Les deux Papineau/Joseph Papineau

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Eusèbe Sénécal & Fils (p. 5-43).


LES
DEUX PAPINEAU

JOSEPH PAPINEAU


En mil sept cent soixante, la population canadienne-française de Montréal n’était pas nombreuse, mais elle était pleine d’énergie et de patriotisme, car elle portait, tout chaud dans les veines, le sang héroïque des premiers colons. On y comptait quelques centaines de bonnes et fortes familles dont les archives étaient chargées de nobles actions, de faits d’armes éclatants, et dont plusieurs devaient donner encore à la patrie des enfants illustres, des défenseurs intrépides.

Parmi ces dernières, on remarquait la famille Papineau.

Le premier Papineau qui vint dans le pays, était soldat ; il s’appelait Samuel et avait émigré du Poitou. Il renonça au service militaire pour aller s’établir à quelques lieues de Montréal, à la Rivière-des-Prairies, où il épousa, le 6 juin 1704, Catherine Quevillon, de la Pointe-aux-Trembles.

M. l’abbé Tanguay, de qui nous empruntons ces détails, dit que cette Catherine Quevillon avait été volée, à l’âge de douze ans, par les Iroquois, avec une de ses sœurs, âgée de sept ans, que ces barbares firent brûler sous ses yeux. Après plusieurs années de captivité, elle fut rachetée et remise à ses parents. Les sauvages firent bien de la laisser vivre, car elle se maria quatre fois et donna à la patrie et à l’Église quelques-uns de nos hommes les plus remarquables, en devenant la mère des Papineau et des Truteau.

Samuel Papineau mourut au Sault-au-Récollet, en 1747. Son fils, épousa une demoiselle Beaudry, de la Pointe-aux-Trembles et alla s’établir à Montréal où on le trouve, en 1763, tenant une boutique de tonnelier sur la rue Bonsecours.

Les Papineau, comme la plupart des hommes qui ont illustré notre pays, ont donc une origine essentiellement plébéienne et nationale ; leurs ancêtres étaient soldats, ouvriers et laboureurs : hommes aux muscles d’acier et au cœur généreux, sortis des populations les plus saines et les plus énergiques de la belle France ! Ils étaient du peuple ; mais quel peuple que celui qui a conquis ce pays à la civilisation ! Peuple de braves et de martyrs !

Leur origine, loin de les abaisser, les honore, car le talent et la vertu sont les plus glorieux blasons, les seuls véritables titres de noblesse.

À voir Joseph Papineau, le tonnelier, dans sa boutique, on n’aurait pas dit qu’il devait être le père et le grand-père des deux hommes les plus remarquables de leur temps, car, il avait alors un fils d’une douzaine d’années, joli garçon, grand pour son âge, qu’il ne voulait pas mettre au collège.

Il voulait en faire un tonnelier comme lui, et donnait pour raison que son fils, héritant de sa boutique et de sa clientèle, avait son avenir tout fait.

D’un autre côté, les Beaudry de la Pointe-aux-Trembles, frères de madame Papineau, voulaient absolument se charger de l’avenir de leur neveu afin d’en faire un cultivateur.

On ne sait ce qu’il serait devenu, cultivateur ou tonnelier, sans l’énergie d’un prêtre du Séminaire, qui, ayant remarqué le jeune Papineau, à l’école, avait résolu de le faire instruire. La lutte entre le père et le prêtre fut vive et longue ; celui-ci finit par l’emporter, et le jeune Joseph partit pour le séminaire de Québec.

Son cours d’études fut brillant, ses professeurs et ses compagnons de collège avaient une haute idée de ses talents et lui portaient beaucoup d’estime et de considération.

À dix-neuf ou vingt ans, lorsqu’il sortit du collège, il n’était pas en peine de faire son chemin, toutes les carrières lui offraient un avenir brillant. Malgré ses aptitudes pour le barreau où son éloquence lui aurait fait en peu de temps une belle position, il entra dans le bureau de M. Delisle, grand-père de M. A. M. Delisle, pour y étudier le notariat et l’arpentage. Il fit bien, car après quelques années d’étude et de pratique, il avait comme notaire et arpenteur une clientèle qui comprenait toutes les communautés religieuses, les séminaires de Québec et de Montréal, et se recrutait dans toutes les parties du pays. On venait le voir de vingt et trente lieues pour le consulter ou lui confier les affaires les plus importantes.

Il rendit de grands services, à cette époque, en faisant connaître les titres et les limites des propriétés qui avaient subi de nombreuses modifications depuis la conquête.

On trouve son nom au bas des principaux actes de ce temps-là. C’est lui qui traça la plupart des concessions des seigneuries de l’île Jésus, de Beauharnais, de Longueuil et de Rigaud.

Mais, hâtons-nous de considérer la vie de M. Papineau dans sa partie la plus utile et la plus brillante, sur le théâtre où il a fait la gloire de sa famille et de son pays.

