Les civilisés/XXXIV

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Librairie Paul Ollendorff (p. 308-313).
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XXXIV

Aux Morts de Tsu-shima.

L’ennemi, droit devant.

Et sur le 412 les ordres, jetés à voix basse, s’enfièvrent.

— Doucement. — Les deux machines, cent vingt tours. — Les hommes des tubes, armez les marteaux.

— Et du silence, vous autres !

— À gauche, cinq ! — Zéro la barre. — Vous y voyez, le quartier-maître ? Oui ? Gouvernez comme ça, à deux quarts sur l’avant de la ligne.

— Les machines, — paré à manœuvrer.

L’étrave coupe l’eau sans bruit. Sournois, le 412 avance. Sur l’horizon gris, les cuirassés anglais profilent des masses très confuses. Combien de milles à franchir ! deux, trois ? on ne sait pas : la nuit, impossible de rien apprécier. Et il faut aller doucement : gare aux étincelles, gare au tapage des pistons qui s’entend de loin ! Et il faut aller près, tout près : la bonne distance est quatre cents mètres, quand on y voit clair, et qu’on connaît la vitesse du but ; mais pour une attaque de nuit, c’est folie de lancer à plus de deux cents. — Fierce le sait ; et tout bas, sans lâcher des yeux le gibier, il murmure : « Je tirerai quand je le toucherai. »

À droite et à gauche, les autres torpilleurs ont disparu, — fondus dans le lointain noir ; — téméraire, le 412 court à l’escadre ennemie, tout seul.

Combien de milles, encore ? deux, un ? Cinq minutes, peut-être, avant le premier coup de canon. — Le cuirassé de tête, le plus proche, est fatalement le King-Edward ; — c’est son poste d’amiral. Fierce, une seconde, pense à Hong-Kong, et aux Nordenfeldt enguirlandés de roses ; et il murmure : « Cocasse ! » puis, tout de suite, sa pensée repliée vers la grande chose : « Je tirerai quand je le toucherai. »

« Quand je le toucherai. » La lune, attentive, regarde le champ de bataille. On y voit très clair, — trop clair. Le torpilleur, lui aussi, doit se découper bien noir sur cette mer de lait…

La silhouette du cuirassé grandit, — grandit. Pas un feu, pas un reflet, sur cette machine sombre ; pas un bruit : c’est le Palais de la Belle au Bois Dormant. — Combien de mètres, maintenant ? quinze cents mille ? Ils ont pourtant des yeux, les Anglais ! On y voit comme en plein jour… Ah ! l’attente, l’attente oppressante du premier coup qui va jaillir, déchaînant les grandes voix de la bataille…

Fierce, dans le silence terrible, entend battre ses altères, — fort, si fort que l’ennemi, là-bas, doit entendre aussi… et il retient son souffle, jusqu’à suffoquer. Mais le cauchemar, soudain, se pulvérise dans un fulgurant réveil : des gerbes d’électricité violette jaillissent du King-Edward, volent sur l’eau, frappent le torpilleur ébloui, l’enveloppent, l’inondent d’éclatants rayons, l’auréolent d’une funèbre gloire, — cependant que, tous à la fois, les canons démuselés se hérissent d’éclairs, et hurlent comme une meute à la curée.

Fierce n’y voit plus, — aveuglé net par les faisceaux électriques dardés dans ses prunelles. Tant pis. En avant quand même ! Il a crié d’abord à pleine poitrine pour mieux soulager ses nerfs : « Les machines, quatre cents tours ! » Et maintenant, toutes ses fibres tendues vers le but à frapper, il répète, il répète à satiété sa leçon apprise : « Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai. Je tirerai quand je le toucherai… »

Les obus bourdonnent et fouettent l’eau çà et là. Ils éclatent presque tous au choc, parmi les vagues, et cela fait de hautes gerbes jaillissantes qui retombent en pluie, — des fantômes liquides tout blancs sous la lune, qui surgissent et disparaissent dans le même clin d’œil, et sournoisement convergent vers le torpilleur. Oui, c’est comme une ronde de spectres lestes qui se jetteraient leurs suaires les uns aux autres, — de beaux suaires d’écume neigeuse, dont chaque pli recèle la mort. La ronde tournoie et se resserre. Mais le 412 file trente nœuds, maintenant. Au travers des vagues et des obus il se rue irrésistiblement, inflexible comme la volonté qui le précipite. Et la mer labourée bondit et déferle, et le pont submergé ruisselle comme un lit de torrent. Les cheminées brandissent de grandes flammes, que le vent de la vitesse courbe et déchire en panaches éblouissants.

