Les deux Papineau/Louis-Joseph Papineau

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Eusèbe Sénécal & Fils (p. 44-92).


LOUIS-JOSEPH PAPINEAU


C’était en mil huit cent douze.

La chambre d’assemblée était en session, et, malgré deux dissolutions dans l’espace de deux ans, la majorité, loin d’avoir perdu des forces, comme l’avait espéré le gouverneur, était plus solide qu’auparavant ; le peuple n’écoutait que les nobles impulsions du sentiment national. La discussion avait recommencé plus vive, plus animée que jamais…

Un jeune homme se leva.

Il venait d’être élu ; il avait à peine vingt-trois ans, une taille élevée, élégante, un buste imposant, des traits aristocratiques, une tête pleine de fierté, de noblesse et d’intelligence, quelque chose de Lafayette et de Washington, tous les indices qui révèlent l’homme fait pour commander par la grandeur du caractère, la supériorité de l’intelligence.

Lorsque sa grande voix retentit dans l’enceinte législative, comme les vibrations puissantes de l’airain, pour dénoncer les outrages du passé et présager les luttes de l’avenir, la majorité, radieuse et enthousiasmée, salua avec transport les accents patriotiques du jeune orateur ; elle avait besoin d’un homme jeune et vigoureux pour remplacer les deux chefs vaillants dont l’âge et les fatigues avaient épuisé les forces, pour prendre de leurs mains tremblantes le drapeau qu’ils avaient héroïquement défendu ; elle avait trouvé cet homme…

C’était Louis-Joseph Papineau.

Son illustre père, M. Joseph Papineau, était là. Quelle joie pour son cœur de père et de patriote ! Quelle couronne plus digne de ses cheveux blancs et d’une vie glorieuse consacrée au service de la plus sainte des causes ! Le noble vieillard ! Il releva avec fierté sa tête fatiguée ! Astre brillant à la veille de disparaître, il voyait s’élever à l’horizon l’étoile de l’avenir destinée à illuminer la marche de sa patrie dans la voie de l’honneur et de l’émancipation ; et dans cette étoile il retrouvait son image embellie.

Il pouvait se reposer sur le bord du chemin ; il n’avait plus qu’à guider les premiers pas de l’homme qui se présentait pour continuer son œuvre et recueillir l’héritage confié à son patriotisme ; — et cet homme… c’était son fils !

Louis-Joseph Papineau naquit à Montréal, le sept octobre mil sept cent quatre-vingt-six. Il manifesta, dès son bas âge, une rare précocité d’intelligence qui frappait tout le monde.

Parmi les traits d’esprit qu’on lui attribue, il en est un qui mérite d’être mentionné. Il avait coutume de manger à la même table que son père, excepté quand il y avait des étrangers. Un jour, qu’il y avait grand dîner chez M. Joseph Papineau, le jeune Louis voulut prendre sa place à côté de son père, mais celui-ci le renvoya en lui disant : « Quand tu auras de la barbe, tu mangeras avec les hommes. » Louis alla, de mauvaise humeur, s’asseoir à une autre petite table réservée pour les enfants. Le chat de la maison s’étant approché de lui, pendant le dîner, il le chassa en disant : « Tu as de la barbe, toi, va-t-en à l’autre table. » Inutile de dire que le mot fit fureur parmi les convives de M. Joseph Papineau qui toute sa vie se plut, chaque fois qu’il en eut l’occasion, à raconter cette anecdote.

M. de Gaspé, son ami d’enfance et son compagnon de collège, donne, dans ses Mémoires, des détails intéressants sur la jeunesse de M. Papineau et son cours d’études au séminaire de Québec.

« La renommée du jeune Papineau l’avait précédé avant même son entrée au séminaire de Québec. Tout faisait présager, dès lors, une carrière brillante à cet enfant précoce, passionné pour la lecture, et dont l’esprit était déjà plus orné que celui de la plupart des élèves qui achevaient leur cours d’études.

Papineau jouait rarement avec les enfants de son âge ; il lisait pendant une partie des récréations, faisait une partie de dames, d’échecs, ou s’entretenait de littérature, soit avec ses maîtres, soit avec les écoliers des classes supérieures à la sienne. L’opinion générale était qu’il aurait été constamment à la tête de ses classes, s’il n’eût préféré la lecture à l’étude de la langue latine. »

Un jour, les élèves du séminaire imaginèrent de faire une chambre d’assemblée et des élections ; ils se divisèrent en deux camps et se préparèrent à la lutte. Le jour de l’élection arrivé, le jeune Papineau, qui n’avait alors que treize ou quatorze ans, et que le parti de l’opposition avait choisi pour son chef, monta à la tribune. Voici comment M. de Gaspé apprécie ce premier effort oratoire :

« Je l’ai souvent entendu depuis tonner dans le parlement provincial contre les abus, la corruption, l’oligarchie, mais je puis certifier qu’il n’a jamais été plus éloquent qu’il le fut ce jour-là. Les prêtres du séminaire s’écriaient : “ C’est son père ! c’est tout son père ! Quel champion pour soutenir les droits des Canadiens, lorsqu’il aura étudié les lois qui nous régissent ! Et les messieurs Deniers, Lionnais, Bédard et Robert, qui rendaient ce témoignage, étaient des juges compétents. »

Le jeune Papineau n’eut pas de peine à choisir la carrière où l’appelait la destinée ; il se décida à étudier le droit. Il n’était pas encore reçu, lorsque l’opinion publique, qui « avait déjà les yeux sur lui, » l’appela à représenter le comté de Kent (maintenant Chambly), en mil huit cent neuf. Il prit immédiatement part aux débats et se rangea naturellement sous le drapeau national et la direction de M. Joseph Papineau, son père.

Mais lorsque’éclata la guerre de mil huit cent douze entre l’Angleterre et les États-Unis, M. Papineau, malgré sa répugnance à lutter sur le champ de bataille pour un gouvernement qu’il combattait dans l’arène parlementaire, prit les armes, servit, comme capitaine, pendant toute la guerre jusqu’en mil huit cent quinze, et montra beaucoup de loyauté et de courage.

