Les civilisés/XXXI

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Librairie Paul Ollendorff (p. 282-289).
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XXXI

Non, le docteur Mévil n’était pas rentré chez lui, ce soir-là.

Il était sorti de bonne heure, las d’être seul avec sa pensée — trop lugubre. Son ivresse de la nuit s’était dissipée dès le matin ; mais des hallucinations passaient encore devant ses yeux, et le terrifiaient par intervalles. Avec une précision funèbre, il revoyait sa vision nocturne, triste et terrible, et les plis du suaire flottant sur le bras tendu, et les yeux, des yeux fixes de Sphinx… cette vision-là, et une autre, la vision d’une femme debout…

Il avait froid dans les moelles, malgré la chaleur lourde du jour qui mettait une sueur fiévreuse à ses épaules et à son cou. Avant de sortir, il se poudra tout le buste ; puis, dédaignant le pousse et la victoria, il monta à bicyclette : confusément, il espérait apaiser ses nerfs en fatiguant ses muscles. Le vent et le soleil feraient de bons remèdes à sa névrose. Il se courba sur le guidon et poussa fort les pédales. La bicyclette vola sur les routes rouges qui coloraient le caoutchouc des jantes. Une brise brûlante avait séché l’averse matinale, et la boue déjà s’émiettait en poussière.

Autrefois, la bicyclette avait été pour Mévil un véhicule discret, celui dont on use pour les courses mystérieuses ou honteuses dans le secret de quoi les saïs mêmes sont de trop. Mévil avait, parmi la foule de ses intrigues amoureuses, des aventures délicates, que l’honneur et l’intérêt commandaient de tenir à l’abri de tout regard. Dans le village de Tan-Hoa, près de la Route Haute, une petite villa avait été souvent l’objectif de ses expéditions cyclistes. Là vivait une famille saïgonnaise, les Marneffe, père, mère et fille ; — lui, fonctionnaire, naturellement ; elles, très mondaines ; et tous trois dépensant plus qu’il n’auraient pu sans expédients. Le poker et les siestes remédiaient aux déficits : monsieur jouait avec intelligence, madame ne cessait d’être vertueuse qu’à bon escient.

Saïgon savait cela ; — Saïgon sait bien d’autres choses. Mais la fille, qui n’avait que seize ans, passait pour intacte ; il se rencontrait même de bonnes âmes pour la plaindre de grandir dans un milieu qui fatalement la corromprait plus tard.

Or, c’était là besogne faite.

Mlle Marneffe était, depuis longtemps, la maîtresse du docteur Raymond Mévil. Mais fort prudents l’un et l’autre, rien n’avait transpiré de leur liaison. La villa était isolée et propice aux rendez-vous ; M. Marneffe en partait le matin pour n’y rentrer que le soir, conservant ainsi sa correcte ignorance des faits et gestes de sa femme, laquelle souvent s’absentait mystérieusement à midi. Ces jours-là, un mouchoir de jeune fille séchait à l’une des fenêtres de l’étage, et la grille du clos n’était pas fermée à clef, ce qui épargnait des pas au boy portier. — Une bicyclette se cachait fort bien parmi les hibiscus du jardin, et Mévil savait monter sans bruit l’escalier de briques, et pousser la porte muette d une chambre virginale toute tendue de blanc.

Or, Mévil avait quitté la rue d’Espagne avant quatre heures, dirigeant d’abord sa roue vers le vélodrome. Mais des coureurs s’entraînaient sur la piste. Il obliqua et se trouva sur la Route Haute. La ville, déjà, était loin derrière, et le village de Tan-Hoa groupait ses cañhas à gauche du chemin.

Par habitude, Mévil donna un regard à la villa Marneffe : le mouchoir-signal flottait au volet. Mévil songea qu’il y flottait peut-être depuis bien des jours, oublié par une main dépitée : deux mois avaient passé depuis sa dernière visite. Mais Mlle Marneffe était tout ensemble vicieuse et sensée, trop sensée pour en vouloir aux amants infidèles, trop vicieuse pour perdre en bouderies le temps qu’on peut mieux employer.