Malheureusement, l’histoire et la chronique nous ont transmis peu de chose sur les hommes des premiers temps de la domination anglaise. Il n’y avait pas de journaux, et on n’écrivait pas de mémoires, à cette époque ; il faut se contenter des souvenirs plus ou moins vagues des hommes qui ont vécu près de ces temps-là.

On sait que la population canadienne, épuisée par la lutte héroïque qu’elle avait soutenue contre les armées de l’Angleterre, se soumit le mieux qu’elle put au gouvernement militaire et tyrannique de ses vainqueurs. Privée d’ailleurs de ses chefs naturels, par le départ pour la France d’une grande partie de la noblesse, elle se livra tout entière au travail des champs, laissant l’administration des affaires publiques entre les mains des Anglais.

Ceux-ci complètement maîtres de la situation, à la tête du commerce et de l’industrie, s’accoutumèrent facilement à ne voir dans les Canadiens-Français que des serviteurs dociles et incapables de leur résister. Leur pensée, dès les premiers jours du régime anglais, fut que, malgré le traité de 1763, le Canada était destiné à devenir fatalement une province anglaise sinon protestante et qu’il fallait marcher vers ce but en anglifiant les lois, l’éducation et la langue des Canadiens-Français. Cette pensée, ce désir étaient naturels. Les races conquérantes ont toujours voulu imposer aux vaincus, aux pays conquis leurs lois, leur langue et leur religion. Tant mieux pour elles lorsqu’elles ont affaire à un peuple trop faible ou trop lâche pour leur tenir tête. Les Canadiens-Français ne tardèrent pas à montrer qu’ils étaient d’un sang trop noble et trop généreux pour trahir leur foi et leur origine. Leurs protestations furent énergiques, leurs déclarations imposantes, leurs demandes de justice et de réforme pleines de vigueur et de dignité.

Les événements vinrent à leur secours.

Lorsque l’Angleterre vit ses colons américains menacer sa domination, elle comprit la nécessité de s’attacher les CanadiensFrançais, en leur donnant une constitution qui mettrait à l’abri leurs lois et leurs institutions nationales. Ce fut la pensée qui inspira l’acte de Québec de 1774, lequel, valait mieux, malgré ses imperfections, que le régime précédent.

Deux ans après, les Américains, après de glorieux combats, proclamaient leur indépendance, et Montgomery campait sous les murs de Québec. Des agents parcouraient, en même temps, le pays, pour engager la population canadienne à s’enrôler sous le drapeau de l’Indépendance.

C’était une belle occasion pour les Canadiens de venger leurs défaites et leurs humiliations, d’obtenir leur émancipation. Un bon nombre ne purent résister à des sentiments si naturels.

Mais les concessions récentes de l’Angleterre, les conseils et les exhortations du clergé et de plusieurs des citoyens les plus marquants de cette époque, maintinrent la masse de la population dans la loyauté.

C’est à cette époque qu’on trouve, pour la première fois, dans l’histoire, le nom des Papineau, et, chose digne de remarque, c’est à l’occasion d’un acte admirable de loyauté.

Des dépêches importantes avaient été reçues à Montréal pour le gouverneur Carleton ; il fallait les lui faire parvenir à Québec. C’était une rude tâche, qui demandait beaucoup de courage et d’intelligence, car on était en hiver et il fallait faire, presque toujours à pied, soixante lieues, à travers une contrée parcourue en tous sens par des bandes révolutionnaires. Deux Canadiens-Français l’entreprirent : M. Lamothe, grand-père de notre estimé concitoyen, M. G. Lamothe, et M. Joseph Papineau alors âgé de vingt-cinq ans.

Ils cachèrent leurs dépêches dans des bâtons creux, qui leur servaient de cannes, et partirent pour leur lointain et périlleux voyage. Ils marchèrent de presbytère en presbytère, obligés d’avoir recours à toute espèce de ruses pour ne point tomber, avec leurs dépêches, entre les mains des Américains et des insurgés canadiens.

Le 11 mars, trois semaines après leur départ, ils étaient en face de Québec, sur les hauteurs de Lévis. Mais leurs épreuves n’étaient pas finies, car quoique Montgomery eût été tué, deux mois auparavant, dans un assaut infructueux, les troupes américaines entouraient encore Québec ; il fallait, par conséquent, passer à travers les lignes. Comment traverser le fleuve, et éviter les balles des sentinelles ? Ils eurent recours à un curieux stratagème pour échapper plus facilement à l’observation : ils s’entourèrent la tête avec des mouchoirs blancs et mirent leurs chemises par-dessus leurs vêtements. Arrangés de cette façon, ils s’élancèrent sur le fleuve au milieu des bancs de neige et de glace accumulés, marchant presque toujours sur les mains et les pieds, profitant de tous les accidents que la glace refoulée leur offrait, et arrivèrent sains et saufs à la citadelle avec leurs dépêches.

