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Les fables d’Ésope ; fables adaptées de l’indien et imitations

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COMPOSITIONS ET ADAPTATIONS

POUR LES ENFANTS (1869-1872)




I

LES FABLES D’ÉSOPE : FABLES ADAPTÉES DE L’INDIEN ET IMITATIONS


La Fourmi et la Colombe

Une fourmi descendait près d’un ruisseau dans le but de se désaltérer. L’onde la saisit et faillit la noyer. Une colombe passait portant un petit rameau. Elle aperçut la fourmi qui se noyait et lui jeta le rameau qu’elle tenait. La fourmi grimpa sur la branche et fut sauvée.

À quelque temps de là, un chasseur ayant pris au piège la colombe, allait la saisir, quand la fourmi se glissant jusqu’au chasseur lui piqua le pied. Le chasseur poussa un cri et laissa choir le piège. La colombe agita ses ailes et s’envola.


La Tortue et l’Aigle.

La tortue demanda à l’aigle de lui apprendre à voler. L’aigle l’en dissuada, jugeant cette idée mauvaise. La tortue insista. L’aigle la prit alors dans ses serres, l’emporta très haut et la laissa tomber. La tortue heurta une pierre et se brisa.


Le Putois.

Un putois vint chez un ciseleur et se mit à lécher une lime. Le sang coula de sa langue. Le putois crut que le sang sortait de la lime, il s’en réjouit et continua de lécher ; il y perdit sa langue.


Le Lion et la Souris.

Un lion dormait. Une souris courut près de lui. Le lion s’éveilla et la saisit. La souris se mit à le supplier : « Si tu me laisses partir, moi aussi je te sauverai, » dit-elle. Le lion rit à cette promesse de la souris et la laissa partir. Quelque temps après des chasseurs capturèrent le lion et, avec des cordes, l’attachèrent à un arbre. La souris entendit les rugissements du lion. Elle accourut, rongea la corde et dit : « Te rappelles-tu que tu t’es moqué de moi, tu ne pensais pas que ton salut pouvait te venir de moi. Et maintenant tu vois que même une souris peut rendre service. »


Le Menteur.

Un garçon gardait des brebis, et, feignant d’apercevoir un loup, il se mit à crier : « Au loup ! Au loup ! » Les paysans accoururent et virent que ce n’était pas vrai. Il recommença trois fois ce même tour, mais une fois le loup vint réellement. Le gamin se mit à appeler au secours : « À moi ! Plus vite ! Un loup ! » Les paysans croyant qu’il voulait comme toujours les tromper, ne l’écoutèrent pas. Le loup, voyant qu’il n’avait rien à craindre, tua à loisir tout le troupeau.


L’Âne et le Cheval.

Un homme avait un âne et un cheval. Un jour qu’ils marchaient ensemble, l’âne dit au cheval : « Ma charge est lourde, je ne puis tout porter, prends une partie de mon fardeau. » Le cheval ne l’écouta pas. L’âne tomba de fatigue et mourut. Le maître mit sur le cheval tout ce que portait l’âne et y ajouta encore la peau de l’âne. Et le cheval se mit à geindre. « Malheur à moi. Je n’ai pas voulu l’aider un peu et maintenant je dois tout porter et la peau en plus ! »


Le Choucas et les Pigeons.

Un choucas, ayant remarqué que des pigeons étaient très bien nourris, se peignit en blanc et entra dans le pigeonnier. Tout d’abord les pigeons crurent que c’était un des leurs et le laissèrent entrer. Mais le choucas s’oublia et se mit à crier. Aussitôt les pigeons se mirent à le piquer et le chassèrent. Le choucas s’envola vers les siens. Mais ceux-ci eurent peur de cet oiseau blanc et le chassèrent aussi.


La Femme et la Poule.

Une poule pondait un œuf chaque jour. La maîtresse pensa que si elle lui donnait deux fois plus de nourriture la poule pondrait deux œufs. Ainsi fut fait : la poule devint très grasse et cessa de pondre.


Le Lion, l’Ours et le Renard.

Un lion et un ours ayant trouvé un morceau de viande commencèrent à s’entre-déchirer. Ni l’ours ni le lion ne voulaient céder. Ils se battirent tellement que tous les deux tombèrent épuisés. Un renard aperçut la chair restée entre eux, il la saisit et s’enfuit.


Le Chien, le Coq et le Renard.

Un chien et un coq s’en furent, en amis, faire un voyage. Le soir, le coq s’endormit sur l’arbre et le chien s’installa au pied du même arbre, entre les racines. Quand l’heure fut venue, le coq chanta. Un renard entendit le coq, il accourut et, du bas de l’arbre, il demanda an coq de descendre près de lui, afin, disait-il, de pouvoir le bercer de sa belle voix. Le coq répondit : « Il faut d’abord éveiller le portier ; il dort sous les racines. Qu’il ouvre, alors je descendrai. » Le renard se mit à chercher le portier et à crier. Le chien bondit vivement et étrangla le renard.


Le Cheval et le Cocher.

Un cocher volait l’avoine d’un cheval et la vendait, mais il nettoyait chaque jour le cheval. Et celui-ci lui dit : « Si tu veux vraiment que je sois beau ne vends pas mon avoine. »


La Grenouille et le Lion.

Un lion entendit une grenouille qui coassait très fort. Il crut que c’était un gros animal qui faisait un tel bruit. Il attendit un peu et vit la grenouille sortir de la mare. Le lion l’écrasa sous sa patte disant : « J’ai eu peur et ce n’est rien ! »


La Cigale et les Fourmis.

En automne, les graines amassées par les fourmis furent mouillées. Elles les firent sécher. La cigale, qui avait faim, leur demanda quelque nourriture. La fourmi répondit : « Pourquoi n’as-tu pas amassé de nourriture pendant l’été ? » Elle répondit : « Je n’ai pas eu le temps. Je chantais. » Les fourmis se mirent à rire et lui dirent : « Si tu as chanté pendant l’été, eh bien ! danse pendant l’hiver. »


La Poule aux Œufs d’Or.

Un homme avait une poule qui pondait des œufs d’or. Il voulut avoir plus d’or à la fois et il tua la poule. (Il pensait trouver dans son corps un gros morceau d’or.) Il fut déçu, car elle était comme toutes les autres poules.


L’Âne et la Peau du lion.

Un âne se mit une peau de lion, et tous, gens et bêtes, le prenant pour un lion, s’enfuyaient. Le vent souffla. La peau s’écarta et l’on vit qu’il était âne. Les gens accoururent et le battirent.


La Poule et l’Hirondelle.

Une poule trouva des œufs de serpent et se mit à les couver. L’hirondelle l’aperçut et dit : « Es-tu sotte ! Tu les couves et, quand ils seront éclos, ils te mordront la première. »


Le Vieux Cerf et le jeune Cerf.

Un jeune cerf dit une fois à un vieux : « Père, tu es plus grand et plus vif que les chiens, tu as en plus de grandes cornes pour te défendre, pourquoi donc as-tu peur des chiens ? » Le cerf se mit à rire et dit : « Enfant, tu as raison ; le seul malheur c’est que dès que j’entends les aboiements d’un chien, je n’ai pas le temps de réfléchir, car je cours déjà. »


Le Renard et les Raisins.

Un renard vit des grappes de raisin mûr qui pendaient. Il se mit en devoir de les atteindre. Il fit de longs efforts mais n’y put parvenir. Pour étouffer son dépit il s’écria : « Ils sont encore verts ! »


Les Servantes et le Coq.

Une patronne éveillait ses servantes la nuit et, dès le chant du coq, les mettait à l’ouvrage. Les servantes s’en plaignaient. Elles décidèrent de tuer le coq afin qu’il n’éveillât plus la patronne. Ce projet fut mis à exécution. Mais ce fut bien pis. La patronne avait peur de dormir et éveillait les servantes encore plus tôt.


Le Pêcheur et le Poisson.

Un pêcheur avait pris un poisson. Celui-ci lui dit : « Pêcheur, jette-moi dans l’eau ; tu vois, je suis petit, tu tireras peu de profit de moi ; si tu me laisses, je grandirai, tu pourras m’attraper et alors tu auras un grand profit. » Mais le pêcheur se dit : « Il serait sot pour atteindre un grand profit d’en laisser échapper un petit ! »


Le Renard et le Bouc.

Un bouc avait soif. Il descendit dans un puits, but beaucoup et devint très lourd. Il voulut alors remonter et n’y put parvenir. Il se mit à bêler. Un renard le vit et lui dit : « Tu n’es qu’un sot ! Si tu avais autant d’esprit que tu as de barbe au menton, avant de descendre dans le puits tu aurais réfléchi au moyen d’en sortir. »


Le Chien et son ombre.

Un chien traversait la rivière sur une planche, tenant dans sa gueule un morceau de viande. En regardant dans l’eau, il crut voir un autre chien portant de la viande. Il laissa tomber celle qu’il tenait et s’élança vers l’autre chien. Mais il ne trouva rien. L’eau emporta sa proie et le chien resta bredouille.


La Cigogne et la Grue.

Un paysan avait tendu un piège pour les grues qui lui volaient ses semences. Des grues et avec elles une cigogne furent prises au piège. La cigogne dit au paysan : « Laisse-moi, je ne suis pas une grue, mais une cigogne, j’habite sur le toit de ton père. À mon plumage on voit que je ne suis pas une grue. » Mais le paysan répondit : « Je t’ai attrapée avec les grues, je te tuerai avec elles. »


Le Jardinier et ses Enfants.

Un jardinier voulait habituer ses enfants au travail. Quand sa mort fut proche il les fit appeler et leur dit : « Mes enfants, quand je serai mort, cherchez dans mes vignes ce qui s’y trouve enfoui. » Les enfants crurent qu’il y avait là un trésor. Dès que leur père fut mort, ils se mirent à remuer tout le sol. Ils ne trouvèrent pas de trésor. Mais ils avaient si bien remué la vigne que la récolte fut beaucoup plus abondante.


Le Loup et la Grue.

Un loup avait avalé un os et ne pouvait le rejeter. Il appela une grue et lui dit : « Toi qui as un long cou, introduis ta tête dans mon gosier et retire l’os qui y est resté, je t’en serai reconnaissant. » La grue plongea sa tête, retira l’os et dit : « Eh bien, donne-moi ma récompense. » Le loup grinça des dents et lui répondit : « N’est-ce pas une récompense suffisante que de ne t’avoir pas coupé la tête quand elle était entre mes dents. »


Le Lièvre et les Grenouilles.

Un jour les lièvres se réunirent et se mirent à se plaindre de leur vie. « Les hommes, les chiens, les aigles et tous autres animaux s’attaquent à notre vie, mieux vaut mourir une bonne fois que de vivre dans la crainte et le tourment. Allons nous noyer ! » Les lièvres coururent vers la mare pour s’y noyer. Les grenouilles entendant le trot des lièvres d’un bond furent dans l’eau. Un lièvre dit : « Attendez, mes enfants. Réfléchissons avant de nous noyer. Il est certain que la vie des grenouilles est pire que la nôtre puisqu’elles-mêmes ont peur de nous ! »


Le Père et ses Enfants.

Un père avait recommandé à ses fils de vivre en bonne intelligence. Ceux-ci ne lui obéirent pas. Il ordonna alors d’apporter un fagot et leur dit : « Cassez-le ! » Ils eurent beau s’y efforcer, ce leur fut impossible. Le père délia le fagot et leur commanda de casser chaque branche à part, ce qu’ils firent. Et le père leur dit : « Voyez-vous, mes enfants, si vous êtes d’accord, personne ne vous maîtrisera ; mais si vous vous querellez, n’importe qui pourra venir à bout de vous. »


Le Renard.

Un renard tomba dans un piège. Il y laissa sa queue et s’enfuit. Il songea alors au moyen de cacher sa honte. Il rassembla les renards et les exhorta à se couper la queue, leur disant : « La queue est tout à fait inutile, c’est un fardeau superflu que nous traînons derrière nous. » Mais un renard lui répondit : « Tu ne parlerais pas ainsi si ta queue n’était pas coupée. » Notre renard à la queue coupée s’en alla.


L’Âne sauvage et l’Âne domestique.

Un âne sauvage aperçut un âne domestique. Il se rapprocha de lui et se mit à lui faire des compliments sur son poil brillant, sur sa bonne nourriture. Mais, quand on mit le fardeau sur l’âne domestique et que le valet commença à le houspiller avec un bâton, l’âne sauvage s’écria : « Non, mon cher, à présent je ne t’envie plus. Je vois que tu gagnes ta vie avec tes bosses. »


Le Cerf.

Un cerf s’étant approché d’une rivière, pour boire, vit dans l’eau son image et se mit à admirer ses cornes longues et blanches. Puis, voyant ses pattes il se dit : « Seulement mes jambes sont laides et grêles. » Tout-à-coup, un lion bondit sur le cerf. Celui-ci se mit à courir dans la plaine puis bientôt rencontra un bois. Il s’embarrassa les cornes dans les branches et le lion le saisit. Au moment de mourir notre cerf pensa : « Insensé que j’étais ! Ce qu’en moi je trouvais vilain et faible aurait pu me sauver et ce que j’admirais a causé ma perte. »


Le Chien et le Loup.

Un chien s’était endormi dans une cour. Un loup affamé survint et voulut le dévorer. Le chien lui dit : « Loup ! tu ferais mieux d’attendre pour me manger, en ce moment je suis osseux et maigre. Laisse-moi du temps ; mes maîtres vont célébrer un mariage, à cette occasion j’aurai beaucoup à manger, je deviendrai gras, et alors tu me mangeras. » Le loup le crut et s’en alla. Il revint une autre fois et revit le chien sur le toit : « Eh bien ! demanda-t-il, le mariage a-t-il eu lieu ? » Le chien lui répondit : « Loup, la prochaine fois que tu me trouveras endormi dans la cour, n’attends plus le mariage. »


Le Lion et le Moucheron.

Un moucheron étant venu chez le lion, lui dit : « Tu te crois plus fort que moi. Tu me fais rire. Tu griffes avec tes ongles, tu grinces des dents, mais c’est ainsi que les femmes battent leurs maris. Je suis plus fort que toi ; veux-tu te battre avec moi ? » Et le moucheron se mit à bourdonner, à piquer le lion sur les joues et sur le nez. Le lion passait ses pattes et ses griffes sur son visage qui bientôt fut tout ensanglanté ; à la fin il resta sans forces. Le moucheron bourdonna joyeusement et s’envola. Mais il tomba chez une araignée qui l’attrapa et le suça. Le moucheron dit alors : « J’ai eu raison d’un puissant animal et maintenant je péris victime d’une misérable araignée ! »


Le Cheval et ses Maîtres.

Un jardinier possédait un cheval. Ce cheval, qui avait beaucoup de travail et peu de nourriture, se mit à prier Dieu de lui donner un autre maître. Son vœu fut exaucé. Le jardinier vendit son cheval à un tanneur. L’animal était content ; mais chez le nouveau maître il eut encore plus de travail. Alors le cheval se remit à gémir sur son sort et à prier pour changer encore de maître. De nouveau sa prière fut exaucée. Le tanneur vendit le cheval à un corroyeur. Quand le pauvre cheval aperçut dans la cour des peaux de chevaux, il se mit à gémir : « Oh ! malheureux que je suis, s’écria-t-il, mieux valait rester chez mes anciens maîtres. Maintenant je vois bien que ce n’est pas pour mon travail que l’on m’a vendu, mais pour ma peau ! »


Le Vieillard et la Mort.

Un jour, un vieillard, ayant coupé du bois, l’emporta sur son dos. Il devait le porter loin et il n’en pouvait plus. Posant alors sa charge, il s’écria : « Oh ! si la mort venait ! » La mort se présenta et lui dit : « Me voici, que veux-tu ? » Le vieillard effrayé répondit : « Que tu m’aides à relever mon fardeau ! »


Le Lion et le Renard.

Un lion, devenu vieux, ne pouvait plus poursuivre sa proie. Il trouva moyen d’y remédier par la ruse. Il s’installa dans son antre, s’allongea et feignit d’être malade. Des bêtes venaient prendre de ses nouvelles. Il mangeait celles qui entraient dans sa caverne. Le renard le comprit. Il s’installa à l’entrée de la caverne et dit : « Eh bien, lion, comment vas-tu ? » Le lion répondit : « Mais pourquoi n’entres-tu pas ? » Et le renard lui dit : « Je n’entre pas, parce que, d’après les traces, je vois que beaucoup sont entrés et qu’aucun n’est sorti. »


Le Cerf et la Vigne.

Un cerf se cacha des chasseurs dans une vigne ; quand ceux-ci passèrent devant lui, le cerf se mit à manger des feuilles de vigne. Les chasseurs remarquèrent le mouvement des feuilles. Ils tirèrent et blessèrent le cerf. Celui-ci dit en mourant : «J’ai mérité mon sort, puisque je voulais manger ces mêmes feuilles qui m’avaient sauvé. »


Le Chat et les Souris.

Une maison était envahie par les souris. Un chat s’y établit et se mit à leur faire la chasse. Celles-ci, comprenant la gravité de la situation, se dirent : « Ne descendons plus du plafond et le chat ne pourra pas nous attraper ! » Quand les souris cessèrent de descendre, le chat réfléchit au moyen de déjouer leur ruse. Il s’accrocha d’une patte au plafond se laissa pendre et feignit d’être mort. Une souris le regarda et lui dit : « Non, camarade, serais-tu même comme un sac que je n’approcherais pas de toi. »


Le Loup et la Chèvre.

Un loup regardait une chèvre qui paissait sur une colline rocailleuse et il ne pouvait venir jusqu’à elle. Il lui dit :

— Tu ferais mieux de descendre ; ici le sol est uni et l’herbe est beaucoup plus douce.

Et la chèvre lui répondit :

— Loup, si tu m’appelles en bas, ce n’est pas par souci de ma nourriture, mais de la tienne.


Le Roseau et l’Olivier.

L’olivier et le roseau discutaient pour savoir lequel était le plus fort et le plus vigoureux. L’olivier raillait le roseau qui se courbe sous le moindre vent. Le roseau se taisait. Une tempête survient : Le roseau s’incline, se penche jusqu’à terre, mais ne rompt pas. L’olivier, au contraire, d’abord résista au vent, puis fut brisé.


Deux Amis.

Deux amis traversaient une forêt. Un ours bondit sur eux. L’un d’eux se mit à fuir, grimpa sur un arbre et s’y cacha ; l’autre resta sur la route. Qu’avait-il d’autre à faire ? Il se jeta à terre et feignit d’être mort.

L’ours s’approcha de lui et se mit à le flairer ; l’homme retint son souffle. L’ours lui flaira le visage, crut avoir affaire à un cadavre et s’éloigna.

Quand l’ours fut parti, le camarade descendit de l’arbre et dit en riant :

— Eh bien, qu’est-ce que l’ours t’a chuchoté à l’oreille ?

— Il m’a dit que les mauvais sont ceux qui abandonnent leurs amis dans le danger.


Le Loup et l’Agneau.

Un loup aperçut un agneau qui buvait dans la rivière.

Il voulait le manger ; il se mit à lui faire des reproches :

— Tu troubles mon eau et m’empêches de boire, lui dit-il.

L’agneau répondit :

— Ah ! loup, comment puis-je troubler ton eau ? J’y trempe à peine le bout de mes lèvres.

Le loup poursuivit :

— Eh bien, l’été dernier, pourquoi as-tu insulté mon père ?

L’agneau répondit :

— Moi, loup ! L’été passé je n’étais pas encore né.

Le loup se fâcha et dit :

— Tu as réponse à tout ; eh bien ! j’ai faim et pour cette raison je te mangerai. »


Le Lion, le Loup et le Renard.

Un lion, vieux, malade, était couché dans son antre. Tous les animaux venaient prendre des nouvelles du roi, seul, le renard ne se montrait point. Le loup saisit avec joie cette occasion de calomnier le renard devant le lion.

— Le renard, dit-il, n’a aucun respect pour toi. Il n’est pas venu une seule fois s’enquérir de tes nouvelles.

Au même moment accourt le renard. Il a entendu les paroles du loup et pense en lui-même :

— « Attends, loup, je me vengerai ! »

Le lion rugit contre le renard, mais celui-ci lui dit :

— Avant de me tuer, permets-moi de parler. Je ne suis pas venu, faute de temps. Et si le temps m’a manqué c’est que j’ai parcouru le monde entier pour demander à tous les médecins un remède pour toi. Je viens seulement de le trouver et je suis accouru.

Le lion s’écria :

— Et quel est ce remède ?

— Voici : Si tu dépouilles un loup vivant et te recouvres de sa peau encore chaude…

À ces mots, le lion se jeta sur le loup. Et le renard dit en riant :

— Vois-tu, mon ami, il faut toujours raconter aux maîtres le bien et non le mal.


Le Lion, l’Âne et le Renard.

Le lion, l’âne et le renard étaient sortis pour chercher leur butin. Ils attrapèrent beaucoup d’animaux et le lion ordonna à l’âne de faire le partage. Celui-ci partagea en trois parties égales et dit :

— Eh bien, maintenant, prenez ?

Le lion se fâcha, dévora l’âne et ordonna au renard de faire un nouveau partage. Le renard mit tout en tas ne laissant pour lui qu’un tout petit morceau. Le lion regarda et dit :

— Au moins toi, tu es sage. Qui t’a si bien instruit ?

Le renard répondit :

— Ce qui est arrivé à l’âne !


Le Paysan et le Dieu des ondes.

Un paysan avait laissé tombé sa hache dans le fleuve. Désolé, il s’assit sur le bord et se mit à pleurer.

Le dieu des ondes l’entendit, il eut pitié de lui et lui apporta du fleuve une hache d’or, lui disant :

— Est-ce la tienne ?

— Non, ce n’est pas la mienne, répondit le paysan.

Le dieu en rapporta une seconde, en argent. De nouveau le paysan lui dit :

— Non, ce n’est pas ma hache.

Alors le dieu des ondes lui rapporta sa hache.

— La voici, c’est la mienne, dit le paysan.

En récompense de son honnêteté, le dieu des ondes lui donna les trois haches.

De retour chez lui, le paysan raconta cette histoire à ses camarades.

Un autre paysan résolut de faire la même chose. Il alla au bord du fleuve, y jeta exprès sa hache, puis s’assit sur le bord et se mit à pleurer.

Le dieu lui apporta une hache d’or et lui demanda :

— Est-ce la tienne ?

Tout joyeux, il s’écria :

— C’est la mienne ! oui ! C’est la mienne !

En punition de ce mensonge le dieu des ondes ne lui donna pas la hache d’or et ne lui rendit pas la sienne.


Le Corbeau et le Renard.

Un corbeau, ayant attrapé quelque part un morceau de viande, se percha sur un arbre. Le renard tenté par cette proie s’approcha et lui dit :

— Cher corbeau ! Par la taille et la beauté, tu mérites d’être roi, et sûrement, tu le serais, si tu avais aussi une belle voix.

Le corbeau ouvrit le bec et cria aussi fort qu’il put. Le morceau de viande tomba. Le renard s’en saisit et dit :

— Ah ! corbeau ! Si tu joignais l’esprit à tous tes avantages tu serais certainement le roi !


La tête et la queue du Serpent.

Le queue du serpent discutait avec la tête pour savoir qui d’elles deux devait passer devant.

La tête dit :

— Tu ne peux passer devant parce que tu n’as ni yeux ni oreilles.

La queue répliqua :

— Et pourtant c’est moi qui ai la force, je te fais mouvoir. Si je veux, je m’enroulerai autour d’un arbre, et tu ne pourras t’en aller.

— Séparons-nous, dit la tête.

Et la queue se sépara de la tête et partit en avant, mais aussitôt éloignée de la tête, elle tomba dans un trou et s’y perdit.


Les Fils fins.

Un homme avait commandé à une fileuse des fils fins. La fileuse lui en remit de très fins ; l’homme ne les trouva pas à son idée ; il les voulait encore plus fins.

La fileuse lui dit :

— Si ceux-là ne sont pas assez fins, alors en voici d’autres : et elle lui montra l’espace vide.

— Je ne vois pas les fils, dit-il.

La fileuse reprit :

— Tu ne les vois pas parce qu’ils sont très fins ; je ne les vois pas moi-même.

Le sot se réjouit et commanda encore d’autres fils pareils qu’il paya.


Le Partage de l’Héritage.

Un père avait deux fils.

Il leur dit :

— Quand je mourrai, vous partagerez tout par moitié.

Une fois le père mort, les fils se querellèrent pour le partage. Ils prirent pour juge leur voisin. Celui-ci leur demanda comment le père avait ordonné de faire le partage.

Ils lui répondirent :

— Il nous a ordonné de partager tout par moitié.

— Alors, dit le voisin, déchirez en deux tous les habits, cassez en deux la vaisselle et coupez en deux tout le bétail.

Les deux frères suivirent le conseil du voisin, ils détruisirent tout et rien ne leur resta.


Le Singe.

Un homme étant allé dans la forêt abattit du bois et se mit à le scier. Il souleva le bout d’un tronc, s’assit à califourchon sur le morceau et commença à scier. Puis, à l’endroit scié, il enfonça un coin et continua à scier plus loin. Ensuite il ôta le coin et le replaça encore plus loin.

Un singe, assis sur un arbre, le regardait. Quand l’homme s’endormit, le singe vint se mettre à califourchon sur le tronc et voulut imiter l’homme. Mais quand il ôta le coin, le bois se resserra et lui pinça la queue. Il se mit à se débattre et à crier. L’homme s’éveilla, battit le singe et le ligota.


Le Singe et le Pois.

Un singe portait deux cosses de pois. Un grain tomba ; le singe voulut le ramasser et en laissa tomber vingt autres. Il se précipita pour les ramasser et dissémina le reste. Alors il se fâcha, piétina tous les pois et partit.


La Vache à lait.

Un homme avait une vache. Elle donnait chaque jour un plein pot de lait. L’homme ayant invité des amis, afin d’avoir plus de lait, pendant dix jours ne tira pas la vache : il pensait que le dixième jour elle lui donnerait dix pots de lait. Mais le lait de la vache s’était gâté et elle donna moins de lait qu’auparavant.


Le Canard et la Lune.

Un canard nageait dans la rivière, cherchant du poisson ; mais de la journée il n’en trouva point.

La nuit venue, il aperçut la lune dans l’eau, et, croyant voir un poisson, il plongea et replongea sans cesse pour le saisir. Les autres canards l’aperçurent et se moquèrent de lui.

Il en fut si honteux, si vexé que, depuis ce jour, il n’osa même plus prendre le poisson qu’il trouvait, et il mourut de faim.


Le Loup dans la poussière.

Un loup cherchait à dérober un agneau d’un troupeau et marchait contre le vent afin que la poussière, soulevée par le troupeau, le dérobât aux regards.

Le chien de garde l’aperçut et lui cria :

— C’est inutile, loup, de marcher dans la poussière ; tu auras mal aux yeux.

Et le loup lui répondit :

— Petit chien, voilà justement le malheur ; c’est que j’ai mal aux yeux depuis bien longtemps, et l’on dit que la poussière que soulève un troupeau d’agneaux est un très bon remède pour les yeux.


La Souris sous la grange.

Une souris vivait sous une grange. Il y avait, dans le plancher de la grange, un petit trou par lequel tombait le blé. La souris vivait dans l’abondance ; elle voulut en tirer vanité. Elle rongea le trou, l’agrandit et invita d’autres souris.

— Venez vous amuser chez moi, leur dit-elle, il y aura de quoi vous régaler toutes !

Quand les souris furent là, elle ne put retrouver le trou : le paysan, apercevant ce grand trou dans le plancher, l’avait bouché.


Les meilleures Poires.

Un maître avait envoyé son domestique lui chercher les poires les meilleures. Le domestique alla dans une boutique et demanda des poires. Le marchand lui en donna, mais le valet dit :

— Non, donnez-moi les meilleures.

Le marchand lui dit :

— Goûtez-en une et vous verrez qu’elles sont très bonnes.

— Mais comment saurai-je qu’elles sont toutes bonnes si je n’en goûte qu’une ? objecta le valet.

Il goûta un peu de chaque poire et les apporta à son maître. Celui-ci le chassa.


Le Faucon et le Coq.

Un faucon s’était si bien familiarisé avec son maître qu’à l’appel de celui-ci, il venait aussitôt se poser sur sa main. Le coq, au contraire, fuyait son maître, il criait à son approche. Un jour le faucon dit au coq :

— Vous autres, coqs, vous n’avez nulle reconnaissance, vous êtes bien de race servile. Vous n’allez à vos maîtres que poussés par la faim. Quelle différence avec nous, oiseaux sauvages ! Nous sommes forts, notre vol est plus rapide que le vôtre, et, cependant, nous venons nous poser sur leur main, quand ils nous appellent : Nous nous souvenons que nous leur devons notre subsistance.

Le coq lui répondit :

— Vous ne fuyez pas les hommes parce que vous n’avez jamais vu un faucon rôti, tandis que nous voyons journellement rôtir un coq.


Les Chacals et l’Éléphant.

Les chacals ayant mangé tous les cadavres de la forêt, il ne leur restait plus rien pour se nourrir. Un vieux chacal se mit à songer au moyen de se procurer des vivres. Il alla trouver l’éléphant et lui dit :

— Nous avions un roi, mais il était devenu si bête qu’il nous donnait des ordres impossibles ; nous voulons aujourd’hui nommer un autre roi, et mon peuple m’envoie te chercher. Chez nous, la vie est douce : nous t’obéirons en tout, nous t’entourerons d’honneurs ; viens dans notre royaume.

L’éléphant consentit et suivit le chacal qui l’emmena dans un marécage. Quand l’éléphant se fut embourbé, le chacal lui dit :

— Maintenant, commande, nous sommes prêts à exécuter tes ordres.

L’éléphant dit :

— J’ordonne que vous me retiriez d’ici.

Le chacal se mit à rire et répondit :

— Prends ma queue avec ta trompe et je te retirerai tout de suite.

L’éléphant s’étonna, disant :

— Crois-tu donc que tu pourrais me retirer avec ta queue ?

Et le chacal répliqua :

— Pourquoi alors ordonner ce qu’il est impossible d’exécuter ? C’est précisément pour cette raison que nous avons chassé notre premier roi.

L’éléphant mourut dans le marécage et les chacals accoururent pour le dévorer.


Le Héron, les Poissons et l’Écrevisse.

Un héron qui vivait au bord d’un étang était devenu vieux. Il n’avait plus la force d’attraper les poissons. Il réfléchit à quelle ruse il aurait recours pour subsister. Un jour, il dit aux poissons :

— Hélas, poissons, savez-vous quel malheur vous menace ? J’ai entendu dire aux hommes qu’ils allaient vider l’étang et vous mettre à la poêle. Je connais bien un autre étang, derrière la montagne. Je voudrais bien vous y transporter, mais je suis si vieux qu’il m’est difficile de vous aider.

Les poissons prièrent le héron de les secourir. Celui-ci leur répondit :

— C’est bien, je vais faire mon possible : je vous transporterai l’un après l’autre, car je ne puis vous emporter tous à la fois.

Les poissons exultaient ; tous demandaient :

— Transporte-moi ! transporte-moi !

Et le héron commença le transport.

Il prit un poisson, l’emporta dans le champ voisin et le croqua. Il en mangea ainsi une grande quantité.

Dans ce même temps-là, vivait une vieille écrevisse. Quand elle vit le héron emporter les poissons, elle comprit la ruse et lui dit :

— Eh bien, héron, veux-tu m’emmener à la nouvelle demeure ?

Le héron saisit l’écrevisse et l’emporta.

Arrivé dans le champ, le héron voulut poser l’écrevisse, mais celle-ci aperçut les arêtes des poissons sur la terre : elle serra alors, entre ses pinces le cou du héron et l’étrangla, et elle revint à l’étang où elle raconta tout aux poissons.


Le Dieu des eaux et la Perle.

