Les civilisés/XXXII

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Librairie Paul Ollendorff (p. 290-297).
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XXXII

La rue Némésis était silencieuse et noire ; les lupanars annamites et japonais n’ouvraient pas encore leurs portes et n’allumaient pas leurs lanternes de bambou huilé : il n’était que huit heures. Les pas de Fierce pesèrent sur le trottoir ; le marteau de Torral résonna.

Torral ouvrit lui-même, promptement. Il tenait une lampe, dont il éclaira d’abord le visage du visiteur. Renseigné, il précéda Fierce dans la fumerie. Fierce entra, traînant lourdement ses semelles, comme marchent les soldats vaincus.

Torral posa la lampe à terre. La fumerie était vide : plus de nattes, ni de coussins, ni de pipes ; trois murs blancs, et le tableau noir du fond, qui semblait une dalle funéraire avec ses épitaphes de craie.

La lumière se condensa sur le sol. Torral vit les souliers de Fierce, boueux, et la toile de son pantalon, maculée de rouge.

« — D’où viens-tu ? Pourquoi es-tu ici à une heure pareille ? »

Il parlait avec une brusquerie inquiète.

Fierce chercha dans sa tête. Il ne se rappelait plus. Oui, pourquoi était-il là ?… Pour parler de sa douleur, pour l’étaler et la remuer ? À quoi bon, puisque c’était fini ? Les mots lui manquaient, et le courage.

Il s’adossa au mur. Torral scruta son silence et sonda ses yeux ternes ; puis, haussant les épaules, il embrassa du geste la chambre vide.

« Tu vois ? je m’en vais. Je déserte.

— Ah ? » murmura Fierce indifférent.

Torral répéta deux fois : « Je déserte. » Et dans le silence qui suivit, le mot parvint au cerveau de Fierce, qui comprit lentement

— « Tu désertes quoi ? demanda-t-il.

— Ma batterie, parbleu Saïgon.

— Quelle batterie ? »

Torral reprit en main la lampe, et regarda Fierce au visage.

— « Plus malade que je ne croyais, jugea-t-il. C’est ton mariage cassé qui t’abrutit de la sorte ? Tu ne sais peut-être pas que la guerre est déclarée ? »

De la tête et des épaules, Fierce fit signe qu’il n’en savait rien, et que peu lui importait.

— « Déclarée, répéta Torral. Et depuis midi, les Anglais bloquent Saïgon. La nouvelle est arrivée tout à l’heure, avec le paquebot qui a essuyé les premiers obus.

Fierce réfléchit une minute, tachant d’imaginer une influence quelconque de tout cela sur son propre désastre. — Aucune influence, évidemment. Torral continuait :

— « Les officiers de réserve seront appelés demain matin, et expédiés au feu en cinq secs. Merci pour moi ! Les batteries sont un lieu malsain, que ma santé ne saurait souffrir. J’ai retenu ma cabine à bord du paquebot allemand qui part cette nuit pour Manille. Et je laisse les fous s’étriper entre eux. »

Fierce n’objecta rien. Incontestablement, la désertion de Torral était un acte logique et justifiable, conçu selon la bonne formule : — minimum d’effort, minimum de douleur. — S’expatrier plutôt que mourir ; ça valait mieux, sans contredit. Torral accepta l’approbation silencieuse ; et moins âpre :

« C’est égal, acheva-t-il, tu as traversé la ville, et tu n’as pas même entendu les braillements de la rue Catinat ?

— Non, je n’ai pas entendu…

— Très malade… »

Il s’apitoyait un peu, avec du mépris. Mais c’était le premier mot de compassion que Fierce entendait, et tout son cœur en fondit de douleur et de reconnaissance.

— « Oh ! si tu savais… »

Dans une convulsion de souffrance, il crispait ses mains jointes derrière sa nuque, et se raidissait, le dos au mur, comme un crucifié.