Cet acte de courage fit sensation dans le temps et valut de grands éloges à nos deux braves compatriotes. Non contents de cela, MM. Lamothe et Papineau entrèrent dans la compagnie du capitaine Marcoux, qui défendait l’un des postes les plus exposés de Québec, et y restèrent jusqu’à la levée du siège.

Si les Américains ne purent planter leur drapeau sur la citadelle de Québec, ils laissèrent dans le pays des aspirations et des germes de liberté qui ne tardèrent pas à se développer.

L’Acte de Québec, quoique libéral envers les Canadiens-Français, créait un gouvernement peu différent de ceux qui l’avaient précédé, puisqu’il mettait le pouvoir de faire les lois entre les mains du gouverneur et d’un conseil législatif composé en grande partie d’Anglais. C’était toujours le régime arbitraire, le gouvernement de tous par un petit nombre d’hommes préjugés et égoïstes, qui n’avaient d’autre but que de s’enrichir, eux, leurs parents et leurs amis. Aussi, les abus les plus criants ne tardèrent pas à se produire dans toutes les sphères de l’administration ; la justice elle-même devint une source de scandales et d’injustices.

Les Anglais furent les premiers à lever l’étendard de la révolte contre le régime de l’absolutisme, à demander l’introduction dans ce pays des idées constitutionnelles qui prévalaient en Angleterre et venaient de créer la nation américaine. D’ailleurs, quoique l’Acte de Québec assurât leur suprématie dans l’administration des affaires publiques, ils le regardaient comme une concession exagérée faite à une nationalité qu’ils détestaient. Ils ne le disaient pas, mais ils croyaient que l’Angleterre leur accorderait exactement ce qu’ils demandaient, savoir : l’introduction des lois anglaises dans le pays et l’établissement d’une chambre d’assemblée dont tous les membres seraient protestants et anglais.

Les Canadiens-Français hésitèrent.

En voyant ces idées nouvelles préconisées par les Anglais, ils en eurent peur et pensèrent qu’elles devaient cacher des pièges et des dangers pour leur nationalité. Ils préféraient l’acte de Québec, avec toutes ses imperfections, à l’inconnu.

Heureusement qu’il se trouva des hommes aux idées larges, à l’esprit perspicace, qui virent dans les réformes projetées le triomphe de leur race, le fondement de son émancipation. Ils comprirent que la division du Canada en deux provinces, avec une chambre d’assemblée choisie par le peuple, donnerait le Bas-Canada aux Canadiens-Français et assurerait leur suprématie, en mettant le pouvoir législatif entre leurs mains.

Ce qu’on proposait n’était pas encore sans doute le gouvernement constitutionnel, ce n’en était que l’embryon, mais qui les empêcherait de développer cet embryon, de le transformer sur le modèle des institutions anglaises ?

Arrêtons-nous, un instant, pour saluer les hommes qui surent si bien pressentir les destinées de leur patrie ; rendons hommage à ce que firent, à cette époque mémorable, les Rocheblave, les Lotbinière, les Panet, l’évêque Plessis et surtout les Bédard et les Papineau, les deux patriarches de nos libertés politiques. N’oublions pas que ceux-là, surtout, méritent d’être loués, qui ont ouvert à leurs compatriotes la route qu’ils devaient suivre, planté les premiers jalons dans la voie de leurs destinées politiques.

M. Joseph Papineau mit toute l’influence dont il jouissait, à décider ses compatriotes à signer les nombreuses pétitions qu’on ne cessa d’envoyer en Angleterre, de 1783 à 1790, et dans lesquelles le parti constitutionnel demandait qu’on accordât aux Canadiens les droits politiques dont jouissaient tous les sujets anglais.

Il se servit des talents oratoires qu’il possédait, sans trop le savoir, pour les convaincre que le salut de leur nationalité était dans les institutions qu’ils redoutaient tant.

« Que Sa Majesté nous donne, disait-il, une chambre d’assemblée, nous y entrerons et nous pourrons y défendre et conserver nos lois, exposer nos vœux et nos besoins. »

Ses paroles firent une grande impression sur le peuple, surtout lorsqu’on vit que le projet de constitution élaboré par le gouvernement anglais, divisait le Canada en deux provinces, donnait à chacune d’elles une chambre d’assemblée et octroyait aux Canadiens comme aux Anglais les mêmes droits politiques.

Par un contre-coup naturel, ce furent alors les Anglais qui regimbèrent et mirent tout en œuvre pour faire rejeter ce projet de constitution. Il était trop tard ; il leur fallut, bon gré mal gré, porter les conséquences de leurs principes, recueillir le fruit de la semence qu’ils avaient jetée ici et en Angleterre.

C’est le 4 mars 1791 que le bill établissant la nouvelle constitution fut soumis au parlement anglais par le fameux Pitt qui encouragea les membres à l’adopter en disant qu’il aurait pour effet de faire disparaître les rivalités entre les Français et les émigrés de la Grande Bretagne. Fox, son rival en éloquence, dénonça le caractère vague et ambigu de certaines clauses du bill fondé, dit-il, sur des principes généraux de liberté qui s’évanouissent du moment qu’on l’examine en détail.