Un homme, étant en bateau, laissa choir dans la mer une perle précieuse. L’homme retourna sur la rive, prit un seau, et se mit à puiser l’eau qu’il versait sur la terre. Il fit cela trois jours, sans se lasser.

Le quatrième jour, le dieu marin sortit de la mer et lui demanda :

— Pourquoi puises-tu de l’eau ?

L’homme répondit :

— Je puise l’eau, parce que j’ai laissé tomber une perle.

Le dieu des eaux demanda :

— Cesseras-tu bientôt ?

L’homme répondit :

— Je cesserai quand la mer sera desséchée.

Alors le dieu des eaux retourna à la mer, et rapporta la perle qu’il rendit à l’homme.


L’Aveugle et le Lait.

Un aveugle-né demanda à un voyant :

— De quelle couleur est le lait ?

Le voyant lui répondit ;

— Le lait a la couleur du papier blanc.

L’aveugle demanda :

— Est-ce que cette couleur est aussi douce au toucher que le papier ?

Le voyant répondit :

— Non, elle est comme la couleur blanche de la farine.

— Comment ? reprit l’aveugle, est-elle aussi molle et pulvérisée que la farine ?

Le voyant répondit :

— Elle est tout simplement blanche comme le lièvre blanc.

— Alors, dit l’aveugle, elle est aussi velue et douce que le lièvre ?

Le voyant répondit :

— Non, la couleur blanche est comme la neige.

— Alors, reprit l’aveugle, elle est aussi froide que la neige ?

Et malgré tous les exemples que le voyant citait à l’aveugle, celui-ci ne pouvait se représenter la couleur blanche du lait.


Le Loup et l’Arc.

Un chasseur, avec son arc et ses flèches, s’en alla à la chasse. Il tua un chevreuil, le mit sur son dos et l’emporta. Sur sa route, il aperçut un sanglier. Il posa le chevreuil à terre, tira sur le sanglier et le blessa. Le sanglier se jeta sur le chasseur, le blessa mortellement et mourut lui-même sur place. Un loup flaira le sang et s’approcha de l’endroit où gisaient le sanglier, le chevreuil, le chasseur et son arc.

Tout joyeux, le loup pensa :

— Voilà de quoi manger pour longtemps ; seulement il ne faut pas tout manger à la fois, mais l’un après l’autre, pour que rien ne se perde. Je mangerai d’abord ce qui est le plus dur et je garderai pour le dessert ce qui est plus tendre et plus doux.

Le loup flaira successivement le chevreuil, le sanglier et l’homme et se dit :

— Tout cela est tendre ; je vais manger d’abord les cordes de cet arc.

Il se mit à ronger les cordes. Quand il eut rompu les cordes, l’arc se détendit, frappa le loup au ventre, et le tua sur place. Et les autres loups mangèrent l’homme, le chevreuil, le sanglier et le loup.


Les Oiseaux dans le filet.

Un chasseur ayant tendu un filet près d’un étang, y prit beaucoup d’oiseaux. Les oiseaux étaient grands, ils s’envolèrent et emportèrent le filet avec eux. Le chasseur les poursuivit. Un paysan l’ayant aperçu lui dit :

— Où cours-tu ? Peut-on, à pied, rattraper un oiseau ?

Le chasseur dit :

— Si ce n’était qu’un oiseau, je ne l’attraperais pas, tandis que je les rattraperai certainement.

Il en fut ainsi. Le soir venu, les oiseaux, pour se coucher, tirèrent chacun de leur côté : les uns vers la forêt, les autres vers l’étang, d’autres vers un champ, et tous tombèrent sur le sol, avec le filet, et le chasseur les saisit.


Le Roi et le Faucon.

Un roi, étant à la chasse, lança son faucon favori à la poursuite d’un lièvre et le suivit. Le faucon saisit le lièvre. Le roi le prit et chercha de l’eau pour se désaltérer. Il trouva une source d’où l’eau coulait goutte à goutte. Alors il prit la coupe attachée à sa selle et recueillit cette eau. Quand la coupe fut pleine, le roi la porta à ses lèvres, pour boire. Tout à coup, le faucon s’agita sur la main du roi, battit de l’aile et renversa l’eau. Le roi remplit de nouveau la coupe, ce qui fut long, et dès qu’elle fut pleine, pour la seconde fois il la porta à ses lèvres. Et le faucon s’agita et, de nouveau, renversa la coupe.

Pour la troisième fois, le roi remplit sa coupe et essaya de boire ; mais, de nouveau, le faucon la renversa de son aile. Alors, le roi se fâcha. Il frappa le faucon de toutes ses forces, contre une pierre, et le tua. À ce moment arrivèrent les serviteurs du roi ; l’un d’eux courut vers la source pour remplir la coupe. Mais il ne rapporta pas d’eau ; il revint la coupe vide et dit :

— Il ne faut pas boire cette eau, car, dans la source, un serpent a jeté tout son venin. C’est heureux que le faucon ait renversé la coupe. Si tu avais bu de cette eau, tu serais mort.

Et le roi dit :

— J’ai bien mal récompensé le faucon ; il m’a sauvé la vie et moi, je l’ai tué !


Le Roi et les Éléphants.

Un roi indien avait ordonné de lui amener tous les aveugles. Quand ils furent là, il ordonna de leur montrer ses éléphants. L’un tâta la jambe, l’autre la queue, un autre le bout de la queue, un autre encore le ventre, celui-ci le dos, celui-là les oreilles, cet autre les défenses, un autre enfin la trompe. Ensuite, le roi fit venir les aveugles près de lui et leur demanda :

— Comment sont mes éléphants ?

Un des aveugles, celui qui avait tâté les jambes, répondit :

— Tes éléphants sont semblables à des poteaux.

Celui qui avait tâté la queue, dit :

— Ils sont semblables aux balais.

Celui qui avait tâté le ventre, dit :

— Tes éléphants sont semblables à un tas de terre.

Celui qui avait tâté les côtes, dit :

— Ils ressemblent à un mur.

Celui qui avait tâté le dos, dit :

— Ils sont comme un monticule.

Celui qui avait tâté les oreilles, dit :

— Ils sont comme des mouchoirs.

Celui qui avait tâté la défense, dit :

— Ils sont semblables à des cornes.

Celui qui avait tâté la trompe, dit :

— Ils sont comme une grosse corde.

Et tous les aveugles se mirent à discuter et à se quereller.


Pourquoi il y a le mal dans le monde.

Un ermite vivait dans la forêt ; les bêtes ne le craignaient pas. Ils causaient ensemble et se comprenaient.

Une fois, l’ermite se coucha sous un arbre et le corbeau, le pigeon, le cerf et le serpent se réunirent au même endroit pour passer la nuit.

Les bêtes se mirent à discuter sur la cause du mal dans le monde. Le corbeau dit :

— Le mal dans le monde vient de la faim. Quand on a bien mangé, on s’assoit sur une branche, on croasse, tout semble gai, bon, on se réjouit de tout. Mais il suffit d’avoir faim un ou deux jours pour que tout devienne si odieux que le monde même vous inspire du dégoût. On se sent attiré quelque part, on saute d’une place à l’autre, on ne connaît plus le repos, et si l’on aperçoit de la chair, on devient terrible, on se jette dessus, sans regarder. Parfois même, malgré les bâtons, les pierres, les loups et les chiens qui vous poursuivent, on ne lâche pas sa proie. Et combien de nous périssent ainsi, de faim ! Tout le mal vient de la faim !

Le pigeon dit :

— Selon moi, le mal ne vient pas de la faim, il vient de l’amour. Si nous vivions isolément, le mal n’existerait pas. Une tête n’est pas pauvre, et si elle est pauvre, elle est seule. Mais nous vivons toujours par deux, et l’on aime tant sa compagne, qu’on n’a point de tranquillité. On y pense toujours : « A-t-elle bien mangé, a-t-elle chaud ? » Et si elle s’éloigne, alors on est tout à fait éperdu, on pense sans cesse : « Oh ! pourvu que l’épervier ou les hommes ne l’attrapent point ! » Et soi-même, on part à sa recherche, et l’on court maints dangers : l’épervier ou le piège. Et si ta compagne est perdue, tout te devient tristesse. On ne mange plus, on ne boit pas, on ne fait que chercher et pleurer. Combien d’entre nous en sont morts ! Tout le mal vient de l’amour et non de la faim.

Le serpent dit à son tour :

— Non, le mal ne vient ni de la faim ni de l’amour, il vient de la méchanceté. Si nous vivions tranquilles, sans nous irriter, alors tout irait bien. Mais arrive-t-il quelque chose qui ne nous va pas, nous nous fâchons, et nous oublions tout. On ne pense qu’à se venger sur quelqu’un. Et, sans se ressaisir, on va, on cherche qui mordre. On n’a pitié de personne, on mordrait père et mère ; on se mangerait soi-même. Et l’on est souvent victime de sa propre méchanceté. Tout le mal dans le monde vient de la méchanceté.

Enfin, le cerf dit :

— Non, le mal ne vient ni de la méchanceté, ni de l’amour, ni de la faim, il vient de la peur. Si l’on pouvait ne pas avoir peur, tout irait bien. Nos jambes sont agiles, nous avons de la force, nous pourrions nous débarrasser des petits animaux par nos cornes, des grands, par la fuite ; oui, mais nous ne pouvons triompher de la peur. Qu’une branche craque dans la forêt, qu’une feuille tremble, et la peur nous saisit, le cœur bat à se rompre, et l’on fuit aussi vite que possible. Tantôt, c’est un lapin qui court, tantôt, un oiseau qui bat des ailes, tantôt, une branche sèche qui tombe, on s’imagine que c’est une bête, et, juste, on tombe sur elle. On s’enfuit du chien et l’on tombe sur le chasseur. Souvent l’on s’effraye et l’on s’enfuit on ne sait où, et l’on tombe dans un ravin où l’on se tue… On ne dort que d’un œil, on est sans cesse aux écoutes et on a peur. Il n’y a point de repos. Tout le mal vient de la peur.

Alors, l’ermite leur dit :

— Non, ce n’est ni la faim, ni l’amour, ni la méchanceté, ni la peur qui engendrent tous nos maux, c’est notre corps. C’est de lui que viennent la faim, l’amour, la méchanceté et la peur.


Le Loup et les Chasseurs.

Un loup avait mangé une brebis. Les chasseurs s’emparèrent de lui et se mirent à le battre. Le loup leur dit :

— Vous avez tort de me battre, je ne suis pas coupable d’être gris, c’est Dieu qui m’a créé ainsi.

Les chasseurs lui répondirent :

— On ne te bat pas parce que tu es gris, mais parce que tu as mangé une brebis.


Les deux Paysans.

Deux paysans se croisèrent. Leurs traîneaux s’accrochèrent. L’un d’eux cria :

— Laisse-moi passer. Il faut que je me rende au plus vite à la ville !

L’autre reprit :

— C’est toi qui dois me céder la place, il faut que je rentre au plus tôt à la maison.

Ils discutèrent longtemps.

Enfin, un troisième paysan, témoin de leur querelle, leur dit :

— Si vous êtes pressés, alors que chacun de vous se retire en arrière.


Le Paysan et le Cheval.

Un paysan partit à la ville afin d’acheter de l’avoine pour son cheval. À peine eut-il quitté le village que le cheval tourna bride et revint du côté de la maison. Le paysan fouetta le cheval qui partit en pensant :

— Quel imbécile ! Où veut-il me faire aller ?

Ne vaudrait-il pas mieux retourner à la maison ? Avant d’arriver à la ville, le paysan, remarquant qu’il était fatigant pour le cheval de marcher dans la boue, lui fit prendre le milieu de la chaussée. Et, de nouveau, le cheval tourna bride. Alors le paysan le fouetta de nouveau, et il resta sur la chaussée ; il pensa :

— Pourquoi m’a-t-il conduit sur la chaussée où je vais briser mes fers ? Le sol est si dur !

Le paysan s’arrêta devant une boutique, acheta de l’avoine et s’en retourna. Arrivé à la maison, il donna de l’avoine au cheval. Et, celui-ci, tout en mangeant, songeait :

— Que les hommes sont bêtes ! Ils se croient plus intelligents que les animaux, et ils ont moins d’esprit que nous. Pourquoi tout ce mal ?… Pourquoi ce voyage ? Pourquoi me dérange-t-il ? Nous sommes allés loin et nous voilà de retour. Il eût mieux valu rester à la maison : lui sur son poêle, et moi à manger mon avoine.


Les deux Chevaux.

Deux chevaux tiraient chacun un chariot. Le cheval de devant tirait bien, l’autre s’arrêtait. On ajouta dans le chariot de devant les fardeaux qui se trouvaient dans celui de derrière. Quand on eut tout transporté, le cheval de derrière dit à l’autre :

— Fatigue-toi, et couvre-toi de sueur, plus tu travailleras, plus on te tourmentera.

Quand on fut à l’auberge, le patron se dit :

— Pourquoi diable nourrirais-je deux chevaux, il n’y en a qu’un qui travaille ? Il vaut mieux que je nourrisse celui-là et que je tue l’autre ; au moins, j’utiliserai sa peau.

Ce qui fut dit fut fait.


La Hache et la Scie.

Deux paysans partirent dans la forêt chercher du bois. L’un avait une hache, l’autre une scie. Ils choisirent un arbre et se mirent à discuter. L’un dit :

— Il faut abattre l’arbre.

Et l’autre :

— Il faut le scier.

Un troisième paysan intervint :

— Je vais vous mettre d’accord, dit-il ; si la hache est tranchante, mieux vaut le couper ; si la scie est affilée, mieux vaut le scier.

Il prit la hache et se mit à frapper l’arbre, mais la hache était si émoussée qu’elle ne pouvait rien couper.

Il prit la scie, elle était ébréchée et ne sciait pas. Alors, il leur dit :

— Cessez de vous disputer : la hache ne coupe pas et la scie ne scie pas. Affûtez d’abord vos outils et, ensuite, vous discuterez.

Mais les paysans se fâchèrent encore davantage l’un contre l’autre, parce que l’un avait une hache émoussée, l’autre une scie ébréchée. Et ils finirent par se battre.


Les Chiens et le Cuisinier.

Un cuisinier préparait le dîner. Les chiens étaient couchés près de la porte de la cuisine. Le cuisinier avait tué un petit veau, il jeta les intestins dans la cour. Les chiens s’en emparèrent, les mangèrent et dirent :

— C’est un bon cuisinier, il travaille bien.

Quelque temps après, le cuisinier, ayant épluché des pois et de l’ail, jeta les épluchures. Les chiens se jetèrent dessus, détournèrent le nez et dirent :

— Le cuisinier s’est gâté : auparavant, il cuisinait bien, maintenant, il ne fait plus rien de bon.

Mais le cuisinier n’écouta point les chiens et continua de préparer le dîner à sa guise. C’étaient les maîtres qui mangeaient le dîner et l’en félicitaient, et non les chiens.


Le Lièvre et le Chien.

Un lièvre dit une fois à un chien courant :

— Pourquoi aboies-tu quand tu cours après moi ? Tu m’attraperais beaucoup plus vite, si tu courais en silence. Par ton aboiement, tu me jettes seulement sur le chasseur : il entend où nous courons, il accourt à notre rencontre avec un fusil pour me tuer, et il ne te donne rien à toi.

Le chien dit :

— Ce n’est pas pour cela que j’aboie. J’aboie seulement parce que ton odeur m’irrite et que je me réjouis à la pensée que je vais t’attraper. Et, je ne sais moi-même pourquoi, mais je ne puis me retenir d’aboyer.


Le Chêne et le Noisetier.

Un vieux chêne avait laissé tomber un gland sous les ramures d’un noisetier. Le noisetier dit au chêne :

— N’as-tu pas assez de place sous tes branches ? Tu pourrais jeter tes glands ailleurs, j’ai à peine assez de place pour mes pousses, et moi, je ne jette pas mes noisettes à terre, je les donne aux hommes.

— Je vis deux cents ans, répondit le chêne, et le petit chêne qui sortira de ce gland, vivra ce même temps.

Alors le noisetier se fâcha et dit :

— Eh bien, j’étoufferai ton petit chêne, et il ne vivra pas même trois jours.

Le chêne ne répondit rien et ordonna à son fils de sortir du gland.

Le gland s’humecta, éclata, un côté de sa pousse s’enfonça dans la terre, l’autre se dressa dans l’air.

Le noisetier l’étouffait et ne lui donnait pas de soleil, mais le petit chêne grandissait, et, à l’ombre du noisetier, il devint encore plus vigoureux. Cent ans se sont écoulés. Le noisetier est desséché depuis longtemps et le chêne, issu du gland, s’est élevé jusqu’au ciel et étend ses branches de tous les côtés.


La Poule et les Poussins.

Une poule avait des poussins et ne savait comment les abriter. Elle leur dit :

— Rentrez dans votre coquille ; quand vous y serez, je me mettrai sur vous, comme autrefois, et vous abriterai.

Les poussins obéirent et essayèrent de rentrer dans leur coquille ; mais ils ne pouvaient y parvenir et abîmaient leurs ailes. Alors un des poussins dit à sa mère :

— Si nous devons rester éternellement dans notre coquille, il valait mieux ne pas nous faire éclore.


Le Râle de genêt et sa Famille.

Un râle de genêt avait tardivement fait son nid dans un champ ; quand vint la fenaison, la femelle couvait encore. De grand matin, les paysans vinrent au champ, ôtèrent leurs cafetans, aiguisèrent leurs faux et, se mettant à la file, commencèrent à couper l’herbe qu’ils couchaient sur une ligne. Le râle de genêt voletait pour observer les faucheurs. Quand il s’aperçut qu’un paysan, levant sa faux, coupa en deux un serpent, il se réjouit, accourut près de sa femelle et dit :

— Ne crains rien des paysans, ils sont venus pour couper les serpents qui nous nuisent depuis si longtemps !

Sa femme lui dit :

— Les paysans coupent l’herbe, et, avec l’herbe, tout ce qui s’y trouve : serpents, nids, et têtes de râles de genêt. Mon cœur ne présage rien de bon, cependant je ne puis ni emporter mes œufs, ni les quitter et les laisser refroidir.

Quand les faucheurs arrivèrent au nid du râle de genêt, un paysan agita sa faux et coupa la tête de la femelle. Il prit les œufs dans son gousset et les donna à ses enfants.


La Vache et le Bouc.

Une vieille femme avait une vache et un bouc. La vache et le bouc allaient paître dans la prairie, et la vache revenait pour se faire traire. La vieille femme apportait du pain et du sel, en donnait à la vache et lui disait :

— Prends, je t’en donnerai d’autre, ma petite mère, seulement tiens-toi bien tranquille.

Le lendemain son bouc revint du champ avant la vache, écarta les pattes et se mit devant la vieille. Elle le menaça de son torchon, mais le bouc ne bougea pas. Il se souvenait que la vieille avait promis du pain à la vache pour qu’elle se tînt tranquille.

La vieille femme, voyant que le bouc ne s’en allait pas, prit un bâton et le frappa.

Lorsque le bouc s’éloigna, il vit la femme donner de nouveau du pain à la vache, en la priant de rester tranquille ; il pensa :

— « Il n’y a point de justice ici-bas ! J’étais plus tranquille qu’elle, et l’on m’a frappé ! »

Alors il fit un écart pour s’élancer, heurta le seau, renversa le lait, et donna un coup à la vieille.


La Queue du Renard.

Un homme, ayant pris un renard, lui demanda :

— Qui a appris aux renards à tromper les chiens par la queue ?

— Comment cela ? Nous ne trompons pas les chiens, nous fuyons simplement devant eux de toutes nos forces.

L’homme reprit :

— Non, vous les trompez avec la queue. Quand les chiens sont près de vous et veulent vous saisir, vous tournez la queue de l’autre côté, les chiens font brusquement demi-tour du côté de la queue, et, alors, vous courez du côté opposé.

Le renard rit et dit :

— Nous ne faisons pas cela pour tromper les chiens, mais pour changer de direction. Quand le chien est près de nous et que nous voyons que nous ne pouvons nous enfuir tout droit, nous tournons de côté, et, pour tourner de côté d’un coup, il faut d’abord relever la queue de l’autre côté ; c’est ce que vous faites avec les bras, quand, en courant, vous voulez tourner. Ce n’est point une invention à nous, c’est Dieu lui-même qui l’inventa quand il nous créa, afin que les chiens ne puissent attraper tous les renards.


L’Héritage.

Un marchand avait deux fils. L’aîné était le préféré du père qui voulait lui laisser tous ses biens. La mère plaignait le fils cadet et demandait à son mari de ne pas déclarer ses volontés, et de ne pas faire connaître à ses fils comment il ferait le partage de ses biens. Elle voulait, d’une façon quelconque, égaliser le sort de ses deux fils. Le marchand l’écouta et ne fit pas connaître sa décision. Un jour, la mère était assise à la fenêtre et pleurait. Un pèlerin s’approcha de la fenêtre et lui demanda la cause de ses larmes. Elle lui dit :

— Comment ne pas pleurer ; j’ai deux fils qui me sont aussi chers l’un que l’autre et le père veut donner tout à l’un et rien à l’autre. J’ai demandé à mon mari de ne rien dire aux enfants jusqu’à ce que j’aie inventé un moyen d’aider au cadet, mais je n’ai pas d’argent à moi et ne sais comment remédier à cet état de choses malheureux.

Le pèlerin lui dit :

— C’est très facile d’y remédier : fais connaître à tes fils que l’aîné aura toute la fortune et que le cadet n’aura rien, alors leurs parts seront égalisées.

Quand le fils cadet apprit qu’il n’aurait rien, il partit à l’étranger, y étudia les sciences et les arts, tandis que l’aîné vivait auprès de son père, n’apprenant rien, puisqu’il savait qu’il serait riche.

Quand le père mourut, l’aîné ne savait rien faire et il dépensa toute sa fortune ; le cadet, au contraire, gagna de l’argent à l’étranger et devint très riche.


L’Ours sur le chariot.

Un montreur d’ours s’arrêta devant un cabaret. Il attacha son ours à la porte cochère et entra pour boire.

Un postillon qui conduisait une troïka s’approcha du cabaret, attacha le cheval de timon et entra lui aussi. Dans la charrette du postillon il y avait du pain blanc. L’ours flaira le pain, se détacha, s’approcha de la charrette, y monta et se mit à se rouler dans le foin. Les chevaux se retournèrent et se jetèrent du cabaret sur la route. L’ours s’accroche au bord de la charrette ne sachant que faire, tandis que les chevaux courent et s’emportent de plus en plus. Il se cramponne avec ses pattes de devant au bord de la charrette et ne cesse de tourner la tête d’un côté et de l’autre ; et les chevaux se détournent de temps en temps et galopent encore plus vite sur la route qui descend de la montagne… Les passants ont à peine le temps de se garer. La troïka roule à fond de train, l’ours se retient au bord de la charrette et regarde de tous côtés. Il voit qu’il est en danger, que les chevaux vont le tuer ; il commence à grogner. Les chevaux effrayés courent encore plus vite. Ils courent, courent et arrivent à leur maison, dans le village. Tous viennent voir ce que c’est ; les chevaux se heurtent à la porte cochère. La femme du paysan se demande ce qu’il y a, pensant que le maître est revenu et crie. Elle sort dans la cour, mais au lieu du maître elle voit un ours qui descend de la charrette. L’ours descend, s’en va dans les champs et disparaît dans la forêt.

Le Choucas.

Un jour, un ermite aperçut dans la forêt un faucon qui emportait en son nid un morceau de viande. Il le vit déchirer en morceaux sa proie, puis donner à manger à un jeune choucas.

L’ermite fut surpris de voir un faucon nourrir un jeune choucas, et il pensa :

« — Grâce à la Providence, ce jeune choucas ne souffre pas de la faim. Dieu apprend au faucon à nourrir cet orphelin étranger. Dieu pourvoit donc à la nourriture de tous les êtres animés et nous, nous ne pensons qu’à nous-mêmes. Je ne me soucierai plus de moi, et je ne ferai plus de provisions ; puisque Dieu prend soin de ses créatures, il aura soin aussi de moi. »

Il fit ainsi. Il s’assit dans la forêt, ne bougea plus et ne passa son temps qu’à prier Dieu. Il resta ainsi trois jours et trois nuits, sans manger ni boire. Le troisième jour, il était si faible qu’il ne pouvait même plus lever le bras. Il s’endormit de faiblesse et vit en songe un vieillard qui s’approchait de lui et lui disait :

— « Pourquoi ne cherches-tu pas ta nourriture ? Tu crois ainsi être agréable à Dieu et tu commets un péché. Dieu a disposé le monde de façon que chacun subvienne à ses besoins. Il ordonna au faucon de nourrir le jeune choucas parce que, sans le faucon, le jeune oiseau serait mort de faim, tandis que toi, tu peux travailler de tes mains ; tu veux tenter Dieu, c’est un péché ! Réveille-toi et travaille comme auparavant. »

L’ermite se réveilla et vécut comme il l’avait fait jusqu’à ce jour.


Le Corbeau et ses petits.

Un corbeau avait fait son nid dans une île. Quand ses petits furent grands, il voulut les transporter de l’île sur le continent. Il en prit un d’abord et s’envola au-dessus de la mer. Mais, à mi-chemin, le vieux corbeau se sentit las. Il ralentit son vol et se dit :

— « Maintenant que je suis fort et qu’il est faible, je puis le porter à travers la mer, mais quand il sera grand et que la vieillesse m’affaiblira, me portera-t-il à son tour d’une place à l’autre ? »

Et le vieux corbeau demanda à son fils :

— Quand je serai faible et que tu seras fort, me porteras-tu ? Réponds-moi franchement.

Le petit corbeau, craignant que son père ne le laissât tomber dans la mer, répondit :

— Oui, je te porterai.

Mais le vieux corbeau ne crut pas son fils et desserra ses griffes. Le petit, comme une boule, fut précipité dans l’eau et se noya. Le vieux corbeau retourna seul à son nid. Là il prit un autre petit et s’envola une seconde fois au-dessus de la mer. Au dessus de la mer, se sentant de nouveau fatigué, il demanda à son petit s’il le porterait de place en place quand il serait vieux.

Animé de la même crainte que son frère, le petit corbeau répondit affirmativement.

Le père ne crut pas davantage son second fils et le laissa tomber dans la mer.

Quand le vieux corbeau revint à son nid, il ne lui restait plus qu’un petit. Il prit son dernier rejeton et s’envola au-dessus de la mer. Arrivé au même endroit, se sentant encore fatigué, il demanda à son petit :

— Me nourriras-tu dans ma vieillesse et me porteras-tu si je suis faible ?

Le jeune corbeau répondit :

— Non, je ne le ferai pas.

— Pourquoi ? demanda le père.

— Quand tu seras vieux, moi je serai fort, j’aurai mon nid à moi et mes petits que je nourrirai et que je devrai porter.

Alors le vieux corbeau pensa : « Il dit la vérité, et pour le récompenser je le porterai à travers la mer. »

Et le vieux corbeau ne lâcha pas son petit. D’un dernier effort il battit des ailes et le porta sur la terre ferme pour qu’il eût, plus tard, des petits.


Le Fils savant.

Un fils revenait de la ville chez son père, à la campagne.

— C’est aujourd’hui la fenaison, lui dit le père, prends ce râteau et viens m’aider.

Mais le fils ne voulait pas travailler, et il répondit :

— J’ai appris les sciences et j’ai oublié tous les mots de la campagne ; qu’est-ce que c’est qu’un râteau ?

Il sortit dans la cour et marcha sur le râteau, dont le manche vint lui frapper le front. Alors il se souvint, se frotta le front et murmura :

— Quel sot a pu laisser là ce râteau !


Les deux Marchands.

Un pauvre marchand, partant en voyage, laissa en garde tout son fer chez un riche marchand. Quand il revint, il se présenta chez son dépositaire, pour reprendre sa marchandise. Mais le riche marchand avait tout vendu, et pour se tirer d’affaire, il dit :

— Il est arrivé malheur à ta marchandise.

— Qu’est-il arrivé ?

— Je l’avais mise dans le grenier où il y a beaucoup de souris, et celles-ci ont rongé tout ton fer ; je les ai vues moi-même ; si tu ne me crois pas, viens voir toi-même !

Le pauvre marchand ne voulut pas discuter et dit simplement :

— Inutile d’aller voir, je le crois ; je sais que les souris mangent le fer… Adieu !

Et le pauvre marchand s’en alla. Dans la rue, il aperçut un petit garçon qui jouait. C’était le fils du riche marchand. Il le caressa, le prit dans ses bras et l’emporta chez lui.

Le lendemain, le riche marchand rencontra le pauvre et lui conta son malheur. Il lui apprit qu’on lui avait volé son fils, et lui demanda s’il n’avait rien vu ni entendu à ce sujet.

Le pauvre répondit :

— En effet, comme je sortais de chez toi, hier, j’ai aperçu un épervier qui s’abattait sur ton fils. Il l’a saisi et emporté.

Le riche marchand se fâcha et dit :

— N’as-tu pas honte de te moquer de moi ? A-t-on jamais vu un épervier emporter un enfant ?

— Non, je ne ris pas. Qu’y a-t-il d’étonnant qu’un épervier emporte un enfant, quand des souris peuvent manger cent pouds de fer… Tout est possible !

Alors le riche marchand comprit et dit :

— Non, les souris n’ont pas mangé ton fer, je l’ai vendu et je te rembourserai le double de sa valeur.

— S’il en est ainsi, l’épervier n’a pas emporté ton fils et je vais te le rendre.


Le Veau sur la glace.

Un veau sautait dans son étable ; il apprit ainsi à faire des tours et des détours. Quand l’hiver vint, on envoya le veau avec le troupeau boire à la source entourée de glace. Toutes les vaches s’approchèrent avec précaution de l’abreuvoir. Le veau courut étourdiment sur la glace, levant la queue, dressant l’oreille, et se mit à tourner. Au premier tour il glissa et se heurta à l’abreuvoir. Alors il se mit à pleurer :

— Malheureux que je suis ! Dans la paille jusqu’aux genoux je sautais sans tomber, et ici, dans un endroit aussi uni, je me laisse glisser.

Une vieille vache lui dit :

— Si tu n’étais pas si jeune, tu saurais que là où il est plus facile de sauter, il est aussi plus difficile de se retenir.


II

RÉCITS POUR LES ENFANTS


L’Enfant trouvé.

Une pauvre femme avait une fille qui s’appelait Macha.

Un matin, Macha étant sortie pour chercher de l’eau, aperçut à terre, près de la porte, un objet enveloppé de chiffons. Macha déposa ses cruches et déplia les chiffons. À ce moment, quelque chose se mit à crier : Ouah ! Ouah ! Ouah ! Macha se baissa et vif que c’était un petit enfant, tout rouge, qui criait de toutes ses forces : Ouah ! Ouah !

Elle le prit dans ses bras, le porta à la maison et se mit à lui faire boire du lait, à la cuiller. Sa mère lui dit :

— Qu’as-tu apporté là ?

— Un petit enfant, répondit Macha. Je l’ai trouvé près de notre porte.

Et la mère lui dit :

— Nous sommes déjà si pauvres ! Pouvons-nous nourrir encore un enfant ? J’irai trouver le chef et lui dirai de nous le prendre.

Macha fondit en larmes et dit :

— Maman, il ne mangera pas beaucoup, gardons-le. Regarde comme la peau de ses bras et de ses doigts est rose et ridée !

La mère regarda et eut pitié. Elle garda l’enfant. Macha le faisait manger, l’emmaillotait, et quand il était couché, lui chantait des chansons.


Le Paysan et les Concombres.

