Les erreurs de l’Église en droit naturel et canonique sur le mariage et le divorce/16

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XVI


Voyons un peu maintenant la singulière contradiction entre les opinions des catholiques instruits du commencement du siècle et les définitions des théologiens. Liguori est du dernier siècle et, avec les théologiens du temps, il soutient l’opinion que les conjoints seuls sont ministres du sacrement. Néanmoins il n’affirme nullement la chose, selon l’habitude des théologiens qui se réservent si souvent une porte de derrière. Il dit seulement : C’est une opinion commune. Le cardinal Gousset, du commencement du siècle, dit que c’est là une opinion plus probable que celle des théologiens du XVIe siècle. Le P. Perrone et le P. Didon font un pas de plus, au moins dans l’expression, en disant que ce sont les conjoints seuls qui produisent par eux-mêmes le sacrement et en sont les seuls auteurs.

Voyons maintenant ce que disait en 1816 M. Trinquelague, rapporteur du projet de loi abolissant le divorce introduit dans la chambre des députés.

« Aux yeux de cette religion sainte, le mariage n’est point un simple contrat naturel ou civil. Elle y intervient pour lui imposer un caractère plus auguste. C’est son ministre qui, au nom du Créateur du genre humain et pour le perpétuer, unit les époux. Le nœud qui se forme prend dans le sacrement une forme céleste, et chaque époux semble, à l’exemple du premier homme, recevoir sa compagne des mains de la Divinité même. »

Sûrement si ce passage signifie quelque chose, c’est qu’encore au commencement du siècle, et malgré les canonistes et les théologiens, on regardait encore le prêtre comme le vrai ministre du sacrement. En disant : « La religion intervient ; le mariage n’est pas un contrat naturel ; c’est le ministre de la religion qui unit les époux ; l’homme semble recevoir sa compagne des mains même de la Divinité », M. Trinquelague répétait évidemment ce qu’on lui avait enseigné au collège, puis dans la chaire et le confessionnal.

Mais ce qu’il affirmait si pieusement était en complet désaccord avec l’enseignement des théologiens, Liguori compris. Ceux-ci prétendent aujourd’hui que ce n’est pas le prêtre qui unit les époux. M. Trinquelague se trompait donc. Il ne se trouvait donc d’accord qu’avec les théologiens du xiie siècle, et même ceux du temps du concile de Trente, comme Melchior Cano. « La religion intervient », disait M. Trinquelague. C’est faux, puisque ni la bénédiction ni le conjungo ni la messe ne sont nécessaires. Les conjoints s’unissent sans le prêtre et par eux-mêmes. Le mariage des deux jeunes gens de Bruxelles en est la preuve. La bénédiction, le conjungo et la messe sont donc devenus de pure surérogation puisque, sous les inspirations modernes, on est validement marié sans eux.

Il résulte donc de tout ce nous venons de voir que l’on ne sait jamais à quoi s’en tenir dans le catholicisme sur ce qui est certainement vrai ou ce qui est certainement incorrect. On a une preuve péremptoire de cette assertion dans le fait que, quoique M. Trinquelague fût en désaccord évident avec les théologiens d’aujourd’hui, le clergé ne l’en a pas moins complimenté sans mesure sur son magnifique rapport, sur l’esprit profondément chrétien qui y régnait d’un bout à l’autre ; sur la flétrissure qu’il avait infligée aux athées, impies, qui méconnaissaient le caractère auguste du mariage religieux et voulaient conserver le divorce. Et au lieu de lui dire qu’il induisait les fidèles en erreur en contredisant ainsi formellement les théologiens, on lui adressait des éloges sans mesure et sans fin. M. Trinquelague regardait évidemment le prêtre comme ministre du sacrement, comme tous les catholiques du temps et l’immense majorité de ceux d’aujourd’hui. Et un an seulement après le rapport de M. Trinquelague, l’abbé Boyer, comme nous venons de le voir, reprenait la thèse des anciens théologiens et affirmait que le prêtre seul était ministre du sacrement. On peut donc soutenir ce que l’on veut sur la question. J’ose me permettre de profiter de la liberté.

Au reste, il y a longtemps que c’est ainsi dans le système. Trompez-vous, et même trompez les autres, en disant des choses agréables au prêtre, vous êtes un ami de Dieu. Les fausses décrétales et la règle de Clément VI en sont la preuve. Mais ayez raison contre lui, vous devenez un suppôt de Satan, ce qui va probablement m’arriver.