Il termina son discours par ces paroles prophétiques :

« Nous devons, si nous voulons conserver longtemps le Canada, prendre garde de ne pas donner à cette province l’occasion de faire une comparaison désavantageuse entre le gouvernement que nous allons y établir et celui des états voisins. »

Burke voulut, lui aussi, prendre part à cette joute oratoire ; il exprima l’opinion qu’on devait tenir compte des différences de religion, de langage et de mœurs des Anglais et des Français habitant le Canada : « Que les uns et les autres, dit-il, soient gouvernés comme des hommes ; qu’on n’adopte pas des théories vagues, mais qu’on se conforme aux circonstances du pays et aux préjugés naturels de ses habitants. »

Le bill fut adopté et le 7 mai 1792 le gouverneur du Bas-Canada proclama la division de la province en comtés, cités et bourgs, fixa le nombre des représentants du peuple à cinquante, érigea Québec et Montréal en cités et fit de Sorel et Trois-Rivières, deux bourgs. Les comtés au nombre de vingt-et un reçurent presque tous des noms anglais ou irlandais que les Canadiens-Français avaient de la peine à prononcer.

La ville de Québec fut divisée en Haute-ville et Basse-ville et Montréal en quartier Est et quartier Ouest et chacune eut le droit d’élire deux représentants par quartier ; Trois-Rivières deux et Sorel un.

Des élections eurent lieu dans le mois de juin 1792.

C’était la première fois que les Canadiens remplissaient le devoir si important et si glorieux de nommer leurs législateurs. Ils n’eurent garde d’oublier ceux qui, depuis plusieurs années, s’étaient donné tant de peine pour les préparer au nouveau régime.

M. Papineau, qui aurait mieux aimé vaquer à ses nombreuses affaires, fut cependant forcé de continuer son œuvre, de sacrifier ses intérêts personnels à la cause publique. Il fut élu pour le comté de Montréal et prit son siège, à la première session de la chambre d’assemblée, dans le mois de décembre 1792. Cette chambre se composait de 54 Canadiens-Français et seize Anglais.

La population canadienne, toujours libérale, imprudente même dans sa générosité, avait cru, dans seize comtés, qu’elle pouvait, sans danger, confier ses intérêts à des hommes qui n’avaient ni ses croyances religieuses ni ses affections nationales. Elle en fut bien récompensée, car, dès le premier jour de la session, messieurs les Anglais proposèrent l’abolition de la langue française dans la chambre et demandèrent que le président fût un homme de leur nationalité.

Ces deux questions soulevèrent des débats violents pendant lesquels les droits de la langue française furent revendiqués par de nobles et éloquentes paroles.

Les Anglais s’aperçurent qu’il serait aussi difficile de nous vaincre dans l’arène parlementaire que sur les champs de bataille.

Parmi ceux qui se distinguèrent par la force et la beauté de leur éloquence, brilla, au premier rang, M. Joseph Papineau. Il s’éleva contre les prétentions de la minorité anglaise qui trahissait la confiance du peuple, et demanda ce que signifiait la nouvelle constitution, si les droits de la majorité étaient violés, sa langue proscrite. « Est-ce parce que le Canada fait partie de l’empire anglais, s’écria-t-il, est-ce parce que les Canadiens ne savent pas la langue des habitants des bords de la Tamise qu’ils doivent être privés de leurs droits. »

Les Canadiens l’emportèrent, M. J. A. Panet fut élu président et l’usage de la langue française fut admis par la majorité. Voici comment la Chambre se divisa sur la question de la présidence.

Pour : — MM. Panet, Bédard, Boileau, de Bonne, Boisseau, Boudreau, Cherrier, Dige, Duchesnay, Dufour, Dufresne, Dumière, Durocher, Guérault, Lacroix, Lavaltrie, Legrospierreville, de Lotbinière, Malhiot, Marcoux, Olivier, B. Panet, Papineau, de Rocheblave, de Rouville, Saint-Georges, Dupré, Saint-Martin, Taschereau, de Tonnancour.

Contre : — MM. Dambourges, P. L. Panet, de Salaberry, Barnes, Coffin, Frobisher, Grant, Jordan, Lees, Lester, Lynd, McGill, MacNidcr, O’Hara, Richardson, Todd, Walker, Young.

La première session dévoila les vices du nouveau régime et donna aux Canadiens l’idée des luttes qu’il leur faudrait soutenir pour en tirer quelque bien. La division était faite, les drapeaux étaient déjà déployés.

D’un côté, c’était la majorité de la chambre d’assemblée, composée d’hommes paisibles et loyaux, plutôt portés vers la conciliation que vers la guerre, mais des hommes de cœur, incapables de souffrir l’injustice, de voir le fanatisme porter la main sur l’arche de leurs croyances religieuses et nationales, et qui, disons-le avec fierté, avaient montré qu’ils avaient autant d’aptitude que les Anglais pour le régime parlementaire.