Un obus, — le premier. La tôle crevée s’arrache en lanières. Fierce, la tête détournée une seconde, voit un homme éventré, les entrailles sortantes. Un second coup se hâte, meilleur : le tube arrière et sa torpille volent en éclats, emportant la moitié des chances de victoire. Trois matelots, broyés, s’effondrent dans une bouillie rouge. Et on est encore loin, trop loin !

— « Quand je le toucherai ! » La rage du combat mord Fierce au cœur, et des éclairs de haine clairvoyante sillonnent sa pensée. Elle est bien là, devant sa torpille, — sa dernière torpille, — la Civilisation ! Elle l’a meurtri et torturé, elle va le tuer, — elle l’insulte et le bafoue, elle lui crache au visage toutes ces rafales d’eau furieuse qui giflent les joues, meurtrissent les yeux… Ah ! Fierce se sent le plus faible. Quand même, il s’acharne, enragé. Un cri lui saute aux lèvres, un cri de fille empoignant une rivale aux cheveux : « Je t’aurai, sale bête ! » Et raidi, les yeux démesurés, le cerveau fou, il maintient désespérément la barre droite, droite toujours.

Le poids de son corps pèse sur ses mains, qui étreignent la rambarde. Tout à coup, le point d’appui manque, et il tombe en avant : un coup d’enfilade a haché pêle-mêle l’acier de la rambarde, et un peu de chair avec l’acier. Au bout de son bras, Fierce voit une chose rouge qui pend, — la main mal arrachée. Cela ne fait pas de mal, pas encore. Mais le sang gicle, et Fierce comprend qu’il va mourir. Alors il se relève d’une secousse, et, de toutes ses forces, il crie :

« Feu ! »

La torpille chassée du tube s’élance. Et dans l’instant qui suit, un obus frappe droit dans le tube, le brise, sillonne le torpilleur de l’avant à l’arrière et éclate dans la chambre des machines. Pêle-mêle s’émiettent les bielles, les hommes et les cylindres ; des cris, des détonations, des sifflements se mélangent ; et du 412 foudroyé jaillissent de grands jets de vapeur que les faisceaux électriques éclairent violemment, comme des nuages d’apothéose.

Déchiré de la hanche à l’épaule, assommé comme un bœuf sous la massue, abattu dans une mare de sang, de son sang qui coule comme l’eau d’une éponge, Fierce, quand même, entend le hurrah des canonniers anglais triomphants ; et la certitude de son désastre sans revanche lui enfielle le cœur d’une désespérance dernière, cependant qu’il meurt peu à peu.

Là-bas, sur l’ennemi vainqueur, les canons ne cessent pas leur clameur de mort. Maintenant qu’on est tout près, c’est comme une symphonie prodigieuse où chaque pièce lance éperdument sa note réitérée. Sur le roulement de tambour des mitrailleuses, la gamme sèche des canons de trois pouces dessine des arabesques folles, et le rugissement plus grave de l’artillerie moyenne y plaque sans relâche des accords farouches qui vibrent longuement au-dessus du tumulte des sons.

Les obus tapent partout. C’est la fête féroce du feu et de l’acier. Le pont du 412 qui sombre n’est plus qu’un décombre rouge, où des lambeaux de chair huilés de sang commencent à frire dans la flamme.

— Or, à la fanfare insolente et triomphale des canons se mêle un coup mat, funèbre comme la première pelletée de terre jetée sur un cercueil. Une gerbe d’eau jaillit au flanc du cuirassé ; — et puis plus rien. Mais, comme si quelque foudre inouïe pulvérisait les canonniers sur leurs pièces, les canons, tous ensemble, se taisent, bâillonnés.

Et dans le silence soudain, une immense clameur d’agonie s’élance du cuirassé frappé à son tour, et monte dans la nuit, — épouvantable.