Les civilisés/XXXV

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Librairie Paul Ollendorff (p. 314-317).
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XXXV

La revanche.

La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies milieu, au-dessous du blindage de ceinture, — à douze pieds plus bas que la flottaison.

Un déclanchement simple et précis comme une sonnerie d’horloge ; la pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate ; le fulminate brûle et enflamme la charge, — soixante-quinze kilogrammes de coton-poudre qui éclatent sous le navire, comme une mine sous un rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d’eau qui assourdit.

Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l’emporte-pièce, — un trou haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La mer entre.

Dedans, c’est le double-fond, — un rempart de compartiments-étanches, pareils aux cellules d’une ruche. Tout s’écrase et se déchiqueté ; la tôle interne, crevée comme du papier, s’effiloche ; et cela fait un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon, lesquelles ceinturent les chaufferies d’une cuirasse noire. La mer passe et noie le charbon.

Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c’est le cœur vivant du navire ; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine. Or, voici qu’elle ploie et se fend ; — rien qu’une petite fente ; mais au cœur, coup d’épingle vaut coup de hache. La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.

La chaufferie babord-milieu. — Huit chaudières alignées devant un couloir où la houille concassée s’entasse. Vingt-six hommes demi-nus travaillent âprement, brandissant leurs lourdes pelles, et lançant à toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont la blancheur électrique jure avec l’éclat sanglant des foyers, pendent au plafond. Une échelle d’acier descend verticale de la porte, une trappe fermée, — boulonnée.

Ils ont entendu l’explosion, les chauffeurs. Le contre-coup les a jetés bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils voient l’eau, — l’eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans la chaufferie close, d’où l’on ne sortira pas, où il faut crever comme des chiens la pierre au cou, c’est une scène indicible d’horreur.

Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l’échelle, — comme si c’était possible de sortir par cette trappe qu’il faut dix minutes pour dévisser ! On a déjà de l’eau jusqu’aux genoux. — Et le chef de chauffe, fou de sa responsabilité grotesquement vaine, a crié : « À vos postes ! » en abattant de son revolver un des fuyards, n’importe lequel. Après quoi, conscient du désastre, sûr de son impuissance, et terrifié de l’agonie atroce qu’il devine, il se tue lui-même de son second coup. — L’eau monte aux poitrines, et, soudain, noie les huit foyers. Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant que de grands jets de vapeur et d’eau bouillante mordent furieusement dans le tas de chair accroché à l’échelle.

Un pugilat monstrueux : toutes ces bêtes humaines rendues comme d’un coup de baguette à la férocité ancienne s’assomment et se déchirent des dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus haut. L’eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage ; d’autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts ; la surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui qui mourra le dernier s’accroche aux vis d’ouverture et les secoue désespérément ; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et il tourne les manettes à contre-sens.

Alors, comme l’eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre, se rue à coups de couteau dans l’échelle, et taille dans les mains cramponnées jusqu’à ce qu’il touche, lui aussi, la porte implacable. Mais l’eau monte plus vite que lui, et il s’arrête, vaincu, et il lâche le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui sanglote…

C’est fini, la chaufferie est pleine.