« Si tu savais… »

Il parla. Les mots maintenant lui montaient à la bouche, — hésitants, entrecoupés, mais fougueux. Il vidait violemment son cœur, d’où le désespoir jaillissait en flots de fiel. Pêle-mêle, il disait son amour et son indignité, et la grande espérance qui avait un moment rajeuni sa vie morne, et la terrible faillite de son paradis entrevu et perdu. Il parlait, et il pleurait en parlant, il pleurait à grands sanglots profonds, — comme pleurent les barbares. Torral l’écoutait avec impatience, et le méprisait de ses yeux durs.

— « En voilà assez, interrompit-il tout à coup. Je te l’ai prédit, n’est-ce pas ? qu’en déraillant du bon sens tu courais à une culbute. Ne te plains pas : tu aurais pu tomber de plus haut. Ton mariage raté te sauve la vie. Te voilà libre, et sorti presque miraculeusement de la maison de fous dans quoi tu risquais de finir tes jours. Imbécile ! au lieu de pleurer, tu devrais rire. La médecine est peut-être amère, mais tu es guéri. — Dans tout ce que tu viens de radoter, il n’y a pas une molécule de raison. Ton paradis perdu est inexistant : c’est le pays des mensonges et des mirages ; tu peux le parcourir d’un bout à l’autre sans jamais refermer une fois les mains sur un bonheur réel. Au fait, tu en sais maintenant quelque chose, hein ? Écoute : j’aurai quitté Saïgon dans une heure, et c’est probablement la dernière fois de ma vie que je te vois. Nous avons été amis, je veux te laisser mieux qu’un conseil, un testament : reviens au bon sens. Tu as été un civilisé, et des siècles d’atavisme indéfiniment perfectionné ne s’effacent pas. Reviens à la civilisation. Déracine de ta mentalité les dernières touffes de préjugés, de conventions, de religions. Redeviens ce que tu étais avant ta crise, un homme parmi les enfants qui peuplent la terre. Et tu retrouveras la volupté des hommes, la saine et raisonnable volupté qui consiste à ne pas souffrir. »

Il regardait Fierce droit aux yeux, et Fierce le regardait aussi, pensif. Leurs deux esprits s’appliquaient à leur divergence. Torral fit une cigarette et l’alluma.

Dans le silence, ils entendaient la lampe crachotter, à bout de pétrole.

— « Alors, dit soudain Fierce, la vie te plaît ?

— Oui.

— Tu ne souhaites rien de mieux ? cela te suffit, — dormir, manger, boire, fumer le tabac et l’opium, faire l’amour aux femmes, non, aux boys ?

— Oui,

— Et du fond de ta sincérité, tu crois que le mal et le bien sont des balivernes, et qu’il n’y a ni dieu, ni loi ? »

Torral ricana.

— « Séance de catéchisme. Je crois en un seul dieu : l’évolution déterministe ; je crois au bien et au mal, en tant que règlement d’utilité sociale, prudemment inventé par les malins contre les niais ; et je crois même que l’homme est composé d’un corps et d’une âme, celle-ci étant mathématiquement définie, l’intégrale des réactions chimiques de celui-là. — Maintenant, pour plus ample commentaire, j’ajouterai que ce catéchisme, — le catéchisme des Civilisés, — est un secret qu’il faut cacher aux peuples, parce qu’ils en sont indignes, et réserver aux seuls individus d’élite, dont je suis. Toute civilisation doit être ésotérique ; et la profanation des mystères rebrousse l’évolution vers la barbarie. »

Il tira les dernières bouffées de sa cigarette et l’éteignit sous son pied.

— « J’imagine d’ailleurs que tu sais tout cela comme moi ? »

La flamme de la lampe baissait avec de petites convulsions qui jetaient aux murs des sarabandes d’ombres rougeâtres. Fierce baissa la tête. Que répondre ? Torral parlait vrai, et rien ne pouvait être opposé à son dogme irréfutable. Tout à coup, parmi les fantômes de sa pensée, Fierce revit Mlle Sylva, — candide, croyante, absurde, heureuse.

