Les erreurs de l’Église en droit naturel et canonique sur le mariage et le divorce/33

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche

XXXIII


Il y a bien longtemps que l’on a dit toutes ces choses à l’Église mais quand elle s’est mise à brûler ceux qui parlaient plus qu’elle ne voulait, force a bien été aux penseurs de se taire. Et alors, sous couvert d’une religion que l’on a faussée sur tant de points, on s’est mis à faire des lois arbitraires, souvent ridicules, souvent odieuses ; quelquefois obscènes, et dont le principal objet était de tirer de l’argent des fidèles au moyen du système radicalement illégitime des dispenses. S’il y avait mal moral à se marier au degré prohibé l’argent ne l’effaçait pas. Nous verrons plus loin le nombre remarquable d’erreurs dans lesquelles l’Église est tombée sur les questions matrimoniales.

Ce sont les légistes seuls qui, à mesure qu’ils s’affranchissaient de la dépendance morale de l’Église, ont vu le vrai sur ces questions et ont démontré ses erreurs en droit naturel et au point de vue de la justice réciproque. Ne pouvant plus les brûler on les a excommuniés, mis à l’index, mais l’idée vraie a toujours marché et s’est fait sa place au soleil malgré les colères de l’Église. Le principe du mariage sous le contrôle de la loi civile seule qui le régit par la justice[1], et non par le caprice hommes qui n’ont aucune notion de droit, s’est établi partout, s’est définitivement logé dans les codes, et avant la fin du siècle tous les pays catholiques vont probablement l’avoir adopté car là seulement est le bon sens. Comme d’habitude, à la vue du moindre progrès dans les idées, on criera à fendre les montagnes, et puis il viendra un temps où, comme sur le prêt à intérêt, on se verra obligé de prononcer de nouveau le non sunt inquietandos. Mais on aura bien soin comme toujours d’arriver un siècle ou deux trop tard et la concession tardive n’excitera plus que le sourire général.

En attendant que cet avenir inévitable se réalise on s’ingénie à inventer mille petites ruses qui ne font de mal qu’à ceux qui croient au prêtre. Ici on marie clandestinement les gens, et il faut que les tribunaux fassent la leçon aux évêques. Là on marie ceux dont la loi ne reconnaît pas l’union. Pour jouer pièce à la loi civile on excite quelques bonnes âmes à la procréation d’enfants qu’elle ne reconnaîtra pas et on est bien sûr d’avoir glorifié Dieu. Les familles vont se trouver dans des situations légales fausses, impossibles, mais qu’est-ce que cela fait quand un évêque a donné un soufflet à la loi ?

Au Bas-Canada ou province de Québec, par exemple, où l’élément français catholique est en immense majorité et le clergé presque tout puissant, l’état civil est encore entre ses mains, mais le code civil, promulgué il y a un peu plus de quarante ans, ne reconnaît pas les mariages entre oncle et nièce ou beau-frère et belle-sœur. Or l’Église prétendant qu’elle seule a le pouvoir de définir les empêchements de mariage et de les juger, les évêques en infèrent que le code civil du Canada se mêle de ce qui ne regardait pas le législateur, et quelques-uns d’entre eux se sont mis à marier les oncles et les nièces et les beaux-frères et les belles-sœurs avec la plus charmante facilité. Avant la codification des lois il n’avait jamais été question de ces empêchements dans la législation et il était alors à peu près impossible à un oncle et une nièce, ou à un beau-frère et une belle-sœur, d’obtenir une dispense de mariage des évêques, ou plutôt de la cour de Rome par leur entremise. Cela s’était vu à de très rares intervalles et seulement en faveur de ces larges bourses pour lesquelles il n’a jamais existé de saints goussets rébarbatifs. Cela vient de se faire en Italie. Léon XIII a permis au duc d’Aoste d’épouser sa nièce. On ne saura que plus tard ce qu’il a dû payer pour cette faveur. Mais depuis que la législature canadienne a créé ces deux empêchements civils un des évêques du pays, mort aujourd’hui, semblait chercher au télescope dans son diocèse ceux qui étaient disposés à avoir des enfants sans pouvoir leur donner d’état civil.[2]

Toutes les grandes raisons que l’on donnait autrefois pour empêcher ces mariages n’avaient donc rien de sérieux, puisque, pour faire échec à la loi, on les autorise avec diminution notable de la somme auparavant exigée pour les dispenses. Est-ce l’État qui est puni par ces petites niches faites à la loi civile ? Qu’est-ce que cela lui fait ? La seule conséquence de l’inintelligente tactique de certains évêques sera que si ces enfants laissent des biens les collatéraux pourront en hériter au préjudice des enfants. Eh bien ! voilà des hommes que tôt ou tard les gouverments sont obligés de mettre à la raison ! Il est de leur devoir d’empêcher même les évêques d’encourager la procréation d’enfants illégitimes aux yeux de la loi. La morale publique l’exige puisque l’évêque expose ces enfants aux plus graves conséquences, sachant qu’ils n’auront pas d’état civil, ce que les parents ignorent le plus souvent.