Il eut l’occasion, aussi, de donner une idée frappante de la hauteur de ses sentiments et de la générosité de son caractère. Il commandait la compagnie qui avait été chargée de conduire les prisonniers américains jusqu’à Montréal ; le corps de musique ayant commencé à jouer, par dérision, le « Yankee Doodle, » il sortit des rangs et refusa d’y rentrer avant qu’on eût cessé de jouer un air qui était une insulte pour les vaincus.

Lorsque la chambre se réunit, au mois de janvier mil huit cent quinze, à la fin de la guerre, elle choisit M. Papineau pour son président, à la place de M. Panet ; il avait vingt-huit ans.

C’est alors que M. Papineau commença réellement sa carrière politique, qu’il prit le commandement de cette phalange héroïque dont le courage et le dévouement donnèrent au monde entier l’exemple sublime de l’enthousiasme national uni à la loyauté, et démontrèrent qu’on ne pourrait jamais faire des descendants de la France, en Amérique, une race d’esclaves.

Il m’est impossible de suivre le grand orateur, pas à pas, dans cette voie glorieuse où nos pères furent toujours fidèles à son drapeau, comme ils avaient été fidèles à celui de Montcalm et de Lévi ; l’espace me manque pour rappeler toutes les phases de cette grande lutte, dont le souvenir vivra éternellement dans la mémoire du peuple canadien.

Ce ne fut plus contre les balles et les boulets que ces hommes eurent à lutter, mais la résistance n’en fut pas moins glorieuse. S’il faut du patriotisme et du courage pour braver le feu et la mort sur le champ de bataille, il n’en faut pas moins pour combattre pendant trente ou quarante ans, contre les embûches, les séductions, la haine et le fanatisme, pour subir sans défaillance toutes les humiliations et les avanies et mépriser les récompenses brillantes offertes à la trahison.

Depuis 1791 la situation n’était pas changée. C’était la même lutte qui se prolongeait, la lutte de la chambre d’assemblée composée d’hommes loyaux, honnêtes, mais fortement trempés, jaloux de leurs droits et décidés à tirer parti des principes de liberté que renfermait la nouvelle constitution contre des gouverneurs souvent bien disposés, quand ils arrivaient, mais égarés bientôt par les mauvais conseils d’hommes intéressés à les tromper pour gouverner et exploiter le pays.

Les abus étaient criants, incontestables. La chambre d’assemblée était impuissante, ses résolutions étaient mises à néant, ses justes demandes méprisées. Le pays était gouverné par une poignée de fonctionnaires arrogants soutenus par un Conseil législatif nommé comme eux par la Couronne et irresponsable à la Chambre et au peuple.

Aussi presque tous les emplois, les gros salaires étaient donnés à des anglais, souvent à des étrangers venus dans le pays pour faire fortune le plus vite possible. Sur deux cents fonctionnaires environ, on comptait une cinquantaine de Canadiens-Français et la différence des salaires était encore beaucoup plus disproportionnée.

Sur vingt-sept membres composant le Conseil législatif, dix-sept étaient des fonctionnaires anglais grassement payés tenant leurs charges des gouverneurs et naturellement opposés à toutes les réformes, à tous les changements.

Les terres publiques étaient sacrifiées au profit de favoris et riches compagnies dont le but était de les couvrir de colons anglais, et de noyer les Canadiens-Français dans les flots d’une émigration protestante. Partout, dans tous les départements de l’administration publique, sur le banc même régnaient le désordre, l’injustice et souvent la malversation.

Les écoles, les journaux et les livres tout était anglais et protestant ; l’importation des livres français était prohibée et les Français eux-mêmes voyageant dans notre pays étaient tellement épiés et ennuyés qu’ils repartaient le plus tôt possible.

Les aveux des historiens les plus préjugés, les déclarations faites dans le parlement anglais par des hommes éminents, la destitution après enquête par le gouvernement anglais de quelques-uns de ces juges et fonctionnaires, ne laissent pas de doute sur la gravité des abus dont la Chambre se plaignait.

C’était la lutte éternelle du conquis contre les conquérants, de l’esprit de liberté et d’émancipation du colon contre l’orgueil, la cupidité et l’esprit de domination de ses maîtres.

Toutes les nations de l’Amérique ont passé à travers les péripéties de cette lutte, ont subi les épreuves du système colonial, et presque toutes ont fini par secouer le joug qui les écrasait.

Ici, comme ailleurs, la conquête avait jeté une foule d’aventuriers, de parasites, de fils de famille plus ou moins légitimes à la recherche de positions sociales. L’ancien régime n’en a pas été exempt ; ces êtres malfaisants ruinaient la patrie pendant que Montcalm et ses héroïques soldats se faisaient tuer pour la sauver.

Nos pères étaient non seulement colons, mais français et catholiques.

Ils étaient trois fois coupables.

Pour remédier aux abus, ils demandaient que la Chambre d’assemblée eût le contrôle de la dépense et du revenu, que le Conseil législatif fut aboli ou élu par le peuple et que les fonctionnaires publics fussent soumis à son autorité. Ils prétendaient avec raison qu’une chambre d’assemblée privée du droit d’accorder ou de refuser les subsides était sans pouvoir, sans influence et complètement à la merci du gouverneur, de ses aviseurs et du Conseil législatif.

Pendant la guerre de 1812-1813, les ennemis de la majorité inspirés par le gouverneur Prévost s’étaient montrés plus modérés, plus conciliants, mais la paix était à peine rétablie qu’ils relevaient la tête.

Pendant qu’ils s’opposaient ici à toute réforme destinée à leur enlever l’influence désastreuse dont ils jouissaient, ils tramaient, à Londres, un complot beaucoup plus dangereux pour la liberté et les droits religieux et nationaux des Canadiens-Français…

C’était le projet d’unir les deux provinces du Haut et du Bas-Canada avec une constitution abolissant l’usage officiel de la langue française, limitant la liberté politique et religieuse et les droits des représentants du peuple.

Lorsqu’on apprit au Canada que le projet néfaste avait été soumis subrepticement à la Chambre des Communes et avait failli passer sans encombre, les menaces et des cris d’indignation éclatèrent partout, des assemblées publiques furent convoquées, et M. Papineau tonna contre cette trahison.