Un jour, un paysan s’en fut chez un maraîcher pour lui voler des concombres. Il se glissa vers les concombres et pensa :

« Voilà, je vais en emporter un sac et je les vendrai. Avec l’argent, j’achèterai une poule. La poule pondra des œufs, les couvera et me donnera beaucoup de poussins, que je vendrai. Alors j’achèterai un cochon de lait, une petite truie, qui me donnera des petits cochons. Je vendrai les cochons et j’achèterai une petite jument. La jument aura des poulains ; j’élèverai les poulains et les vendrai. J’achèterai une isba et planterai un potager. Dans le potager je sèmerai des concombres. Je ne me les laisserai pas voler ; je ferai bonne garde : je paierai des surveillants pour veiller sur mes concombres ; et m’approchant d’eux, je leur crierai : « Hé ! Holà ! Ouvrez l’œil ! » Il cria si fort, que les surveillants l’entendirent ; ils se précipitèrent sur lui et le rouèrent de coups.


L’Incendie.

À l’époque des récoltes, les paysans et les femmes partirent aux champs. Il ne restait au village que les vieillards et les enfants. Dans une isba il y avait une grand’mère et ses trois petits-enfants. La grand’mère alluma le poêle, et se coucha pour se reposer. Des mouches vinrent et la piquèrent. Elle se couvrit la tête d’une serviette et s’endormit. L’une des petites filles, Macha (elle avait trois ans), ouvrit le poêle, fit tomber, en tisonnant, des charbons ardents qu’elle entassa dans un tesson, et s’en alla dans le vestibule. Mais là il y avait des gerbes ; les femmes les avaient préparées pour en faire des liens. Macha s’approcha avec les tisons, les plaça sous les gerbes et se mit à souffler. Quand la paille commença à brûler, elle sauta de joie, courut dans l’isba et ramena par la main, son frère Kiruchka (il avait dix-huit mois, il savait à peine marcher). Elle lui dit :

— Regarde, Kiruchka, le beau poêle que j’ai allumé !

Déjà les gerbes flambaient et pétillaient. Quand le vestibule fut plein de fumée, Macha, prise de peur, se précipita dans l’isba. Kiruchka tomba sur le seuil, s’écorcha le nez et se mit à pleurer. Macha l’entraîna dans l’isba, et tous deux se cachèrent sous le banc.

La grand’mère n’avait rien entendu et dormait toujours. L’aîné, Vania (il avait huit ans), se trouvait dans la rue. Voyant une épaisse fumée s’échapper du vestibule, il courut à la porte, pénétra dans l’isba à travers la fumée et réveilla la grand’mère. Celle-ci effrayée, à demi endormie et étourdie, se précipite dehors sans penser aux enfants, et va de cour en cour, chercher de l’aide. Macha, toujours accroupie sous le banc, se taisait ; mais le petit garçon poussait des cris, car il s’était fait grand mal au nez. Vania l’entendit, regarda sous le banc et cria à Macha :

— Cours vite, tu vas être brûlée.

Elle courut au vestibule, mais la flamme et la fumée l’empêchèrent de passer. Elle dut revenir sur ses pas. Alors Vania ouvrit la fenêtre et lui ordonna de sortir par là. Quand elle fut dehors, Vania saisit son frère et l’entraîna. Mais l’enfant était lourd et résistait ; il pleurait et repoussait Vania. Deux fois, Vania tomba avant d’avoir pu le traîner jusqu’à la fenêtre. La porte de l’isba brûlait déjà. Il passa la tête du petit dans l’ouverture de la fenêtre et voulut le pousser dehors ; mais l’ enfant avait très peur, il s’accrochait de ses petits bras et ne lâchait pas prise. Alors Vania cria à Macha :

— Tire-le par la tête !

Lui-même le poussa par derrière. Ce fut ainsi qu’ils le sortirent par la fenêtre dans la rue.


Le Vieux Cheval.

Dans notre pays vivait un très vieil homme, Pimen Timothéitch. Il avait quatre-vingt-dix ans. Il ne faisait rien et demeurait chez son petit-fils. Il avait le dos tout voûté, s’appuyait sur un bâton pour marcher et traînait avec peine ses jambes. Il n’avait plus qu’une seule dent, son visage était ridé, sa lèvre inférieure tremblait : lorsqu’il marchait, quand il parlait, ses lèvres se mettaient à trembler et on ne pouvait comprendre ce qu’il disait.

Nous étions quatre frères et tous quatre aimions monter à cheval. Mais nous n’avions pas de monture assez douce pour nous ; on ne nous laissait qu’un vieux cheval appelé Voronok.

Un jour, notre mère nous permit une promenade, et nous courûmes tous à l’écurie avec notre sous-maître. Le cocher nous sella Voronok, et l’aîné monta le premier. Il chevaucha longtemps, il alla jusqu’à la grange, fit le tour du jardin ; quand il fut près de nous, nous lui criâmes :

— Eh bien ! au galop, maintenant !

Il se mit à frapper le cheval des pieds et de la cravache, et Voronok passa au galop devant nous.

Après l’aîné, ce fut l’autre frère. Lui aussi chevaucha longtemps ; lui aussi, à coups de cravache, mit au galop Voronok, et descendit le coteau à fond de train. Il voulait continuer, mais le troisième frère le supplia de descendre plus vite. Celui-ci, comme les autres, alla jusqu’à la grange, fit le tour du jardin, traversa le village et, au galop, descendit du coteau vers l’écurie. Lorsqu’il fut près de nous, Voronok souffla bruyamment ; son cou et ses épaules étaient noirs de sueur.

Quand ce fut mon tour, je voulus étonner mes frères et leur montrer mon habileté à cheval. Je voulus lancer Voronok de toutes mes forces, mais il ne voulait point s’éloigner de l’écurie, et j’avais beau le frapper, il se refusait à courir : il avait peur et se retournait à tout moment.

Je m’emportai contre le cheval et le frappai à grands coups de cravache et de talons, j’essayai de l’atteindre aux endroits les plus sensibles, je cassai ma cravache et me mis à lui frapper la tête avec le manche brisé. Mais Voronok ne voulait toujours pas galoper.

Alors, je me tournai vers le sous-maître et le priai de me donner une cravache un peu plus forte. Mais il me répondit :

— C’est assez chevauché, monsieur, descendez. Pourquoi martyriser ce cheval ?

Cet ordre me mécontenta, je lui dis :

— Comment ! je n’ai pas chevauché du tout ! Vous verrez comme je vais galoper. Donnez-moi, je vous prie, une cravache un peu plus forte, je saurai bien l’exciter.

Alors le sous-maître, hochant la tête dit :

— Ah ! monsieur, vous n’avez pas de pitié ? Pourquoi faire galoper ce cheval ? Il a vingt ans. Il est accablé de fatigue, il respire à peine, il est vieux, très vieux !… C’est comme Pimen Timothéitch. Monteriez-vous sur Pimen Timothéitch et le lanceriez-vous au grand galop, à coups de cravache ? N’auriez-vous pas de pitié ?

Je me souvins de Pimen, et j’obéis au sous-maître. Je descendis de cheval, et quand je vis la pauvre bête, les flancs en nage, respirant avec peine de ses naseaux, et agitant sa queue courte et fournie, je compris combien il avait dû souffrir. Moi qui le croyais aussi joyeux que moi !… J’éprouvai tant de pitié pour Voronok que j’embrassai son cou tout mouillé de sueur, en lui demandant pardon de l’avoir battu.

Depuis lors, j’ai bien grandi, mais j’ai toujours pitié des chevaux, et, quand j’en vois martyriser, je me rappelle toujours Voronok et Pimen Timothéitch.


Comment j’appris à monter à cheval.

Quand j’étais petit, mes frères et moi nous travaillions toute la semaine ; mais, les dimanches et les fêtes, nous allions nous promener et jouer ensemble.

Un jour, notre père dit :

— Il faut que les aînés apprennent à monter à cheval. Il faut les envoyer au manège.

J’étais le plus petit de tous, et je demandai :

— Et moi, apprendrai-je aussi ?

— Toi, tu tomberais, répondit mon père.

Je me mis à le supplier ; j’étais sur le point de fondre en larmes.

— Eh bien, toi aussi, dit-il. Mais prends garde seulement ; si tu tombes, tâche de ne pas pleurer. On n’apprend jamais à monter à cheval sans tomber.

Quand vint le mercredi on nous mena tous les trois au manège. Nous gravîmes un grand perron, puis un petit, et, de là, nous aperçûmes une salle haute et large, avec du sable au lieu de plancher. Dans cette salle chevauchaient des messieurs, des dames et des jeunes garçons comme nous.

C’était le manège. Il n’y faisait pas très clair, dans ce manège. Ça sentait le cheval ; on n’entendait que des claquements de fouet, les cris des cavaliers à leurs montures, le bruit des sabots heurtant les barrières de bois. D’abord j’eus très peur et ne pus rien regarder. Puis notre sous-maître appela l’écuyer et dit :

— Eh bien ! donnez des chevaux à ces garçons, ils vont apprendre à monter.

— Bien, répondit l’écuyer ; puis me regardant il ajouta :

— Celui-ci est encore trop petit.

Mais le sous-maître intervint :

— Il a promis de ne pas pleurer lorsqu’il tomberait, dit-il.

L’écuyer se mit à rire et partit.

Bientôt on amena trois chevaux attelés. Après avoir ôté nos manteaux, nous prîmes l’escalier qui descendait au manège. L’écuyer tenait le cheval par la longe, et mes frères chevauchaient autour de la piste. Ils allèrent d’abord au pas, puis au trot. On fit venir ensuite un petit cheval, un alezan à la queue coupée court : il s’appelait Tchervontchik.

L’écuyer se mit à rire et me dit :

— Eh bien, cavalier, montez !

J’étais à la fois joyeux et inquiet et m’efforcais que nul ne s’aperçût de mon trouble. Longtemps, j’essayai de mettre le pied dans l’étrier, mais je n’y pouvais parvenir parce que j’étais trop petit. Alors l’écuyer me souleva dans ses bras, et me mit en selle :

— Monsieur n’est pas lourd, deux livres, pas plus, dit-il.

D’abord, il me tint par le bras, mais, ayant remarqué qu’on ne tenait point mes frères, je le priai de me lâcher.

— Vous n’avez donc pas peur ? me dit-il.

Certes, j’avais très peur, mais je répondis :

— Pas du tout.

Ce qui m’épouvantait le plus c’était que Tchvervontchik dressait à tout moment l’oreille. Je le croyais fâché contre moi.

— Soit, me dit l’écuyer, mais prenez garde, ne tombez pas.

Et il me lâcha. Au commencement, Tchervontchik allait au pas et je me tenais droit. Mais la selle oscillait et j’avais peur de glisser.

— Eh bien ! vous sentez-vous ferme ? me demanda l’écuyer.

— Je me sens ferme, répondis-je.

— Alors ! maintenant, au trot.

Et l’écuyer fit claquer sa langue.

Tchervontchik prit le petit trot. Je commençai à glisser ; mais je ne dis rien et m’efforçai de ne pas tomber sur le côté.

L’écuyer me félicita :

— Eh ! cavalier, voilà qui est bien !

Ce qui me rendit tout fier. Juste à ce moment, l’écuyer fut accosté par un de ses camarades : il se mit à causer avec lui et cessa de me surveiller. Tout à coup, je me sentis glisser un peu de côté. Je voulus me remettre en selle, mais en vain. J’eus l’intention de crier à l’écuyer d’arrêter, mais, pensant que ce serait honteux pour moi d’agir ainsi, je me tus. L’écuyer ne me voyait pas. Tchervontchik trottait toujours, et moi je me sentais glisser de plus en plus sur le côté. Je regardais l’écuyer espérant qu’il allait venir à mon aide, mais il continuait à causer avec son camarade et, sans me regarder, répétait de temps en temps :

— Est-il brave, ce cavalier !

J’étais tout à fait penché et j’avais très peur. Je me croyais perdu. Mais crier, quelle honte ! Une dernière secousse de Tchervontchik me désarçonna et je roulai par terre.

Alors le cheval s’arrêta. L’écuyer se retournant s’aperçut que je n’étais plus en selle :

— Tiens, voilà que mon cavalier est tombé ! dit-il.

Et il s’approcha de moi. Quand je lui eus dit que je n’étais pas blessé, il se mit à rire et dit :

— C’est élastique, un corps d’enfant !

J’avais envie de pleurer. Je demandai qu’on me remît en selle ; on m’y remit et je ne tombai plus.

Nous allâmes au manège deux fois par semaine, aussi j’appris bientôt à me tenir à cheval suivant les règles, et je n’eus plus peur.


Le Saule.

Au temps de Pâques, un paysan partit voir si la terre était dégelée.

Il sortit dans le potager, et, de la pointe d’un pieu, tâta le sol. Il constata qu’il s’était amolli. Le paysan s’en fut dans la forêt. Là, les bourgeons des saules se gonflaient déjà. Et le paysan pensa : « Voilà, je planterai des saules autour de mon potager, ils pousseront et formeront un abri.

Il prit sa hache, coupa une dizaine de saules, se mit à les tailler par le gros bout en forme de pieux, et les enfonça dans la terre. Tous les saules poussèrent, par en haut, des pousses avec des feuilles, et, par en bas, en guise de racines, des pousses semblables. Certains saules s’accrochèrent fortement à la terre et prirent racine, d’autres, moins robustes, languirent et moururent.

Vers l’automne, le paysan contemplait joyeusement ses saules : six avaient bien pris. Au printemps suivant, les brebis en rongèrent quatre ; il n’en resta que deux. Le printemps d’après, ceux-ci furent également rongés par les brebis, l’un d’eux dépérit tout à fait et mourut, l’autre, se redressant, poussa racine sur racine et devint un arbre.

Chaque printemps, les abeilles viennent bourdonner dans le saule. Il s’y pose souvent des essaims dont les paysans s’emparent. Souvent, femmes et paysans s’en vont dîner sous le saule et dormir à son ombre. Et les enfants, grimpent le long de son tronc et y coupent des baguettes.

Celui qui a planté ces saules est mort depuis longtemps, mais le saule grandit toujours. Deux fois le fils aîné en a coupé les branches pour se chauffer ; l’arbre grandit toujours. On le taille en forme de cône ; et, au printemps, il pousse des nouvelles branches, plus minces, mais deux fois plus longues, comme une crinière de poulain.

Et le fils aîné a cessé d’être le chef de la maison ; le village a émigré, mais le saule croît toujours, dans la plaine. D’autres paysans sont venus et l’ont ébranché — il grandit toujours. La foudre a frappé son sommet, — par les branches latérales il a continué de grandir et de fleurir.

Un paysan a voulu l’abattre à coups de hache pour se tailler une auge dans le tronc ; il a dû y renoncer, le tronc était trop pourri.

Il est tombé sur le flanc, le vieux saule ; il ne tient plus que par un seul côté. Mais il grandit encore, et les abeilles, chaque année, reviennent, en voltigeant, butiner le miel de ses fleurs…

Un jour, des enfants s’assemblèrent sous le saule pour garder des chevaux. C’était au commencement du printemps. Le temps leur parut froid, ils voulurent faire du feu et ramassèrent du chaume, des armoises, des brindilles. L’un d’eux grimpa sur le saule et cassa des branches ; puis, fourrant le tout dans le creux de l’arbre, ils y mirent le feu.

L’arbre entier se mit à siffler, la sève à bouillir ; la fumée s’épaissit, la flamme courut à travers. Tout l’intérieur du tronc devint noir. Les jeunes pousses se tordirent, les fleurs se desséchèrent.

Les enfants ramenèrent les chevaux à la maison.

Le saule, entièrement brûlé, resta seul dans le champ. Un corbeau noir survint, se percha sur lui et se mit à crier :

« Eh bien ! tu viens donc enfin de mourir ? Tu y as mis le temps ! »


Boulka.

J’avais un petit dogue. On l’appelait Boulka. Il était tout noir, sauf le bout des pattes de devant qui était blanc. Les dogues ont la mâchoire inférieure plus longue que la mâchoire supérieure, et leurs dents d’en haut s’emboîtent dans celles d’en bas ; mais chez Boulka, la mâchoire inférieure était si proéminente qu’on aurait pu mettre le doigt entre les deux rangées de dents. Son museau était large, ses yeux grands, noirs et brillants, ses dents blanches, toujours découvertes. Il ressemblait à un nègre. Il n’était pas méchant et ne mordait point, mais il était extraordinairement vigoureux et tenace : quand il s’accrochait à quelque chose, il serrait si fort les dents qu’il restait suspendu comme un chiffon, et il était aussi difficile à chasser que la gale.

Un jour, on le lança sur un ours. Il lui attrapa l’oreille et y resta suspendu comme une sangsue. L’ours avait beau lui donner des coups de griffes, le serrer contre son poitrail, le secouer dans tous les sens, il ne pouvait s’en débarrasser. À la fin il se jeta à terre pour écraser Boulka, mais celui-ci ne lâcha prise que lorsqu’on l’eut arrosé d’eau froide.

Je l’avais eu tout petit et l’avais élevé moi-même. Quand je partis pour le Caucase, ne voulant point l’emmener, je quittai la maison sans bruit après avoir donné l’ordre de l’enfermer.

Au premier relais, au moment où j’allais remonter en voiture, soudain, je vis rouler sur la route quelque chose de noir et de brillant. C’était Boulka avec son collier de cuivre. Il s’élança au relais, se jeta sur moi, puis me léchant la main, il s’étendit à l’ombre sous le traîneau. Sa langue pendait longue comme la main. Tantôt il la rentrait, avalait sa salive, tantôt s’avancait pour me lécher encore… Il haletait, ses flancs palpitaient, il se tortillait de tous côtés, de sa queue il frappait le sol. J’appris par la suite, qu’après mon départ, il avait sauté par la fenêtre en brisant la vitre, et, me suivant à la piste, avait galopé sur la route, faisant ainsi près de vingt verstes, par une forte chaleur.


Boulka et le Sanglier.

Un jour, au Caucase, nous partîmes pour la chasse au sanglier et Boulka accourut pour m’accompagner. Dès que les chiens courants se mirent à chercher, Boulka, suivant leurs abois, disparut dans la forêt.

C’était en novembre, les sangliers et les porcs sont alors énormes.

Au Caucase, les bois où vivent les sangliers abondent en fruits savoureux : raisins sauvages, pommes, poires, mûres sauvages, pommes de pin, glands, prunelles. Quand ces fruits sont mûrs et que les premières gelées les font tomber, les sangliers s’en gavent et engraissent.

À cette époque, le sanglier est si gros qu’il ne peut soutenir longtemps la poursuite du chien. Au bout de deux heures, il se faufile dans un fourré et s’y cache. Alors les chasseurs l’y suivent, et tirent. Les abois des chiens indiquent si la bête est arrêtée ou non : si la bête est lancée, les chiens aboient avec un gémissement comme si on les battait ; et si elle s’arrête, ils aboient comme après un homme, en hurlant un peu.

Ce jour-là, je courus longtemps sans réussir à croiser la voie d’un seul sanglier. Enfin, j’entendis les abois traînants et les cris des chiens couchants et je courus de ce côté.

Je me trouvais déjà assez près d’un sanglier. J’entendais déjà un frôlement bruyant dans l’épaisseur du fourré. C’était la bête traquée par les chiens, mais on devinait aux aboiements qu’ils ne l’avaient pas encore attaquée et tournaient seulement autour d’elle.

Tout à coup, un bruit frappa mon oreille, derrière moi : je me retournai et j’aperçus Boulka. Il avait dû perdre les autres chiens, s’égarer dans la forêt, et, maintenant, entendant leurs abois, il accourait rapidement, comme moi, dans leur direction. Il galopait à travers la clairière dans l’herbe haute, je ne voyais que sa tête noire et sa langue serrée entre ses dents blanches.

Je l’appelai, mais il me dépassa sans se détourner et se jeta dans le fourré. Je l’y suivis, mais plus j’avançais, plus le hallier s’épaississait. Les branches m’arrachaient mon bonnet, me cinglaient le visage ; ma veste s’accrochait aux épines des ronces. Je me rapprochais des aboiements mais ne pouvais rien voir.

Soudain, j’entendis les chiens aboyer plus fort, quelque chose craqua, et le sanglier, ayant repris haleine, se mit à grogner. Il me sembla que Boulka l’avait joint et s’attaquait à lui. Je rassemblai mes forces pour arriver plus vite, à travers le fourré, sur le lieu de la lutte. Au plus profond du fourré, j’aperçus un chien courant au poil tacheté, qui aboyait et hurlait, et, à deux pas de lui, quelque chose de noir qui se tortillait.

Quand je fus plus près, j’entrevis le sanglier, et Boulka se mit à crier furieusement. La bête, en grognant, marcha sur le chien courant qui recula, la queue entre les jambes. Je découvrais tout le côté du sanglier et sa tête. Je visai dans le flanc et tirai.

J’avais touché juste. L’animal, en grognant et brisant les branches, s’enfuit loin de moi dans l’épaisseur du fourré. Les chiens criaient, aboyaient, suivaient sa trace ; moi, je me jetai dans le fourré, derrière lui. Soudain, à mes pieds, j’aperçus et entendis quelque chose : c’était Boulka. Il était allongé sur le flanc et poussait des cris, une flaque de sang sous lui. « Mon chien est perdu ! » pensai-je, Mais j’avais un autre souci et je m’éloignai.

Bientôt je vis le sanglier. Les chiens l’assaillaient par derrière ; le sanglier leur faisait tête d’un côté puis de l’autre. À ma vue, il fondit sur moi. Je tirai mon second coup presque à bout portant, si bien que les soies de l’animal prirent feu : il grogna, chancela, et, de tout son poids, s’abattit lourdement sur le sol.

Quand je m’approchai de lui, il était déjà mort ; à peine, par instants, un spasme, un dernier tressaillement. Les chiens hérissés et furieux lui déchiraient le ventre et les cuisses, lapaient le sang de sa plaie.

Alors je me souvins de Boulka et retournai le chercher. Il se traîna à ma rencontre en gémissant. J’accourus près de lui, et, me baissant, j’examinai sa blessure. Il avait le ventre décousu : ses entrailles pendaient sur les feuilles sèches.

Quand mes compagnons m’eurent rejoint, nous lui remîmes l’intestin en place et recousîmes la plaie. Pendant que nous lui cousions le ventre, perçant sa peau avec l’aiguille, il ne cessait de me lécher les mains.

On attacha le sanglier à la queue d’un cheval pour l’emporter hors de la forêt. On mit Boulka en croupe et l’on rentra ainsi à la maison. Boulka fut malade six semaines, puis guérit.


Les Faisans.

Au Caucase les poulets sauvages s’appellent des faisans. Il y en a tant qu’ils coûtent moins cher que les poulets domestiques. On chasse les faisans au chevalet, à l’embuscade et au chien courant. Voici comment s’opère la chasse au chevalet : On prend de la toile à voile, on la tend sur un châssis, une latte est appliquée au milieu du châssis ; dans la toile à voile on fait un trou. Ce châssis tendu de toile à voile, c’est le chevalet.

Avec ce chevalet et un fusil, dès l’aube, on part en forêt. Le chasseur tient devant lui le chevalet et observe les faisans par le trou de la toile. C’est l’heure où ils vont par la clairière quêtant leur nourriture. On rencontre parfois une famille entière, — la poule et ses poussins, — parfois un coq avec sa poule, ou plusieurs coqs ensemble.

Les faisans ne voient pas l’homme ; ils n’ont pas peur de la toile, et laissent le chasseur avancer à leur portée. Alors, celui-ci plante debout son chevalet, sort par le trou le canon de son fusil et tire dans le tas.

Voici maintenant comment se fait la chasse à l’embuscade. On lance dans la forêt un petit chien de basse-cour, et on le suit de près. Lorsque le chien trouve un faisan, il court sur lui. Le faisan vole sur un arbre et alors, le chien se met à japper. Aux abois du chien, le chasseur accourt, et tire le faisan sur l’arbre. Cette chasse serait facile si les faisans se perchaient sur un arbre isolé et dénudé, mais ils choisissent toujours l’arbre le plus touffu, à l’endroit le plus épais du bois, et, dès qu’ils aperçoivent le chasseur, ils se dissimulent dans les branches. Presque toujours, il est difficile de pénétrer dans le fourré jusqu’à l’arbre où le coq reste perché, et malaisé de l’apercevoir. Quand le chien est tout seul à japper, le faisan n’a pas peur. Il se dresse sur sa branche, fait le beau et bat des ailes. Mais dès qu’il aperçoit un homme, l’oiseau s’aplatit, de sorte que seul un chasseur expérimenté peut le découvrir. ; un novice restera à côté sans rien voir.

Lorsque les Cosaques, à pas de loup, se sont approchés d’un faisan, ils enfoncent leur bonnet sur leur visage et évitent de regarder en l’air, car si le faisan a peur d’un homme armé d’un fusil, il a surtout peur de ses yeux.

Enfin voici comment se fait la chasse au chien courant. On prend un chien courant et l’on s’engage avec lui dans la forêt. Le chien s’en va flairant et reconnaît ainsi les endroits où les faisans ont passé, à l’aube, où ils ont mangé, et il examine leurs traces. Quelque embrouillées que soient leurs voies, un bon chien sait toujours reconnaître la dernière, la sortie du dernier endroit où ils ont pris de la nourriture. Plus il marchera sur la piste, plus l’odeur qu’il suit sera forte, il arrivera ainsi à l’endroit où le faisan, dans la journée, s’est arrêté dans l’herbe, ou à la voie qu’il vient de prendre. Une fois à proximité, quand son odorat semble lui révéler que le gibier est devant lui, le chien ralentit de plus en plus son allure, de peur de l’effaroucher, puis s’arrête pour bondir brusquement et le saisir. Au moment où le chien va l’atteindre, le faisan prend son essor et le chasseur tire.


Milton et Boulka.

Je m’étais procuré, pour chasser le faisan, un chien courant. Il s’appelait Milton ; il était grand, maigre, tacheté de gris, il avait de longues lèvres, de longues oreilles et il était très fort, très intelligent. Milton et Boulka ne se mordaient pas. Aucun chien ne montra jamais les dents à Boulka, mais lui n’avait qu’à montrer les siennes et les chiens se sauvaient, la queue entre les jambes.

Un jour, je partis à la chasse aux faisans avec Milton. Tout à coup, Boulka me rejoignit dans la forêt. Je voulus le chasser, impossible. Il ne fallait pas songer à le ramener à la maison, c’était trop loin. Pensant qu’il ne me gênerait pas, je poursuivis mon chemin ; mais à peine Milton eut-il senti dans les herbes et flairé un faisan que Boulka se jeta en avant et se mit à fureter en tous sens. Il voulait lever le gibier avant Milton. Ayant entendu quelque chose dans l’herbe, il bondit, se tortilla, mais il avait peu de flair et seul n’aurait pu trouver la piste ; alors, il regarda Milton et courut le rejoindre. Dès que Milton eut empaumé la voie, Boulka sauta en avant. J’eus beau le rappeler, le battre, impossible de le retenir : aussitôt que Milton commençait à chercher, il se précipitait en avant et l’en empêchait.

Je songeais déjà à revenir à la maison, croyant ma chasse gâtée, lorsque Milton, plus avisé que moi, imagina un moyen de tromper Boulka. Voici comment : Dès que Boulka bondissait en avant, Milton abandonnait la piste, se tournait d’un autre côté et faisait semblant de chercher. Boulka se précipitait vers lui ; alors, Milton, me regardant et agitant la queue, reprenait aussitôt la vraie piste. De nouveau Boulka revenait sur Milton et le dépassait, et de nouveau le chien courant, trompant exprès son compagnon, faisait dix pas à droite ou à gauche, puis revenait me mettre dans la voie. C’est ainsi que pendant toute la chasse, il trompa Boulka sans jamais lui permettre de gâter les choses.


La Tortue.

Une fois, j’étais allé à la chasse avec Milton. Arrivé près de la forêt, il se mit à chercher, la queue tendue, les oreilles dressées, les narines frémissantes. J’armai mon fusil et marchai derrière lui, croyant qu’il flairait perdrix, faisan ou lièvre. Mais Milton ne s’enfoncait pas dans la forêt, il s’en allait par les champs. Je le suivis, regardant en avant. Tout à coup, j’aperçus ce qu’il cherchait. Devant lui cheminait un petite tortue, de la grosseur d’un bonnet. Sa tête nue, d’un gris foncé, emmanchée d’un long cou, s’effilait comme un pistil. Elle marchait en écartant largement ses pattes, nues comme sa tête, et une carapace lui couvrait le dos.

Quand la tortue aperçut le chien, elle rentra sa tête et ses pattes et s’enfonça dans l’herbe, de manière à ne présenter que sa carapace. Milton la saisit et se mit à mordre ; mais ses dents ne purent l’entamer ; car la carapace qui recouvre le dos de la tortue se continue sous le ventre, laissant seulement, par devant, par derrière et sur les côtés, des trous où passent la tête, les pattes et la queue.

J’arrachai la tortue à Milton et j’examinai les dessins de son dos, de sa carapace, et sa manière de s’y cacher. Quand, tenant une tortue à la main, on regarde par les trous de sa carapace, on voit, dans l’intérieur, comme dans une cave, quelque chose de noir et de vivant.

Je laissai tomber la tortue dans l’herbe et m’en allai, mais Milton ne voulut point l’abandonner. Il la prit dans sa gueule et la porta derrière moi. Tout à coup, il poussa un gémissement et lâcha prise. La tortue, lui glissant une de ses pattes dans la gueule, venait de l’en griffer. Il était si furieux contre elle, qu’il se mit à aboyer et à l’empoigner de nouveau pour l’emporter. Je lui ordonnai de la laisser, Milton ne m’obéit point. Alors je la lui ôtai de force et la jetai. Mais il ne l’abandonna pas ainsi ; avec ses pattes il creusa hâtivement un trou près d’elle, et quand le trou fut assez grand, il y poussa la tortue et la recouvrit de terre.

Les tortues vivent sur la terre et dans l’eau, comme les couleuvres et les grenouilles. Elles se reproduisent par des œufs qu’elles mettent dans le sol. Elles ne couvent pas leurs œufs, mais d’eux-mêmes, comme ceux des poissons, ils se brisent, et les tortues sortent. Les plus petites sont moins grosses qu’une soucoupe, quant aux plus grandes, elles atteignent une longueur d’environ deux mètres, et pèsent dans les trois cents kilogrammes. Les grandes tortues vivent dans les mers.

Une tortue peut pondre, pendant le printemps, des centaines d’œufs.

La carapace de la tortue est constituée par ses côtes ; seulement, tandis que chez l’homme et d’autres animaux, les côtes sont séparées, celles de la tortue sont soudées ensemble. Une autre différence essentielle, c’est que, chez tous les animaux, les côtes se trouvent à l’intérieur, sous la chair ; chez la tortue les côtes sont en-dessus, recouvrant la chair.


Boulka et le Loup.

La guerre n’était pas terminée quand je quittai le Caucase, et il y avait danger à voyager, la nuit, sans escorte.

Voulant partir à la première heure du matin, je résolus de ne pas me coucher.

Un ami vint me tenir compagnie ; nous passâmes ensemble la soirée et la nuit, assis devant ma cabane, dans la rue du bourg cosaque.

La lune était voilée de brume, malgré cela il faisait si clair qu’on aurait pu lire.

Soudain, au milieu de la nuit, nous entendîmes de l’autre côté de la rue, dans une cour, piauler un cochon de lait. L’un de nous cria :

— C’est un loup qui étrangle un cochon de lait !

