Les dieux ont soif/Chapitre XXIII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Calmann-Lévy (p. 305-306).


XXIII


Évariste Gamelin était las et ne pouvait se reposer ; vingt fois dans la nuit, il se réveillait en sursaut d’un sommeil plein de cauchemars. C’était seulement dans la chambre bleue, entre les bras d’Élodie, qu’il pouvait dormir quelques heures. Il parlait et criait en dormant et la réveillait ; mais elle ne pouvait comprendre ses paroles.

Un matin, après une nuit où il avait vu les Euménides, il se réveilla brisé d’épouvante et faible comme un enfant. L’aube traversait les rideaux de la chambre de ses flèches livides. Les cheveux d’Évariste, mêlés sur son front, lui couvraient les yeux d’un voile noir : Élodie, au chevet du lit, écartait doucement les mèches farouches. Elle le regardait, cette fois, avec une tendresse de sœur et, de son mouchoir, essuyait la sueur glacée sur le front du malheureux. Alors il se rappela cette belle scène de l’Oreste d’Euripide, dont il avait ébauché un tableau qui, s’il avait pu l’achever, aurait été son chef-d’œuvre : la scène où la malheureuse Électre essuie l’écume qui souille la bouche de son frère. Et il croyait entendre aussi Élodie dire d’une voix douce : « Écoute-moi, mon frère chéri, pendant que les Furies te laissent maître de ta raison… »

Et il songeait :

« Et pourtant, je ne suis point parricide. Au contraire, c’est par piété filiale que j’ai versé le sang impur des ennemis de ma patrie. »