Les deux chambres, le conseil législatif lui-même, protestèrent contre le projet, des requêtes furent signées partout et MM. Papineau et Neilson furent chargés d’aller à Londres les présenter au gouvernement anglais.

On ne pouvait faire un meilleur choix, on ne pouvait choisir deux hommes plus capables de faire honneur à la colonie par leur esprit, leur caractère et leurs manières distinguées. M. Papineau surtout produisit la meilleure impression et donna une idée favorable de la population qui pouvait se faire représenter par un homme si remarquable, digne de figurer, sous tous les rapports, parmi les grands seigneurs de la cour. Il gagna la cause de ses compatriotes et revint dans la province avec un surcroît de prestige et d’autorité.

Quand on voit les nobles efforts faits, pendant près d’un demi-siècle, par nos pères pour empêcher l’union législative des deux provinces, on se demande comment leurs fils ont pu accepter si facilement la confédération qui n’était après tout que la réalisation du programme de ceux qui depuis la cession du pays avaient travaillé à nous mettre sous le contrôle d’une majorité anglaise et protestante.

Il est vrai que ce programme se trouve considérablement modifié par l’établissement des législatures provinciales ; mais que de dangers renfermés dans la nouvelle constitution !

L’avortement du complot tramé par les ennemis du Bas-Canada pour le perdre, accrut naturellement les sentiments de défiance de la population.

Le déficit du receveur général Caldwell, le protégé du gouverneur et du conseil législatif, qui avait volé à la province le revenu de deux années, fournit un nouvel aliment aux journaux politiques et devint un argument puissant pour justifier la Chambre de réclamer le contrôle de la dépense publique et des fonctionnaires.

Le discours arrogant de Lord Dalhousie, à la fin de la session de 1827, acheva d’irriter les esprits.

M. Papineau et ses amis lancèrent un manifeste énergique pour protester contre la conduite et les paroles de Lord Dalhousie. Le gouverneur furieux voulut se venger en empêchant M. Papineau d’être réélu orateur de la Chambre après les élections de 1827. Il fit proposer Vallières qui n’eut que cinq votes.

La persécution grandissait M. Papineau aux yeux de ses compatriotes.

Dalhousie refusa de reconnaître le choix de la Chambre et la prorogea immédiatement.

L’agitation publique augmenta, des assemblées publiques eurent lieu, des pétitions furent adressées au gouvernement anglais qui jugea à propos de calmer les esprits en rappelant Lord Dalhousie.

Son successeur Sir James Kempt convoqua le parlement et confirma l’élection de M. Papineau comme orateur.

Inutile de dire que les patriotes jubilèrent et que le triomphe de M. Papineau accrut encore son prestige.

On crut, un moment, à l’apaisement des passions politiques, mais ce fut une illusion de courte durée. La lutte recommença à propos de l’expulsion des juges et des fonctionnaires des deux conseils exécutif et législatif et de leur mise en accusation pour abus commis dans l’exercice de leurs fonctions. Sir James Kempt découragé demanda son rappel et fut remplacé par Lord Aylmer.

L’année 1832 fut tourmentée.

M. Duvernay, propriétaire de la Minerve et M. Tracey propriétaire du Vindicator, furent emprisonnés pour avoir publié des articles libelleux contre le conseil législatif ; des élections eurent lieu à Montréal, les troupes tirèrent sur la population et tuèrent trois Canadiens-Français. Le Col. McIntosh et le Capt. Temple furent arrêtés, une accusation fut portée contre eux devant les grands jurés et ils furent déchargés.

Mil huit cent trente-quatre arriva, l’année des quatre-vingt-douze résolutions.

Ces résolutions étaient un résumé énergique et emphatique de tous les griefs de la majorité de la Chambre, un réquisitoire violent contre les abus commis par les gouverneurs et ses aviseurs, par le gouvernement anglais et ses représentants.

Elles soulevèrent au sein de la Chambre une discussion orageuse, le combat fut acharné, la mêlée tourmentée.

M. Papineau avait perdu l’appui des deux Stuart et de John Neilson de Québec, et de quelques Canadiens-Français, mais il fut fortement secondé par MM. Vanfelson, Morin, Lafontaine, Bédard, Rodier, etc. Il fit un plaidoyer éloquent en faveur des 92 résolutions dont il était le véritable père, et dénonça en termes virulents le ton hautain et sarcastique avec lequel le secrétaire des colonies Lord Stanley avait répondu à l’une des adresses de la Chambre.

« Voilà longtemps, dit-il, que nous nous plaignons, et nous sommes tous d’accord sur nos maux ; la difficulté est d’y apporter remède. Il y a des gens qui tout occupés de constitutions européennes nous exposent ce qu’ils en conçoivent. Ce n’est pas à nous d’apprécier les constitutions de l’Europe, car nous ne pouvons les bien juger. Voyons plutôt quel doit être notre sort, et préparons à notre patrie une destinée heureuse. Il existe des signes certains qu’avant longtemps toute l’Amérique sera républicaine. S’il est nécessaire de changer notre constitution, faut-il le faire en vue de ces présages ? Est-ce un crime que de le demander ? Tout membre de cette chambre se doit au peuple qu’il représente, et, dût-il être égorgé ensuite par les soldats, il ne peut hésiter à se prononcer pour le changement, s’il y voit le bien de son pays. Il ne s’agit que de savoir comment nous vivons en Amérique, et comment on y a vécu. L’Angleterre, oui, l’Angleterre elle-même y a jeté les fondements d’une puissante république, où fleurissent la liberté, la morale, le commerce et les arts. Les colonies espagnoles et françaises, avec des institutions politiques moins libres, ont été plus malheureuses. Le régime anglais, dans les colonies, a-t-il donc été plus aristocratique que démocratique ? Et en Angleterre même est-il purement aristocratique ? C’est une grande erreur de la part de M. Stanley, que de nous parler du gouvernement monarchique de l’Angleterre en 1834. Du temps des Stuarts, ceux qui ont soutenu le pouvoir monarchique ont perdu la tête sur les échafauds. Depuis cette époque, la constitution de l’Angleterre a été mixte, et elle ne doit pas être appelée autrement. Et c’est M. Stanley, devenu ministre par un vote de la Chambre des Communes contre le gré du roi, à qui l’on a dit de l’accepter ou de perdre sa couronne, c’est cet homme, méprisé aujourd’hui par le peuple, qui nous parle du gouvernement monarchique de l’Angleterre, lorsque les Anglais, si grands par leur commerce, par leurs institutions et par les progrès qu’ils ont fait faire à la civilisation, aux arts et à la liberté dans toutes les parties du monde, peuvent changer ce même gouvernement s’ils le veulent. »