Je courus dans la cabane, saisis mon fusil chargé et m’élançai dans la rue. Des gens s’étaient massés à la porte cochère de la maison où piaulait le cochon de lait. Tous me crièrent :

— Par ici ! Par ici !…

Milton me suivit, en bondissant, croyant sans doute que je partais pour la chasse, avec mon fusil. Tant qu’à Boulka, il dressait ses courtes oreilles et allait de côté et d’autre, semblant attendre l’ordre d’enfoncer ses crocs. Comme j’accourais vers la haie, j’aperçus de l’autre côté, dans la cour, la bête qui venait droit sur moi. C’était un loup. Il courut à la haie et prit son élan pour la franchir. Je me jetai de côté et armai mon fusil. À peine eut-il bondi vers moi que, le couchant en joue, à bout portant, je pressai la détente, mais le fusil fit « tchiik » et le coup ne partit pas. Le loup, sans s’arrêter, traversa rapidement la rue. Milton et Boulka s’élancèrent à sa poursuite. Milton l’eut bientôt rejoint ; mais on voyait qu’il n’osait pas l’attaquer ; quant à Boulka, il eut beau se hâter sur ses pattes courtes, il ne put l’atteindre. Nous nous mîmes à courir de toutes nos forces, dans la direction de la bête, mais loup et chiens eurent bientôt disparu à nos yeux, et seulement près du fossé, au coin du bourg cosaque, nous entendîmes de rares aboiements, puis une plainte, et nous aperçûmes, à travers le brouillard lunaire, une poussière qui s’élevait et les chiens qui se battaient avec le loup. Quand nous arrivâmes au fossé, le loup avait disparu, les deux chiens s’en revenaient vers nous, la queue dressée, la mine hargneuse. Boulka, en grognant, me poussa de la tête ; il semblait vouloir raconter quelque chose, mais ne le pouvait pas.

Nous examinâmes les chiens et nous aperçûmes que Boulka avait, sur la tête, une petite plaie. Il était clair qu’il avait assailli le loup près du fossé, mais n’avait pu le terrasser, et que le loup, mordant un morceau, avait pris la fuite. La plaie n’était pas grande et ne semblait point dangereuse.

Nous retournâmes à la cabane, et nous causâmes de cet incident. J’étais furieux de l’accroc de mon fusil, et je ne cessais de me dire que si le coup était parti, le loup serait resté sur place. Mon ami s’étonnait que l’animal eût pu pénétrer dans la cour. Un vieux Cosaque ne voyait là rien de surprenant, affirmant que ce n’était pas un loup mais une sorcière, et qu’elle avait jeté un sort sur mon fusil. Ainsi devisions-nous, assis devant la cabane.

Soudain, les chiens se redressèrent : devant nous, au milieu de la rue, nous aperçûmes le même loup ; mais cette fois, à nos cris, il détala si vite que les chiens ne purent l’atteindre.

Cette seconde apparition raffermit le vieux Cosaque dans son idée que le loup était une sorcière. Moi, je me demandais si ce n’était pas un loup enragé, car je n’avais jamais vu ni entendu dire, qu’un loup chassé d’un endroit y fût revenu.

À tout hasard, je saupoudrai de poudre la plaie de Boulka et y mis le feu. La poudre, s’enflammant, brûla la partie atteinte.

C’était pour brûler la salive enragée, au cas où elle n’eût pas encore pénétré dans le sang. Car si la salive est déjà entrée dans le sang, le poison se répand avec lui par tout le corps, et alors on n’y peut plus remédier.

Ce qu’il advint de Boulka à Piatigorsk.

Du bourg cosaque je ne retournai pas tout droit en Russie ; d’abord je m’arrêtai à Piatigorsk et y passai deux mois. J’avais fait présent de Milton à un cosaque chasseur, et j’emmenais Boulka avec moi à Piatigorsk.

La ville de Piatigorsk (Cinq-Montagnes) est ainsi nommée parce qu’elle se trouve sur le mont Bech-Taou ; Bech, en tartare, signifiant cinq, et Taou, montagne. De cette montagne sort une source thermale sulfureuse, qui a la température de l’eau bouillante ; au-dessus de l’endroit où coule l’eau, la vapeur se dégage constamment comme au-dessus d’un samovar. La ville est dans un site des plus riants ; de toute la montagne coulent des eaux thermales ; une petite rivière, la Podkoumok, serpente dans la vallée ; sur les cimes des montagnes, des forêts ; autour de la ville, des champs ; au loin, la vue embrasse les grandes montagnes du Caucase. La neige ne fond jamais sur ces montagnes, elles sont toujours blanches comme du sucre. La plus haute, l’Elbrouz, pareille à un blanc pain de sucre, se voit de partout quand le temps est clair. On vient prendre des eaux à Piatigorsk ; au-dessus des sources thermales s’élèvent des villas, des kiosques entourés de jardins et de sentiers. Le matin, la musique joue ; on boit des verres d’eau, on se baigne, on se promène. La ville proprement dite se dresse sur la montagne ; dans la vallée, il y a un faubourg. C’était une maison de ce faubourg que j’habitais. Elle était bâtie dans une cour, ses fenêtres donnaient sur un petit jardin où le maître élevait des abeilles, non dans des troncs d’arbres, comme en Russie, mais dans des corbeilles rondes. Ces abeilles étaient si douces, que, chaque matin, je venais avec Boulka m’asseoir dans ce jardin parmi les ruches.

Boulka circulait parmi les ruches, admirait les abeilles, les flairait, les écoutait bourdonner, mais il s’approchait d’elles avec tant de précaution, qu’il ne les dérangeait point, et elles ne le piquaient pas.

Un matin, comme je prenais du café dans le jardin, au retour des eaux, Boulka se mit à se gratter les oreilles, en faisant du bruit avec son collier. Ce bruit troublant les abeilles, j’ôtai au chien son collier. Un moment après j’entendis, venant de la ville, une clameur étrange et effroyable : des chiens aboyaient, gémissaient, hurlaient, des gens criaient à tue-tête, et cette clameur descendait de la montagne et se rapprochait de plus en plus de notre faubourg.

Boulka avait cessé de se gratter, sa large tête aux dents blanches appuyée entre ses pattes, et sortant, par moments, sa langue, il se tenait tranquille auprès de moi. À ce bruit, il dressa les oreilles, comme s’il eût compris de quoi il s’agissait, montra les dents, se leva et se mit à gronder. La clameur s’approchait. On eût dit que tous les chiens de la ville étaient là, aboyant, gémissant, hurlant. Je me rendis sur le seuil de la porte cochère pour regarder ; la propriétaire de la maison vint m’y rejoindre.

— Qu’est-ce donc ? lui demandai-je.

— Ce sont les prisonniers qui assomment les chiens, me répondit-elle. Ils se sont tellement multipliés que la municipalité a ordonné d’assommer tous les chiens errants de la ville.

— Comment, on me tuerait Boulka, s’il tombait entre leurs mains ?

— Non, on ne tue pas les chiens qui ont un collier.

Tandis que nous parlions, les prisonniers arrivaient vers notre cour. Des soldats étaient en tête, quatre prisonniers enchaînés suivaient. Deux d’entre eux étaient armés de longs crocs de fer, les deux autres de gourdins. Devant notre porte cochère, l’un d’eux, accrochant de son croc un petit chien de basse-cour, le tira au milieu de la rue, et un autre se mit à l’assommer à coups de gourdin. Le petit chien poussait des hurlements affreux, mais les prisonniers vociféraient et éclataient de rire. Celui qui tenait le croc retourna le petit chien, puis, voyant qu’il était mort, il retira son croc et jeta un regard circulaire, en quête d’un autre chien.

Juste à ce moment, Boulka, d’un bond, comme autrefois sur l’ours, sauta sur le prisonnier. Je me souvins qu’il était sans collier et je l’appelai bien vite :

— Boulka ! ici !

Puis je criai aux prisonniers de ne point toucher à mon chien. Mais dès qu’il avait vu Boulka, le prisonnier s’était mis à rire, et d’un coup adroitement lancé l’avait accroché par la cuisse. Boulka se lança en arrière, mais le prisonnier tira à lui, en criant à son camarade :

— Frappe !

L’autre leva son gourdin, Boulka allait être tué, mais il se débattit, la peau de sa cuisse se déchira, et la queue entre les jambes, la cuisse ensanglantée, il courut se réfugier dans la maison, par le guichet, et alla se cacher sous mon lit. Ce qui l’avait sauvé, c’est que sa peau s’était entièrement déchirée à l’endroit même où le croc l’avait saisi.


La fin de Boulka et de Milton.

Boulka et Milton moururent vers la même époque. Le vieux Cosaque n’avait pas su ménager Milton. Non content de chasser des oiseaux avec lui, il voulut le mener au sanglier. Ce même automne, il fut décousu par un sanglier de deux ans. Personne n’ayant pu le recoudre, il mourut. Quant à Boulka, il ne vécut pas longtemps après son aventure avec les prisonniers.

Peu de temps après avoir échappé à la mort, il commença à devenir triste, à lécher tout ce qu’il rencontrait. Il me léchait les mains, mais non plus comme auparavant, pour me caresser. Il léchait longtemps et fortement, en appuyant sa langue, puis cherchait à saisir avec les dents. On voyait qu’il avait besoin de mordre la main, mais s’en retenait.

Je cessai de lui abandonner ma main. Il se mit alors à lécher ma botte, le pied de la table, qu’il mordait ensuite. Cela dura deux jours ; le troisième, il disparut, depuis nul ne le revit, nul n’apprit ce qu’il était devenu. On ne pouvait le voler ; il ne pouvait me fuir. C’était six semaines après la morsure du loup.

Le loup devait être enragé, Boulka, enragé à son tour, était parti. Il lui était venu ce que les chasseurs appellent la rage mue, qui se manifeste, dit-on, par des convulsions dans la gorge. Les animaux atteints veulent boire, mais ne le peuvent pas, l’eau provoque des convulsions encore plus fortes. Alors, le mal et la soif les mettent hors d’eux-mêmes, et ils commencent à mordre. Évidemment Boulka souffrait de ces convulsions lorsqu’il se mit à lécher, puis à mordre ma main et le pied de la table.

Je parcourus tout le pays, en quête de Boulka. Personne ne put me dire où il s’était réfugié, comment il était mort ; s’il avait erré et mordu, comme le font les chiens enragés, j’aurais entendu parler de lui. Il avait dû se sauver dans quelque fourré perdu, et y mourir seul. Les chasseurs prétendent qu’un chien intelligent, lorsqu’il est atteint de rage mue, s’enfuit dans les champs ou dans les bois pour chercher une herbe dont il a besoin, se roule dans la rosée et se soigne lui-même. Évidemment Boulka n’avait pu se guérir. Il ne revint point et disparut à jamais.


Le Lièvre gris.

Un lièvre gris vivait, l’hiver, près du village. Un soir, à la nuit tombante, il dressa une oreille, écouta, dressa l’autre, agita ses moustaches, flaira et s’assit sur ses pattes de derrière. Puis il sauta une fois, deux fois, sur la neige épaisse, s’assit de nouveau sur ses pattes de derrière et se mit à regarder autour de lui. La neige, en couches onduleuses et brillantes comme du sucre, l’environnait de toutes parts. Au-dessus du lièvre, une buée glacée laissait transparaître les étoiles grandes et brillantes. Le lièvre devait traverser la grand’route pour arriver à l’aire. Sur la grand’route, on ententendait le grincement d’un traîneau, l’ébrouement des chevaux, les craquements du siège.

Le lièvre s’arrêta de nouveau près de la route. Des paysans marchaient près du traîneau, le col du cafetan relevé. On voyait à peine leurs visages. Leurs barbes, leurs moustaches, leurs cils étaient blancs. Une buée sortait de leur bouche et de leur nez. Leurs chevaux étaient couverts de sueur qui se condensait en glaçons. Ils tiraient du collier, s’enfoncaient et retombaient dans l’ornière. Les paysans, les rejoignant, leur donnaient des coups de fouet. Deux vieillards marchaient côte à côte ; l’un racontait à l’autre comment on lui avait volé un cheval.

Quand ils furent passés, le lièvre sauta sur le chemin et, doucement, s’en fut vers l’aire. Le petit chien du convoi l’aperçut, se mit à aboyer et s’élança à sa poursuite. Le lièvre bondit vers l’aire, par les tas de neige ; l’un d’eux arrêta sa course ; et le chien aussi, au dixième bond, fut arrêté par la neige. Le lièvre resta assis un moment sur ses pattes de derrière et repartit tranquillement pour l’aire.

En route, il rencontra, dans un champ de blé, deux lièvres. Ils mangèrent et jouèrent ensemble. Le lièvre s’ébattit un instant avec ses camarades, fit avec eux un trou dans la neige glacée, mangea quelques grains des semailles d’automne et poursuivit son chemin. Tout le village était endormi, les feux éteints ; on n’entendait, de la rue, que les pleurs d’un enfant dans quelque isba et le craquement des poutres gelées. Le lièvre arriva dans l’enclos et trouva là des camarades. Il joua avec eux dans la grange nettoyée, mangea l’avoine d’un cuveau entamé, monta dans la grange, par le toit couvert de neige, puis, sortant par un trou de la haie, il revint sur ses pas et regagna son gîte. À l’orient, l’aurore s’empourprait, les étoiles commençaient à pâlir, la vapeur glacée s’épaississait au-dessus du sol. Au village voisin, les femmes s’éveillaient, allaient chercher de l’eau : des paysans passaient, portant le fourrage ; des enfants criaient et pleuraient. Les convois, plus nombreux, cheminaient vers la grand’route ; les charretiers parlaient plus fort.

Le lièvre franchit la route, s’approcha de son ancien gîte, se choisit, un peu plus haut, un autre emplacement, creusa la neige, se coucha au fond de son nouveau gîte, abaissa ses oreilles sur son dos et s’endormit, les yeux ouverts.


Dieu voit la vérité, mais il ne la dit pas tout de suite.

Dans la ville de Vladimir, vivait un jeune marchand du nom d’Aksénov. Il possédait deux boutiques et une maison.

D’un extérieur agréable, Aksénov était blond, frisé, joli garçon, aimant la bombance et les chansons. Dans sa jeunesse, il buvait beaucoup, et quand il avait bu, faisait du tapage. Mais une fois marié, il ne but plus que fort rarement.

Un jour d’été, Aksénov partit à la foire de Nijni-Novgorod. Comme il faisait ses adieux aux siens, sa femme lui dit :

— Ivan Dmitritch, ne t’en va pas aujourd’hui. J’ai fait un mauvais rêve à ton sujet.

Aksénov se mit à rire et dit :

— Tu as toujours peur que je ne fasse la noce à la foire !

La femme répondit :

— Je ne sais pas au juste, moi-même, de quoi j’ai peur. Seulement j’ai fait un mauvais rêve. Tu revenais de la ville, tu ôtais ton bonnet, et tout à coup… je voyais ta tête toute blanche.

Aksénov continua de rire.

— Eh bien ! C’est bon signe, dit-il. Sois tranquille, je ferai de bonnes affaires et t’apporterai de beaux cadeaux.

Il dit au revoir aux siens et partit.

À moitié chemin il rencontra un marchand de sa connaissance, ils s’arrêtèrent ensemble pour passer la nuit. Ils prirent le thé de compagnie et allèrent se coucher dans deux chambres contiguës. Aksénov dormit peu. Il se réveilla au milieu de la nuit, et, pour voyager plus à son aise, pendant la fraîcheur, il fit lever le postillon et lui donna l’ordre d’atteler. Puis il entra dans l’isba chauffée, paya le patron et partit.

Après avoir parcouru une quarantaine de verstes, il s’arrêta de nouveau pour laisser manger les chevaux, lui-même se reposa dans l’auberge, sortit sur le perron vers l’heure du dîner et fit préparer le samovar. Puis il prit une guitare et se mit à jouer. Tout à coup, une troïka arrive, avec ses grelots, un fonctionnaire en descend avec deux soldats, s’approche d’Aksénov et lui demande qui il est et d’où il vient.

Aksénov répond à toutes ses questions et l’invite à prendre du thé avec lui. Mais le fonctionnaire continue à le harceler de questions :

— Où as-tu dormi la nuit dernière ? Étais-tu seul avec le marchand ? As-tu vu le marchand le matin ? Pourquoi as-tu quitté l’auberge si précipitamment ?

Aksénov, surpris de cet interrogatoire, raconta ce qui était arrivé, puis il dit :

— Pourquoi m’en demandez-vous si long ? Je ne suis ni un voleur ni un brigand. Je voyage pour mes affaires et je n’ai de comptes à rendre à personne.

Alors le fonctionnaire appela les soldats et dit :

— Je suis le commissaire de police et si je te questionne c’est que le marchand avec lequel tu as passé la nuit dernière a été égorgé. Montre tes effets… et vous autres, fouillez-le.

On entra dans l’isba ; on prit sa malle et son sac, on les ouvrit, on chercha partout. Soudain, le commissaire sortit du sac un couteau et s’écria :

— À qui ce couteau ?

Aksénov regarda et vit un couteau taché de sang. On venait de le retirer de son sac ; la terreur l’envahit.

— D’où vient ce sang sur le couteau ?

Aksénov voulait répondre mais ne pouvait articuler un seul mot.

— Moi… je ne sais pas… je… un couteau… moi… il n’est pas à moi.

Alors le commissaire dit :

— Ce matin, on a trouvé le marchand égorgé dans son lit. Personne autre que toi n’a pu commettre le crime. L’isba était fermée en dedans et toi seul y étais. De plus, voici un couteau taché de sang qu’on a trouvé dans ton sac. Du reste, ton crime se lit sur ton visage. Avoue tout de suite comment tu l’as tué, combien d’argent tu as volé.

Aksénov jure qu’il n’est pas coupable, qu’il n’a pas vu le marchand depuis qu’il a pris le thé avec lui, qu’il n’a que son propre argent, huit mille roubles, et que le couteau n’est pas à lui. Mais sa voix est mal assurée, son visage est devenu pâle, et il tremble de peur comme un coupable.

Le commissaire, ayant appelé les soldats, ordonna de le ligoter et de le placer dans la voiture, les pieds garrottés. Aksénov se signa et pleura. On lui prit ses effets et son argent et on l’envoya à la prison de la ville voisine. On ordonna une enquête à Vladimir ; tous les marchands et habitants déclarèrent qu’Aksénov, bien qu’ayant aimé la boisson et les plaisirs dans sa jeunesse, était un brave homme. L’affaire fut jugée. On l’accusait d’avoir tué le marchand de Riazan et de lui avoir volé vingt mille roubles.

La femme d’Aksénov était au désespoir. Ses enfants étaient tout petits : l’un d’eux était encore à la mamelle. Elle les prit tous avec elle et se rendit à la ville où son mari était emprisonné. D’abord on lui refusa de le voir, puis, sur ses instances, on le lui permit. Quand elle aperçut son mari en tenue de prisonnier, enchaîné, confondu avec des brigands, elle tomba sur le sol et resta longtemps sans connaissance. Puis elle plaça ses enfants auprès d’elle, s’assit à côté de son mari, lui rendit compte des affaires de la maison et lui demanda le récit de tout ce qui était arrivé. Il lui raconta tout et elle demanda :

— Que faire à présent ?

Il répondit :

— Il faut supplier le tzar. Ce n’est pas possible qu’un innocent soit puni !

Sa femme lui dit qu’elle avait déjà adressé une supplique au tzar, et que, probablement, elle ne lui aura pas été transmise.

Aksénov ne répondit pas et resta accablé. Sa femme lui dit :

— Mon rêve ne me trompait pas, te souviens-tu, je te voyais avec des cheveux blancs. Te voilà, en effet, tout blanchi par le chagrin. Tu n’aurais pas dû partir, comme je te le demandais.

Et, de la main caressant ses cheveux, elle lui dit :

— Vania, mon cher ami, dis la vérité à ta femme… N’est-ce point toi qui l’as tué ?

Aksénov s’exclama :

— Et toi aussi, tu le penses !

Il cacha son visage et pleura.

Un soldat vint prévenir la femme et les enfants qu’il était temps de se retirer. Aksénov dit un dernier adieu à sa famille.

Après le départ de sa femme, il repassa dans son esprit la conversation qu’il venait d’avoir, et à la pensée que sa femme doutait aussi de lui et lui avait demandé si ce n’était point lui qui avait tué le marchand, il se dit : « On voit que personne, sauf Dieu, ne connaît la vérité. C’est lui seul qu’il me faut implorer, et de lui seul attendre ma grâce. »

À dater de ce moment, Aksénov cessa d’envoyer des suppliques ; il ferma son âme à l’espoir et ne fit plus que prier Dieu.

Aksénov fut condamné au knout et aux travaux forcés. Cette sentence fut exécutée.

On le frappa du knout et, quand ses plaies se furent cicatrisées, on l’envoya en Sibérie, avec d’autres forçats.

Aksénov resta vingt-six ans en Sibérie, aux travaux forcés ; ses cheveux devinrent blancs comme la neige et sa barbe longue, étroite et toute blanche. Toute sa gaîté disparut. Il se voûta, commença à n’avoir plus la force de marcher, parla peu, ne rit jamais et pria Dieu.

Aksénov apprit, en prison, à faire des bottes. Avec l’argent qu’il gagna ainsi il s’acheta un martyrologe, qu’il lisait dans la prison, quand il y avait de la lumière. Les jours de fête il allait à la chapelle de la prison, lisait les épîtres et chantait au chœur ; il avait conservé sa belle voix. Les chefs l’aimaient pour sa docilité, ses compagnons avaient une grande estime pour lui et l’appelaient le « grand-père » et « l’homme de Dieu ». Quand les prisonniers avaient quelque chose à demander, ils faisaient présenter leur requête par Aksénov, et quand ils se prenaient de querelle, c’était encore Aksénov qu’ils choisissaient comme arbitre.

Aksénov n’avait reçu aucune lettre de sa maison ; il ignorait si sa femme et ses enfants vivaient encore.

Un jour on amena au bagne de nouveaux forçats. Le soir, tous les anciens se réunirent autour des nouveaux venus et leur demandèrent de quelles villes, de quels villages ils venaient, et pour quelles causes. Aksénov, lui aussi, s’était approché et, la tête baissée, écoutait ce qui se disait. Parmi les nouveaux forçats se trouvait un vieillard d’une soixantaine d’années, de haute taille, la barbe grise taillée. Il racontait le motif de sa condamnation et disait :

— C’est ainsi, mes frères, on m’a envoyé ici pour rien. J’ai dételé un cheval d’un traîneau, on m’a saisi, en disant que je volais. Moi, j’ai dit : « Je voulais seulement aller plus vite, vous voyez bien que j’ai lâché le cheval… D’ailleurs le postillon est mon ami… Et puis il n’y a pas délit. » — « Non, tu as volé, » me dit-on. Et ils ne savaient ni où, ni quand j’avais volé. À vrai dire, j’ai commis autrefois des méfaits qui auraient dû me conduire ici depuis longtemps, mais jamais on n’a pu me prendre sur le fait. Et aujourd’hui c’est contre toute loi qu’on m’envoie ici. Mais laissez faire… J’ai déjà été en Sibérie et je n’y suis pas resté longtemps…

— Et d’où viens-tu ? demanda l’un des forçats.

— Je suis de Vladimir. Je suis un petit marchand de cette localité. Je m’appelle Makar, et, du nom de mon père, Sémionovitch.

Aksénov leva la tête et demanda :

— Eh ! Sémionov, à Vladimir n’as-tu pas entendu parler des marchands Aksénov ? Vivent-ils encore ?

— Comment donc ! Mais ce sont de riches marchands, bien que leur père soit en Sibérie… Il aura sans doute péché comme nous autres… Et toi même, vieux, pour quelle affaire es-tu là ?

Aksénov n’aimait point parler de son malheur. Il soupira et dit :

— C’est pour mes péchés que je suis au bagne depuis vingt-six ans.

Makar Sémionov demanda :

— Et pour quels péchés ?

— C’est que je le méritais, répondit simplement Aksénov.

Il ne voulut rien dire de plus. Mais ses compagnons racontèrent aux nouveaux pourquoi Aksénov était en Sibérie : ils dirent que pendant un voyage quelqu’un avait assassiné un marchand et placé dans les effets d’Aksénov un couteau taché de sang, et qu’il avait été, de ce fait, injustement condamné.

Quand Makar Sémionov entendit cela, il jeta un regard sur Aksénov, se frappa les genoux avec les mains et s’écria :

— Ah ! quelle rencontre ! En voilà un prodige ! Ah ! tu as bien vieilli, grand-père !

On lui demanda la cause de son étonnement, où il avait vu Aksénov, mais Makar Sémionovitch ne répondit point, il se contenta de dire :

— C’est extraordinaire, frère, que le sort nous ait réunis ici.

Aksénov comprit, par ces mots, que cet homme devait être l’assassin. Il lui dit :

— As-tu déjà entendu parler de cette affaire, Sémionov, ou bien m’as-tu déjà vu autre part ?

— Comment si j’en ai entendu parler ! Tout le monde en a parlé ; mais c’est déjà vieux et j’ai oublié ce qu’on m’en a dit, fit Makar Sémionov.

— Tu as peut-être appris qui a tué le marchand ? demanda Aksénov.

Makar se mit à rire et dit :

— Mais l’assassin c’est probablement celui dans le sac duquel on a retrouvé le couteau. Si c’est quelqu’un qui a mis le couteau dans tes effets… pas pris, pas coupable. Et d’ailleurs comment aurait-il pu placer un couteau dans ton sac ? Tu l’avais sous ta tête ; tu aurais entendu.

À ces paroles, Aksénov vit bien que cet homme était le meurtrier du marchand. Il se leva et s’en alla. De toute cette nuit, Aksénov ne put dormir.

Il tomba dans un accablement profond. Il eut alors des rêves : tantôt il voyait sa femme telle qu’elle était quand elle l’accompagnait lors de la première foire ; il la voyait, vivante, il voyait son visage, ses yeux ; il l’entendait parler et rire ; tantôt il voyait ses enfants, tels qu’ils étaient alors, tout petits, l’un enveloppé d’un manteau fourré, l’autre au sein.

Et il se revoyait lui-même tel qu’autrefois, gai, jeune, assis et jouant de la guitare sur le perron de l’auberge où il avait été arrêté ; enfin, il se rappelait la place maudite où on l’avait fouetté, et le bourreau, et la foule tout autour, et les fers, et les forçats et ses vingt-six ans de prison. Il songea à sa vieillesse, et une telle douleur l’envahit qu’il aurait voulu se donner la mort. « Et tout cela, à cause de ce misérable ! » pensait-il.

Il éprouvait une telle colère contre Makar, qu’il aurait voulu lui-même périr sur l’heure, pourvu qu’il se vengeât. Il pria toute la nuit sans pouvoir s’apaiser.

Dans la journée, il ne s’approchait jamais de Makar Sémionov et ne le regardait jamais.

Deux semaines s’écoulèrent ainsi. Les nuits, Aksénov ne pouvait dormir, et il était en proie à un tel chagrin qu’il ne savait que faire de lui.

Une nuit, comme il se promenait dans la prison, il s’aperçut que de la terre tombait derrière une des planches servant de lit. Il s’arrêta pour voir ce que c’était. Tout à coup, Makar Sémionov sortit vivement de dessous le lit et regarda Aksénov avec une expression d’épouvante. Aksénov voulait passer pour ne pas le voir, mais Makar le saisit par le bras et lui raconta qu’il creusait un trou sous le mur, que chaque jour il emportait de la terre dans la tige de ses bottes pour la jeter dans la route, en allant au travail. Et il ajouta :

— Seulement, n’en dis pas un mot, vieux. Je t’emmènerai avec moi : si tu parles on me fouettera à mort, mais tu me le payeras ; je te tuerai.

Quand Aksénov aperçut celui qui était cause de sa perte, il trembla de colère, et dégageant son bras, il dit :

— Je n’ai point envie de m’enfuir, et toi, tu n’as pas besoin de me tuer ; tu m’as tué déjà, il y a longtemps. Pour ce qui est de te dénoncer ou non, Dieu en décidera.

Le lendemain, les soldats qui menaient les forçats au travail remarquèrent que Makar Sémionov vidait de la terre, de ses bottes. Ils firent des recherches dans la prison et découvrirent le trou. Le chef arriva et demanda qui avait creusé le trou. Aucun ne s’accusa.

Ceux qui savaient ne voulaient point trahir Makar Sémionov, car ils savaient bien qu’il serait, pour ce fait, fouetté à mort.

Alors le chef s’adressa à Aksénov ; il savait que c’était un homme franc, et il lui dit :

— Vieillard, toi qui es un homme juste, dis-moi devant Dieu qui a fait cela ?

Makar Sémionov se tenait impassible, il regardait les chefs sans se tourner vers Aksénov. Quant à Aksénov ses mains et ses lèvres tremblaient ; et longtemps il ne put proférer une parole.

— Me taire ! pensait-il… Mais pourquoi lui pardonner, puisque c’est lui qui m’a perdu ! Qu’il expie pour mes tortures… Si je parle… on le fouettera jusqu’au bout, c’est vrai… Et si je me trompe, si ce n’est pas lui l’assassin… Et puis, cela me soulagerait-il ?

Le chef demanda de nouveau :

— Eh bien, vieillard, dis la vérité. Qui a creusé le sol ?

Aksénov regarda Makar Sémionov et répondit :

— Je ne peux pas le dire, Votre Noblesse ; Dieu ne me permet pas de le dire, et je ne vous le dirai pas. Faites de moi ce qui vous plaira, vous êtes le maître.

Malgré tous les efforts du chef, Aksénov ne parla pas, de sorte qu’on ne put savoir qui avait creusé le trou.

La nuit suivante, quand Aksénov, étendu sur sa planche allait s’endormir, il entendit quelqu’un s’approcher de lui et se mettre à ses pieds. Il regarda dans l’obscurité et reconnut Makar Sémionov.

Aksénov lui dit :

— Que me veux-tu encore ? Que fais-tu là ?

Makar Sémionov ne répondit rien. Aksénov se leva et dit :

— Que me veux-tu ? Va-t’en ou j’appelle le gardien.

Makar se pencha sur Aksénov, tout près de lui, et lui dit à voix basse :

— Ivan Dmitritch, pardonne-moi !

— Qu’ai-je à te pardonner ? demanda Aksénov.

— C’est moi qui ai tué le marchand, et c’est moi qui ai placé le couteau dans ton sac. Je voulais te tuer aussi ; mais à ce moment on a fait du bruit dans la cour, j’ai mis le couteau dans ton sac et me suis enfui par la fenêtre.

Aksénov se taisait ne sachant que dire.

Makar Sémionov se laissa glisser du lit, se prosterna jusqu’à terre et dit :

— Ivan Dmitritch, pardonne-moi, au nom de Dieu pardonne ! Je vais déclarer que c’est moi qui ai tué le marchand, on te rendra la liberté et tu retourneras chez toi.

Et Aksénov dit :

— Cela, c’est facile à dire. Mais voilà trop longtemps que je souffre ici. Où irais-je à présent ?… Ma femme est morte, mes enfants m’ont oublié. Je n’ai plus nulle part où aller…

Makar restait toujours prosterné, se frappant le front sur le sol en disant :

— Ivan Dmitritch, pardonne-moi ! J’ai moins souffert sous le knout qu’en te voyant ainsi… Et encore, tu as eu pitié de moi, tu ne m’as pas dénoncé. Pardonne-moi au nom du Christ, pardonne au malfaiteur maudit !

Et il se remit à sangloter. Ses larmes touchèrent Aksénov qui se mit à pleurer lui-même et dit :

— Dieu te pardonnera ! Peut-être suis-je cent fois pire que toi.

Et soudain la joie remplit son âme. Il cessa de regretter sa maison ; il ne désira plus quitter sa prison, et ne songea qu’à sa dernière heure.

Makar Sémionov n’écouta pas Aksénov et il avoua son crime. Quand arriva l’ordre de remettre Aksénov en liberté, celui-ci était déjà mort.


Le Désir est le pire des esclavages.

Étant à la chasse aux ours, mon compagnon tira sur un de ces animaux et le blessa au flanc. L’ours se sauva, laissant quelques gouttes de sang sur la neige.

Nous nous rejoignîmes dans la forêt et discutâmes sur le parti à prendre : fallait-il se mettre tout de suite à détourner l’ours, ou attendre deux ou trois jours qu’il soit remis de son alarme ?

Nous demandâmes aux paysans meneurs d’ours si l’on pouvait ou non détourner la bête. Le plus vieux nous dit :

— On ne peut pas. Il faut lui laisser le temps de se remettre ; dans cinq jours environ on pourra détourner l’ours ; si on le poursuivait maintenant, on ne ferait que l’effrayer et il ne gîterait pas.