De l’autre côté, c’étaient une quinzaine d’Anglais élus par charité, un conseil législatif et exécutif où nous n’étions presque pas représentés, un gouverneur à la merci d’une minorité factieuse et fanatique qui aurait voulu tenir sous son talon la population française de ce pays ; le tout formant un pouvoir tout-puissant auquel la constitution permettait de tenir en échec la chambre d’assemblée.

Les Canadiens-Français comprirent la nécessité de s’unir pour résister à l’influence de ce pouvoir, de se rallier autour de leurs chefs distingués.

De 1792 à 1804, M. Papineau combattit vaillamment, toujours au premier rang ; ses discours électrisaient la chambre d’assemblée et allaient, répétés de bouche en bouche, porter le courage et le patriotisme dans le cœur de la population. C’était le premier orateur des deux chambres, l’homme le plus populaire de son temps, estimé de ceux même qu’il combattait.

Ayant acquis, en 1804, du séminaire de Québec, la seigneurie de la Petite-Nation, il quitta la chambre pour se livrer à l’exploitation de cette propriété.

Mais, en 1809, le parti libéral le força à sortir de sa retraite pour aller porter aux membres de la chambre le secours de son éloquence et de son patriotisme.

La situation était critique.

Des élections générales venaient d’avoir lieu, et cependant, le gouverneur Craig, de sinistre mémoire, l’avait dissoute, en l’insultant, après trente-six jours de session, parce qu’elle avait osé demander que les juges fussent exclus de la législature.

La majorité était décidée à protéger son indépendance, à empêcher le gouvernement de la rendre impuissante, de remplir la chambre de ses créatures, juges ou fonctionnaires publics. C’était bien assez que le gouverneur eût, dans le conseil législatif, une machine à défaire tout ce qu’elle faisait.

M. Bédard, allant au cœur même de la question, avait proclamé, dans un discours admirable de logique et d’intuition politique, qu’il n’y avait qu’un seul moyen de remédier aux vices de la constitution de 1791, c’était de créer un ministère responsable. Ce grand homme avait mis le doigt sur la plaie ; il avait indiqué la solution qu’on devait appliquer après trente années de luttes. Le Canadien soutenait ces doctrines et justifiait la position de la chambre dans des écrits aussi habiles qu’énergiques.

La légion de fonctionnaires et de fanatiques qui volait notre argent, tout en cherchant à nous enlever nos droits politiques, s’attachait, comme des sangsues, à l’ordre de choses existant, et poussait le gouverneur dans la voie des violences.

Ce gouverneur semblait fait exprès pour elle. Il venait d’inaugurer le règne de la terreur par la destitution de plusieurs officiers de milice, et s’imaginait que le peuple et la chambre, intimidés, se soumettraient à sa tyrannie.

Les élections du mois d’octobre 1809 lui prouvèrent qu’il s’était trompé, le peuple élut avec plus d’enthousiasme que jamais ceux qui l’avaient si bien défendu, et leur adjoignit, pour leur donner plus de force, quelques hommes qui s’étaient déjà fait connaître par leurs talents et leur patriotisme, parmi lesquels se trouvait le jeune Louis-Joseph Papineau.

M. Joseph Papineau fut élu pour la division-est de Montréal, en dépit des intrigues et des efforts du gouvernement. Les Canadiens-Français ne reculèrent devant aucun sacrifice pour élire l’homme en qui ils avaient tant de confiance.

Comme la loi ne défendait pas aux femmes de voter, plusieurs en profitèrent pour aller au poll enregistrer leur vote en faveur du candidat du peuple. Il en vint une surtout qu’on remarqua ; c’était une femme âgée, veuve depuis longtemps, encore fraîche et vigoureuse, malgré sa vieillesse. Quand on lui demanda pour qui elle désirait voter, elle répondit, d’une voix forte mais émue : — Pour mon fils, M. Joseph Papineau, car je crois que c’est un bon et fidèle sujet.

Ces paroles simples et naïves donnent une idée exacte des sentiments qui animaient la population canadienne ; on résistait à la tyrannie des bureaucrates qui infestaient le pays sans cesser d’être fidèle sujet de Sa Majesté ; on savait concilier les devoirs du patriotisme avec ceux de la loyauté.

À l’ouverture de la session de 1810, M. Papineau était à son poste. Il recommença, avec plus d’énergie que jamais, la lutte qu’il avait déjà soutenue contre la bureaucratie.

Des ordres venus d’Angleterre avaient enjoint au gouverneur d’annoncer à la chambre, dans son message, qu’il sanctionnerait une loi déclarant les juges inéligibles, pourvu qu’elle fût votée par les deux chambres.

Cette demi-victoire fit plaisir à la majorité et l’engagea à persister dans ses revendications légitimes. Persuadée que le meilleur moyen de contrôler les fonctionnaires publics, était de faire voter leur salaire par la Chambre, elle déclara que le pays était capable de payer toutes les dépenses civiles, et prépara une adresse pour informer le parlement anglais que le Canada était prêt à accepter cette charge. Elle vota ensuite, pour la deuxième fois, la loi qui excluait les juges de la Chambre. Le conseil ayant voulu amender cette loi, elle déclara le siège du juge de Bonne vacant.