Plus tard répondant au célèbre Gugy, l’avocat le plus éloquent des bureaucrates, il s’écria :

« Pour moi, ce que je désire c’est un gouvernement composé d’amis des lois, de la liberté, de la justice, d’hommes qui protègent indistinctement tous les citoyens, qui leur accordent tous les mêmes privilèges. J’aime, j’estime les hommes sans distinction d’origine ; mais je hais ceux, qui descendants altiers des conquérants, viennent dans notre pays nous contester nos droits politiques et religieux. S’ils ne peuvent s’amalgamer avec nous, qu’ils demeurent dans leur île ! Il n’y a pas de différence d’eux à nous, et nous sommes tous ici sur le pied d’une égalité complète. Ceux qui réclament des privilèges exclusifs, tout en les réprouvant sans doute au fond de leur cœur, seraient eux-mêmes les victimes de cette injustice. En supposant qu’ils fissent du Canada une nouvelle Acadie, qu’ils pussent expatrier toute la population française, la division serait bientôt parmi eux. S’ils parvenaient à former des bourgs pourris, cette représentation corrompue les opprimerait. Il est dans la nature du cœur de tous les hommes de détester les privilèges exclusifs ; mais trop souvent la haine, la passion, l’esprit de parti les aveugle… On nous dit : Soyons frères ! Oui soyons-le. Mais vous voulez tout avoir, le pouvoir, les places et l’or. C’est cette injustice que nous ne pouvons souffrir. Nous demandons des institutions politiques qui conviennent à notre état de société. »

MM. Cuvillier, Quesnel, Duval votèrent avec les anglais en faveur d’un amendement proposé par M. Neilson pour substituer aux 92 résolutions une autre série de résolutions déclarant que la Chambre devait tenir compte des concessions quelle avait obtenues depuis quelque temps et des promesses de réformes faites par les représentants du gouvernement anglais.

Le lecteur aimera sans doute connaître la division ; la voici :

Pour les résolutions : — MM. Amiot, Archambault, Bédard, Berthelot, Bertrand, Besserer, Blanchard, Boissonnault, Bouffard, Bourdages, Bureau, Carreau, Cazeau, Courteau, DeBleury, Deligny, Deschamps, de Tonnancourt, Dewitt, Drouin, J. Dorion, P. A. Dorion, Drolet, Fortin, Girouard, Guillet, Godbout, Huot, Kimber, Lafontaine, Larue, Leslie, Letourneux, Masson, Méthot, Morin, Mousseau, Noël, Poulin, Proulx, Raymond, Rivard, Rochurne, Rochon, Rodier, Scott, Simon, A. C. Taschereau, P. E. Taschereau, Tessier, Toomy, Trudel, Turgeon, Valois, Vanfelson, Viger.

Contre les résolutions : — MM. Anderson, Baker, Berthelet, Caldwell, Casgrain, Cuvillier, Davis, Duval, Goodhue, Gugy, Hoyle, Knowlton, Languedoc, Le Bouthillier, Lemay, Neilson, Power, Quesnel, Stuart, Taylor, Wood, Wright, Wurtele, Young.

Les élections générales eurent lieu après la session, la lutte fut plus acharnée que jamais ; les 92 résolutions furent le champ de bataille. Dans plusieurs comtés, à Montréal surtout, il y eut des bagarres où les pierres et les bâtons jouèrent un rôle considérable. À Montréal, M. Papineau et Robert Nelson avaient pour adversaires MM. Walker et Donnellan. Après plusieurs jours de désordres et de bagarres sanglantes, l’officier-rapporteur déclara qu’il ne pouvait continuer l’élection sans risquer sa vie et proclama que MM. Papineau et Nelson ayant obtenu jusqu’à ce moment la majorité des votes, il les déclarait élus.

Tous ceux qui avaient voté contre les 92 résolutions furent battus, ou n’osèrent pas se présenter.

M. Papineau retourna à la Chambre avec une majorité plus forte et plus énergique composée en grande partie de jeunes gens dont la fougue et l’impatience devaient le pousser plus loin qu’il ne voulait dans la voie de la violence.

L’union des Canadiens-Français était complète.

Arrivons à mil huit cent trente-sept.

La Chambre d’assemblée, malgré trois dissolutions dans l’espace d’une année, avait persisté à refuser les subsides au gouvernement, tant qu’elle n’obtiendrait pas le redressement des griefs contenus dans les 92 résolutions.

Lord John Russell avait cru trancher la situation en faisant adopter par le parlement anglais des résolutions qui autorisaient Lord Gosford à prendre de force dans le coffre public l’argent dont il avait besoin pour le service civil. Ce procédé arbitraire et humiliant pour la Chambre d’assemblée mit le comble à la mesure ; le peuple partout s’assembla pour protester contre les résolutions de Lord Russell et approuver la conduite de la Chambre.

Effrayé de ces assemblées, Lord Gosford lança, le quinze de juin, une proclamation exhortant le peuple à s’abstenir de ces réunions séditieuses, et ordonnant aux magistrats et officiers de milice de les empêcher.

Cette proclamation ne fit qu’augmenter l’effervescence populaire ; elle fut dénoncée comme un attentat de plus aux droits des habitants du Canada. À bas la proclamation ! fut le cri général, et les assemblées se multiplièrent sur tous les points du pays.

Lord John Russell ayant fait savoir qu’il ne presserait pas l’exécution des résolutions passées par le parlement anglais, si les Canadiens voulaient eux-mêmes renoncer à leurs demandes, Lord Gosford réunit les Chambres, le 18 août, pour leur communiquer cette nouvelle. La Chambre d’assemblée crut qu’elle pouvait moins que jamais abandonner la position qu’elle avait prise sur la question des subsides, et elle fit part de cette résolution dans son adresse au gouverneur.