Mais le jeune meneur qui discutait avec le vieux n’était pas du même avis et soutenait qu’on pouvait dès maintenant le détourner.

— Sur cette neige, affirmait il, l’ours n’ira pas très loin : car il est gras. Il ne se couchera pas aujourd’hui, et s’il ne se couche pas, je me fais fort de l’attraper avec mes skis.

Mon compagnon ne voulait pas non plus se remettre en chasse immédiatement, et conseillait d’attendre.

Alors j’intervins :

— Pourquoi discuter ? dis-je. Vous autres, faites comme vous l’entendez ; moi je suivrai la piste avec Démian. Si nous rejoignons l’ours, tant mieux ; si non, tant pis. Je n’ai rien à faire aujourd’hui, et il n’est pas encore tard.

Il en fut ainsi.

Nos compagnons regagnèrent les traîneaux pour retourner au village ; Démian et moi, nous prîmes du pain et restâmes dans la forêt.

Restés seuls, nous examinâmes nos fusils, puis, ayant bouclé nos ceintures sous nos pelisses, nous suivîmes la piste.

Le temps était favorable, sec et froid. Mais la marche était difficile sur les skis, la neige était haute et meuble, nullement tassée, car il avait neigé la veille encore, de sorte que les skis s’enfoncaient dans la neige à un quart d’archine et même davantage.

La piste de l’ours se voyait de loin. On distinguait sa trace et les endroits où il s’était enfoncé jusqu’au ventre en faisant jaillir la neige. Nous franchîmes une haute futaie sans perdre de vue la piste, mais comme les traces disparaissaient ensuite dans un petit bois de sapins, Démian s’arrêta.

— Il faut abandonner la piste, dit-il. Il est très possible que l’ours se relaisse ici. Il s’y est déjà reposé, on le voit d’après la neige… Quittons la piste et écartons-nous. Seulement, marchons doucement, sans crier ni tousser, sinon, nous lui ferions peur.

Nous allâmes sur la gauche. Au bout de cinq cents pas nous regardons : nous avions, de nouveau, la trace de l’ours devant nous. Nous nous mettons à la suivre, elle nous mène sur la route. Là, nous nous arrêtons cherchant de quel côté l’animal est allé. Çà et là sur le chemin, des empreintes laissées par la patte et les griffes de l’ours, et, à côté les traces des lapti d’un paysan. La bête doit avoir pris la direction du village.

Nous partons sur le chemin. Démian me dit :

— Maintenant, c’est inutile de regarder sur la route, qu’il l’ait quittée à droite ou à gauche, on le verra sur la neige ; s’il a tourné quelque part, il n’est pas allé au village.

Après avoir parcouru à peu près une verste, nous voyons que la piste tourne devant nous. Nous regardons : chose étrange ! la trace ne va pas du chemin à la forêt, mais de la forêt au chemin, comme l’indiquent les griffes dirigées vers le chemin.

— C’est un autre ours, dis-je.

Démian regarda, réfléchit et dit :

— Non, c’est le même, seulement, il s’est mis à ruser. Il a quitté le chemin à reculons.

Nous suivîmes la piste. Démian ne s’était pas trompé : l’ours était sorti du chemin à reculons, avait fait ainsi une dizaine de pas, puis, s’abritant derrière un sapin, s’était retourné et sauvé droit devant lui.

Démian s’arrêta :

— Maintenant, dit-il, nous le traquerons, sûrement. Il n’a plus que ce marais où s’arrêter. Allons le détourner.

Nous entrâmes dans l’épaisse forêt de sapins. J’étais déjà las, la marche devenait plus pénible. Tantôt je me heurtais à un petit genévrier et m’accrochais à ses branches, tantôt mes jambes s’empêtraient dans un jeune sapin, ou mes skis, glissant faute d’habitude, allaient buter contre une souche ou quelque tronc enfoui sous la neige.

La fatigue m’accablait. J’ôtai ma pelisse, j’étais en sueur. Démian, lui, semblait voguer en nacelle : ses skis glissaient seuls sous lui. Il ne s’accrochait nulle part, ne glissait jamais ; et, bien qu’il se fût embarrassé de ma pelisse qu’il avait jetée sur son épaule, c’était lui qui me stimulait.

Nous fîmes encore près de trois verstes autour du marais. Je commençais à rester en arrière ; mes skis glissaient, mes pieds s’embarrassaient. Tout à coup, Démian s’arrêta devant moi et agita le bras. Je m’approchai ; il se baissa et, étendant la main, murmura à mon oreille :

— Voyez-vous ? La pie jacasse ; elle sent de loin l’odeur de l’ours. Il est là. Nous partîmes en avant, et, après une verste nous rejoignîmes la piste. Ainsi nous avions tourné autour de l’ours, et il était resté au milieu de notre circuit. Nous nous arrêtâmes. J’ôtai mon bonnet, et me déboutonnai entièrement ; j’avais chaud comme dans un bain, et j’étais mouillé comme un rat. Démian, tout rouge, s’essuyait avec sa manche.

— Eh bien, monsieur, dit-il, nous avons réussi ; il faut maintenant nous reposer.

Le couchant commençait à s’empourprer à travers les arbres. Nous nous assîmes sur nos skis pour nous reposer et nous tirâmes de notre sac le pain et le sel ; j’avalai d’abord un peu de neige puis je mordis dans le pain. Et le pain me parut si bon que, de ma vie, je n’ai jamais rien mangé de pareil.

Nous restâmes assis quelque temps, la nuit tombait. Je demandai à Démian si nous étions loin du village.

— Nous en sommes à une douzaine de verstes, répondit-il. Nous arriverons de nuit. Mais, à présent, il faut se reposer. Prenez donc votre pelisse, monsieur, vous pourriez avoir froid.

Démian cassa des branches de sapin, déblaya la neige, improvisa un lit, et nous nous étendîmes côte à côte, les bras sous la tête. Je ne me souviens pas comment je m’endormis. Environ deux heures plus tard, je m’éveillai ; on entendait des craquements.

Mon sommeil avait été si profond, que j’avais oublié l’endroit où je m’étais endormi. Je promenai mes regards autour de moi. Étrange spectacle ! Où suis-je donc ? Au-dessus de moi des palais blancs et des colonnes blanches, tout étincelants de paillettes. Je lève les yeux : des rameaux blancs, et, à travers les rameaux, une voûte sombre où brûlent des feux de diverses couleurs.

À force de regarder, je me rappelai que nous étions dans la forêt ; ce que je prenais pour des palais à colonnades, c’étaient des arbres couverts de neige et de givre, les feux, c’étaient les astres qui scintillaient dans le ciel, à travers les branches.

Pendant la nuit, le givre était tombé ; les branches, ma pelisse, Démian, tout était blanc, et le givre tombait d’en haut. J’éveillai Démian, nous nous dressâmes sur nos skis et partîmes.

Tout était calme dans la forêt ; on n’entendait que le bruit de nos skis s’enfonçant dans la neige molle, un craquement d’arbre, et, répandu au loin, un sourd murmure. Une seule fois, un être vivant fit quelque bruit non loin de nous, et s’enfuit.

Je crus que c’était l’ours : nous courûmes à l’endroit d’où était parti le bruit et nous aperçûmes la trace d’un lièvre. Tout alentour l’écorce des trembles était fraîchement rongée. Des lièvres avaient mangé là.

Nous prîmes la route et la suivîmes, après avoir attaché nos skis derrière nous. La marche était très facile. Les skis ballottaient et claquaient sur le chemin ; la neige criait sous nos bottes, des glaçons duvetaient nos visages. Et, à travers les branches, les astres couraient l’un au-devant de l’autre, s’allumant, s’éteignant, comme si le ciel eût mené le branle.

Je trouvai mon compagnon endormi ; je l’éveillai. Nous racontâmes comment nous avions détourné l’ours ; nous donnâmes l’ordre de réunir pour le matin les paysans rabatteurs, puis, après avoir soupé, nous nous couchâmes.

J’étais si las que j’aurais dormi jusqu’à l’heure du dîner ; mais mon compagnon m’éveilla. Je saute à bas du lit, le regarde : il est déjà tout habillé, et, le fusil à la main, se promène dans la chambre.

— Démian, où est-il ?

— Dans la forêt, depuis longtemps, il a déjà reconnu le circuit, il est revenu en courant pour repartir avec les rabatteurs.

Ma toilette faite, mes fusils chargés, nous montons en traîneau et partons.

La gelée persistait. Tout était calme ; le soleil ne se montrait pas encore ; un brouillard montait et le froid devenait moins vif.

Au bout de trois verstes, sur le chemin, nous arrivons dans la forêt. Nous voyons sous bois des fumées bleues et des gens debout, des paysans, des femmes, armés de gourdins.

Nous descendons de traîneau et approchons. Les paysans, accroupis, font griller des pommes de terre et rient avec les femmes.

Démian est avec eux. Il les fait tous lever et va les poster le long de notre circuit d’hier. Une trentaine de paysans et de femmes, — dont on n’aperçoit que le buste — s’enfoncent dans la forêt et se dispersent sur un seul rang. Puis, mon compagnon et moi suivons la piste.

Le sentier, quoique foulé, n’est pas commode ; mais on ne risque guère de tomber, on marche comme entre deux murs.

Nous parcourons ainsi près d’une demi-verste et regardons. Démian, sur ses skis, court à notre rencontre, et, avec la main, nous fait signe de le rejoindre. Nous nous avançons ; il nous indique à chacun notre poste. Une fois placé, je jette les yeux autour de moi :

À gauche, un grand sapin ; à travers ses branches, la vue s’étend au loin. Derrière les arbres, un point noir : le paysan rabatteur. À côté de moi, un taillis de jeunes sapins de la grandeur d’un homme, dont les branches s’affaissent et se rejoignent par l’effet de la neige. Au milieu du taillis, un sentier encombré de neige vient droit vers moi. À ma droite, un rideau de hauts sapins, et, derrière, une clairière où je vois Démian postant mon compagnon.

J’examine mes deux fusils, j’en relève les chiens ; puis je cherche en moi-même à quel endroit je serai le mieux placé. Derrière moi, à trois pas, j’avise un grand pin. « Voilà… Je vais me mettre près de cet arbre, j’appuierai mon second fusil contre le tronc. »

Courant au pin, je m’y arrange un petit espace d’une archine et demie, et m’y installe. Je prends un fusil à la main ; j’appuie l’autre contre le pin, les chiens levés. Puis je fais jouer mon couteau dans sa gaine pour voir si, en cas de besoin, il se tire facilement.

À peine installé, j’entends Démian crier dans la forêt : « Il vient de sortir ! Il est sorti dans l’enceinte ! Il est sorti ! » Des voix diverses tout le long du circuit, répondent à Démian : « Il est sorti ! Hou… hou… hou ! » criaient les paysans : « Aïe ! aïe ! » glapissaient les femmes.

L’ours était à l’intérieur du circuit. Démian se mit en chasse. Les clameurs des gens s’élevaient partout autour de nous. Mon compagnon et moi restions seuls debout, muets et immobiles, attendant l’ours. Je suis debout, je regarde, j’écoute, mon cœur bat. Je m’appuie sur mon fusil, non sans trembler un peu, et je pense : « Voici ce qui va se passer. Il s’élancera, je viserai, je tirerai, il tombera… »

Tout à coup, à ma gauche, mais assez loin, j’entends le bruit d’une chute sur la neige. Je regarde à travers les hauts sapins ; quelque chose de noir et de grand se tient debout, à cinquante pas environ, derrière les arbres.

Je vise et j’attends, me demandant s’il ne va pas se rapprocher un peu plus. Je ne le perds pas de vue : il remue les oreilles, se retourne et marche à reculons. De côté, je le vois tout entier. Une bête énorme ! Je vise fébrilement… Feu ! J’entends ma balle heurter lourdement un tronc. Je regarde à travers la fumée ; mon ours s’enfuit à reculons et s’enfonce dans la forêt. En moi-même je pense : « Mon coup est manqué. Il ne reviendra plus sur moi, maintenant ; que mon compagnon le tire ou qu’il passe à travers les paysans, il ne reviendra plus sur moi. »

J’étais resté debout, j’avais rechargé mon fusil et j’écoutais. De tous côtés les paysans criaient ; mais à droite, non loin de mon compagnon, j’entendis une femme hurler de toutes ses forces : « Le voilà ! Le voilà ! Le voilà ! Par ici ! Par ici ! Ah ! ah ! ah ! »

Évidemment, l’ours était en vue. Ayant perdu l’espoir qu’il revienne de mon côté, je jette les yeux à droite, sur mon compagnon. Je vois Démian, sans skis, armé d’un bâton, qui accourt dans le sentier vers mon compagnon. Il s’accroupit près de lui, avec son bâton, lui désigne quelque chose, en faisant le geste de viser. Mon compagnon épaule aussitôt et vise dans la direction indiquée par Démian.

Feu ! Le coup est parti. « Eh bien ! Il l’a tué » pensai-je. Cependant j’ai beau ouvrir les yeux, je ne le vois pas courir vers l’ours. « Le coup a raté, sans doute, ou il a mal visé, me dis-je. Maintenant la bête va se sauver à reculons, et je ne la verrai plus de mon côté. »

Mais quoi ? Devant moi, soudain, j’entends quelqu’un se précipiter comme un tourbillon, et, faisant jaillir la neige, haleter tout près de moi.

Je porte mes regards en avant : l’ours, visiblement effaré par la fureur, hors de lui, court à toute haleine, et, par le petit sentier à travers le taillis de jeunes sapins vient droit sur moi. Je le voyais à cinq pas, le poitrail noir, la tête large aux poils roux, volant sur moi en soulevant la neige de toutes parts. Aux yeux de l’ours je me rendais compte qu’il ne me voyait pas, mais qu’exaspéré par l’épouvante, il courait sans but de toutes ses forces. C’était sur le pin où je me tenais que le précipitait directement sa fuite insensée.

J’épaule mon fusil, je tire ; l’ours s’est encore rapproché. Je regarde : j’ai mal visé, la balle a dévié ; l’ours n’entend rien, il vient sur moi, toujours sans me voir.

Je baisse mon fusil, je l’appuie presque contre sa tête. Feu ! Je l’ai touché en plein, mais je ne l’ai pas tué.

Il relève un peu la tête, rabat ses oreilles, contracte son faciès, et fond sur moi. Je saisis l’autre fusil, mais à peine ai-je le temps de m’en emparer que l’ours est sur moi : il me renverse dans la neige et me passe sur le corps. Je pense : « Eh bien ! j’ai de la chance qu’il m’ait laissé ! »

Je commençais à me relever, quand je sentis une pression violente. Non, il ne m’avait pas laissé. Emporté par son élan, quand il s’était jeté sur moi, il m’avait dépassé, mais, se retournant aussitôt, il s’était jeté sur moi à plein poitrail.

Je sens quelque chose de lourd peser sur moi, un souffle chaud haleter au-dessus de mon visage… Il me prend la tête dans sa gueule. Mon nez est déjà dans sa bouche, et je respire l’odeur chaude de son sang. Il me serre les épaules entre ses pattes : il m’est impossible de bouger.

Cependant je réussis à replier ma tête contre ma poitrine, et, avec effort, je dégage mon nez et mes yeux de sa gueule. Mais lui guette l’occasion de planter ses crocs juste dans mes yeux et mon nez. Je sens qu’il applique sa mâchoire supérieure sur mon front, au-dessous des cheveux, et sa mâchoire inférieure au-dessous de mes yeux. Il serre les dents, il commence à presser. Des couteaux, me semble-t-il, entrent dans ma tête. Je me débats, je m’évertue ; et lui, il se dépêche et me ronge comme un chien.

Je me dégage ; il me saisit de nouveau. « Ma fin est venue ! » pensé-je.

Tout à coup, je sens que le poids qui m’écrase s’allège. Je regarde, il n’est plus là ; il m’a lâché, il est parti.

Aussitôt que mon compagnon et Démian avaient vu que l’ours, après m’avoir renversé dans la neige, se mettait à me dévorer, ils s’étaient jetés à mon secours. Mon compagnon, dans sa hâte d’arriver plus vite, s’était trompé ; au lieu de prendre le sentier battu, il s’était fourvoyé à travers champs et était tombé. Tandis qu’il se relevait péniblement de la neige, l’ours continuait à me déchirer.

Quant à Démian, étant sans fusil, sans autre arme qu’une branche sèche, il avait lancé le petit chien en criant :

— Il dévore le seigneur ! Il dévore le seigneur !

Puis, courant à l’ours, il criait :

— Que fais-tu, canaille ! Lâche-le ! Lâche-le !

L’ours écouta, me lâcha et partit. Lorsque je me relevai, il y avait sur la neige autant de sang que si l’on eût saigné un mouton. Au-dessus de mes yeux, la chair pendait par lambeaux ; mais, dans l’entraînement de la lutte, je ne sentais pas la douleur.

Mon compagnon arriva ; nos gens s’assemblèrent ; on examina ma plaie, on la frotta avec de la neige. Moi, oubliant mes blessures, je demandai :

— Où est l’ours ? De quel côté est-il allé ?

Soudain les cris : Le voilà ! Le voilà ! retentirent.

Et nous voyons l’ours s’élancer de nouveau dans notre direction. Nous nous précipitons sur nos fusils, mais avant que personne ait pu tirer, il a déjà passé, en courant. Ivre de rage, il revenait sans doute pour achever sa proie ; mais, à la vue de tant de monde, il avait eu peur.

Nous remarquâmes, à la piste, que le sang coulait de la tête de l’ours. Nous voulûmes nous mettre à sa poursuite, mais ma tête commençait à me faire souffrir, et nous partîmes pour la ville, à la recherche d’un médecin.

Le médecin recousit mes plaies avec de la soie, et elles guérirent.

Un mois après, nous revînmes chasser ce même ours, mais je ne réussis pas à l’achever. Il ne sortait pas de l’enceinte, mais ne cessait de courir le long du circuit, en poussant d’horribles grognements. Ce fut Démian qui l’acheva. Mon coup de fusil lui avait brisé la mâchoire inférieure et cassé une dent.

C’était une bête énorme ; sa peau noire était magnifique.

Je l’ai fait empailler et placer dans ma chambre. Les plaies de mon front sont si bien guéries, qu’il est difficile d’en distinguer les traces.


Cambyse et Psamménit.
Histoire vraie.

Quand le roi des Perses, Cambyse, eut conquis l’Égypte, il fit prisonnier le roi Psamménit, et le fit amener sur la place publique, en même temps que deux mille autres Égyptiens et sa propre fille. Il fit revêtir de vieilles hardes la fille de Psamménit ainsi que les filles des plus nobles Égyptiens et les envoya porter de l’eau.

Lorsque les jeunes filles, en larmes, passèrent devant leurs pères, ceux-ci se mirent à pleurer. Seul Psamménit ne pleura point ; il baissa seulement les yeux.

Puis Cambyse fit défiler les fils de Psamménit et ceux des autres Égyptiens, tous bâillonnés et la corde au cou, marchant au supplice. Psamménit, à cette vue, comprit que son fils allait à la mort. Mais, comme devant sa fille, tandis que les Égyptiens pleuraient, il se contint et baissa les yeux.

Ensuite, Psamménit vit passer devant lui un de ses anciens compagnons, son parent ; auparavant il était riche et maintenant il mendiait. Aussitôt que Psamménit l’aperçut il l’appela, se frappa la tête de désespoir et fondit en larmes.

Cette douleur inattendue surprit Cambyse, qui lui fit dire par ses envoyés :

— Psamménit, ton maître Cambyse demande pourquoi tu ne pleuras point lorsque ta fille fut mise en esclavage et ton fils conduit à la mort, alors que la vue d’un pauvre mendiant t’émeut ?

Psamménit répondit :

— Cambyse ! mon propre malheur est si grand que je ne puis plus même le déplorer, mais j’ai pitié de mon ami, qui autrefois si riche est devenu si pauvre dans sa vieillesse.

Cressus, un autre roi, lui aussi prisonnier, se trouvait là ; quand il entendit les paroles de Psamménit, son malheur lui apparut plus grand et il se mit à pleurer.

Et tous les Perses présents se mirent à pleurer. Cambyse lui-même parut s’émouvoir. Il ordonna d’amener devant lui le fils de Psamménit et Psamménit lui-même ; mais le jeune homme était déjà mort.

On amena donc Psamménit seul devant Cambyse qui lui fit grâce.


Le Requin.

Notre navire avait jeté l’ancre sur la côte d’Afrique. La journée était belle, une brise fraîche venait de la mer. Mais, vers le soir, le temps changea ; on suffoquait ; un air chaud soufflait du désert du Sahara comme d’une fournaise.

Avant le coucher du soleil, le capitaine monta sur le pont et ordonna à l’équipage de se baigner. Aussitôt les matelots descendirent une tente, l’attachèrent au navire et improvisèrent une salle de bain. Il y avait avec nous deux jeunes garçons ; ils sautèrent dans l’eau les premiers, mais, se trouvant à l’étroit dans cet entourage de toile, ils filèrent au large et se mirent à la course.

Tous deux prenaient leurs ébats comme deux lézards et nageaient à toute vitesse vers l’endroit où flottait le pivot de l’ancre.

L’un d’eux prit d’abord de l’avance sur son camarade, mais bientôt se laissa devancer. Le père de l’enfant, un vieil artilleur, était sur le pont et admirait son fils. Le gamin ayant ralenti sa marche, le père lui cria :

— Ne te laisse pas devancer ! Encore un effort !

Tout à coup, sur le pont, quelqu’un s’écrie :

— Un requin !

Et tous nous aperçûmes sur l’eau le dos du monstre.

Il nageait droit sur les enfants.

— Arrière ! Arrière ! Revenez vite ! Un requin ! criait l’artilleur.

Mais ils ne l’entendirent point ; ils riaient, s’amusaient, nageaient plus loin et riaient encore plus fort. L’artilleur pâle, immobile ne quittait pas les enfants des yeux.

Les matelots détachèrent vivement une barque dans laquelle ils se jetèrent, et, ramant à briser les avirons, ils volèrent au secours des enfants. Mais ils étaient encore loin d’eux tandis que le requin n’en était qu’à vingt brassées.

Les enfants n’avaient rien vu ni entendu, mais, soudain, l’un d’eux se retourna. Nous entendîmes un cri d’épouvante, puis ils se séparèrent. Ce cri tira l’artilleur de sa torpeur, il courut au canon, ajusta, visa et prit la mèche ; nous tous restions pétrifiés d’horreur, dans l’attente de ce qui allait se passer. Le coup retentit, et nous vîmes l’artilleur retomber auprès de son canon, en se cachant le visage de ses mains. Pendant un moment la fumée nous empêcha de voir ce qu’étaient devenus le requin et les enfants ; mais lorsque la fumée se dissipa, nous entendîmes un doux murmure qui se changea bientôt en un cri de joie générale. Le vieil artilleur découvrit son visage, se leva et regarda la mer.

Le ventre jaune du requin était ballotté par les vagues, et, un instant après, la barque ramenait les deux enfants à bord du navire.


Une Punition sévère.
Conte.

Un paysan alla un jour au marché et acheta de la viande. On lui donna de la mauvaise viande et on le trompa sur le poids : Aussi s’en revint-il chez lui tout en colère. Le roi le rencontra et lui demanda :

— Qui donc injuries-tu ?

Le paysan répondit :

— Celui qui m’a trompé. J’ai payé le prix de trois livres de viande et l’on ne m’en a donné que deux livres et encore de mauvaise qualité.

Le roi lui dit :

— Retournons au marché ; tu me montreras celui qui t’a trompé.

L’homme revint avec le roi et lui désigna le marchand.

Le roi fit peser devant lui la viande et constata, qu’en effet, on avait trompé le paysan.

Le roi dit alors :

— Eh bien, comment veux tu que je punisse ce marchand ?

Le paysan répondit :

— Ordonne qu’on prélève sur son dos la quantité de viande qu’il me doit.

Le roi reprit :

— C’est bien ! Prends ce couteau et ôte une livre de viande au dos du marchand. Seulement fais bien attention que le poids soit juste, car si tu coupes plus ou moins d’une livre tu seras puni !

L’homme ne répondit rien et s’éloigna.


Les Frères du roi.
Récit.

Un roi se promenait dans la rue. Un mendiant l’accosta, lui demandant l’aumône. Le roi ne lui donna rien. Alors, le mendiant lui dit :

— Roi, tu as sans doute oublié que Dieu est notre père à tous, que nous sommes tous frères et devons tout partager ?

À ces mots le roi s’arrêta et dit :

— Tu as raison, nous sommes frères, il faut que nous partagions.

Et il donna une pièce d’or au mendiant.

Le pauvre prit la pièce d’or et dit :

— Tu me donnes bien peu ! Est-ce ainsi que l’on partage entre frères ? Il faut partager par moitié ; Tu possèdes un million de pièces et tu ne m’en as donné qu’une.

— C’est vrai, dit le roi, j’ai un million de pièces et ne t’en ai donné qu’une, mais j’ai autant de frères que de pièces d’argent.


Polycrate de Samos.
Histoire.

Il y avait un roi grec, nommé Polycrate, à qui la fortune souriait toujours. Il avait conquis beaucoup de villes et était devenu très riche. Polycrate écrivit à son ami le roi d’Égypte, Amasis, une lettre dans laquelle il lui raconta tout le bonheur de sa vie.

Amasis lut la lettre et répondit à Polycrate en ces termes : « Il m’est très agréable de savoir mon ami heureux, mais ton bonheur même m’inquiète. Selon moi il est préférable qu’un homme réussisse en quelque entreprise et échoue en une autre, que sa chance varie. Écoute-moi et suis ce conseil : Prends ce que tu as de plus cher et jette-le en un lieu où il ne puisse tomber entre les mains des hommes, et alors ton bonheur alternera avec le malheur. »

Polycrate lut cette réponse et suivit le conseil de son ami. Voici comment : Il possédait une bague très précieuse ; il prit cette bague, convia un grand nombre de gens, et les fit monter sur des bateaux ; ensuite il donna l’ordre de gagner le large, et quand ils furent loin, derrière les îles, devant tout le peuple, il jeta sa bague à la mer et retourna chez lui. Cinq jours plus tard, un pêcheur eut la chance d’attraper un magnifique poisson, et il voulut en faire présent au roi. Il vint au palais chez Polycrate, et quand il fut en présence du roi il lui dit : « Roi, j’ai pris ce poisson et te l’ai apporté parce qu’un roi seul peut manger un poisson aussi beau. » Polycrate remercia le pêcheur et l’invita à dîner avec lui. Le pêcheur donna son poisson puis revint chez le roi.

Les cuisiniers, en ouvrant le poisson, trouvèrent dans son corps cette même bague que Polycrate avait jetée à la mer : quand ils lui apportèrent cette bague, le roi leur demanda comment ils l’avaient trouvée, et il écrivit une autre lettre à son ami le roi d’Égypte, Amasis. Il lui raconta comment il avait jeté la bague dans la mer et comment elle lui avait été rendue. Amasis lut la lettre et pensa : « Cela n’est pas bon signe. Évidemment nul ne peut éviter sa destinée ; mais il vaut mieux pour moi me séparer de mon ami que d’avoir dans la suite à plaindre son infortune. » Et il fit savoir à Polycrate que leur amitié était rompue.

À cette époque, vivait un homme nommé Héroidès, qui en voulait à Polycrate et cherchait à le perdre. Et voici quelle ruse il inventa. Il écrivit à Polycrate que le roi des Perses, Cambyse, l’avait offensé et voulait le tuer et qu’il lui avait échappé. Et Héroidès ajoutait dans sa lettre : « J’ai beaucoup de richesses mais je ne sais où aller vivre. Donne-moi l’hospitalité chez toi, avec mes richesses, et alors, tous les deux ensemble, nous deviendrons les rois les plus puissants ; si tu ne crois pas à l’existence de mes richesses, envoie quelqu’un pour t’en assurer. »

Polycrate envoya un serviteur pour voir s’il était vrai qu’Héroidès fût aussi riche qu’il le disait. Quand l’envoyé fut venu pour examiner les richesses, Héroidès le trompa de la façon suivante : Il réunit beaucoup de bateaux, les chargea de pierres, et par-dessus les pierres, il mit de l’or.

Quand le serviteur de Polycrate vit les bateaux, il crut qu’ils étaient pleins d’or jusqu’aux bords et il en informa Polycrate, Alors, celui-ci voulut aller en personne chez Héroidès afin de voir de ses propres yeux ses richesses. Cette même nuit la fille de Polycrate vit en songe que son père était pendu. Elle le supplia de ne pas aller chez Héroidès, mais Polycrate se fâcha et lui dit qu’il ne lui permettrait jamais de se marier si elle ne se taisait immédiatement. Et la fille lui dit : « Je consens à ne jamais me marier, mais ne va pas chez Héroidès, je crains qu’un malheur ne t’arrive. »

Le roi ne l’écouta pas et partit. Quand il arriva, Héroidès le saisit et le fit pendre. Ainsi le rêve de sa fille se réalisait.

Et ainsi que l’avait prévu Amasis, le grand bonheur de Polycrate se terminait par un grand malheur.


La Fondation de Rome.
Histoire.

Il y avait un roi qui avait deux fils : Numitor et Amulius. À son lit de mort il leur dit : « Comment voulez-vous vous partager mes biens ; qui de vous prendra mon royaume, et qui prendra mes richesses ? » Numitor prit le royaume et Amulius les richesses. Amulius, qui avait pris les richesses, devint envieux de la royauté de son frère, et il commença à distribuer des cadeaux aux soldats en leur demandant de chasser Numitor et de le choisir pour roi. Les soldats l’écoutèrent et Amulius devint roi. Numitor avait une fille. Cette fille mit au monde deux jumeaux, tous deux forts et beaux. Amulius eut peur que le peuple ne les prît pour rois quand ils seraient devenus grands. Il appela son serviteur Faustin et lui dit : « Prends ces deux enfants et jette-les dans le fleuve. » Le fleuve s’appelait le Tibre.

Faustin mit les deux enfants dans un berceau, les porta au bord du fleuve et les y abandonna. Il pensait qu’ils périraient là. Mais le Tibre ayant débordé, arriva jusqu’au berceau, il le souleva, l’emporta et le déposa au pied d’un grand arbre. La nuit une louve vint, et allaita les deux jumeaux.

Les enfants grandirent et devinrent forts et beaux. Ils vivaient dans la forêt, non loin de la ville où habitait Amulius ; ils apprirent à chasser et ils se nourrissaient du produit de leur chasse. Le peuple les connaissait et les aimait pour leur beauté. On appelait le plus grand Romulus et le plus petit Rémus.

Un jour, les bergers de Numitor et d’Amulius, qui gardaient le bétail non loin de la forêt, se prirent de querelle. Les bergers d’Amulius s’emparèrent des troupeaux de Numitor. À cette vue, les jumeaux poursuivirent les bergers, les rattrapèrent et reprirent le bétail.

Les bergers de Numitor en gardèrent rancune aux jumeaux, et, profitant de l’absence de Romulus, ils arrêtèrent Rémus, le conduisirent près de Numitor et lui dirent : « Deux frères vivent dans la forêt. Ils volent le bétail et se livrent au brigandage. En voilà un que nous avons capturé et que nous ramenons. » Numitor ordonna de conduire Rémus chez le roi. Amulius s’écria : — « Ils ont offensé les bergers de mon frère, à lui de les juger. » On conduisit de nouveau Rémus chez Numitor.

Celui-ci le fit appeler et lui demanda : — « D’où viens-tu et qui es-tu ? » Rémus répondit : — « Nous sommes deux frères. Quand nous étions petits, on nous apporta dans un berceau, au pied d’un arbre, sur le bord du Tibre, et là nous fûmes nourris par les bêtes sauvages et par les oiseaux ; et nous avons grandi là-bas. Pour reconnaître notre origine nous n’avons que notre berceau. Il est orné de petites plaques de cuivre et sur ces plaques il y a quelque chose d’écrit. »

Numitor s’étonna et se demanda si ces jeunes gens n’étaient pas ses petits-enfants. Il garda chez lui Rémus et envoya chercher Faustin pour l’interroger.