Voilà des cas où l’appel comme d’abus — mais au moins avec une sanction quelconque — devient nécessaire quoi qu’il soit condamné par ce triste document appelé le Syllabus dont on espérait faire la règle du monde moderne. Quand les évêques ne veulent pas reconnaître la suprématie de la loi il faut bien leur apprendre que c’est elle seule qui est souveraine et qu’il faut lui obéir. Quand le représentant de Dieu fait ce que Dieu ne veut pas et ne fait pas ce que Dieu veut il faut bien lui donner la leçon qu’il mérite. Je sais bien qu’on va me dire ici : « Nous savons mieux que vous ce que Dieu veut. » Hélas ! on l’a si peu su sur la question du prêt à intérêt, sur celle de la sorcellerie, sur celle de l’indépendance de la conscience humaine, qu’il est peut-être permis de croire que l’on n’est pas plus infaillible sur la négation de la suprématie de la loi. Nous allons un peu plus loin lire une intéressante opinion d’évêque moderne là-dessus. Quand on a tergiversé, prévariqué comme on l’a fait sur le prêt à intérêt ; offensé Dieu et les hommes, la religion et la morale, le droit naturel, la logique et le bon sens, comme on l’a fait sur la sorcellerie, on a vraiment perdu le droit d’affirmer arrogamment que l’on sait sûrement ce que Dieu veut.

  1. La France s’était placée dans le vrai sur cette question à la Révolution d’abord en rendant à l’État le droit exclusif sur le contrat — sans néanmoins priver les parties du droit de faire bénir leur mariage par un prêtre — et en second lieu en rétablissant le divorce. Seulement on commit la faute de le rendre trop facile et même d’admettre le divorce par consentement mutuel, ce qui conduisit incontestablement à des abus graves. On était en réaction active et forcée contre une oppression plusieurs fois séculaire et on ne garda pas toute la mesure voulue. Mais la Restauration, contrôlée par le prêtre, a replacé le pays dans le faux en abolissant le principe du divorce. Heureusement, et malgré des réclamations furieuses, on avait laissé l’état civil aux mains de l’État. Mais en abolissant les articles du code sur le divorce, le législateur, dominé par le confesseur, avait rétabli toutes les injustices sociales qui découlent forcément du faux système de la séparation de corps, bien autrement immoral en fait qu’un système de divorce suffisamment étudié et mûri. Au fond le système de la séparation n’est qu’un trompe-l’œil, une hypocrisie, pendant que le divorce bien réglé rend les situations nettes pour tous les intéressés, les enfants comme les parents. La loi actuelle du divorce n’est pas encore parfaite, et cela est dû en grande partie aux hésitations, aux craintes mal fondées, et même aux préjugés enracinés de longue main dans un pays par les faux points de vue ecclésiastiques. Mais le divorce ne s’obtient pas facilement et le grand pas est fait. L’Église est battue, refoulée dans son domaine sur une question qu’elle avait réussi à faire exclusivement religieuse en contradiction formelle de sa pratique et de ses admissions pendant neuf siècles et demi. La souveraineté de la loi est de nouveau consacrée de même que le principe de la nature essentiellement sociale et civile du mariage. Quand on est forcé de partir, pour présenter le mariage comme une institution religieuse, de l’assertion que Dieu l’a organisé dans les personnes d’Adam et d’Ève qui n’ont jamais existé, c’est vraiment à tirer les larmes à l’époque où nous sommes. Espérons que la défaite de l’Église est définitive sur la question comme sur tant d’autres.
  2. Cet évêque est mort depuis quelques années. Il avait dû donner sa démission à la suite de quelques différends avec ses deux supérieurs hiérarchiques, les archevêques de Québec (Canada français) et de Toronto (Canada anglais). C’était un homme de conduite personnelle irréprochable, mais de peu d’instruction et d’une opiniâtreté de caractère qui est restée légendaire. Dans les communautés de femmes on ne l’appelait plus que saint Entêté. Les deux archevêques comprenaient que dans un pays de majorité protestante il était plus sage d’empêcher les membres du clergé de se servir de la chaire pour imposer aux fidèles leurs préférences politiques, mais l’évêque de Montréal maintenait que le clergé devait essayer de donner la bonne direction aux esprits. L’affaire fut portée à Rome où l’on donna gain de cause aux deux archevêques. Le clergé ne devait plus porter en chaire la discussion des questions politiques. Le Vatican est prudent quand ses intérêts l’exigent. À la suite de cette décision l’évêque de Montréal donna sa démission, mais en raison de son grand âge, de son long épiscopat, et des sommes considérables dont il avait doté le denier de Saint-Pierre, on le nomma archevêque in partibus.

    C’est à son sujet que le cardinal Barnabo, ancien préfet de la propagande, avait dit le mot charmant que voici. Dans une discussion qui avait lieu en sa présence au sujet de l’évêque de Montréal, qui était alors en conflit assez ardent avec le séminaire de Saint-Sulpice de Montréal (succursale de la maison de Paris), un des interlocuteurs dit au cardinal : « Oh ! que V. E. veuille bien remarquer que je ne conteste pas que Mgr de Montréal ne soit un bien saint homme. »

    — « Mon cher M. R…, répondit le cardinal, qui trouvait l’évêque un peu trop militant, je vous avouerai franchement que j’aime mieux les saints morts que vivants car ceux-ci sont presque toujours des gens parfaitement impraticables. »

    Pour un cardinal c’était bien un peu dire : Faut des saints mais de la bonne espèce.