Lord Gosford, mécontent, prorogea aussitôt les chambres, et l’agitation commença avec plus de vivacité que jamais.

Le 23 août eut lieu, à St-Charles, la grande assemblée des six comtés confédérés, savoir, les comtés de Richelieu, de St-Hyacinthe, de Rouville, de Chambly, de Verchères et de l’Acadie. Il y avait là cinq ou six mille hommes, treize représentants du peuple, tous les habitants les plus influents de la rivière Chambly.

On jugea que personne n’était plus digne que le Dr Nelson de présider cette belle assemblée. Le bouillant docteur ouvrit le feu par un discours véhément, dans lequel il flagella les actes du gouvernement, et déclara que le temps des ménagements était passé, que le peuple devait être prêt à prendre les armes. M. Papineau ayant dans son discours exhorté les patriotes à rester sur le terrain constitutionnel, Nelson s’écria : — « Eh bien ! moi, je suis d’opinion différente, je crois que le temps est arrivé de fondre nos cuillères pour en faire des balles. »

Des résolutions violentes furent passées. Après une déclaration des droits de l’homme à la 89, ces résolutions blâmaient les destitutions des juges de paix et officiers de milice qui avaient pris part aux assemblées de comtés, engageaient le peuple à faire des élections pour les remplacer par des hommes de son choix, et à dédaigner ceux que le gouvernement avait nommés, à s’organiser à la manière des Fils de la liberté et à se préparer à se défendre contre la force, si les circonstances l’exigeaient.

Le six novembre eut lieu la bagarre entre les Fils de la liberté et le Doric Club ; le 12, la destitution de soixante-un juges de paix accusés d’avoir pris part aux assemblées de comtés, et le 16 furent lancés les fameux mandats d’arrestation pour crime de haute trahison contre M. Papineau, le Dr O’Callaghan, le Dr Nelson, M. Morin, les chefs des Fils de la liberté et plusieurs autres personnes marquantes de la ville et de la campagne.

Les résolutions passées aux assemblées de comtés, les discours prononcés par quelques-uns des chefs patriotes, et le fait même que dans plusieurs endroits on s’était réuni pour faire l’exercice militaire, constituaient-ils le crime de haute trahison ?

Il est difficile, dans un temps de révolution, que les combattants restent dans les limites de la stricte légalité, lorsque tout les pousse à l’exagération et que les passions sont surexcitées. Mais n’oublions pas que la résolution de Lord Russell conseillant au gouverneur de prendre l’argent dans le coffre public sans le consentement de la Chambre a été la plus grande illégalité commise à cette époque, et une violation criminelle de la constitution et des droits de la Chambre.

Dans tous les cas ces arrestations ne produisirent pas l’effet qu’on cherchait. Les principaux chefs patriotes refusèrent de se laisser arrêter comme de vils criminels pour avoir exercé leurs droits de citoyens anglais, et la population résolut de les protéger. Parmi ceux qui ressentirent le plus profondément l’injure et l’injustice de ces accusations fut Wolfred Nelson. Il entra dans une grande colère et jura qu’on ne le prendrait pas ainsi, et les gens de St-Denis promirent de leur côté qu’ils ne le laisseraient pas arrêter. Partout alors sur les bords de la rivière Richelieu régna une grande agitation ; on se réunit, on s’indigna, on s’organisa et on résolut de repousser la force par la force ; ceux qui avaient des fusils les mirent en ordre et ceux qui n’en avaient pas convertirent les faulx et les faucilles en sabres et en épées ; on alla jusqu’à faire des canons de bois.

Les premiers coups de fusils furent tirés sur le chemin de Longueuil où quelques braves Canadiens délivrèrent MM. Davignon et Demaray qu’un corps de cavalerie emmenait prisonniers à Montréal. Ce succès remplit les patriotes de joie et d’espérance. Ils avaient d’ailleurs pour les stimuler l’exemple du Dr Nelson, et la présence de Papineau, de Perrault, de O’Callaghan et de plusieurs autres de leurs chefs qui étaient venus se mettre sous leur protection. Ces braves gens ne calculaient pas la conséquence de leur conduite, ils n’avaient qu’une pensée, défendre leurs chefs.

L’insurrection, victorieuse à St-Denis écrasée à St-Charles, se terminait par la condamnation à mort et à l’exil d’un grand nombre de nos malheureux compatriotes et donnait enfin au parti anglais l’occasion, le prétexte depuis si longtemps désiré, d’opérer l’union du Haut et du Bas-Canada.

M. Papineau était à St-Denis, le vingt-deux novembre mil huit cent trente sept ; il partit quelques minutes avant le combat, sur les instances de M. Nelson et de ses partisans, qui ne voulaient pas exposer inutilement une vie si précieuse dans les circonstances critiques où se trouvait le pays. Ils lui représentèrent qu’ils étaient les bras du mouvement, mais que lui en était la tête et qu’ils auraient besoin de lui s’ils réussissaient.

Plus tard, lorsque le Dr Nelson devint l’adversaire politique de M. Papineau, il nia lui avoir conseillé de quitter Saint-Denis à la veille du combat, une discussion violente eut lieu à ce sujet et on vit des personnes respectables donner sur un fait si facile à constater, il semble, les témoignages les plus contradictoires. Cependant, quand on lit ces témoignages avec soin, on arrive à la conclusion que l’assertion de M. Papineau et de ses amis est bien fondée.

De Saint-Denis M. Papineau se rendit aux États-Unis avec l’intention d’avoir l’aide du gouvernement américain. L’écrasement des patriotes à Saint-Charles et à Saint-Eustache acheva de le convaincre qu’il n’y avait rien à faire sans le secours des Américains. Les chefs patriotes réfugiés aux États-Unis semblaient partager son opinion, mais pendant que Papineau sollicitait, à Washington, les sympathies et les secours des hommes du pouvoir, Robert Nelson préparait la désastreuse insurrection de 1838 et franchissait la frontière à la tête de quelques centaines de patriotes

Papineau prévoyant l’issue fatale de cette expédition et voyant qu’on refusait de suivre ses conseils, partit pour la France, espérant qu’il y trouverait l’aide que les Américains lui refusaient.