Pendant ce temps, Romulus cherchait son frère et ne pouvait le trouver. Quand les bergers lui dirent qu’on avait emmené son frère dans la ville, il prit avec lui le berceau et partit pour le retrouver. Faustin reconnut aussitôt le berceau et il déclara au peuple que ces enfants étaient les petits-fils de Numitor qu’Amulius avait voulu noyer. Alors le peuple s’insurgea contre Amulius, le tua, et choisit pour rois Romulus et Rémus. Mais ceux-ci ne voulurent pas vivre dans cette ville ; ils y laissèrent régner leur grand-père Numitor. Eux-mêmes retournèrent au bord du Tibre, au pied de l’arbre où la louve les avait nourris, et là ils bâtirent une nouvelle ville qui fut Rome.


Le Fils du roi et ses camarades.
Conte.

Un roi avait deux fils. Il avait de la préférence pour l’aîné et lui donna tout son royaume. La mère plaignit le cadet et intercéda pour lui auprès du roi. Le roi s’en irrita, et chaque jour, ce fut entre eux un sujet de querelles. Le cadet pensa : « Il vaut mieux que je m’en aille quelque part. » Il dit adieu à son père et à sa mère, s’habilla en paysan et partit voyager. En route, il rencontra un marchand. Celui-ci raconta au fils du roi qu’autrefois il était riche, mais que toutes ses marchandises avaient été perdues en mer, si bien que maintenant il s’en allait à l’étranger chercher fortune.

Ils cheminèrent ensemble. Le troisième jour, ils rencontrèrent un nouveau compagnon. Ils se mirent à causer et le nouveau venu leur raconta qu’il était paysan, qu’il possédait une maison et des terres, mais que la guerre étant survenue, on avait piétiné ses champs et brûlé sa ferme. Il était maintenant sans gîte et allait chercher du travail à l’étranger. Ils poursuivirent ensemble leur chemin. Ils arrivèrent enfin près d’une grande ville et s’assirent pour se reposer. Tout à coup le paysan dit :

— Eh bien ! frères, nous avons assez marché ; maintenant que nous voilà arrivés à la ville, il faut se mettre à travailler, chacun selon ses capacités.

Le marchand dit :

— Je sais faire le négoce ; si j’avais seulement un peu d’argent, je ferais un grand commerce.

Le fils du roi dit :

— Et moi, je ne sais ni travailler, ni faire le commerce, je ne sais que régner, si j’avais un royaume, je régnerais très bien.

Le paysan dit :

— Moi, je n’ai besoin ni d’argent, ni de royaume, que seulement mes jambes marchent et mes mains agissent, alors je vivrai bien, et même je vous nourrirai, car l’un de vous attend de l’argent, l’autre un royaume, et, en attendant, vous mourrez de faim.

Le fils du roi répartit :

— Le marchand a besoin d’argent, moi, j’ai besoin d’un royaume, toi, tu as besoin de la force pour travailler, et l’argent, le royaume et la force nous sont donnés par Dieu. Si Dieu le veut, il me donnera un royaume et te donnera la force, et s’il ne le veut pas, tu n’auras pas la force, ni moi le royaume.

Le paysan ne l’écouta point, Il entra dans la ville ; là, il se loua pour porter du bois ; le soir, on lui donna de l’argent, il l’apporta à ses compagnons et dit :

— Tandis que vous vous préparez à régner, moi, j’ai déjà gagné quelque chose.

Le lendemain, le marchand demanda son argent au paysan et se rendit aussi à la ville.

Au marché, il apprit que dans la ville il n’y avait pas de beurre, et qu’on attendait d’un moment à l’autre un arrivage. Il alla au port et se mit à examiner les vaisseaux. Devant lui, arriva un navire apportant du beurre. Le marchand monta le premier sur le navire, chercha le propriétaire, acheta tout le beurre et donna des arrhes. Ensuite le marchand courut à la ville et revendit le beurre. Il gagna ainsi dix fois plus que le paysan n’avait apporté à ses camarades. Le fils du roi dit alors :

— Eh bien ! maintenant, c’est à mon tour d’aller à la ville. Vous deux avez eu de la chance, peut-être moi aussi en aurai-je. À Dieu rien n’est difficile ; il peut aussi bien donner un royaume au fils d’un roi que du travail à un paysan et du bénéfice à un marchand.

Le fils du roi entre dans la ville. Il voit le peuple qui marche dans les rues et pleure. Il demande la cause de ces larmes ; on lui répond :

— Ne sais-tu pas que cette nuit notre roi est mort et nous n’en trouverons jamais un pareil.

— De quoi donc est-il mort ?

— Des malfaiteurs l’ont probablement empoisonné.

Le fils du roi se mit à rire et dit :

— Ce n’est pas possible !

Tout à coup, un homme fixa ses regards sur le fils du roi et remarquant qu’il ne parlait pas très couramment la langue du pays et qu’il était habillé autrement que tout le monde, il s’écria :

— Frères, cet homme est envoyé chez nous par nos ennemis afin de prendre des renseignements sur notre ville. Vous voyez qu’il ne parle pas notre langue et qu’il rit quand nous pleurons tous ! Saisissez-le et jetez-le en prison !

On saisit le fils du roi, on le jeta en prison et, pendant deux jours on ne lui donna pas à manger.

Le troisième jour, on vint le chercher et on le conduisit devant le tribunal. Une foule de gens était assemblée pour assister au jugement.

Au tribunal, on demanda au fils du roi qui il était et pourquoi il était venu dans cette ville. Il répondit :

— Je suis le fils d’un roi. Mon père a donné tout son royaume à mon frère aîné. Ma mère voulait me défendre et, à cause de moi, mon père et ma mère se querellaient. Je n’ai pas voulu qu’il en fût ainsi. J’ai dit adieu à mon père et me suis mis à voyager. En route, j’ai rencontré deux compagnons : un marchand et un paysan, et ensemble nous sommes arrivés dans votre ville. Le paysan nous a dit alors que chacun devait travailler selon ses capacités. Le marchand déclara qu’il savait faire du négoce mais n’avait pas d’argent, et moi, je dis que je savais régner, mais n’avais pas de royaume. Le paysan nous a dit qu’en attendant l’argent et le royaume nous pourrions mourir de faim, mais que lui, qui est fort, gagnera sa vie et la nôtre ; et il est allé à la ville, a gagné de l’argent et nous l’a apporté. Le marchand a pris cet argent et l’a décuplé. Alors, moi aussi je suis venu à la ville, mais on m’a arrêté et jeté injustement en prison ; pendant deux jours on ne m’a pas donné à manger et maintenant on veut me tuer. Mais je ne crains rien, car je sais que tout vient de Dieu, et par la volonté de Dieu vous me ferez roi.

Quoi qu’il eût dit tout cela, le juge garda le silence ; il ne savait qu’objecter. Tout à coup un homme du peuple s’écria :

— C’est Dieu qui nous a envoyé ce fils de roi. Nous n’en trouverons pas de meilleur ! Prenons-le pour roi.

Et il fut proclamé roi.

Aussitôt il fit chercher dans la ville ses compagnons. Ceux-ci, apprenant que le roi les demandait, furent pris de peur ; ils pensaient s’être rendus coupables de quelque délit dans la ville, mais ils ne pouvaient s’enfuir et on les amena devant le roi. Ils tombèrent à ses genoux, mais le roi leur ordonna de se relever. Alors ils reconnurent leur compagnon.

Le roi leur raconta alors tout ce qui lui était arrivé et leur dit :

— Vous voyez que j’avais raison. Le mal et le bien, tout vient de Dieu, et il ne lui est pas plus difficile de donner un royaume au fils du roi que le bénéfice au marchand et le travail au paysan.

Il les récompensa et les laissa vivre dans son royaume.


L’Archevêque et le Brigand.
Histoire vraie.

Un brigand était recherché depuis longtemps par la justice. Un jour, ayant changé d’habits, il vint dans la ville. Là, les policiers le reconnurent et se mirent à sa poursuite. Le brigand s’enfuit et courut à la maison de l’archevêque. Les portes étaient ouvertes, il entra dans la cour. Le serviteur lui demanda ce qu’il désirait ; ne sachant que répondre, il dit par hasard :

— J’ai besoin de voir l’archevêque.

L’archevêque reçut le brigand et lui demanda quelle affaire l’amenait chez lui.

Le brigand répondit :

— Je suis un brigand. On me poursuit. Cache-moi ou je te tue.

L’archevêque lui dit :

— Je suis vieux et n’ai pas peur de la mort, mais j’ai pitié de toi. Va dans cette chambre, tu es fatigué, repose-toi et je t’enverrai à manger.

Les policiers n’osèrent pas visiter la maison de l’archevêque et le brigand y resta à coucher.

Quand le brigand se fut reposé, l’archevêque vint le trouver et lui dit :

— Je te plains, parce que tu as faim et qu’on te poursuit comme un loup, mais je te plains surtout parce que tu as fait beaucoup de mal et as perdu ton âme. Renonce à tes mauvaises actions !

Le brigand répondit :

— Non ! Il est trop tard ; je ne saurais maintenant me déshabituer du mal. J’ai vécu brigand et mourrai tel.

L’archevêque le quitta, laissa toutes les portes ouvertes et se coucha.

Pendant la nuit, le brigand se leva et se mit à parcourir les chambres. Il fut surpris de voir que l’archevêque avait laissé toutes les portes ouvertes. Le brigand regarda de tous côtés ce qu’il pourrait voler. Il aperçut un grand candélabre en argent et pensa :

— Je prendrai cet objet, il a beaucoup de valeur, et je m’en irai sans tuer le vieux.

Il mit son projet à exécution.

Les policiers ne s’étaient pas éloignés de la maison de l’archevêque et guettaient le brigand. Aussitôt qu’il sortit de la maison, ils l’entourèrent et trouvèrent le candélabre sous son habit.

Le brigand voulut nier, mais les policiers lui dirent :

— Si tu nies tes anciens crimes, tu ne peux du moins nier le vol de ce candélabre. Allons chez l’archevêque, il te confondra.

On amena le voleur chez l’archevêque à qui on montra le candélabre en lui demandant :

— Cet objet est-il à vous ?

— Oui, répondit-il.

Les policiers ajoutèrent :

— On vous a volé cet objet et voici le voleur.

Le brigand se tut ; ses yeux s’agitaient comme ceux d’un loup. L’archevêque ne dit rien. Il alla dans la chambre, prit le second candélabre de la paire, le tendit au brigand et lui dit :

— Mon ami, pourquoi n’as-tu pris qu’un candélabre, je t’avais donné les deux.

Le brigand se mit à pleurer et dit aux policiers :

— Je suis un voleur et un brigand, emmenez-moi !

Ensuite, il dit à l’archevêque :

— Pardonne-moi, au nom du Christ, et prie Dieu pour moi !


Volga et Vazouza.
Conte.

Il y avait deux sœurs, Volga et Vazouza. Elles se mirent un jour à discuter qui des deux était la plus intelligente et passerait le mieux sa vie.

Volga dit :

— Pourquoi nous disputer ; nous sommes toutes deux assez âgées, sortons demain matin de la maison, chacune de notre côté, et alors, nous verrons qui de nous deux fera le mieux son chemin et arrivera la première au royaume de Khvalinsk.

Vazouza consentit, mais elle trompa Volga. Aussitôt que Volga fut endormie, elle sortit la nuit et fila en droite ligne au royaume Khvalinsk.

Quand Volga se leva et aperçut que sa sœur était partie, elle se mit en route sans se presser et rejoignit Vazouza. Celle-ci eut peur que Volga ne la punît. Elle invoqua qu’elle était la cadette et demanda à Volga de la conduire jusqu’au royaume Khvalinsk. Volga lui pardonna et l’emmena avec elle.

Le fleuve Volga commence dans le district d’Ostachkov, il sort des mares du village Volga ; à cet endroit il y a un petit puits, c’est de lui que coule la Volga. La rivière Vazouza commence dans les montagnes ; elle coule tout droit et la Volga fait des détours.

Au printemps, la Vazouza casse la glace avant la Volga et devient rivière ; la Volga le fait plus tard. Mais quand les deux cours d’eau se réunissent, la Volga a déjà trente sagènes de largeur, tandis que la Vazouza n’est encore qu’une petite rivière étroite. La Volga traverse presque toute la Russie. Elle a trois mille cent soixante verstes de longueur et tombe dans la mer Khvalinskoié (mer Caspienne). Au printemps elle a douze verstes de largeur.


Le Lion et le petit Chien.
Histoire vraie.

À Londres, on exhibait des bêtes fauves et l’on prenait pour prix de l’entrée, soit de l’argent, soit des chiens et des chats pour nourrir les animaux.

Un homme voulut voir les fauves ; il attrapa dans la rue un petit chien et le porta à la ménagerie. On le laissa entrer, et l’on prit le petit chien qu’on jeta dans la cage d’un lion. Le petit chien mit sa queue entre ses pattes et se serra dans un coin de la cage. Le lion s’approcha de lui et le flaira. Le petit chien se coucha sur le dos, leva les pattes et se mit à agiter la queue. Le lion le toucha avec sa patte et le retourna. Le petit chien bondit et se dressa devant le lion sur les pattes de derrière. Le lion regarda le chien, tourna la tête d’un côté et de l’autre et ne le toucha pas.

Quand le propriétaire de la ménagerie jeta de la viande au lion, le lion en déchira un morceau et le donna au petit chien.

Le soir, quand le lion se coucha pour dormir, le petit chien se coucha près de lui et posa sa tête sur sa patte.

Depuis, le petit chien vécut dans la cage du lion ; le lion ne le touchait pas ; ils mangeaient et dormaient ensemble, parfois ils jouaient tous deux.

Un jour, un monsieur vint à la ménagerie et reconnut son chien. Il déclara que le chien lui appartenait et il demanda au propriétaire de la ménagerie de le lui rendre. Celui-ci y consentit. Mais dès qu’on se mit à appeler le chien pour le faire sortir de la cage, le lion se hérissa et rugit. Le lion et le chien vécurent une année ainsi dans la même cage. Au bout d’un an, le chien tomba malade et mourut. Le lion refusa de manger ; il flairait sans cesse le chien, le léchait, le touchait avec sa patte.

Quand il comprit que le chien était mort, tout à coup il bondit, se hérissa, se mit à se frapper les flancs de sa queue, et se jeta contre les barreaux de sa cage qu’il mordait avec rage.

Toute la journée, il se frappa et rugit, puis il se coucha près du chien mort et se calma. Le maître de la ménagerie voulut emporter le cadavre, mais le lion ne laissait s’approcher personne.

Le maître pensa que le lion oublierait sa douleur si on lui donnait un autre chien. Il laissa donc entrer dans sa cage un petit chien. Mais, aussitôt le lion le mit en pièces. Ensuite, il prit entre ses pattes le cadavre du chien et resta ainsi cinq jours.

Le sixième jour le lion mourut.


Pierre Ier et le Paysan.
Histoire vraie.

Le tzar Pierre rencontra un paysan dans la forêt. Le paysan coupait du bois.

Le tzar dit :

— Que Dieu te bénisse, paysan ! Le paysan répondit :

— J’en ai grand besoin !

Le tzar demanda :

— As-tu une nombreuse famille ?

— Ma famille se compose de deux fils et deux filles.

— Eh bien, ta famille n’est pas grande. Où mets-tu ton argent ?

— J’en fais trois parts : la première est pour les dettes ; je prête la seconde, je jette à l’eau la troisième.

Le tzar se demanda ce que le vieux pouvait bien vouloir dire avec ses parts.

Et le vieux lui dit :

— La part qui est pour les dettes, est celle avec laquelle je nourris mon père et ma mère ; celle que je prête, est pour nourrir mes fils ; celle que je jette à l’eau, est pour nourrir mes filles.

Et le tzar dit :

— Tu as de l’esprit, vieux, maintenant, reconduis-moi de la forêt dans le champ, car je ne puis trouver mon chemin.

Le paysan dit :

— Tu trouveras la route toi-même ; va tout droit, ensuite tourne à droite, puis à gauche, et encore à droite.

Le tzar répartit :

— Je ne comprends pas ton explication. Conduis-moi.

— Mais c’est que je n’ai pas le temps. Pour nous, paysans, une journée de travail vaut cher.

— Eh bien ! si cela coûte cher, je paierai.

— Si tu paies, j’y consens !

Ils montèrent en cabriolet et partirent.

En route le tzar demanda au paysan :

— As-tu beaucoup voyagé ?

— Oui, un peu.

— Et as-tu vu le tzar ?

— Je n’ai pas vu le tzar et serais bien heureux de le voir.

— Eh bien, quand nous arriverons dans le champ, tu verras le tzar.

— Et comment le reconnaîtrai-je ?

— Tous seront tête nue, le tzar seul sera couvert.

Les voilà arrivés dans le champ ; le peuple aperçoit le tzar, et tous se découvrent. Le paysan regarde et ne voit pas le tzar. Et il demande :

— Où donc est le tzar ?

Et Pierre Alexiévitch lui dit :

— Tu vois, nous deux seulement avons la tête couverte, alors c’est l’un de nous deux qui est le tzar.


Mille pièces d’or.

Un homme riche voulait donner mille pièces d’or aux pauvres, mais il ne savait à quels pauvres donner cet argent. Il s’en fut trouver un prêtre et lui dit : — Je veux donner mille pièces d’or aux pauvres, mais je ne sais à qui. Prenez l’argent et distribuez-le à qui vous voudrez.

Le prêtre répondit :

— C’est beaucoup d’argent, je ne vois pas non plus à qui le donner, peut-être donnerai-je trop à l’un et pas assez à l’autre. Dites à quels pauvres il faut donner votre argent et combien à chacun.

Le riche dit :

— Si vous ne savez pas à qui donner l’argent, Dieu le saura. Donnez-le au premier qui viendra.

Dans la même paroisse, vivait un homme pauvre. Il avait beaucoup d’enfants et lui-même était malade et ne pouvait pas travailler. Ce pauvre lut un jour dans les psaumes : J’étais jeune et je suis devenu vieux et je n’ai pas vu un juste abandonné et ses enfants réduits à mendier.

Le pauvre pensa :

— Eh bien ! moi, je suis abandonné de Dieu et cependant je n’ai rien fait de mal. J’irai trouver le prêtre et lui demanderai comment il se fait qu’un tel mensonge se trouve dans les Écritures.

Et il alla trouver le prêtre.

Le prêtre l’appela et se dit :

— « Ce pauvre est venu le premier, je lui donnerai les mille pièces d’or du riche. »


Schat et Don.
Conte.

Un vieillard, Ivan, avait deux fils : Schat Ivanovitch et Don Ivanovitch. Schat Ivanovitch était l’aîné ; il était le plus fort et le plus grand ; et Don Ivanovitch, le cadet, était plus petit et plus faible. Le père leur montra à chacun le chemin qu’ils devaient suivre et leur ordonna d’obéir. Schat Ivanovitch n’obéit pas à son père et ne suivit pas le chemin désigné ; il erra et se perdit. Mais Don Ivanovitch obéit à son père, il alla où il lui avait ordonné d’aller, il traversa toute la Russie et devint célèbre.

Dans le district Epiphansk de la province de Toula, il y a un village appelé « Ivan-Lac » où se trouve un lac. De ce lac, coulent de divers côtés deux petites rivières. L’une d’elles est si étroite que l’on peut l’enjamber, c’est le Don ; l’autre est plus large, c’est le Schat.

Le Don coule tout droit, et plus il avance plus il s’élargit ; le Schat, au contraire, fait des zigzags. Le Don traverse toute la Russie et tombe dans la mer d’Azov ; il renferme beaucoup de poissons et porte beaucoup de barques et de bateaux ; le Schat va de travers, ne sort pas de la province de Toula et se perd dans la rivière Oupa.


L’Aigle.
Histoire vraie.

Une aigle s’était fait un nid sur la grand’route, loin de la mer ; elle eut des petits. Un jour, des ouvriers travaillaient près de l’arbre où se trouvait le nid ; l’aigle s’approchait du nid tenant un grand poisson dans ses serres. Les hommes, apercevant le poisson, entourèrent l’arbre en criant et lancèrent des pierres à l’aigle. L’aigle laissa tomber le poisson, les hommes s’en emparèrent et s’en allèrent. L’aigle s’arrêta au bord de son nid, les petits aiglons levèrent la tête et se mirent à crier, demandant leur nourriture.

L’aigle était fatiguée et ne pouvait plus voler jusqu’à la mer. Elle descendit dans le nid, couvrit ses petits de ses ailes, les caressa, leur lissa les plumes, semblant les supplier d’attendre un peu. Mais plus elle les caressait, plus ils criaient.

Alors l’aigle les quitta et se posa au sommet de l’arbre. Les petits aiglons crièrent encore plus plaintivement. Alors, soudain, l’aigle elle-même poussa un grand cri, et, déployant ses ailes, s’envola lourdement vers la mer. Elle ne revint que tard dans la soirée. Elle volait doucement et très bas sur la terre ; dans ses serres, elle tenait de nouveau un grand poisson.

Quand elle fut près de l’arbre, elle se retourna pour voir s’il n’y avait pas encore des hommes, et, pliant rapidement ses ailes, elle se posa au bord du nid.

Les petits aiglons levèrent la tête et ouvrirent le bec ; alors l’aigle déchira le poisson et le donna à manger à ses petits.


Comment le Paysan partagea l’Oie.
Histoire vraie.

Un pauvre paysan, n’ayant plus de pain, résolut d’en demander au seigneur. Pour ne pas se présenter à lui les mains vides, il prit une oie, la fit rôtir, et la lui porta. Le seigneur prit l’oie et dit au paysan :

— Je te remercie, paysan, seulement je ne sais pas comment partager cette oie. J’ai une femme, deux fils et deux filles. Comment faire pour que chacun soit content ?

Le paysan dit :

— C’est moi qui vais faire le partage.

Il prit le couteau, coupa la tête de l’oie et dit au seigneur :

— Tu es à la tête de la maison, prends donc la tête.

Puis, coupant le derrière de l’oie il le donna à la femme du seigneur :

— Tu dois t’asseoir et rester à la maison, lui dit-il, en conséquence ce morceau te revient.

Ensuite, il coupa les deux pattes, les donna aux deux fils, leur disant :

— Vous êtes les pieds, vous devez marcher sur les traces de votre père.

Enfin, coupant les ailes, il les donna aux deux filles et ajouta :

— Quant à vous, voici les ailes, car vous vous envolerez bientôt de la maison.

Et prenant toute l’oie, il ajouta :

— Et le reste est pour moi.

Le seigneur sourit et donna au paysan du pain et de l’argent.

Un riche paysan, ayant appris que le seigneur avait donné à un paysan de l’argent et du pain pour une oie, fit rôtir cinq oies et les lui porta.

Le seigneur lui dit :

— Merci pour tes oies ! mais je suis bien embarrassé, car avec ma femme et mes enfants nous sommes six ; comment partager tes cinq oies entre nous ?

Le riche paysan réfléchit, mais ne trouva pas de solution. Le seigneur envoya alors chercher le pauvre paysan et lui ordonna de faire le partage. Notre homme prit une oie pour le seigneur et sa femme et dit :

— Vous voilà trois ensemble avec cette oie. Il en donna une autre aux fils et leur dit :

— Vous serez trois avec cette oie.

Puis il en donna une aux filles et leur dit : — Et vous aussi, vous serez trois.

Alors prenant pour lui les deux oies qui restaient, il ajouta :

— Et nous aussi nous serons trois.

Le seigneur sourit, donna encore de l’argent au pauvre paysan et renvoya le riche.


Les Punaises.
Récit.

Je m’arrêtai une nuit dans une auberge. Avant de me coucher, je pris la bougie et examinai les coins du lit et des murs. Partout, il y avait des punaises ; je réfléchis alors au moyen de m’installer pour la nuit de façon que les punaises ne puissent arriver jusqu’à moi.

J’avais un lit pliant ; je savais que, si je le plaçais au milieu de la chambre, les punaises descendraient le long des murs, et, par les pieds du lit, monteraient jusqu’à moi ; aussi priai-je l’aubergiste de me donner quatre coupes en bois ; je mis de l’eau dans ces coupes et, dans chacune d’elles, je plaçai un pied du lit. Je me couchai ; je mis la bougie par terre et j’observai ce que faisaient les punaises. Elles m’avaient déjà senti et arrivaient en foule ; je les vis courir sur le parquet, grimper au bord de la coupe ; les unes tombaient dans l’eau, d’autres revenaient sur leurs pas.

— « Je suis plus fin que vous, pensai-je, vous ne m’atteindrez pas ! »

J’allais éteindre la bougie lorsque soudain, je me sentis mordre ; je cherchai et trouvai une punaise. Comment avait-elle pu venir jusqu’à moi !

Un instant après j’en sentis une autre. Je regardai attentivement autour de moi, ne comprenant pas comment elles pouvaient arriver jusqu’à moi.

Longtemps je ne pus le comprendre ; enfin, regardant au plafond, je vis une punaise qui s’y promenait, et, lorsqu’elle fut au-dessus du lit, elle se laissa tomber.

— « Non, pensai-je, je ne suis pas aussi rusé que vous ! »

Je mis ma pelisse et sortis dans la cour.


Le Juge équitable.
Conte.

Le roi d’Alger, Bouakas, avait entendu dire que dans une certaine ville, il existait un juge d’une équité extraordinaire ; ce juge, disait-on, reconnaissait infailliblement la vérité, au point que pas un fripon ne pouvait lui échapper.

Bouakas voulut se rendre compte par lui-même si cette affirmation n’était pas exagérée. Il se déguisa donc en marchand, monta à cheval et se rendit à la ville où vivait le juge. À peine entré dans cette ville, un infirme s’approcha de lui et lui demanda l’aumône. Bouakas lui donna quelque chose et il allait poursuivre sa route, quand l’infirme le saisit par les vêtements.

— Que veux-tu ? lui demanda le roi. Ne t’ai-je pas fait l’aumône ?

— Oui, tu m’as fait l’aumône, reprit le mendiant, mais fais-moi encore la grâce de m’emmener sur ton cheval jusqu’à la place de la ville, car les chameaux et les chevaux pourraient m’écraser.

Bouakas prit en croupe le mendiant, et ils arrivèrent ainsi sur la place. Là, il arrêta son cheval, mais le mendiant ne descendit pas.

— Pourquoi restes-tu là ? lui demanda le roi. Descends, nous sommes arrivés.

Le mendiant répondit :

— Pourquoi descendrais-je ? Ce cheval est à moi. Si tu ne veux pas me le laisser de plein gré, allons trouver le juge.

La foule les entourait. On écoutait leur discussion.

— Allez chez le juge ! leur criait-on, il vous mettra d’accord !

Bouakas et le mendiant se rendirent chez le juge. La foule se pressait au tribunal, le juge appelait à tour de rôle ceux qu’il devait juger. Avant que vînt le tour du roi, le juge appela devant lui un savant et un paysan. Tous deux se disputaient à propos d’une femme. Le paysan affirmait qu’elle était sa femme, et le savant prétendait qu’elle était la sienne. Après les avoir entendus, le juge garda un instant le silence puis leur dit :

— Laissez cette femme chez moi et revenez demain.

Quand ceux-ci furent partis, ce fut le tour d’un boucher et d’un marchand d’huile. Le boucher était tout couvert de sang et le marchand maculé de taches d’huile. Le boucher tenait dans sa main de l’argent et le marchand d’huile tenait la main du boucher. Le boucher disait :

— J’ai acheté de l’huile chez cet homme et je tirais ma bourse pour le payer lorsqu’il me saisit la main pour me voler mon argent ; et nous sommes venus devant toi, moi tenant la bourse et lui me tenant la main, mais l’argent est à moi et lui est un voleur.

— Ce n’est pas vrai ! répartit le marchand d’huile. Le boucher est venu m’acheter de l’huile ; quand j’eus rempli une pleine cruche, il me demanda de lui changer une pièce d’or ; je pris l’argent et le mis sur le comptoir, mais lui s’en empara et allait s’enfuir ; alors je le saisis par la main et l’amenai ici.

Après un silence, le juge leur dit :

— Laissez l’argent ici et revenez demain.

Quand arriva le tour de Bouakas et du mendiant, le roi raconta ce qui s’était passé. Le juge l’écouta et demanda au mendiant de s’expliquer.

Le mendiant dit :

— Tout cela n’est pas vrai ; voici la vérité : j’étais à cheval et je traversais la ville ; lui était assis à terre et il me pria de le prendre sur mon cheval et de le conduire sur la place. Je le fis monter en croupe et le conduisis où il désirait, mais il refusa de descendre, disant que le cheval était à lui, ce qui est faux.

Le juge réfléchit et dit :

— Laissez le cheval chez moi et revenez demain.

Le lendemain, une grande foule s’assembla chez le juge pour entendre ses arrêts. Le savant et le paysan s’approchèrent les premiers.

— Prends la femme, dit le juge au savant, et qu’on donne au paysan cinquante coups de bâton.

Le savant prit sa femme et le paysan subit sa peine devant tout le monde. Puis le juge appela le boucher.

— L’argent est à toi, lui dit-il ; et, désignant le marchand d’huile : Qu’on lui donne cinquante coups de bâton, ajouta-t-il.

Enfin ce fut le tour de Bouakas et de l’infirme.

— Reconnaîtrais-tu ton cheval entre vingt autres ? demanda le juge au roi.

— Oui, répondit-il.

— Et toi ?

— Moi aussi, répondit l’infirme.

— Suis-moi, dit le juge à Bouakas.

Ils se rendirent à l’écurie ; le roi reconnut aussitôt son cheval entre vingt autres.

Puis, le juge fit venir l’infirme dans l’écurie et lui ordonna de désigner le cheval. Le mendiant reconnut le cheval et le désigna.

Alors le juge revint à sa place et dit à Bouakas :

— Le cheval est à toi, prends-le, et qu’on donne à l’infirme cinquante coups de bâton.

Après ce dernier jugement, le juge s’en retourna chez lui et Bouakas le suivit :

— Que me veux-tu ? lui demanda le juge. Serais-tu mécontent de mon jugement ?

— Non ! je suis fort satisfait, répondit Bouakas, seulement je voudrais savoir comment tu as su que la femme était au savant et non au paysan, que l’argent était au boucher plutôt qu’au marchand d’huile, et que le cheval m’appartenait à moi et non au mendiant ?

— Pour la femme, voici comment j’ai su la vérité : Je la fis venir le matin chez moi et lui dis : « Verse de l’encre dans mon encrier. » Elle prit l’encrier, le nettoya vivement et adroitement et l’emplit d’encre. Donc, elle était habituée à cette besogne. La femme d’un paysan n’aurait pas su s’y prendre. Je jugeai par là que le savant avait raison. Quant à l’argent, voici comment j’ai reconnu la vérité : J’ai placé l’argent dans une cuvette pleine d’eau et j’ai regardé ce matin s’il surnageait de l’huile. Si l’argent avait appartenu au marchand d’huile, le contact de ses mains huileuses l’aurait taché ; comme l’eau était restée claire, j’en conclus que l’argent était au boucher. Pour le cheval, c’était plus difficile. Le mendiant l’avait reconnu aussi vite que toi entre vingt autres. Mais je ne vous ai pas fait venir tous les deux à l’écurie pour voir qui de vous reconnaîtrait le cheval, mais pour voir lequel de vous le cheval reconnaîtrait. Quand tu t’es approché de ton cheval, il a tourné la tête de ton côté, tandis que lorsque le mendiant l’a touché, il a baissé l’oreille et levé un pied. Voilà comment j’ai reconnu que tu étais bien le propriétaire du cheval.

Alors Bouakas lui dit :

— Je ne suis pas un marchand, je suis le roi Bouakas. Je suis venu ici pour voir si ce que l’on disait de toi était vrai. Je sais maintenant que tu es un juge sage et équitable. Demande-moi ce que tu voudras, je te l’accorderai.