— « Eh oui ! cria-t-il soudain. Je sais tout cela. Ton catéchisme, je l’ai appris au collège ; et je le pratiquais d’instinct, avant de l’avoir appris : — et il n’y a de vérité qu’en lui, et tout le reste est mensonge. — Oui, parbleu, je sais tout cela Mais encore ? Il n’y a ni dieu, ni loi, ni morale ; il n’y a rien, que le droit pour chacun de prendre son plaisir où bon lui semble, et de vivre aux dépens des moins forts. — Et puis ? — J’en ai usé, de ce droit ; j’en ai abusé. Et j’ai fait ma maîtresse de la vérité la plus égoïste et la plus implacable : est-ce ma faute, si j’étouffe aujourd’hui entre ses bras ? est-ce ma faute, si j’ai trouvé la lassitude et l’écœurement là où tu dis qu’est le bonheur ?

Ne pas souffrir, — ne pas sentir ! cela ne me suffit plus. J’ai soif d’autre chose. Je ne me résigne plus à vivre pour manger, boire et me coucher. Et je n’en veux plus, de cette vérité, qui n’a rien de meilleur à m’offrir : j’aime mieux le mensonge, j’aime mieux ses duperies, ses trahisons et ses larmes !

— Tu es fou.

— Non ! j’y vois clair. La vérité, qu’ai-je à en faire ? Rien, trois fois rien ! Ce qu’il me faut, c’est le bonheur. Eh bien, j’ai vu des gens vivre selon le mensonge, parmi tout le fatras des religions, des morales, de l’honneur et de la vertu : Ces gens-là étaient heureux…

— Heureux comme des forçats à la double boucle.

— Et quand même ? s’il fait meilleur dans le cachot qu’à la belle étoile ?

— Essaie, et tu verras.

— Je ne peux plus essayer ! On sort de ce cachot-là, on n’y rentre pas. J’ai vu la vérité, je ne peux plus revenir au mensonge. Mais je regrette le mensonge, et je hais la vérité.

— Fou !

— La vérité, qu’a-t-elle fait de nous, qui l’avons aimée comme les chrétiens n’aimaient pas leur Christ ? Qu’a-t-elle fait de Rochet, de Mévil, de moi-même ? Des malades et des vieillards, acculés à l’ataxie ou au suicide.

— De moi, elle a fait un heureux.

— Allons donc ! un fuyard, un proscrit, dont la vie est cassée comme une paille, et qui demain, déshonoré, condamné, chassé de partout, n’aura pas un cimetière où reposer ses os !

— Possible. Cela ne prouve rien. »

Il faisait tout à fait sombre ; la lampe achevait de râler, et c’était comme un feu follet qui dansait encore dans le noir. Torral prononça, calme :

« Cela ne prouve rien. Je me suis peut-être trompé ; mais ce n’est qu’une faute de calcul. La méthode du problème reste exacte. Je recommencerai. »

Il écouta l’heure qui sonnait à un clocher.

« Je recommencerai. Ce n’est qu’une vie à refaire. Je pars : adieu. Jadis, je t’aurais emmené ; nous aurions déserté ensemble ; nous serions sortis tous deux vivants et forts des ruines qui vont crouler ici, et t’ensevelir. Mais tu as craché la civilisation, tu retournes vers les barbares, et je pars seul. Adieu. »

Il marcha vers la porte. La lampe était sur son chemin : il la renversa d’un coup de pied.

— « Adieu, » dit-il encore.

Il s’en alla.

Fierce, seul dans la fumerie noire, écouta les pas qui s’éloignaient. Et comme il prêtait l’oreille, un lointain murmure le fit tout à coup tressaillir, — un frémissement sourd qu’apportait la brise du sud, — l’imperceptible grondement des canons anglais, là-bas sur la mer.