M. de Bonne est un de nos compatriotes qui désertèrent, dès le commencement de la lutte, le drapeau national.

Le gouverneur, qui réprimait difficilement sa colère depuis longtemps, éclata enfin. Il prorogea tout à coup le parlement et ordonna des élections générales. C’était la troisième élection depuis dix-huit mois.

Mais il voulut, cette fois, effrayer sérieusement la population et ses défenseurs. Les presses du Canadien furent saisies, son imprimeur, M. Lefrançois, et ses propriétaires, MM. Bédard, Taschereau et Blanchet, furent emprisonnés, et d’autres mandats d’arrestation furent lancés contre quelques citoyens influents du district de Montréal. Ils furent tous relâchés au bout de quelques jours, excepté M. Bédard qui ne voulut pas sortir sans qu’on lui fît son procès.

Ces actes de violence, loin d’effrayer le peuple, comme l’espérait le gouverneur, l’exaspérèrent, et l’engagèrent à soutenir plus ardemment que jamais les hommes qui souffraient pour lui. Plus le gouverneur faisait des élections, plus la majorité était, forte et compacte.

C’est alors que Craig fit de si grands efforts pour engager le gouvernement anglais à asservir l’Église et la chambre d’assemblée du Bas-Canada. C’est dans ce but qu’il envoya Ryland courir les anti-chambres des ministres anglais, et déverser l’injure et la calomnie contre les prêtres et la populade ce pays.

On ne sait ce qui serait arrivé, si, en cette circonstance, comme en 1774, l’Angleterre n’avait eu besoin de nous pour défendre le pays contre les Américains qui menaçaient de l’envahir.

Craig reçut ordre de se calmer et d’apaiser les mécontentements qu’il avait soulevés.

Aussi, lorsque la session s’ouvrit, au mois de décembre 1810, il se montra presque aimable à l’égard de la Chambre. Mais celle-ci n’eut rien de plus pressé que de s’occuper de l’emprisonnement de l’un de ces chefs, M. Bédard ; elle demanda sa mise en liberté, dans une adresse qu’elle vota avec enthousiasme.

M. Papineau déploya une grande énergie en cette circonstance ; il eut des paroles éloquentes pour démontrer l’injustice de l’emprisonnement de M. Bédard ; et c’est lui que la Chambre chargea d’aller au château, plaider la cause de l’illustre prisonnier.

Craig a rendu compte, dans ses dépêches, de ses entrevues, à ce sujet, avec M. Papineau, et il n’a pu s’empêcher de rendre hommage à sa haute intelligence, à son esprit perspicace.

Mais ce gouverneur, orgueilleux et entêté, ne voulut pas paraître céder à l’influence de la chambre, il attendit que la session fût finie pour faire sortir M. Bédard de prison.

M. Craig partit, quelque temps après, et fut remplacé par Sir George Prévost.

On voit encore M. Joseph Papineau figurer dans les deux sessions qui eurent lieu en 1812. Toujours loyal, il fut l’un des premiers à proposer les mesures nécessaires pour mettre le pays en état de se défendre contre les Américains ; mais aussi, toujours jaloux de l’indépendance de la Chambre, on voit son nom figurer dans un comité formé par la majorité, pour protester contre la conduite de Craig et faire une enquête sur les principaux faits de son administration.

La motion demandant la formation de ce comité avait été proposée par M. Lee et secondée par M. Louis-Joseph Papineau, qui montrait déjà, dit M. Garneau, les talents oratoires de son père ! Comme M. Papineau s’était jeté dans les luttes politiques par devoir plutôt que par goût, il s’empressa d’en sortir, lorsqu’il put le faire avec la conviction que la cause nationale n’en souffrirait pas trop. Certains désagréments que lui causèrent les fonctionnaires, qu’il avait flagellés du fouet de son éloquence, achevèrent de le déterminer à quitter la chambre.

J’ai dit qu’il avait acquis du séminaire de Québec, en 1804, la seigneurie de la Petite-Nation, qu’il paya, soit dit en passant, en grande partie, en honoraires et services professionnels.

La Petite-Nation, à cette époque, c’était la solitude, la forêt, on s’y rendait dans de petits bateaux, qu’on tirait à la cordelle à travers les rapides de Lachine et du Long-Sault, le plus souvent on se servait du canot d’écorce, qui se prêtait mieux au portage. Le trajet durait de huit à quinze jours ; on marchait toute la journée ; le soir, on allumait un grand feu, on faisait bouillir la marmite, et, après avoir bien mangé, fumé plusieurs pipes et chanté toutes les bonnes vieilles chansons canadiennes, on couchait à la belle étoile.

Sur toute la rivière des Outaouais, on ne trouvait que deux colons, M. Ebenezer Wright et M. Joseph Papineau.