Le juge dit :

— Je n’ai point besoin de récompense, les compliments de mon roi m’ont déjà récompensé.


Le Tzar et la Chemise.

Le tzar étant malade dit :

— Je donnerai la moitié de mon royaume à celui qui me guérira.

Alors tous les sages se réunirent et tinrent conseil pour guérir le tzar, mais ils ne trouvèrent aucun moyen. Cependant, l’un des sages déclara qu’il était possible de guérir le tzar :

— Si l’on trouve sur terre un homme heureux, qu’on lui enlève sa chemise et que le tzar la mette, il sera guéri, dit-il.

Le tzar fit chercher dans son royaume un homme heureux. Les envoyés du tzar se répandirent par tout le royaume mais ne purent découvrir un homme heureux. Il ne se trouva pas un homme qui fût content de son sort : l’un était riche, mais malade ; l’autre était bien portant, mais pauvre ; un troisième, riche et bien portant, se plaignait de sa femme ; celui-ci de ses enfants. Tous se plaignaient de quelque chose.

Un soir, très tard, le fils du tzar, en passant devant une pauvre chaumière, entendit quelqu’un s’écrier :

— « Dieu soit béni ! J’ai bien travaillé, bien mangé, je vais me coucher ; que me manque-t-il ? »

Le fils du tzar fut rempli de joie. Il donna l’ordre d’aller sur-le-champ prendre la chemise de cet homme, de lui donner en échange tout l’argent qu’il exigerait et d’envoyer sa chemise au tzar.

Les envoyés se rendirent en hâte chez cet homme heureux et voulurent lui enlever sa chemise. Mais l’homme heureux était si pauvre qu’il n’avait pas de chemise.


Le Loup et le Paysan.
Conte.

Un loup était poursuivi par des chasseurs. Il rencontra un paysan qui revenait des champs portant un sac et un fléau. Le loup lui dit :

— Paysan ! cache-moi ! Les chasseurs me poursuivent.

Le paysan eut pitié du loup, le cacha dans son sac et le mit sur son épaule.

Les chasseurs vinrent et demandèrent au paysan s’il n’avait pas vu le loup.

— Non, je ne l’ai pas vu ! répondit le paysan.

Les chasseurs s’éloignèrent, le loup sortit du sac et se jeta sur le paysan pour le dévorer.

Alors le paysan s’écria :

— Oh ! loup ! n’as-tu pas honte ! Je viens de te sauver la vie et maintenant tu veux me dévorer !

Le loup lui répondit :

— Un bienfait s’oublie.

— Non, reprit le paysan, un bienfait ne s’oublie pas ; interroge qui tu voudras, on te le dira.

Et le loup reprit :

— Soit ! Allons ensemble sur la route, et nous demanderons à la première personne que nous rencontrerons si oui ou non un bienfait s’oublie. Si l’on me répond « non », je te laisserai vivre ; dans le cas contraire je te mangerai.

Ils poursuivirent leur route et rencontrèrent une vieille jument aveugle.

Le paysan lui demanda :

— Jument, dis-moi si un bienfait s’oublie ou non ?

La jument répondit :

— Quant à moi, voici ce que je sais : j’ai vécu douze ans chez mon maître, je lui ai donné douze poulains et, en même temps, j’ai labouré et charroyé. L’année dernière je devins aveugle, alors il me fit travailler au moulin. Enfin je perdis mes forces et, un jour, je tombai sous la roue. On me frappa, on me traîna par la queue et l’on me mit dehors. Quand je revins à moi, je me mis à errer. Je ne sais où aller.

Alors le loup dit :

— Tu vois, paysan, qu’un bienfait s’oublie.

Le paysan répondit :

— Attends encore et interrogeons un autre.

Ils allèrent plus loin et rencontrèrent un vieux chien qui se traînait avec peine. Le paysan demanda :

— Chien, dis-nous si un bienfait s’oublie ou non ?

— Voilà ce que je dirai, répondit le chien ; j’ai vécu quinze ans chez mon maître, je gardais sa maison, j’aboyais, je mordais ceux qui entraient. Mais je suis devenu vieux, je n’ai plus de dents, on m’a chassé de la cour, on m’a poursuivi à coups de brancard sur le dos et je me traîne comme je peux, je ne sais où, le plus loin possible de mon ancien maître.

Et le loup reprit :

— Entends-tu ce qu’il dit ?

Le paysan répondit :

— Attends la troisième rencontre.

Plus loin ils rencontrèrent un renard.

Le paysan dit :

— Dis-moi, renard, un bienfait s’oublie-t-il ou non ?

Le renard demanda :

— Pourquoi veux-tu savoir cela ?

Le paysan répondit :

— Voici pourquoi : Le loup était poursuivi par des chasseurs ; sur sa prière je l’ai caché et, maintenant, il veut me dévorer.

Le renard répartit :

— Est-ce qu’un si grand loup peut entrer dans un sac pareil ? Si je voyais cela je vous mettrais d’accord.

Le paysan dit :

— Il s’y est introduit entièrement et te le dira lui-même.

— C’est vrai, dit le loup.

Alors le renard dit :

— Montre-moi comment tu as pu te glisser dans le sac, je ne le croirai qu’en le voyant.

Le loup mit la tête dans le sac et dit :

— Voilà comment j’ai fait.

— Entre entièrement, car je ne vois pas, dit le renard.

Le loup entra tout à fait dans le sac, et le renard dit au paysan :

— À présent, lie-le.

Le paysan lia le sac et le renard lui dit :

— Maintenant, paysan, montre-moi comment tu bats le blé.

Le paysan tout réjoui se mit à frapper sur le loup, puis il dit :

— Renard, regarde comment on bat le blé, et vois le grain s’ouvrir sous le fléau !

Puis donnant un coup sur la tête du renard, il le tua en disant :

— « Un bienfait s’oublie. »


Le Saut.
Histoire vraie.

Un navire revenait au port après avoir fait le tour du monde.

Le temps était beau, tout l’équipage était sur le pont. Au milieu des passagers un grand singe amusait tout le monde : il gambadait, sautait, faisait des grimaces, imitait les gens, et, voyant qu’on s’occupait de lui, continuait de plus belle.

Soudain il s’élança sur un petit garçon de douze ans, le fils du capitaine du navire, lui arracha son chapeau, le mit sur sa tête et grimpa lentement au mât. Tout le monde se mit à rire ; mais l’enfant, resté tête nue, ne savait s’il devait rire ou pleurer. Le singe s’assit sur la vergue, et avec ses dents et ses ongles, commença à déchiqueter le chapeau. Il semblait prendre plaisir à la peine de l’enfant, il lui montrait le chapeau, lui faisait des grimaces.

Le gamin avait beau le menacer, crier, le singe continuait à déchirer le chapeau. Les matelots riaient de plus en plus. Tout à coup, le gamin, rouge de colère et de dépit, jeta son habit et grimpa sur le mât à la poursuite du singe. D’un bond il attrapa la corde et atteignit la vergue, mais l’animal, plus agile et plus adroit, lui échappa au moment où il croyait atteindre son chapeau.

— Tu ne m’échapperas pas ! s’écria le gamin en poursuivant le singe.

Le singe, peu à peu, l’attirait de plus en plus haut ; excité par la lutte, l’enfant le poursuivait, et bientôt singe et enfant arrivèrent en haut du mât. Là, le singe se tenant d’une main à une corde, mit le chapeau à l’extrémité de la plus haute vergue et lui-même grimpa jusqu’au bout. De là, il riait et montrait ses dents. Du mât à l’extrémité de la vergue où était suspendu le chapeau, il y avait deux archines, aussi ne pouvait-on le saisir qu’en lâchant la corde et le mât.

Mais l’enfant était très excité. Il lâcha le mât et passa sur la vergue.

Sur le pont, tout le monde regardait et riait de cette lutte entre le singe et le fils du capitaine, mais dès qu’on s’aperçut qu’il avait lâché la corde et qu’il se mettait sur la vergue, en balançant les bras, tous les matelots restèrent paralysés de frayeur : un seul faux mouvement et il pouvait s’écraser sur le pont. Si même il réussissait à saisir le chapeau, il lui serait très difficile de se retourner et d’atteindre le mât.

Tous regardaient en silence, attendant ce qui allait se passer.

Tout à coup, quelqu’un poussa un cri d’effroi. L’enfant, ramené à la réalité par ce cri, regarda en bas et chancela.

À ce moment, le capitaine du navire, le père de l’enfant, sortait de sa cabine, tenant un fusil pour tuer des mouettes. Il vit son fils sur la vergue et, dirigeant sur lui son arme, il cria :

— À l’eau ! Immédiatement à l’eau, ou je te tue !

Le garçon, sans comprendre, perdait l’équilibre.

— Saute ! ou je tire ! une, deux !

Et au moment où le père cria « trois » l’enfant s’élança dans la mer.

Le corps de l’enfant tomba dans l’eau comme un boulet, mais les ondes l’avaient à peine englouti que vingt braves matelots se jetaient à la mer. Au bout de quarante secondes, qui parurent un siècle aux spectateurs, le corps de l’enfant reparut à la surface. On le saisit et on le transporta sur le vaisseau. Quelques minutes après, il rendit de l’eau par la bouche et commença à respirer.

Quand le capitaine le vit sauvé, il jeta un cri comme si quelque chose l’eût étouffé, et il se sauva dans sa cabine pour que personne ne le vit pleurer.


L’Habit neuf du Tzar.
Conte.

Un tzar aimait beaucoup les habits somptueux. Il ne pensait qu’à se parer le mieux possible. Un jour, deux tailleurs vinrent chez lui et lui dirent :

— Nous pouvons te faire un habit si beau que jamais homme n’en posséda un pareil, seulement quiconque est sot ou indigne de ses fonctions ne peut distinguer cet habit. Celui qui est intelligent le verra parfaitement, tandis que celui qui est sot restera à côté sans voir l’habit que nous aurons confectionné.

Le tzar, ravi de cette proposition des tailleurs, leur commanda l’habit.

On donna aux tailleurs une chambre dans le palais, on leur fournit du velours, de la soie, de l’or, enfin tout ce qu’il faut pour confectionner un habit.

Huit jours s’écoulèrent. Le tzar chargea son ministre de s’informer si le nouvel habit était prêt. Le ministre arriva et demanda l’habit. Les tailleurs répondirent qu’il était prêt et désignèrent une place vide.

Le ministre, sachant que les hommes sots ou indignes de leurs emplois ne pouvaient voir cet habit, feignit de le voir et complimenta les tailleurs. Le tzar se fit livrer l’habit. On le lui apporta et on lui désigna une place vide. Il feignit, à son tour, de le voir. Il ôta celui qu’il portait et ordonna qu’on le revêtit de ce riche habit.

Quand le tzar sortit ainsi se promener dans la ville, tout le monde croyait que le tzar n’avait pas pas d’habit, mais personne n’osait le dire, ayant entendu dire que les sots seuls ne pouvaient voir le nouvel habit, et chacun pensait être seul à ne pas le voir alors que pour les autres il était visible.

Le tzar se promena ainsi à travers la ville, et tous ses sujets admiraient son nouvel habit. Tout à coup, un innocent aperçut le tzar et s’écria :

— Regardez ! le tzar se promène dans les rues sans habit !

Le tzar se sentit honteux de n’être pas habillé, et tout le monde comprit qu’il n’avait réellement pas d’habit.


Le Moulin qui moud de soi-même.
Histoire vraie.

Un paysan se fit meunier et construisit des moulins à eau, à vent et à chevaux. Puis, il eut l’idée d’en construire un qui marcherait sans eau, ni vent, ni chevaux. Il voulait qu’une lourde pierre, en montant et descendant, fit mouvoir continuellement la roue, par son poids, de façon que le moulin marchât tout seul.

Il alla trouver le seigneur et lui dit :

— J’ai inventé un moulin qui peut marcher tout seul, sans eau, ni chevaux, il n’y a qu’à le mettre en mouvement et après, il marchera tant qu’on voudra, seulement je n’ai pas d’argent pour acheter de la fonte et du bois ; prête-moi trois cents roubles, et le premier moulin pareil que je construirai sera pour toi.

Le seigneur demanda au paysan s’il savait lire et écrire. Le paysan répondit négativement.

Alors le seigneur lui dit :

— Si tu savais lire, je te donnerais un livre qui traite de la mécanique et tu verrais qu’on ne peut construire un pareil moulin, que beaucoup de savants sont devenus fous à chercher le moulin qui tourne tout seul.

Le paysan n’ajouta pas foi aux paroles du seigneur et lui répondit :

— On écrit bien des mauvaises choses dans vos livres. Je connais un mécanicien qui a construit un moulin pour un marchand, mais il l’a manqué ; eh bien, moi, qui ne suis qu’un ignorant, d’un seul coup d’œil, j’ai reconnu le défaut, je l’ai arrangé et il a marché.

Le seigneur dit :

— Et comment lèveras-tu la pierre, lorsqu’elle sera descendue ?

— Elle remontera toute seule avec la roue, répondit le paysan.

Le seigneur reprit :

— Oui, elle remontera, mais pas assez haut, et la seconde fois moins haut encore ; puis elle s’arrêtera, malgré toutes les roues que tu monteras. C’est comme si tu t’élancais sur un traîneau d’une haute montagne sur une plus petite ; tu ne pourrais de cette petite t’élancer sur la grande.

Le paysan n’abandonna pas son idée. Il se rendit chez un marchand et lui promit de lui construire un moulin sans eau, ni chevaux. Le marchand lui avança l’argent. Le paysan construisit, construisit, les trois cents roubles y passèrent et le moulin ne marcha point. Alors le paysan vendit tout ce qu’il possédait pour continuer cette entreprise, mais il perdit tout sans succès.

Alors le marchand lui dit :

— Livre-moi le moulin qui marche sans eau, ni chevaux, sinon, rends-moi mon argent.

Le paysan alla de nouveau trouver le seigneur et lui fit part de son embarras.

Le seigneur lui donna de l’argent et lui dit :

— Maintenant, reste à travailler chez moi, construis-moi des moulins ordinaires, cela c’est ton affaire, mais à l’avenir ne t’engage pas à faire des choses auxquelles de plus intelligents que toi ont dû renoncer.


La Pierre.
Histoire vraie.

Un pauvre vint trouver un riche et lui demanda l’aumône. Le riche ne lui donna rien et lui dit :

— Va-t’en !

Mais le pauvre ne partit point. Alors le riche se fâcha, prit une pierre et la lança contre le pauvre. Celui-ci ramassa la pierre, la mit dans son gousset et dit :

— Je porterai cette pierre jusqu’à ce que j’aie l’occasion de la lui jeter.

Cette occasion se présenta. Le riche commit une mauvaise action. On le déposséda de tous ses biens et on le mit en prison. Le pauvre s’approcha de lui, tira de son gousset la pierre et s’apprêta à la lancer contre lui. Mais il réfléchit, jeta la pierre à terre et dit :

— C’est en vain que j’ai porté si longtemps cette pierre. Quand il était puissant et riche, je le craignais, et maintenant je le plains.


Les Esquimaux.

Il existe dans le monde, un pays où l’été ne dure que trois mois ; tout le reste de l’année, c’est l’hiver. Pendant l’hiver, les jours sont si courts que le soleil se couche peu après s’être levé ; et, pendant trois mois, il ne se lève pas du tout, de sorte que, pendant ces trois mois, il fait nuit. Ce pays est habité par des gens qu’on appelle des Esquimaux. Ils ont un langage à eux, ne comprennent pas les autres langues et ne sortent jamais de leur pays. Les Esquimaux sont de petite taille, mais ils ont la tête énorme ; leurs cheveux sont noirs et raides ; ils ont le nez mince, les pommettes larges, les yeux petits. Les Esquimaux se font des huttes dans la neige et voici comment ils s’y prennent : ils font des briques de neige et construisent des maisons de la forme d’un fourneau. Au lieu de vitres, ils posent des glaçons, et, en guise de portes, ils pratiquent dans la neige une ouverture par laquelle ils entrent dans leurs maisons. L’hiver venu, ces maisons sont complètement ensevelies sous la neige, et ils sont à l’abri du froid.

Ils se nourrissent de la chair des cerfs, des loups et des ours blancs ; ils pêchent aussi, dans la mer, au moyen de longues perches et de filets. Ils tuent des animaux au moyen de flèches et de lances. Les Esquimaux mangent de la viande crue, comme les animaux.

Ils ne filent ni le lin, ni le chanvre pour faire des chemises ou des cordes ; ils n’ont pas non plus de laine pour fabriquer le drap. Leurs cordes sont faites avec les nerfs des animaux et leurs habits avec les peaux. Ils appliquent deux peaux, le poil à l’extérieur, et les piquent avec une arête de poisson, et, dans les trous, ils enfilent des nerfs. Ils font de même des chemises, des pantalons, des bottes.

Ils ne connaissent pas le fer et font leurs lances et leurs flèches avec des os. Ils préfèrent à tout, la graisse des animaux et des poissons. Les femmes s’habillent comme les hommes, mais elles portent des bottes à tiges plus larges afin d’y pouvoir mettre leurs enfants, car c’est ainsi qu’elles les portent.

Au milieu de l’hiver, les Esquimaux ont trois mois de nuit absolue, et l’été, le soleil ne se couche pas du tout, il n’y a pas du tout de nuit.


Comment ma Tante apprit à coudre.

J’avais six ans, quand je demandai à maman de me donner de quoi coudre. Elle me dit :

— « Tu es encore trop petite, tu te piquerais les doigts. »

Mais moi, je le lui redemandais sans cesse. Ma mère prit dans son coffre un morceau d’étoffe rouge et me le donna. Puis, elle enfila une aiguille de fil rouge et me montra comment la tenir. Je me mis à coudre, mais je ne pouvais pas faire les points réguliers ; ils étaient tout de travers, jusqu’au bord même. Ensuite je me piquai les doigts, mais me retins de pleurer. Cependant quand maman me demanda : « Qu’as-tu ? » je ne pus me retenir et me mis à pleurer. Alors maman m’ordonna d’aller jouer.

Dans mon lit, toute la nuit, je rêvai de coutures. Je rêvais que j’apprenais à coudre très vite et cela me semblait si difficile que je pensais n’y jamais parvenir. Maintenant je suis grande, je ne me souviens même pas comment j’ai appris à coudre, et quand je montre à coudre à une fillette, je m’étonne qu’elle ne puisse pas tenir son aiguille.


La Vitesse fait la Force.
Histoire vraie.

Une locomotive était lancée à toute vitesse sur la voie ferrée. Juste sur son chemin, se trouvait un chariot attelé d’un cheval : un paysan traversait la voie, mais son cheval ne pouvait tirer le chariot parce qu’une roue de derrière était brisée. Le conducteur cria au mécanicien d’arrêter ; mais le mécanicien ne l’écouta point. Il comprit que le paysan ne pouvait pas faire avancer son cheval, qui n’avait pas la force de tirer le chariot, et qu’il ne pouvait pas arrêter instantanément la locomotive. Il ne l’arrêta donc pas, mais, au contraire, la lança à toute vapeur et heurta le chariot. Le paysan s’était écarté. La machine projeta le cheval et le chariot en côté de la voie comme un copeau, elle-même ne chancela pas et fila plus loin.

Le mécanicien dit alors au conducteur du train :

— Nous n’avons tué qu’un cheval et brisé un chariot ; mais si je t’avais écouté nous serions tous morts, nous et les voyageurs. Lancée à toute vitesse, la machine a rejeté le chariot sans ressentir de secousse, tandis que si nous avions ralenti, nous aurions déraillé.


Les Chiens des Pompiers.

Dans les villes, il arrive souvent que, pendant un incendie, les enfants restent dans les maisons et qu’on ne peut les sauver parce que, dans leur frayeur, ils se cachent et se taisent et que la fumée empêche de voir où ils sont. À Londres, il y a des chiens dressés pour remédier à cela. Ces chiens vivent avec les pompiers et, aussitôt qu’une maison prend feu, les pompiers les lancent à la recherche des enfants. Un de ces chiens, à Londres, sauva douze enfants ; il s’appelait Bob.

Une fois, une maison s’enflamma et quand les pompiers arrivèrent, une femme accourut à eux. Elle pleurait et disait qu’une fillette de deux ans était restée dans la maison. Les pompiers envoyèrent Bob. Bob courut dans l’escalier et disparut dans la fumée. Cinq minutes après, il sortait de la maison, tenant dans sa gueule une fillette en chemise. La mère se jeta sur sa fille et pleura de joie en voyant qu’elle était vivante. Les pompiers caressèrent le chien et l’examinèrent pour voir s’il n’avait pas de brûlures, mais Bob s’arracha de leurs mains pour retourner dans la maison. Ils pensèrent que quelqu’un se trouvait encore dans les flammes et ils le laissèrent partir. Le chien courut à la maison et il en sortit bientôt tenant quelque chose entre les dents. Quand les gens virent ce qu’il apportait, tous éclatèrent de rire : c’était une grande poupée.


Où disparaît l’Eau de la mer.

Des sources et des marais, l’eau coule dans les ruisseaux, des ruisseaux, dans les rivières, des rivières, dans les mers. De tous côtés, des fleuves arrivent dans la mer, et depuis que le monde est créé, tous les fleuves coulent à la mer. Où passe l’eau de la mer ? Pourquoi ne déborde-t-elle pas ?

L’eau de la mer se transforme en brouillard, le brouillard monte dans l’air et se transforme ensuite en nuages. Le vent pousse les nuages et les disperse sur tout le globe. Des nuages, l’eau tombe sur la terre. De la terre, elle coule dans les marais et les ruisseaux ; des ruisseaux, elle coule dans les fleuves : des fleuves, à la mer. De la mer, l’eau s’élève de nouveau en nuages et les nuages se dispersent sur tout le globe.


L’Éléphant.

Un Indien avait un éléphant. Il le nourrissait mal et le faisait travailler beaucoup. Un jour, l’éléphant se fâcha et écrasa son maître. L’Indien mourut. Alors la femme de l’Indien se mit à pleurer et, prenant ses enfants, elle les déposa aux pieds de l’éléphant en lui disant :

— Éléphant ! tu as tué le père ; tue aussi les enfants !

L’éléphant regarda les enfants ; sur sa trompe, il prit l’aîné, le souleva doucement et le mit sur son cou ; et depuis, l’éléphant obéit à cet enfant et travailla pour lui.


L’Impératrice chinoise Silentchi.
Histoire vraie.

L’empereur chinois, Goantchi, avait une femme favorite qui s’appelait Silentchi. Voulant que le peuple se souvînt de la reine favorite, il lui montra un ver à soie et lui dit :

— « Apprends ce que l’on peut faire de ce ver et comment on l’élève, et le peuple ne t’oubliera jamais. »

Silentchi se mit à observer les vers. Elle remarqua que, lorsqu’ils mouraient, ils étaient entourés d’une fine enveloppe. Elle déroula cette enveloppe, la transforma en fils, et de ces fils fit un mouchoir de soie. En outre, elle remarqua que ces vers préféraient à tous les arbres le mûrier.

Alors elle ramassa des feuilles de cet arbre et en nourrit les vers. Elle propagea l’espèce, et enseigna au peuple la façon de l’élever.

Depuis lors, cinq mille ans se sont écoulés et les Chinois se souviennent encore de l’impératrice Silentchi et célèbrent une fête en son honneur.


La Souris petite fille.
Conte.

En passant près d’une rivière, un homme aperçut un corbeau qui s’emparait d’une souris. Il lui lança une pierre, le corbeau lâcha la souris et elle tomba dans l’eau. L’homme la retira et l’emporta chez lui. Il n’avait pas d’enfants et se dit :

— « Ah ! si cette souris pouvait se transformer en petite fille !»

Et aussitôt, la souris fut ainsi transformée. La petite fille grandit, et, un jour, l’homme lui demanda :

— Qui veux-tu épouser ?

Elle répondit :

— Je veux épouser celui qui est le plus fort au monde.

L’homme alla trouver le soleil et lui dit :

— Soleil ! ma fille veut épouser celui qui est le plus fort, tu es le plus fort au monde, épouse donc ma fille !

Le soleil lui répondit :

— Je ne suis pas le plus fort, les nuages m’obscurcissent.

L’homme alla trouver les nuages et leur dit :

— Nuages ! vous êtes les plus forts au monde ; épousez donc ma fille !

Et les nuages lui répondirent :

— Non, nous ne sommes pas les plus forts, le vent nous chasse.

L’homme alla trouver le vent et lui dit :

— Vent ! tu es le plus fort de tous ; épouse ma fille !

Le vent lui répondit :

— Je ne suis pas le plus fort, les montagnes m’arrêtent.

L’homme alla trouver les montagnes et leur dit :

— Montagnes ! épousez ma fille, vous êtes plus fortes que tout !

Les montagnes lui répondirent :

— Le rat est plus fort que nous, il nous ronge.

Alors l’homme alla trouver le rat et lui dit :

— Tu es l’être le plus fort au monde ; épouse ma fille.

Il consentit.

L’homme revint près de sa fille et lui dit :

— Le rat est le plus fort de tous : il ronge les montagnes ; les montagnes arrêtent le vent, le vent chasse les nuages, et les nuages obcurcissent le soleil ; et le rat consent à t’épouser.

Mais la jeune fille objecta :

— Alors, comment faire ? Comment épouser un rat ?

Et l’homme, de nouveau, prononça :

— Ah ! si ma fille pouvait se changer en souris !

Aussitôt la jeune fille se changea en souris et épousa le rat.


Lipounuchka.
Conte.

Il y avait un vieux et une vieille qui n’avaient pas d’enfants. Le vieux partit travailler dans les champs, la vieille resta à la maison pour faire des crêpes. Tout en faisant ses crêpes, la vieille songeait :

— « Si j’avais un fils, il porterait les crêpes à son père. Mais par qui pourrais-je les lui envoyer ? »

Tout d’un coup, d’un flocon d’étoupe, sortit un tout petit garçon qui lui dit :

— Bonjour maman !

La vieille demanda :

— D’où viens-tu, mon fils, et comment t’appelles-tu ?

Le petit garçon répondit :

— Tu as tillé l’étoupe, petite mère, et c’est là dedans que je me suis formé. On m’appelle Lipounuchka. Donne-moi les crêpes, petite mère, je les porterai au petit père.

La vieille reprit :

— Mais, auras-tu la force de les porter, Lipounuchka ?

— Oui, je les porterai très bien, petite mère !

La vieille fit un paquet de crêpes et le remit au petit garçon.

Lipounuchka prit le paquet et courut aux champs. Sur sa route, il rencontra un monticule et se mit à crier :

— Petit père ! petit père ! Aide-moi à passer ce monticule ; je t’apporte des crêpes !

Le vieux entendit des champs que quelqu’un l’appelait. Il alla à la rencontre de l’enfant, l’aida à franchir le monticule et lui dit :

— D’où viens-tu, mon fils ?

Et l’enfant répondit :

— Petit père, je me suis formé dans l’étoupe.

Et il tendit les crêpes au père.

Le vieux se mit à manger et l’enfant lui dit :

— Laisse-moi labourer, petit père.

Le vieux répondit :

— Mais tu n’en auras pas la force.

Et Lipounuchka prit la charrue et se mit à labourer. Il travailla et chanta. Un seigneur vint à passer près du champ. Il aperçut le vieux qui déjeunait tandis que le cheval labourait tout seul. Le seigneur descendit de voiture et dit au vieillard :

— Comment se fait-il, vieux, que ton cheval laboure tout seul ?

Et le vieux répondit :

— J’ai là un petit gamin qui le conduit. C’est lui que vous entendez chanter.

Le seigneur s’approcha, entendit chanter et vit Lipounuchka.

Il dit alors :

— Vieux, vends-moi ce petit !

Et le vieux répondit :

— Non, je ne puis pas le vendre, car je n’ai que lui.

Lipounuchka dit alors au vieillard :

— Vends-moi, petit père, je m’enfuirai de chez lui et reviendrai.

Alors le paysan vendit l’enfant pour cent roubles. Le seigneur paya, prit l’enfant, l’enveloppa dans un foulard et le mit dans sa poche ; en rentrant chez lui il dit à sa femme :

— Je t’apporte quelque chose qui te fera plaisir.

Elle dit :

— Montre ce que c’est.

Il retira le foulard de sa poche, le déplia et n’y trouva plus rien.

Il y avait déjà beau temps que Lipounuchka s’était enfui chez son père.


Le Loup et la vieille Femme.

Un loup affamé cherchait sa proie. À l’entrée du village un enfant pleurait dans une isba et il entendit qu’une vieille lui disait :

— Si tu ne cesses pas de pleurer, je te donnerai au loup.

Le loup n’alla pas plus loin, il s’arrêta, attendant qu’on lui donne l’enfant. Il attendit un jour, et il entendit la vieille qui disait de nouveau :

— Ne pleure pas, mon enfant, je ne te jetterai pas au loup. S’il ose venir, nous le tuerons.

Le loup pensa :

— Évidemment, ici on dit une chose et on en fait une autre.

Et il partit loin du village.


Comment les Boukhariens apprirent à élever le ver à soie.
Histoire vraie.

Pendant longtemps les Chinois seuls savaient élever le ver à soie, ils n’enseignaient cet art à personne et vendaient très cher la soie. Le roi de Boukharie, informé de cela, voulut se procurer ce ver et apprendre à l’élever. Il demanda aux Chinois des œufs de ver et des graines de l’arbre servant à les nourrir. Les Chinois refusèrent. Alors le roi de Boukharie demanda en mariage la fille de l’empereur de Chine et recommanda de dire à la fiancée que tout était en abondance dans son royaume, excepté la soie. Elle devrait donc dérober des œufs de ver à soie, autrement elle n’aurait pas ce beau tissu pour se parer.

La princesse prit des œufs et de la graine et les cacha dans sa coiffure. À la frontière, lorsque les gardes vérifièrent ce qu’elle emportait, aucun d’entre eux n’eut l’idée ou n’osa défaire sa coiffure. Alors les Boukhariens, guidés par les conseils de la princesse, cultivèrent le mûrier et élevèrent les vers à soie.


Tante raconte à grand’mère comment le brigand Emelka Pougatchev lui donna dix kopeks.
Histoire vraie.

J’avais alors huit ans ; nous habitions notre domaine de la province de Kazan. Je me rappelle que mon père et ma mère étaient très inquiets et parlaient souvent de Pougatchev. Mais j’appris bien plus tard ce qu’était ce brigand de Pougatchev. Il se faisait passer pour le tzar Pierre III. Il avait réuni sous ses ordres un grand nombre de bandits qui pendaient tous les nobles et libéraient tous les serfs. On disait qu’il était déjà avec sa bande, tout près de chez nous. Mon père avait l’intention de partir à Kazan, mais il n’osait pas nous emmener, nous autres enfants, car le froid était très vif et les routes mauvaises. On était en novembre et les routes étaient dangereuses. Mon père et ma mère firent leurs préparatifs pour aller à Kazan, et promirent de ramener de la ville des Cosaques pour nous protéger. Ils partirent et nous restâmes seuls avec notre vieille bonne Anna Trophimovna, et nous logeâmes tous dans la même chambre au rez-de-chaussée.

Je me rappelle qu’un soir, la vieille bonne berçait ma sœur dans ses bras et marchait de long en large, ma sœur avait des coliques, et moi, j’habillais ma poupée. La fille de service, Paracha, et la femme du sacristain étaient assises près de la table et causaient de Pougatchev, en prenant le thé. Tout en habillant mes poupées, j’écoutais les horreurs qu’elles racontaient.

— « Je me souviens, disait la femme du sacristain, que Pougatchev vint, un jour, à quarante verstes de chez nos voisins, il pendit les seigneurs et tua tous les enfants. »

— « Et comment ces brigands pouvaient-ils tuer les enfants ? demanda Paracha.

— « Ah ! voilà, ma petite amie, Ignatitch a raconté qu’ils prenaient les enfants par les pieds et leur frappaient la tête contre le mur.