Malheureusement le gouvernement français était trop intéressé, dans le moment, à cause de la question d’Orient, à ménager l’Angleterre pour s’exposer à lui être désagréable.

Comme sa tête était mise à prix, M. Papineau demeura à Paris, pendant huit ans, dans l’étude, la réflexion et l’intimité de quelques-uns des hommes les plus distingués, tels que Béranger, Cormenin, Lamennais etc.

On a reproché à M. Papineau de n’être pas resté au milieu de ceux que son éloquence avait armés et jetés dans la révolte, pour partager leur sort.

On a fait le même reproche à M. Lafontaine et aux autres chefs du mouvement. Tout en tenant compte des circonstances qui semblent justifier leur conduite, nous dirons, cependant, que tous ceux qui ont laissé le peuple à la merci de leurs ennemis, après l’avoir exposé au danger, ont montré plus de prudence que de dévouement.

Le capitaine dont le navire est en feu, n’a qu’un parti à prendre en face du péril, qu’il en soit responsable ou non : c’est de lutter jusqu’à la fin contre l’élément destructeur et de quitter le pont de son navire le dernier de tous. Le général, dont les paroles ont enflammé ses soldats, n’a pas le droit de les abandonner, parce que leur intrépidité les aura entraînés au-delà des limites qu’il leur avait tracées.

Les chefs du Bas-Canada auraient dû, dit-on, rester au milieu de ceux que leur exemple avait soulevés pour les arrêter, si c’était possible, ou combattre et mourir avec eux. Qui sait, d’ailleurs, si le danger ou la crainte de faire tomber leurs têtes n’aurait pas sauvé celles de leurs compatriotes ?

C’est une question très discutable.

Aux yeux d’un certain nombre, l’insurrection de 1837 est une folie dont ils font peser toute la responsabilité sur M. Papineau. C’est injuste, M. Papineau voulait rester sur le terrain constitutionnel ou dans tous les cas, n’entrer en lutte contre l’Angleterre qu’avec le secours des États-Unis. Le discours qu’il prononça, à Saint-Laurent, le 1er mai 1837, et que le lecteur trouvera à la fin de cette brochure en est la preuve évidente. On a vu que même à l’assemblée de Saint-Charles, quelques jours avant la bataille de Saint-Denis, il conseillait encore la prudence et la modération.

On dit encore que M. Papineau aurait dû tenir compte des concessions qu’il avait obtenues et des bonnes dispositions de Lord Gosford, qu’avec de la patience il aurait fini par tout obtenir.

Il est certain que, dans la chaleur de la lutte, M. Papineau et ses amis ont manqué quelque fois de modération, qu’ils ont donné souvent de l’importance à des faits secondaires, et compromis par des paroles et des résolutions trop violentes, des opinions trop avancées, la noble cause pour laquelle ils combattaient.

Mais il ne faut pas oublier que depuis trente ans ils étaient en butte aux dénonciations, aux injures et aux mépris de leurs adversaires, depuis trente ans ils étaient trompés, maltraités, humiliés.

Lorsqu’un peuple comme un individu perd patience, il faut tenir compte de la provocation. Reproche-t-on aux soldats, après le combat, de n’avoir pas assez mesuré la force de leurs coups ?

Peut-on avec plus de raison faire un crime à M. Papineau de n’avoir pas comprimé les nobles élans de son âme, les inspirations de son patriotisme, sa haine du fanatisme et de la tyrannie afin d’empêcher sa parole puissante de produire trop d’effet ?

Pour juger Papineau et les hommes de son temps il faut se rappeler qu’ils vivaient à une époque ou les caractères étaient fiers, les esprits vigoureux, où le souffle puissant de la liberté et de l’émancipation renversait les trônes, brisait les chaînes et agitait toutes les âmes. Le sang des vainqueurs de Carillon et des Plaines d’Abraham n’était pas refroidi dans leurs veines comme il l’est dans les nôtres.

Un dernier reproche. Quelques-uns de ceux qui considèrent que l’union des deux provinces en 1840 a été un malheur, prétendent que sans les troubles de 1837-1838, nous aurions évité ce malheur. Oui, peut-être, si les Canadiens-Français avaient consenti à baiser les mains qui les frappaient et les volaient en même temps. Mais toute agitation même constitutionnelle nous conduisait à l’union des deux provinces qui était depuis longtemps le remède préparé pour mettre la province de Québec sous le joug d’une majorité anglaise. Seulement, sans les insurrections du Haut et du Bas-Canada, nous aurions eu l’union des deux provinces avec le même régime, c’est-à dire le gouvernement de la bureaucratie.

L’histoire constate clairement que jusqu’en 1837 les hommes d’état anglais regardaient l’établissement de la responsabilité ministérielle dans ses colonies comme un rêve, une impossibilité et que le soulèvement du Haut et du Bas-Canada seul a pu modifier leur manière de voir.

Leur détermination sur ce point est bien établie par la correspondance échangée entre le Bureau colonial et les gouverneurs du Canada, et elle explique pourquoi M. Papineau et les patriotes demandaient tout dans leurs requêtes et leurs résolutions, excepté le gouvernement constitutionnel. Il est vrai qu’ils évitaient le mot, le nom, mais qu’en réalité ce qu’ils réclamaient était bien, pratiquement, l’équivalent de la responsabilité ministérielle.

Lorsque M. Papineau revint de l’exil, en mil huit cent quarante-sept, les choses étaient bien changées en Canada ; quelques-uns des jeunes gens qui avaient marché à sa suite avant mil huit cent trente-sept, étaient devenus des hommes et travaillaient à faire au Bas-Canada une place honorable sous la nouvelle constitution. Le peuple, qui n’avait pas oublié son ancien chef, l’envoya siéger dans le Parlement-Uni. Mais cette dernière phase dans la vie politique de M. Papineau est bien pâle à côté de celle que nous venons de retracer ; il voulut reprendre sa carrière où il l’avait laissée ; or, huit années avaient creusé un fossé profond entre ces deux époques. La première fois qu’il prit la parole dans la nouvelle chambre, on aurait dit qu’il continuait un discours interrompu par les événements de trente-sept ; aussi sa voix resta sans écho ; on préférait le grand ministre au grand orateur, Lafontaine à Papineau.