Mévil vit la grille ouverte. Il entra.

Après tout, c’était peut-être là le meilleur remède…

Mais il est des maux contre quoi toutes les médecines sont vaines. Mévil, une heure plus tard, se remit en selle, un peu plus las et plus anxieux, et comme endolori jusqu’à l’âme. Il se trompa de route et continua vers Cholon au lieu de rentrer à Saïgon.

Sa maîtresse, épuisée de plaisir, l’avait laissé partir sans un mot, sans un regard d’adieu filtrant entre ses paupières closes. Après l’heure libertine et égoïste, il aurait souhaité quelque tendresse, même menteuse. — De la tendresse ; — il songea qu’il n’y en avait jamais eu dans sa vie.

Jamais ; — non plus que d’émotion, ni de larmes Tout était sec, jusqu’à son plus lointain souvenir. Or, depuis deux mois, il entrevoyait d’autres choses, des frissons inconnus, — meilleurs ; — il entrevoyait… Il tressaillit : là-bas, le soleil découpait sur un mur une bizarre forme blanche. — Il tourna court et se jeta dans un chemin de traverse, précipitant sa course. Une autre route était au bout du chemin ; il la prit au hasard, sans remarquer que c’était la route des Tombeaux.

Elle se déroulait, plate et rouge, à travers la grande plaine bosselée de tombes. Un peu d’herbe, des buissons ras, on ne voyait rien de mieux jusqu’à l’horizon, et tout était couleur de sang séché, à cause de la poussière. En plein jour, la vieille nécropole, — trop vieille, — n’était pas farouche ni sinistre, mais seulement monotone ; et le chemin même n’était pas désert : deux fois Mévil croisades promeneurs.

Il alla bientôt moins vite. Depuis longtemps ses muscles étaient amollis contre toute fatigue, saut amoureuse ; et la route était longue ; il n’en était qu’au tiers, le tombeau de l’Évêque n’apparaissait encore à l’horizon.

Alors, tandis qu’il appuyait plus mollement sur les pédales, une étrange modification physiologique se fit en lui : sa matière pensante s’absenta de son corps, s’en écarta, comme il advient dans le sommeil et peut-être dans la mort. Et le lien qui rattache l’une à l’autre les deux substances, — le lien de vie, — s’étira et devint fragile, cependant que l’énergie musculaire diminuait, et que la lassitude se faisait extrême et douloureuse.

Dédoublé, il se vit lui-même, comme on se voit dans un miroir. — Il vit son corps, — ou son double ? accroupi sur la selle et courbé sur le guidon, les coudes pointus, les jambes raides. Il vit son visage, et s’inquiéta de le trouver pâle : quoi ! c’était lui cette face plombée, ces yeux creux, ce regard terne ? c’était lui, ces lèvres exsangues, dont le baiser froid devait répugner comme un baiser d’agonisant ? Agonisant ; — il répéta le mot, — et vit ses lèvres remuer en le prononçant. — Il était médecin, il connaissait bien la grimace funèbre des hommes qui vont mourir ; il la reconnut, — impitoyable. La Mort devait être proche de lui ; il s’imagina macabrement qu’elle pédalait dans son ombre, sur une bicyclette rivée à la sienne.

Ses tempes étaient très froides. Le lien de son corps et de son double s’était allongé sans doute, car maintenant il se voyait de plus loin, plus petit. Et confusément, il sentit ce lien moins souple : les ordres de la matière pensante n’arrivaient plus que lentement aux muscles ; il était comme une machine détraquée, qui n’obéit plus qu’à regret, et ferraille longuement avant de stopper ou de repartir. Cependant, sa pensée astrale, dégagée du cerveau organique, devenait extraordinairement lucide : avec une agilité inouïe, elle courait d’idée en idée, touchant en un clin d’œil à mille choses distantes st contradictoires, sans liaison visible. — Les fumeurs d’opium rêvent ainsi. — Une image oubliée traversa sa mémoire : l’image d’Hélène Liseron, lui crachant au visage, un jour de querelle ; « On vous giflerait, que vous ne sentiriez pas les gifles ; » et la main levée frappait sa joue ; réellement, il ne sentait pas…