M. Papineau s’établit dans l’île Aroussen ou à Roussin, sur l’Ottawa, presque en face de Montebello. On y voit encore les ruines de la maison qu’il y construisit.

Au bout de quelques années, il revint à Montréal où il résida jusqu’en 1834 ou 1835. Il demeurait sur la rue St-Paul, à quelques pas de la rue Bonsecours, dans une maison que les progrès du temps ont transformée en auberge.

Cette propriété touchait par derrière à la maison paternelle située, comme nous l’avons dit, sur la rue Bonsecours, et alors habitée par son fils, M. Louis-Joseph Papineau.

C’est dans ce temps-là, que les hommes d’aujourd’hui ont connu M. Joseph Papineau. Ils nous le représentent avec sa grande et massive taille de six pieds, les cheveux blancs, poudrés, relevés sur la tête et se terminant en arrière par la queue traditionnelle ; avec le jabot, les manchettes et la canne à jonc, à pomme d’or ; français d’origine, de cœur et de costume, toujours patriote, affable et gai sous son air grave et imposant, respecté de tout le monde, orgueil et ornement de la population canadienne qui lui manifestait, de mille manières, son respect et sa reconnaissance ; fier de son fils dont il était non-seulement le père, mais l’ami, le conseiller intime, le Mentor en un mot.

Il avait épousé, vers l’année 1780, Delle Rosalie Cherrier, de St-Denis, sœur de deux femmes dont l’une eut pour fils Mgr Lartigue, et l’autre l’hon. Denis-Benjamin Viger. De ce mariage naquirent : Louis-Joseph, l’Orateur, l’hon. Denis-Benjamin, Augustin, Toussaint-Victor, prêtre, et une seule fille, Rosalie, qui épousa l’hon. Jean Dessaulles. Les jouissances qu’il goûtait au sein de cette famille distinguée suffisaient à son bonheur et lui étaient plus agréables que les succès politiques, les triomphes oratoires.

Au commencement de l’année 1838, il n’hésita pas à entreprendre, malgré son âge avancé, un voyage rude et difficile, à cette époque, pour aller voir son fils l’hon. Louis-Joseph Papineau que les événements avaient forcé à se réfugier aux États-Unis.

Il le trouva à Saratoga où ils passèrent plusieurs jours ensemble, entourés de parents et d’amis qui étaient venus se grouper autour d’eux, et qui assistèrent, avec un sentiment mêlé de douleur et de curiosité, aux dernières entrevues de ces deux grands hommes qu’unissaient non-seulement les liens de la nature, mais encore des idées communes, les mêmes aspirations généreuses et patriotiques.

Ces dernières entrevues empruntaient aux circonstances quelque chose de lugubre et de solennel. Le souvenir des luttes du passé, se joignant aux douleurs du moment et aux tristes perspectives de l’avenir, le spectacle de la patrie ravagée par le fer et par le feu, et de ses défenseurs écrasés par le nombre dans d’héroïques mais funestes combats ; ce fils qui partait pour le pays des ancêtres, pendant que le père s’en retournait sur le sol natal, pour y mourir, probablement avant longtemps ; l’idée qu’ils allaient, peut-être, se séparer pour toujours… Quels sujets de sérieuses et tristes réflexions !

Aussi leurs adieux furent touchants, leurs derniers embrassements pleins d’amertume.

Trois ans après, M. Joseph Papineau, se trouvant chez son vieil ami, M. Roy, une table sur laquelle il était appuyé, céda brusquement ; il tomba et se fractura la hanche. On le transporta chez l’un de ses neveux, M. Toussaint Cherrier, organiste de l’église St-Jacques, qui demeurait sur la place St-Jacques.

C’est là qu’il mourut, le 8 juillet 1841, à l’âge de quatre-vingt-dix ans, en paix avec Dieu, au milieu des regrets et des prières de tout un peuple. On était encore dans les mauvais jours de la terreur ; l’opinion publique était enchaînée ; il y eut peu de bruit autour de sa tombe ; mais on vint de tous côtés contempler, une dernière fois, les nobles traits du grand citoyen, s’agenouiller auprès de sa dépouille mortelle.

Il fut inhumé dans le cimetière de Montréal. On fit une souscription publique pour élever une pierre tumulaire sur sa tombe, et sur cette pierre, un autre grand et honnête citoyen, l’hon. A. N. Morin, fit graver l’inscription suivante :

JOSEPH PAPINEAU
Publicarum Legum Pater
Privatorum Expositor
Laboribus an sobole clarior
Obiit 8 Julii 1841 Olt 90
Amici P. P.


Son corps a été transporté, depuis, à Montebello, dans le caveau de la chapelle funéraire consacrée à la famille. Auprès de lui repose son illustre fils, l’hon. Louis-Joseph Papineau.

Si nous avons le droit de comparer les exploits et les faits d’armes de nos ancêtres à ceux de toute autre nation, nous pouvons aussi, sans crainte, inscrire au temple de la gloire, le nom de Joseph Papineau parmi les grands hommes qui ont donné des constitutions et des lois aux peuples, jeté les fondements de leur liberté.

