Les deux Chèvres

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Les deux Chèvres
Fables, troisième recueil, livre xiiClaude Barbin (p. 18-21).
Fable IV.
Les deux Chévres


Dés que les Chévres ont brouté,
Certain eſprit de liberté
Leur fait chercher fortune ; elles vont en voïage
Vers les endroits du pâturage
Les moins frequentez des humains.

Là s’il eſt quelque lieu ſans route & ſans chemins,
Un rocher, quelque mont pendant en précipices,
C’eſt où ces Dames vont promener leurs caprices ;
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.
Deux Chévres donc s’émancipant,
Toutes deux aïant patte blanche,
Quiterent les bas prez, chacune de ſa part.
L’une vers l’autre alloit pour quelque bon hazard.
Un ruiſſeau ſe rencontre, & pour pont une planche ;
Deux Belettes à peine auroient paſſé de front
Sur ce pont :
D’ailleurs l’onde rapide & le ruiſſeau profond

Devoient faire trembler de peur ces Amazones.
Malgré tant de dangers l’une de ces perſonnes
Poſe un pied ſur la planche, & l’autre en fait autant,
Je m’imagine voir avec Loüis le Grand
Philippes Quatre qui s’avance
Dans l’Iſle de la Conference.
Ainſi s’avançoient pas à pas,
Nez à nez nos Aventurières,
Qui toutes deux étant fort fieres,
Vers le milieu du pont ne ſe voulurent pas
L’une à l’autre ceder. Elles avoient la gloire
De compter dans leur race (à ce que dit l’Hiſtoire)
L’une certaine Chévre au merite ſans pair
Dont Polypheme fit preſent à Gallatée ;
Et l’autre la Chevre Amalthée

Par qui fut nourri Jupiter.
Faute de reculer leur chute fut commune ;
Toutes deux tomberent dans l’eau.
Cet accident n’eſt pas nouveau
Dans le chemin de la Fortune.