Il murmura : « J’ai fait un contre-sens. » — Mon Dieu, que ces pédales étaient dures à remuer ! — Il regarda fixement le soleil qui baissait vers l’ouest. Il était tard, trop tard. Baissant ses yeux éblouis, il vit la route tournoyante et sombre comme un tunnel, — un tunnel fermé en cul-de-sac. Il entrait là-dedans, irrésistiblement ; — et sa vie aussi, sa vie vécue à contre-sens, entrait dans l’impasse noire, pleine de terreurs et de fantômes. — Il n’y voyait plus !… Il fit un effort désespéré, et lentement, l’éblouissement se dissipa : la route, les buissons, les tombes, la poussière sanglante réapparurent, — et le Tombeau de l’Évêque, proche, menaçant.

Une sueur froide coulait du front de l’halluciné. Il allait toujours, pesant péniblement sur les dures pédales, il allait, — sûr d’un soulagement, dès que serait dépassé le Tombeau, le Tombeau terrible. — Il le dépassa ; il tourna l’angle de la route.

Une voiture était derrière cet angle, venant au grand trot, — une victoria attelée de deux australiens. Mévil se rangea à droite et regarda : c’étaient les chevaux de Mme Malais, — c’était elle, seule, dédaigneuse, et qui détourna la tête en l’apercevant.

……Treize heures plus tôt, la Vision s’était dressée en ce lieu même……

Il sembla à Mévil que son guidon tournait doucement de droite à gauche. — Pourtant ses mains ne bougeaient pas. — Et le guidon tournait, c’était positif ; la victoria arrivait, rapide, à dix pas à peine ; il fallait redresser la roue, pencher le corps à droite, — tout de suite. — Mévil essaya.

Les muscles hésitèrent. Comme c’était fatigant, ce guidon à tourner ! Un poids mystérieux s’accrochait certainement du côté gauche, penchant sournoisement toute la machine vers le danger, vers la mort.

Mévil lutta, se raidit, — une demi-seconde, longue…

Mais à quoi bon ? il était las, las !… Comme ce serait simple de se reposer tout de suite, là, sur la route rouge…

Les mains lâchèrent prise. La bicyclette se jeta sous les chevaux, qui se cabrèrent trop tard. La voiture passa, avec une secousse molle…

Il y eut un étrange cri qui ressemblait à un gémissement : Mme Malais se jeta hors de la voiture, avant même que le saïs cramponné aux guides n’eût arrêté.

Raymond Mévil gisait sur le dos, les bras en croix, les yeux grands ouverts. Sur son vêtement blanc, la roue terreuse avait tracé comme un grand-cordon rouge, de la hanche à l’épaule. La Mort indulgente avait respecté le visage, sur quoi se répandait déjà une beauté suprême, très calme.

Mme Malais courut, s’agenouilla, saisit éperdument la tête inerte. Les yeux remuèrent un peu, les lèvres se froncèrent comme pour un baiser, — un baiser rouge et chaud, parce que le sang teintait la bouche ; — et ce fut tout ; le cœur cessa de battre, le rideau des paupières tomba.

Le gardien du tombeau sortait de sa maison. Aidé du saïs, il porta le corps sous le mausolée. Silencieuse, Mme Malais tira son mouchoir et couvrit la face morte. Un peu de rose transparut sous la batiste, marquant les lèvres qui saignaient.

Mme Malais se pencha, — et, pitoyable, amoureuse peut-être, baisa doucement la marque rose…

Puis elle s’en alla, pleine de trouble ; et le parfum de son baiser s’évapora sur les lèvres du mort. Raymond Mévil, froid et raide, entra dans le repos éternel.