Contemporain des Washington, des Jefferson et des Franklin, M. Papineau était aussi remarquable que ces hommes par la grandeur du caractère et de l’intelligence ; nous avons le droit d’être aussi fiers de lui, que les Américains le sont des illustres fondateurs de leur indépendance.

Soit que nous remontions jusqu’au berceau de ce pays ou à l’origine de sa liberté politique, nous trouvons de grandes et nobles figures dont l’éclat éclaire notre marche à travers l’histoire, et remplit notre âme d’un patriotique orgueil.

Tenons sans cesse ouvertes devant les yeux du peuple canadien les pages immortelles où sont inscrits les combats des défenseurs de sa liberté, afin qu’il ne dévie jamais de la voie du devoir et de l’honneur qu’ils lui ont tracée.

Que ceux surtout qui ont ses destinées entre les mains lisent et relisent ces pages.

Je ne puis mieux terminer la tâche que j’ai entreprise, de faire connaître M. Joseph Papineau, qu’en reproduisant ce qu’ont écrit et dit de lui, deux hommes distingués qui furent ses contemporains.

M. Bibaud raconte, dans sa Bibliothèque Canadienne, que M. Papineau étant allé à Québec en 1827, les principaux citoyens de cette ville et des environs donnèrent un banquet en son honneur.

Après la santé : « Au Conseil Législatif et à la Chambre d’Assemblée, » le célèbre juge Vallières qui présidait, se leva et s’exprima en ces termes :

«  Messieurs. — Ceux qui honorent la vertu et lui rendent le tribut de la reconnaissance, ont le double avantage d’accomplir un devoir et de se faire une jouissance. Aussi nous sommes doublement heureux, lorsque possédant au milieu de nous l’excellent citoyen assis à ma droite, et nous rappelant ce que nous avons vu nous-mêmes, et ce que nous ont appris nos pères, nous profitons de l’occasion que nous offre son indulgence, pour lui exprimer notre vénération et notre respectueuse estime.

« Vénérable patriarche de la constitution canadienne, ses services publics, dans lesquels il fit preuve de talents distingués, ont inscrit son nom sur la liste de nos grands hommes. Nos neveux se rappelleront avec orgueil qu’il fut un de nos premiers représentants. Ils auront appris de la renommée qu’assis dans le sénat canadien, il y déploya la fermeté de Caton, la probité d’Aristide, l’éloquence de Démosthènes. Oui, Messieurs, on le citera dans l’avenir comme on le désigne aujourd’hui, pour le modèle d’un bon serviteur public.

« J’épargne à la modestie de ce vénérable personnage les éloges justement dus à ces qualités, moins brillantes, mais non moins estimables, qui lui ont mérité le respect et l’amour de ses concitoyens, pendant le cours de sa longue et utile carrière, et qui font qu’aujourd’hui, dans tout le Canada, son seul nom exprime l’idée d’un honnête homme et d’un homme aimable.

« Nous avons une nouvelle preuve de son amabilité, dans la manière gracieuse avec laquelle il veut bien, à son âge, se trouver parmi nous, et accueillir ce faible témoignage de nos sentiments. Nous lui en sommes reconnaissants, car nous sentons qu’en l’honorant nous nous honorons nous-mêmes.

« Avec des sentiments beaucoup mieux sentis qu’exprimés, voici, Messieurs, la santé que je vous propose :

« À notre respectable hôte Joseph Papineau, écuyer. Ses longs services et ses vertus publiques et privées lui donnent les plus justes droits à la reconnaissance de ses compatriotes. »

Terminons par l’appréciation que M. de Gaspé fait de son éloquence dans ses « Mémoires ».

« La première impression que fît sur moi l’éloquence de M. Joseph Papineau ne s’est jamais effacée de ma mémoire. J’assistais, bien jeune, à une séance de notre parlement, lorsque je vis un membre, aux manières simples, se lever avec lenteur, en tenant dans la main droite un papier dont il venait probablement d’achever la lecture. Ses habits, une grande queue qui lui descendait plus bas que les épaules, quoique la mode en fût passée dans les villes, tout me fit croire qu’il était un de ces notables que certains comtés de la campagne envoyaient alors pour les représenter dans l’assemblée provinciale. Il parla pendant l’espace d’une demi-heure, et sa parole coula toujours aussi facile, aussi abondante, que les eaux paisibles d’un grand fleuve, tandis que lui-même était aussi immobile que les deux rives qui l’encaissent. J’étais sous l’effet d’un charme inexprimable ; je craignais, à chaque instant, qu’il ne cessât de parler ; et chose surprenante, je ne comprenais qu’à demi son discours. Le plus grand silence régnait dans la chambre ; quant à moi je n’osais respirer. Tout turbulent que j’étais à cet âge, il me semblait que je ne me serais jamais lassé de l’entendre. »