veut que les voitures n’aillent pas plus loin, et c’est là qu’on fait demi-tour. Fierce aspirait à cette issue pour quitter la cohue. Au delà, ce serait le plein air, loin de ces hommes vicieux et blasés, loin de ces femmes fardées, en robes molles.

Une main cependant s’appuya sur son bras : le docteur Mévil, à bicyclette, s’était glissé jusqu’à lui, frôlant plusieurs roues, — assez imprudemment. Fierce n’avait pas lu la lettre de Torral ; la mine souffrante du médecin l’étonna : Mévil était couleur de cire, et ses yeux bleus agrandis semblaient ouverts sur du néant ; sa bouche, autrefois rouge et comme saignante de coups de dents féminins, avait pâli jusqu’au rose ; ses moustaches claires de Gaulois décadent se raidissaient mal en dépit du cosmétique. Fierce l’interrogea sur sa santé : il haussa les épaules sans répondre ; mais sa main chercha la main de l’ami pour le remercier.

— « Que deviens-tu ? disait Fierce.

— Rien. »

Ils allèrent un instant côte à côte, silencieux. Hélène Liseron les croisa tout à coup dans sa victoria. Sans doute était-elle réconciliée avec Mévil, car ses lèvres se froncèrent comme pour un baiser ; jamais d’ailleurs elle n’avait su garder longue rancune à personne ; et, reconnaissant Fierce, elle lui tira la langue en riant.

— « Tu l’as reprise ? demanda Fierce.

— Non, » fit l’autre d’un signe de tête. Il parlait par monosyllabes, comme un homme très las.

Tout à coup, il regarda Fierce en face :

— « Dis ? c’est vrai, tu épouses Mlle Sylva ? »

Sa voix s’était nuancée d’un respect singulier, et d’une tristesse sombre. Fierce, ému, lui serra la main.

— « Oui, dit-il ; et je suis bien heureux… »

On arrivait au petit pont de briques. Les victorias tournaient bride et s’en revenaient, toujours au pas. Dedans, des femmes souriaient, vaniteuses de leurs robes ; — Mévil les regarda, puis, lentement, haussa les épaules ; et murmurant : « adieu », il se pencha, tourna court, et partit vite en sens inverse, — à la poursuite des femmes, de celle-ci ou de celle-là, ou d’une autre, absente. Fierce, pensif, regarda la rizière inondée, et le soleil couchant qui la pailletait de rubis.

Plus loin que le pont, il s’arrêta sur la route devenue déserte. Quelques arbres faisaient un peu d’ombre, et il aimait ce coin, surtout depuis qu’un soir de l’autre mois, il s’y était arrêté avec Sélysette, et qu’un vol de lucioles avait tourbillonné autour d’eux, — Plein de ce souvenir, il mit pied à terre ; mais mal lui en prit : la voiture des Ariette s’arrêtait dans le même moment, et il ne put esquiver la rencontre. L’avocat jaune grimaçait son plus aimable sourire ; Fierce dut venir à la portière ; Mme Ariette, comme distraitement, déganta sa main pour qu’il la baisât.

— « Vous revenez d’Hong-Kong ? Comme ce voyage a été long ! »

Ariette semblait ravi de retrouver son excellent ami ; il l’invita à dîner pour le soir même, — sans aucune espèce de cérémonie.

— « Impossible, dit Fierce nettement. Je suis un peu souffrant, et je pars demain pour le sanatorium…

— Raison de plus : il vous faut un dinar de famille, et une tranquille soirée pas trop longue. Venez donc !

— Vous nous ferez un tel plaisir, » appuyait doucement Mme Ariette, sans lever les yeux.

Il fallut accepter.

Et ce l’ut un dîner dangereux et trouble. Les doigts de Mme Ariette, jolis et souples, jouaient légèrement sur la nappe, se pliaient et se cambraient comme pour des caresses secrètes ; et Fierce, malgré lui, se souvenait de ces caresses autrefois reçues et rendues. Sous la table, un pied toucha son pied ; il répondit involontairement à la pression. Un désir s’insinuait dans ses nerfs ; sa continence longue se dressait contre lui.

Il eut peur, et se déroba : l’avocat alléguait une plaidoirie à relire pour laisser sa femme et son hôte en tête-à-tête ; Fierce tira sa montre et s’exclama sur l’heure tardive, et prit congé, — sans s’apercevoir du coup d’œil déçu qu’échangeaient les deux époux.

— « Je vous accompagne jusqu’au quai, dit soudain Ariette. Ma plaidoirie attendra. »

Les rues étaient blanches de lune, et la nuit chaude.

Ils marchèrent à petits pas. Devant le cercle, Ariette insista si fort que Fierce accepta d’entrer.

Le poker allait son train. Fierce dut faire un quatrième. La partie était grosse, et Ariette manœuvra pour la renchérir. Fierce perdit, et s’anima au jeu La chance ne tourna pas ; il continua de perdre, s’acharna jusqu’à l’aurore, et sortit las et amer. Quatre heures durant, cartes en mains, il avait oublié Sélysette. Il franchit la coupée du Bayard avec remords et inquiétude ; un pressentiment mauvais l’avait saisi.

Il n’attendait cependant pas le coup qui allait la frapper.

Sur sa table, un papier l’attendait, une grande feuille officielle timbrée du cachet administratif. Il lut, stupéfait :

Il est ordonné
à M. l’enseigne de vaisseau Jacques de Fierce de débarquer du Bayard à la date du 20 avril 19…, et d’embarquer en subsistance sur l’Avalanche ce même jour.
M. de Fierce exercera le commandement de l’Avalanche, qui prend armement à la date du 20 avril.

  À bord du Bayard, le 20 avril 19…

Le contre-amiral commandant en sous-ordre,
d’Orvilliers.

C’était en règle. N’y comprenant rien, il courut chez l’amiral.

— « Vous voilà commandant, fit d’Orvilliers. À votre âge, ce n’est pas mal… »

Il s’interrompit devant la mine anxieuse de Fierce.

— « Vous avez vu Mlle Sylva, j’espère ?

— Non, elle est au Cap…

— Bon ! mon pauvre enfant, la guigne est pour vous. Au Cap ! Vous n’aurez pas le temps d’y aller. L’arsenal a mis votre Avalanche en état, et vous partez ce soir.

— Je pars ?

— Pour le Grand Lac. Tout le Cambodge est à feu et à sang, et les Siamois s’en mêlent. Les dépêches sont arrivées cette nuit. Une révolte sérieuse, et trop soudaine : il y a de l’argent anglais là-dessous. Je l’ai prédit, c’est le commencement de la fin… »

Il enfourcha son dada favori, et prophétisa des catastrophes. Le fiancé de Sélysette, immobile et silencieux, n’entendait pas.

— « Amiral, dit-il soudain, le Bayard reste à Saïgon ? Vous verrez Mlle Sylva… »

Le vieil homme s’arrêta net, et, tendrement, appuya ses deux mains sur les épaules de Fierce.

— « Je la verrai. Allez tranquille : elle saura ; elle attendra. »

Hélas ! ce n’était pas de sa patience à elle qu’il doutait, ni de sa fidélité.