Les civilisés/XXXVI

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Librairie Paul Ollendorff (p. 318-319).
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XXXVI

Du torpilleur presque englouti, Fierce, galvanisé, regarde et boit sa revanche.

Le King-Edward agonise. D’abord, on n’a rien perçu qu’un grand tumulte a son bord, — des cris, des coups de sifflets, des ordres, un brouhaha d’angoisse que la brise a porté jusqu’aux oreilles du vainqueur comme une adorable musique. Puis l’énorme coque a vibré tout à coup d’un frisson prodigieux. Les projecteurs électriques, tous immobiles depuis l’explosion, et découpant çà et là, sur la mer ou dans les nuages, des disques de rayons blancs, recommencent à s’agiter lentement, tous ensemble, comme si le navire, sur cette mer paisible, était pris d’un roulis inquiétant. — Oui, le King-Edward roule. Des grappes d’hommes apparaissent maintenant au-dessus des bastingages, et enjambent les lisses pour se jeter à la mer. — Le cuirassé s’incline sur tribord, bas, très bas, plus bas encore, sans se relever. Le plat-bord plonge dans l’eau. Une seconde, le pont se voit tout entier : le navire a chaviré sur le flanc ; — et, la seconde d’après, le pont s’enfonce, et la carène apparaît, — les préceintes, la quille, les hélices qui continuent de tourner hors de l’eau. Le King-Edward flotte une minute, sens dessus dessous ; puis il bascule en arrière, la poupe sombrant tout à coup, l’éperon émergeant pour menacer le ciel. Et droit comme un homme qui plonge les pieds en avant, le King-Edward disparaît dans la mer.

Le torpilleur sombre aussi. Fierce, heureux, souriant, flotte à demi sur la passerelle que les vagues caressent. Il ne souffre pas, trop affaibli. Il n’y a plus du tout de sang dans ses veines. Et il s’endort au sein de la mer berceuse, en gardant dans ses lèvres, comme un viatique, le nom de Sélysette.

... En même temps qu’à Saïgon, dans sa chambre, agenouillée sous son christ, Mlle Sylva miséricordieuse prie pour « ceux qui sont sur mer. »

  Stamboul, an 1321 de l’hégire.

Fin