M. Papineau s’était fait des habitudes, un langage et une attitude qui ne convenaient plus, sous un gouvernement responsable, au milieu d’hommes paisibles qui, acceptant avec résignation le nouvel ordre de choses, n’avaient d’autre but que d’en tirer le meilleur parti possible.

M. Papineau, croyant que son rôle était fini, renonça à la politique, en mil huit cent cinquante-quatre, et se décida à passer le reste de ses jours dans la retraite, l’étude et les tranquilles jouissances de la vie de famille.

Il passait l’hiver à Montréal et l’été dans sa magnifique résidence de Montebello, où ses amis et beaucoup d’étrangers distingués trouvaient une hospitalité qui rappelait les plus beaux temps de la société française.

Lorsqu’on le rencontrait sur sa route, on ne pouvait se lasser d’admirer ce beau vieillard qui portait si fièrement le poids des années ; on mettait instinctivement la main à son chapeau, tant il y avait de noblesse et de cordialité, de majesté et de sympathie dans cette grande figure ! On voyait qu’il était fait pour les grandes luttes, les grandes choses, comme ces héros dont la peinture et la statuaire nous ont transmis les traits.

Sa vie a été honorable, respectable, exempte de ces vices et de ces faiblesses qui déparent généralement les grandes réputations. Il est regrettable que la plupart de ses dénonciateurs ne suivent pas les exemples de vertu, d’honnêteté et de patriotisme que sa vie offre pendant cinquante ans à notre admiration. M. Papineau n’était pas riche ; pendant quinze ans, il n’avait pour ainsi dire que son salaire de président de la Chambre pour vivre d’une manière digne de sa position et de sa réputation et faire honneur aux étrangers qui le visitaient, et cependant, il n’a jamais fléchi devant le pouvoir ; il n’a jamais hésité à risquer ses moyens d’existence pour défendre les droits de ses compatriotes.

Les discours écrits que M. Papineau nous a laissés ne donnent pas une idée exacte de son éloquence et de l’effet qu’il produisait sur la chambre et les masses. À l’exemple de beaucoup d’orateurs, M. Papineau est un médiocre écrivain ; son style diffus, rempli d’incidences interminables, qui se croisent et se débattent avec fracas, rend la lecture de ses écrits peu agréable. Il était essentiellement orateur, improvisateur ; il lui fallait l’action, la lutte, l’imprévu, le peuple ou ses députés pour auditoire, pour mettre en jeu toutes les ressources de son éloquence et faire vibrer les cordes harmonieuses de son âme.

Lorsque, laissant subitement le fauteuil présidentiel, il s’avançait au milieu de l’enceinte législative, et de sa voix vibrante, de son geste grandiose et de son regard terrible, lançait contre les ennemis de son pays ses éloquentes philippiques, les gouverneurs tremblaient sur leur trône et la majorité, fière de son chef et de son orateur, l’acclamait avec enthousiasme.

Et lorsqu’il allait de village en village, jetant partout des paroles de feu, des éclairs d’éloquence, quelles ovations ! quelles processions ! quelles joyeuses manifestations ! On déployait les drapeaux ; les femmes agitaient leurs mouchoirs ; les enfants lui jetaient des bouquets ; et tous n’avaient qu’une voix pour crier : « Vive Papineau ! »

Son éloquence était passée à l’état de proverbe ; on disait d’un enfant qui manifestait des dispositions à bien parler : « C’est un Papineau. »

L’éloquence de M. Papineau se distinguait par la véhémence de la pensée et du langage, la grandeur des sentiments, l’abondance de la parole, l’amour de la liberté, la chaleur du patriotisme. Elle aurait pu être plus souple, plus chaleureuse, plus entraînante, plus correcte surtout ; le langage était diffus, la diction fatigante, la déclamation trop solennelle parfois, mais il savait parler à la raison du peuple, éveiller en lui les sentiments d’honneur, d’indépendance et de dignité. On trouve dans ses discours une grande érudition, une connaissance approfondie de l’histoire politique des nations modernes, de l’Angleterre surtout.

Deux ou trois fois seulement, pendant les vingt dernières années de sa vie, il consentit à rompre le silence pour parler en public, une fois au Cabinet de Lecture Paroissial où il fit un magnifique éloge des prêtres du séminaire de St-Sulpice et, quelque temps après, à l’Institut Canadien. On était venu de tous côtés pour l’entendre parler, les jeunes gens surtout étaient accourus pour applaudir, au moins une fois, l’homme dont la parole avait si profondément impressionné leurs pères. Sans doute, ce n’était plus l’orateur d’autrefois, mais que de force encore dans cette voix affaiblie ! que de grandeur dans cette ombre d’un passé à jamais glorieux !

Il y avait dans son extérieur, dans son geste et sa déclamation comme dans sa pensée un cachet de noblesse, de grandeur et d’énergie qui donnait au peuple l’idée d’un être supérieur et imposait le respect et l’admiration. Le peuple s’inclinait devant lui comme devant l’incarnation de la patrie, la personnification de son orgueil national.

Aux talents et aux qualités que nous avons énumérés, M. Papineau joignait la politesse la plus française, l’affabilité la plus exquise, une bienveillance qui se reflétait dans toute sa personne. Sa conversation était agréable, sympathique, instructive.

C’était un savant. Il avait beaucoup lu, étudié et réfléchi, et ses connaissances générales lui permettaient de traiter tous les sujets, d’exprimer des opinions intéressantes sur toutes les matières.

Il a payé, comme le commun des mortels, son tribut à la douleur et aux chagrins domestiques. Un fils chéri, héritier de l’éloquence et du talent du père, Gustave Papineau, mort à dix-neuf ans, et une fille adorée, l’épouse de notre éminent artiste et littérateur, M. Napoléon Bourassa, enlevée, à son affection, ont causé des vides profonds dans son âme. Comme beaucoup de grands hommes, aussi, il a été témoin de l’indifférence de ses compatriotes et victime d’accusations qui ont dû vivement affecter sa dignité et son honneur.

Malheureusement, cet homme si chrétien dans sa conduite, si respectueux envers la divinité, qui ne passait jamais devant une croix sans se découvrir ; cet homme si droit dans ses pensées et ses sentiments, ne put plier sa raison aux enseignements de la foi. Il ne croyait pas !

M. Papineau avait grandi, en quelque sorte, dans l’étude de la philosophie du dix-huitième siècle, comme la plupart des hommes de cette époque, il avait puisé la science dans les livres dangereux que l’incrédulité répandait dans le monde entier. Ses relations, pendant son voyage en France, avec les Lamennais et les Béranger, achevèrent la ruine de ses convictions religieuses. Mais, comme nous venons de le dire, il respecta toujours la religion de ses compatriotes, rendit souvent hommage aux services que le clergé avait rendus au pays et ne chercha jamais à faire triompher ses opinions religieuses.

Le deux juin 1870, j’écrivais : « M. Papineau achève sa course ; il disparaîtra le dernier de cette grande génération dont il a été l’astre le plus brillant. La mort le trouvera ce qu’il aura été pendant près d’un siècle ; certains hommes sont comme les pyramides : le temps ne peut les entamer. »

Le cinq octobre mil huit cent soixante-et-onze, j’ajoutais :

Elle est éteinte cette belle intelligence qui a jeté sur le nom canadien une si vive clarté. On ne l’entendra plus cette voix éloquente dont les accents éveillèrent dans l’âme du peuple le patriotisme et l’espérance, et firent trembler le despotisme.

Il a cessé de battre ce cœur ardent qui, sous les glaces de la vieillesse, conservait encore la flamme des vertus civiques.

L’hon. Louis-Joseph Papineau est mort, le vingt-huit septembre dernier.

Il semblait que la mort le respectait. Le dernier et le plus grand de sa génération, il refusait de plier sous le poids des années. « La mort le trouvera ce qu’il aura été pendant près d’un siècle, » disions-nous il y a quelque temps ; « certains hommes sont comme les pyramides : le temps ne peut les entamer. »

Il y a de cela un an, et c’est déjà fait ! Quelques pieds de terre couvrent les restes de cet homme chez qui la vie semblait se plaire.

Au premier glas qui annonça la fatale nouvelle, la patrie tressaillit dans son cœur, on aurait dit qu’on lui arrachait une partie d’elle-même. Elle se transporta par la pensée dans cette douce retraite de Montebello qu’il a immortalisée, et là, dans une chambre tendue de noir à demi éclairée par une pâle lumière, elle reconnut le corps inanimé d’un de ses plus nobles enfants. Elle se rappelle ce qu’il avait fait pour elle, et elle pleura.

Elle se le représenta depuis le jour où il recueillit des mains tremblantes de son illustre père le drapeau national, jusqu’à cette lugubre insurrection de mil huit cent trente-sept, et devant ces souvenirs glorieux, elle voulut qu’il n’y eût place que pour le respect et l’admiration.

Ses vœux furent exaucés.

Des fleurs et des couronnes tombèrent de toutes parts sur la tombe de ce grand citoyen ; des voix étrangères se mêlèrent même aux concerts harmonieux de la patrie pour faire l’apothéose du défunt et le placer parmi les grands hommes qui ont honoré l’humanité par le patriotisme et l’amour de la liberté.

Les nations ne peuvent trop honorer leurs grands citoyens ! Que deviendraient-elles, si au milieu des tempêtes qui menacent sans cesse leur existence, la Providence ne leur envoyait de temps à autre des astres lumineux pour les diriger ? Et nous, nous surtout, pauvre petit peuple ! qu’on dirait un rameau perdu au sein des vastes forêts de l’Amérique, nous qui sommes débordés de tous côtés par des races envahissantes, que serions-nous aujourd’hui, si quelqu’un n’était pas venu, dans les moments critiques, relever notre courage et ranimer nos espérances en l’avenir ?

Et, lorsque nous sommes blessés dans les fibres les plus sensibles de notre âme par l’orgueil insultant de ces races, avec quelle légitime fierté nous leur jetons à la figure le nom des Champlain, des Montcalm, des Salaberry, des Lafontaine et des Papineau ! Devant ces noms qui rappellent tant de gloire, il leur faut bien s’incliner, et reconnaître que la race qui les a produits mérite d’être respectée.

Si jamais la postérité, oublieuse, se demandait ce que M. Papineau a fait, puisse sa voix éloquente lui répondre des profondeurs de sa tombe : « Je vous ai fait respecter, j’ai appris au monde que, dans un coin de l’Amérique, quelques milliers de Français, vaincus par les armes après une lutte héroïque, avaient su arracher leurs droits et leurs libertés aux griffes de leurs vainqueurs. J’ai, pendant trente ans, guidé mes compatriotes dans des combats qui ont fait l’admiration des nations étrangères, et j’ai appris à nos fiers conquérants qu’ils ne pourraient jamais enchaîner ma patrie. »

Voilà ce qu’il a fait ! Et les hommes auxquels les nations reconnaissantes élèvent des monuments, n’en ont pas toujours fait autant.

Que M. Papineau n’ait pas su, après l’Acte d’Union, accepter la position que les événements avaient faite à son pays, c’est sans doute une faute et un malheur pour nous. De quelle utilité son expérience et son patriotisme auraient pu être pour le Bas-Canada ! Toutefois, cette fidélité inviolable à des idées passées, mais patriotiques, doit-elle effacer trente années de services et de dévouement national ? M. Papineau est-il le premier parmi les grands hommes qui n’ait pas su plier ?

On se consolerait facilement de cette obstination dans les principes politiques, si elle ne s’était pas manifestée d’une manière plus regrettable pour le sentiment catholique. Nous venons d’entendre le récit de ses derniers moments et de ses funérailles. C’est froid comme le marbre de sa tombe. Nos traditions religieuses n’étaient pas là ! Il aura manqué à l’illustre défunt d’avoir été la personnification de la foi de ses compatriotes comme il l’a été de leur patriotisme. Mais prenons garde d’être plus sévères que Dieu envers ceux dont la vie a été bonne, morale, utile à la société, pleine d’honneur et de dignité.

Un seul des fils de M. Papineau survit, M. L.-J.-A. Papineau qui habite la maison paternelle à Montebello.