— « Assez ! Raconter de pareilles horreurs devant une enfant ! Va, Katenka, va dormir, c’est l’heure. »

J’allais aller me coucher, quand, tout à coup, nous entendîmes frapper à la porte cochère : les chiens se mirent à aboyer ; des voix criaient. La femme du sacristain et Paracha coururent pour voir et revinrent aussitôt en criant :

— C’est lui ! C’est lui !

La vieille bonne oublia que ma petite sœur avait mal au ventre ; elle la déposa sur le lit et fouilla les coffres. Elle en tira une chemise et un petit sarafan, me déshabilla complètement, me déguisa en paysanne, me mit un mouchoir sur la tête, puis me dit :

— Écoute, si l’on te demande qui tu es, dis que tu es ma petite fille, entends-tu ?

À peine étais-je habillée que nous entendîmes, en haut, un bruit de bottes, comme si plusieurs personnes marchaient.

La femme du sacristain accourut vers nous :

— C’est lui ! C’est lui qui est venu ! Il ordonne qu’on tue des brebis, et il demande du vin et des liqueurs.

Anna Trophimovna répondit :

— Donne tout, mais ne dis pas que ce sont les enfants des maîtres, dis qu’ils sont tous partis et que celle-ci est ma petite-fille.

Toute cette nuit, on ne dormit pas. Des Cosaques ivres entraient à chaque instant chez nous. Mais Anna Trophimovna n’avait pas peur d’eux. Aussitôt qu’il en entrait un, elle lui disait :

— Que veux-tu mon pigeon ? Nous n’avons rien ; il n’y a ici que des petits enfants et moi une vieille femme.

Et les Cosaques s’en allaient.

Vers le matin, je m’endormis. Quand je m’éveillai, j’aperçus un Cosaque en pelisse de velours vert, et Anna Trophimovna qui lui faisait de grands saluts. Il montra ma sœur et demanda :

— À qui est cet enfant ?

Anna Trophimovna répondit :

— C’est l’enfant de ma fille. En partant avec mes maîtres, elle me le confia.

— Et celle-ci ? reprit-il en me désignant.

— C’est aussi ma petite-fille, votre majesté.

— Viens ici, ma petite !

De la main il me fit signe d’approcher. J’eus peur. Mais voilà qu’Anna Trophimovna me dit :

— Va, Katenka, n’aie pas peur.

Je m’approchai ; il prit ma joue et dit :

— Tu vois comme elle est blanche, ce sera une beauté !

Il tira de sa poche une poignée de pièces blanches, en prit une de dix kopeks et me la donna :

— Voilà, dit-il, garde-la en souvenir du tzar.

Et il sortit.

Il resta chez nous encore deux jours, mangeant, buvant, brisant tout, mais ne brûlant rien. Enfin, il partit.

Lorsque mes parents revinrent, ils ne surent comment remercier la bonne Anna Trophimovna. Ils lui offrirent de l’affranchir ; mais elle refusa et resta jusqu’à sa mort avec nous.

Pour moi, depuis ce temps-là, on m’appelle en plaisantant la fiancée de Pougatchev.

Et j’ai gardé les dix kopeks qu’il me donna ; quand je les regarde, je me souviens de mon jeune âge et de la bonne Anna Trophimovna.


Le Vizir Abdul.
Conte.

Le schah de Perse avait un grand-vizir nommé Abdul, qui était très équitable.

Un jour que le grand-vizir se rendait chez le schah, en traversant la ville, il vit un commencement de révolte. Aussitôt qu’on l’aperçut, on arrêta son cheval, on l’entoura et on menaça de le tuer s’il ne faisait pas ce qu’on voulait. Quelqu’un fut même assez audacieux pour lui tirer la barbe.

Quand il fut libre, le vizir se rendit chez le schah, le supplia de venir en aide à son peuple et de ne point châtier ses agresseurs. Le lendemain matin, un épicier vint trouver le grand-vizir. Celui-ci lui demanda ce qu’il voulait. L’épicier répondit :

— Je viens dénoncer celui qui t’a insulté hier. Je le connais, c’est mon voisin ; il se nomme Nazim. Envoie-le chercher et punis-le.

Le vizir renvoya l’épicier et fit appeler Nazim.

Nazim, comprenant qu’on l’avait dénoncé, arriva plus mort que vif et se jeta aux pieds du vizir.

Le vizir le releva et lui dit :

— Je ne t’ai point envoyé chercher pour te punir, mais pour te prévenir que tu as un mauvais voisin : il t’a dénoncé ! Méfie-toi et que Dieu soit avec toi !


Comment un Voleur se trahit lui-même.
Histoire vraie.

Un voleur entra une nuit dans le grenier d’un marchand. Il s’empara de toutes les pelisses et de toute la toile qu’il trouva, puis il voulut descendre ; mais il fit un faux pas, s’accrocha à l’huis de la porte, ce qui fit du bruit. Le marchand, entendant du bruit au-dessus de sa tête, réveilla son domestique et monta avec lui au grenier, une chandelle à la main.

L’ouvrier, encore tout endormi, dit au marchand :

— À quoi bon chercher, il n’y a personne ; c’est peut-être un chat.

Néanmoins, le marchand monta. Dès que le voleur entendit venir quelqu’un, il remit tout en place et chercha une cachette. Il aperçut un énorme ballot. C’était du tabac en feuilles. Il écarta le tabac, se glissa au milieu et se recouvrit de tabac. De sa cachette, il vit les deux hommes qui marchaient et causaient. L’un d’eux disait :

— Je viens d’entendre un bruit produit par quelque chose de lourd.

L’ouvrier demanda :

— Mais qui est-ce qui peut faire ce bruit ? Un chat peut-être ou un farfadet.

Le marchand passa près du tabac, ne vit rien et dit :

— En effet, je me suis trompé, il n’y a personne. Partons.

Le voleur, les voyant s’en aller, pensa :

— Maintenant, je vais de nouveau tout ramasser et je me sauverai par la lucarne.

Tout à coup, il sentit un picotement dans le nez et comprit qu’il allait éternuer ; il se couvrit la bouche de sa main, mais il ne put se retenir. Le marchand allait sortir, lorsqu’il entendit, dans le coin, quelqu’un qui éternuait.

Les deux hommes se retournèrent et attrapèrent le voleur.


Le Fardeau.

Deux hommes marchaient ensemble, chacun portant sur ses épaules un fardeau. L’un d’eux le portait tout le temps, sans le déposer, tandis que l’autre s’arrêtait à chaque pas, déposait son fardeau et s’asseyait pour se reposer. Mais à chaque fois, il devait soulever le fardeau et le remettre sur ses épaules. De sorte que, celui qui déposait son fardeau était plus fatigué que celui qui marchait sans le déposer.


Un Noyau.
Histoire vraie.

Une mère avait acheté des prunes pour les distribuer à ses enfants après le dîner. Elle les avait mises sur une assiette. Vania n’avait jamais mangé de prunes. Ces fruits le tentaient beaucoup, il rôdait sans cesse autour et les flairait. Resté seul dans la chambre, il ne put résister à la tentation : il prit une prune et la mangea. Avant le dîner, la mère compta les prunes et vit qu’il en manquait une. Elle en informa le père. À table, le père demanda :

— Eh bien, mes enfants, l’un de vous n’a-t-il pas mangé une prune ?

Tous répondirent :

— Non.

Vania devint rouge comme une écrevisse et dit aussi :

— Non, je n’en ai pas mangé.

Alors le père reprit :

— Si quelqu’un de vous l’a mangée, ce n’est pas bien, mais le malheur n’est pas là. Le malheur, c’est qu’il y a des noyaux dans les prunes et que si l’on avale un de ces noyaux, on meurt dans les vingt-quatre heures. Voilà ce que je crains !

Vania pâlit et s’écria :

— Non, j’ai jeté le noyau par la fenêtre !

Tout le monde rit et Vania se mit à pleurer.


Pourquoi un Paysan aima son Frère aîné.
Histoire vraie.

J’aimais déjà beaucoup mon frère aîné, mais, depuis qu’il m’a remplacé sous les drapeaux, je l’aime encore devantage. Voici comment la chose se passa :

Nous tirâmes au sort, et je fus désigné pour partir au régiment ; j’étais marié depuis huit jours à peine. J’étais très attendri d’être obligé de laisser ainsi ma jeune femme. Ma mère se mit à pleurer et dit :

— « Comment Pétrouchka pourra-t-il partir ? il est si jeune ? »

Mais il n’y avait rien à faire ; on commença les préparatifs de départ.

Ma femme me fit des chemises, me donna de l’argent, car je devais me rendre le lendemain à la ville, au bureau de recrutement. Ma mère se désolait, pleurait, et moi, quand je songeais que je devais partir, je sentais mon cœur se serrer comme si je devais aller à la mort.

Le soir, nous étions tous réunis pour le souper ; personne ne pouvait manger : mon frère aîné, Nicolas, restait couché sur le poêle et ne disait rien. Ma jeune femme sanglotait, mon père restait sombre, et quand ma mère apporta le gruau sur la table, personne n’y toucha. Ma mère se mit à appeler Nicolas pour souper. Il descendit, se signa, s’assit à table et dit :

— Ne pleure pas, mère, je remplacerai Petrouchka ; je suis plus âgé que lui, je ne serai peut-être pas perdu, je ferai mon temps et reviendrai à la maison. Quant à toi, Pierre, pendant mon absence, secours mon père et ma mère, respecte ma femme.

À cette nouvelle, je devins très gai, ma mère cessa de pleurer et l’on commença les préparatifs du départ de Nicolas.

Le lendemain, quand, en me réveillant, je songeai que mon frère allait partir à ma place, j’eus le cœur gros et je lui dis :

— Ne pars pas, Nicolas, c’est à moi de partir. Le sort l’a voulu, j’irai !

Il ne répondit rien et continua ses préparatifs. Moi, je me préparais aussi. Nous partîmes tous deux pour la ville. Arrivés au bureau de recrutement, il se présenta et moi aussi. Nous sommes tous deux de solides gaillards ; nous restons ; on ne nous réforme pas. Mon frère aîné me regarde, sourit et me dit :

— Assez, Pierre, retourne à la maison et ne vous attristez pas à cause de moi, je pars de mon plein gré.

Je fondis en larmes et revins à la maison. Depuis, quand je songe à mon frère, je me sens prêt à donner ma vie pour lui.


La Petite Fille et les Champignons.
Histoire vraie.

Deux petites filles revenaient à la maison, rapportant des champignons. Elles devaient traverser la voie ferrée. Croyant le train très éloigné, elles gravirent le talus et s’engagèrent sur les rails. Tout à coup, on entendit le bruit de la locomotive. L’aînée revint en arrière et la plus jeune courut en avant à travers la voie.

L’aînée cria alors à sa sœur :

— Ne retourne pas en arrière.

Mais la machine était si près et faisait tant de bruit que la petite fille n’entendit pas. Elle pensa, au contraire, qu’elle lui ordonnait de revenir. Elle revint donc sur ses pas, et, trébuchant, elle tomba sur les rails où les champignons s’éparpillèrent. Elle se mit à les ramasser.

La machine approchait de plus en plus vite, et le mécanicien sifflait tant qu’il pouvait.

L’aînée cria :

— Laisse, laisse les champignons !

Mais la petite, croyant qu’elle lui disait de les ramasser, resta accroupie sur la voie.

Le mécanicien ne put arrêter sa machine ; elle siffla de toutes ses forces et passa sur l’enfant.

L’aînée criait, pleurait, tous les voyageurs étaient aux portières, et le conducteur courut à la dernière voiture pour voir ce qu’était devenue la petite fille.

Quand le train fut passé, on la vit d’abord étendue, immobile entre les rails, la tête inclinée, puis, quand le train fut plus loin, la petite fille releva la tête, se mit à genoux et acheva de ramasser ses champignons. Ensuite elle courut vers sa sœur.


La Rosée sur l’Herbe.

L’été, si, par un matin ensoleillé, on va faire un tour dans la forêt ou dans les champs, on voit sur l’herbe des diamants qui brillent avec des feux multicolores, jaunes, rouges, bleus. Quand on s’approche et qu’on examine de près ce que c’est, on s’aperçoit que ce sont des gouttelettes de rosée réunies sur les feuilles triangulaires de l’herbe et qui brillent au soleil.

La face interne de cette feuille d’herbe est velue comme du velours et les gouttelettes glissent sur elle sans la mouiller.

Quand on cueille, sans précaution, une de ces feuilles pleines de rosée, alors la gouttelette, comme une petite bille très claire, roule si rapidement qu’on ne la voit pas disparaître.

On peut enlever cette coupe naturelle, la porter doucement à ses lèvres et boire cette rosée. Cette rosée a un goût plus savoureux que la plus délicieuse des boissons.


L’Indien et l’Anglais.
Récit.

À la guerre, les Indiens firent prisonnier un jeune Anglais : ils l’attachèrent à un arbre et voulurent le tuer.

Un vieil Indien s’approcha et dit :

— Ne le tuez pas ! Donnez-le-moi.

On le lui laissa.

Le vieil Indien détacha l’Anglais, l’emmena dans sa cabane, le fit manger et lui donna asile pour la nuit. Le lendemain matin, l’Indien ordonna à l’Anglais de le suivre.

Ils marchèrent longtemps. Lorsqu’ils furent près du camp anglais, l’Indien dit au jeune homme :

— Les tiens ont tué mon fils ; moi, je te sauve la vie ; retourne près des tiens, va, et continue à tuer les nôtres.

L’Anglais surpris, répondit :

— Pourquoi te moques-tu de moi ? Je sais que les miens ont tué ton fils, tue-moi donc au plus vite !

Alors l’Indien reprit :

— Quand ils ont voulu te tuer, je me suis rappelé mon fils et j’ai eu pitié de toi. Je ne me joue pas de toi ; va chez les tiens et tue-nous, si tu veux.

Et l’Indien laissa partir l’Anglais.


Le Gilet.
Histoire vraie.

Un paysan s’occupait de commerce ; il y gagna tant d’argent qu’il devint l’un des hommes les plus riches de la ville. Il avait des centaines d’employés à son service, et ne connaissait même pas les noms de tous.

Un jour, vingt mille roubles disparurent de chez lui ; les principaux employés recherchèrent le coupable. Le surveillant vint trouver le marchand et lui dit :

— J’ai trouvé le voleur. Il faut le faire déporter en Sibérie.

Le marchand demanda :

— Et quel est-il ?

— C’est Ivan Pétrov. Il l’a avoué, répondit l’employé.

Le marchand réfléchit et dit :

— Il faut pardonner à Ivan Pétrov.

L’employé étonné s’écria :

— Comment, lui pardonner ! Mais alors tous les employés suivront son exemple et ils gaspilleront votre bien !

Le maître dit :

— Il faut pardonner à Ivan Pétrov. Quand j’ai commencé le négoce nous étions camarades ; lorsque je me suis marié, je n’avais pas de quoi me vêtir le jour de la cérémonie et il me prêta son gilet. Il faut pardonner à Ivan Pétrov.

Et Ivan fut épargné.


La Réussite.
Histoire vraie.

Des gens débarquèrent dans une île où abondaient les pierres précieuses. Ils travaillaient hâtivement afin d’en ramasser le plus possible : ils mangeaient peu, dormaient peu et travaillaient presque tout le temps. Cependant l’un d’eux ne faisait rien : il buvait, mangeait, dormait et ne bougeait pas de place. Quand les préparatifs de départ pour retourner au pays furent terminés, ses camarades l’éveillèrent et lui dirent :

— Et toi, que rapporteras-tu à la maison ?

Il prit une poignée de terre sous ses pieds, et la mit dans son sac.

Quand tous furent de retour chez eux, cet homme retira la terre de son sac et y trouva une pierre plus précieuse que toutes les autres.


Comment un Paysan fit disparaître un bloc de pierre.
Histoire vraie.

Sur la place d’une ville, se trouvait une énorme pierre qui était fort encombrante et gênait la circulation. On fit venir des ingénieurs et on leur demanda s’ils pouvaient enlever la pierre et combien cela coûterait !

L’un dit qu’il fallait faire sauter la pierre avec de la poudre, afin qu’on pût l’extraire morceau par morceau, et que cela coûterait huit mille roubles. L’autre dit qu’il faudrait amener un rouleau sur lequel on glisserait la pierre, et que cela coûterait six mille roubles.

Un paysan dit alors :

— Moi, je ferai disparaître la pierre pour cent roubles.

On lui demanda comment il procéderait.

Il répondit :

— Je creuserai près de la pierre une grande fosse, et répandrai sur la place la terre de la fosse. Je ferai tomber la pierre dans le fossé, puis, j’égaliserai le terrain.

Il fit ainsi. Il reçut les cent roubles et encore cent autres roubles pour son ingénieuse idée.


Soudoma.
Conte.

Dans le district de Porkhovsky, de la province de Pskov, il y a une petite rivière, la Soudoma, et sur ses bords se trouvent deux montagnes, l’une en face de l’autre. Sur l’une de ces montagnes, il y avait jadis une petite ville, Vichgorod, et sur l’autre montagne, les Slaves rendaient la justice. Les vieux racontent qu’autrefois une chaîne pendait du ciel sur cette montagne et que celui qui avait raison pouvait atteindre de la main cette chaîne, tandis que celui qui avait tort ne le pouvait pas. Un jour, un homme emprunta de l’argent à un autre et nia sa dette. On les amena tous deux sur la montagne, près de la Soudoma, et on leur ordonna de saisir la chaîne. Le créancier leva la main et l’atteignit. Puis ce fut le tour du coupable. Il ne refusa pas l’épreuve, mais seulement il remit sa béquille au plaignant, afin qu’il lui fût plus facile d’atteindre la chaîne. Il l’atteignit en effet. Tout le monde s’étonna. Comment tous deux pouvaient-ils avoir raison ?

La béquille du coupable était creuse et il avait caché à l’intérieur l’argent qu’il niait posséder. Quand il avait tendu la béquille contenant l’argent, par le fait il avait rendu au créancier ce qu’il lui devait, voilà pourquoi il avait pu saisir la chaîne. Il avait ainsi trompé tout le monde.

Mais à dater de ce jour, la chaîne remonta au ciel et ne redescendit jamais.

C’est du moins ce que racontent les anciens.


Le Chien enragé.
Histoire vraie.

Un seigneur acheta un jeune chien de chasse et l’emporta chez lui dans la manche de sa pelisse. Sa femme s’éprit du petit chien et l’éleva dans la maison. On l’appela « Ami ». Il allait à la chasse avec son maître, gardait la maison et jouait avec les enfants.

Un jour, un chien étranger s’introduisit dans le jardin, il marchait droit devant lui, la queue baissée, la gueule ouverte, et remplie de bave.

Les enfants se trouvaient au jardin. Le seigneur, apercevant ce chien, leur cria :

— Enfants ! courez vite à la maison. C’est un chien enragé !

Les enfants entendirent l’ordre, mais comme ils ne voyaient pas le chien, ils se mirent à courir juste de son côté.

Le chien allait se jeter sur les enfants, lorsqu’au même moment Ami s’élança et mordit l’animal.

Les enfants se sauvèrent, mais quand Ami revint à la maison, il geignait et son cou était ensanglanté.

Dix jours après, Ami devint sombre. Il ne buvait pas, ne mangeait pas et, un jour, il mordit un jeune chien. Alors on l’enferma dans une chambre vide. Les enfants, ne comprenant pas pourquoi on avait enfermé Ami, allèrent en cachette voir ce qu’il faisait. Ils ouvrirent la porte et l’appelèrent. Ami faillit les renverser en s’élançant dehors, puis il alla se cacher dans le jardin, sous un arbre. Lorsque la maîtresse vit Ami, elle l’appela, mais le chien ne vint pas, n’agita pas sa queue, et ne la regarda même pas.

Ses yeux étaient troubles, l’écume sortait de sa gueule. La maîtresse appela son mari et dit :

— Viens vite, on a laissé échapper Ami, et il est tout à fait enragé ! Pour l’amour de Dieu, décide quelque chose.

Le seigneur apporta son fusil, s’approcha d’Ami, et l’ajusta, mais sa main tremblait. Il fit feu. La balle au lieu d’atteindre la tête pénétra dans les reins de l’animal. Le chien hurla de douleur et se débattit. Le maître se baissa pour voir la blessure. L’animal avait les reins tout ensanglantés et les pattes de derrière fracassées.

Ami rampa vers son maître et lui lécha le pied. Le seigneur tressaillit, fondit en larmes et s’éloigna rapidement.

Alors on appela un chasseur qui, avec son fusil, acheva l’animal et l’emporta.


Trois Voleurs.
Histoire vraie.

Un paysan conduisait un âne et un bouc à la ville pour les vendre. Un grelot était attaché au cou du bouc.

Trois voleurs aperçurent le paysan. L’un d’eux dit :

— Je vais lui voler son bouc, il ne s’en apercevra même pas.

Un autre voleur dit :

— Moi, après, je lui volerai son âne.

— Ce n’est pas encore difficile, dit le troisième voleur ; mais moi, je lui volerai tous ses habits.

Le premier voleur s’approcha furtivement du bouc, lui ôta son grelot qu’il attacha à la queue de l’âne et emmena le bouc dans les champs.

Au détour de la route, le paysan se retourna et, n’apercevant plus de bouc il se mit à sa recherche.

Alors le second voleur aborda le paysan et lui demanda ce qu’il cherchait. Le paysan lui répondit qu’on lui avait volé son bouc.

— J’ai vu ton bouc il n’y a qu’un instant, dit le voleur, un homme allait dans la forêt avec l’animal, tu peux encore le rattraper.

Le paysan courut à la recherche de son bouc et confia l’âne au voleur. Celui-ci s’empressa de fuir avec l’âne.

Quand le paysan revint de la forêt et vit que l’âne avait disparu, il se mit à pleurer et s’en alla droit devant lui. Sur la route, près de l’étang, il rencontra un homme qui pleurait aussi. Le paysan lui demanda ce qu’il avait.

L’homme lui raconta qu’on l’avait chargé de porter à la ville une sacoche pleine d’or, qu’il s’était assis au bord de l’étang pour se reposer, s’était endormi, et que, pendant son sommeil, la sacoche était tombée dans l’eau.

Alors le paysan lui demanda pourquoi il ne se jetait pas à l’eau pour la chercher.

— J’ai peur de l’eau, dit l’homme, et je ne sais pas nager, mais je donnerais bien vingt pièces d’or à celui qui me la retirerait.

Le paysan parut tout joyeux. Il pensa :

— « Dieu veut me dédommager de la perte de mon âne et de mon bouc. »

Il se déshabilla, descendit dans l’eau, mais ne trouva pas de sacoche. Quand il sortit de l’eau, ses habits avaient disparu.

C’était le troisième voleur qui l’avait volé.


La Princesse aux Cheveux d’or.

Il y avait aux Indes une princesse aux cheveux d’or ; elle avait une marâtre très méchante. Celle-ci détestait tellement sa belle-fille aux cheveux d’or, qu’elle persuada au roi de l’exiler dans le désert. Alors on emmena, dans le désert, la princesse aux cheveux d’or et on l’y abandonna.

Le cinquième jour, la princesse revint chez son père, à cheval sur un lion.

Alors, la marâtre conseilla au roi d’égarer sa belle-fille dans les montagnes sauvages où ne vivaient que des vautours. Le quatrième jour, les vautours la rapportèrent chez son père.

Alors, la marâtre fit exiler la princesse sur une île déserte, dans la mer. Des pêcheurs remarquèrent la princesse aux cheveux d’or, et six jours après la ramenèrent au roi.

Voyant cela, la marâtre ordonna de creuser dans la cour un puits profond ; elle y fit descendre la princesse aux cheveux d’or et fit combler le puits. Six jours après, à la place où la jeune fille avait été enterrée vivante, on vit briller une lumière ; le roi fit fouiller le sol, et on trouva la princesse aux cheveux d’or.

Enfin la marâtre fit creuser le tronc d’un mûrier, y fit enfermer la princesse et l’arbre fut jeté à la mer.

Le neuvième jour, la mer rejeta la princesse aux cheveux d’or sur les côtes du Japon. Les Japonais retirèrent de l’arbre la belle princesse vivante.

Mais aussitôt qu’elle vit le jour, elle mourut et se transforma en ver à soie.

Le ver à soie grimpa sur le mûrier et se mit à ronger les feuilles. Il grandit et, tout à coup, sembla mort ; il ne mangea plus et cessa de se mouvoir. Mais cinq jours après — juste le temps après lequel le lion avait rapporté la princesse du désert — le ver se ranima et, de nouveau, rongea les feuilles de l’arbre. Il grandit et, de nouveau, sembla mort. Mais le quatrième jour — au bout du même temps que les vautours avaient pris pour rapporter la princesse — le ver se ranima et se remit à manger. Et de nouveau il fut comme mort, et après le même temps que la princesse avait pris pour retourner sur le canot, il se ranima de nouveau.

Enfin, pour la quatrième fois, le ver s’endormit et il se réveilla le sixième jour — juste le temps après lequel on avait retiré la princesse du puits. Et de nouveau, pour la dernière fois, il s’endormit et neuf jours après — le même temps que la princesse avait pris pour arriver au Japon — le ver devint un cocon soyeux et doré. De ce cocon sortit un papillon qui se mit à pondre. De ces œufs éclorent de nouveaux vers qui se répandirent dans le Japon. Les vers s’endorment et s’éveillent cinq fois. Le Japon cultive une grande quantité de vers et fabrique beaucoup de soie.

Les Japonais appellent le premier sommeil du ver : sommeil du lion ; le deuxième : sommeil du vautour ; le troisième : sommeil du bateau ; le quatrième : sommeil du puits et le cinquième : sommeil du tronc.


Les Deux Frères.
Conte.

Deux frères voyageaient ensemble. Vers le milieu du jour ils s’étendirent dans la forêt pour se reposer. Quand ils s’éveillèrent, ils remarquèrent près d’eux une pierre portant une inscription. Ils la déchiffrèrent et voici ce qu’ils lurent :

« Que celui qui trouvera cette pierre marche dans la forêt vers l’orient ; sur son chemin, il rencontrera une rivière, qu’il la traverse ; sur l’autre rive, il apercevra une ourse et ses oursons ; qu’il prenne les oursons et s’enfuie sur la montagne sans se retourner. Là, il verra une maison et, dans cette maison, il trouvera le bonheur. »

Alors le cadet dit à l’aîné :

— Allons ensemble, peut-être pourrons-nous traverser cette rivière, prendre les oursons, les porter dans cette maison et trouver tous deux le bonheur.

Mais l’aîné répondit :

— Je n’irai pas chercher les oursons et ne te conseille pas de le faire. D’abord, qui prouve que cette inscription soit sérieuse ? Ce n’est peut-être qu’une plaisanterie, et puis, il est possible que nous l’ayons mal lue, ensuite, en admettant que ce soit la vérité, nous passerons la nuit dans la forêt, nous ne trouverons pas la rivière et nous nous égarerons. Si même nous trouvons la rivière, pourrons-nous la passer ? Elle est peut-être large et rapide, et si nous la passons, est-il si aisé de prendre des oursons ? L’ourse peut nous égorger, et au lieu de bonheur nous trouverons la mort. Quatrièmement, si nous réussissons à prendre les oursons, il ne nous sera pas possible de nous sauver sans nous reposer jusqu’à la montagne. Enfin, on ne dit pas quel bonheur on trouve dans cette maison ; peut-être un bonheur dont nous n’aurons que faire.

Mais le cadet reprit :

— Je ne suis pas de ton avis. Cela n’a pas été écrit sans but sur cette pierre. Le sens de l’inscription est clair et précis. Premièrement, il n’y a pas un si grand danger à courir ; deuxièmement, si nous n’y allons pas, un autre pourra découvrir cette pierre et trouver le bonheur à notre place, et nous n’aurons rien ; troisièmement, sans peine, rien dans le monde ne peut vous réussir ; quatrièmement, enfin, je ne veux pas passer pour un poltron.

Alors, l’aîné lui dit :

— Tu connais le proverbe : « Qui veut trop n’a rien, » ou cet autre : « Un moineau dans la main vaut mieux que la grive qui vole. »

Le cadet répliqua :

— Et moi j’ai entendu dire : « Qui craint le loup n’aille point au bois » ; ou bien : « Sous une pierre immobile, l’eau ne coule pas. » Il me semble qu’il est temps de partir.

Le cadet s’éloigna et l’aîné resta.

Un peu plus loin, dans la forêt, le cadet trouva une rivière, la traversa, et sur le bord aperçut une ourse qui dormait. Il saisit les oursons, se mit à courir sans se retourner et arriva à la montagne.

À peine était-il au sommet qu’une foule de gens vint à sa rencontre et on le conduisit à la ville où on le nomma roi. Il régna cinq ans. La sixième année, un autre roi, plus fort que lui, lui déclara la guerre, s’empara de la ville et le chassa.

Alors le frère cadet se mit à errer de nouveau et revint chez son aîné. Celui-ci vivait paisiblement à la campagne et n’était ni riche ni pauvre.

Les deux frères furent bien heureux de se raconter leur vie.

L’aîné dit :

— Tu vois que j’avais raison, j’ai vécu sans tracas ; et toi, qui fus roi, songe combien ta vie fut tourmentée.

Le cadet lui répondit :

— Je ne regrette pas mon aventure de la forêt ; il est vrai que maintenant je ne suis plus rien, mais, pour embellir ma vieillesse, j’ai le cœur plein de souvenirs, tandis que toi, tu n’en as pas.


La Couleuvre.
Conte.

Une femme avait une fille, Mascha. Mascha alla se baigner avec ses amies ; les petites filles ôtèrent leurs chemises qu’elles déposèrent sur le bord et sautèrent dans l’eau.

Une grande couleuvre sortit de l’eau et se glissa dans la chemise de Mascha. Les petites filles sortirent de l’eau, prirent leurs chemises et coururent chez elles. Quand Mascha voulut prendre sa chemise, elle s’aperçut qu’une couleuvre y était blottie. Elle voulut la chasser avec un bâton, mais la couleuvre leva la tête et lui dit d’une voix humaine :

— Mascha, Mascha, promets-moi de m’épouser ?

Mascha se mit à pleurer et répondit :

— Rends-moi ma chemise et je ferai tout ce que tu voudras.

— M’épouseras-tu ?

— Oui ! répondit la petite fille.

La couleuvre s’échappa de la chemise et rentra dans l’eau. Mascha prit sa chemise et courut à la maison. Là, elle dit à sa mère :

— Petite mère ! une couleuvre s’est posée sur ma chemise et m’a dit : « Épouse-moi, autrement je ne te rendrai pas ta chemise. » Et j’ai promis.

La mère sourit et lui dit :

— Tu as rêvé !

La semaine suivante, une bande de couleuvres rampèrent sur la maison de Mascha. La petite fille, en les voyant, eut peur et dit à sa mère :

— Petite mère ! voilà les couleuvres qui viennent me chercher !

La mère ne croyait pas l’enfant ; mais à la vue des reptiles, elle-même fut effrayée ; elle ferma la porte d’entrée de l’isba. Les couleuvres rampèrent sous la porte cochère et grimpèrent jusqu’au vestibule, mais ne purent pénétrer dans l’isba. Alors elles se retirèrent, puis se mirent en boule et se jetèrent contre la fenêtre en brisant un carreau. Puis elles tombèrent sur le parquet, se répandirent sur les bancs, sur la table et sur le poêle.

Mascha s’était réfugiée dans un coin, mais les couleuvres la trouvèrent, la firent sortir de là et l’entraînèrent dans l’eau.

La mère courut après elle et ne put la rejoindre. Les couleuvres, avec elle, se jetèrent dans l’eau.

La pauvre mère pleura sa fille, la croyant morte.

Un jour, la mère était près de la fenêtre et regardait dehors, quand, soudain, elle aperçut Mascha qui tenait un enfant par la main et une petite fille sur son bras.

La mère, tout heureuse, embrassa sa fille et lui demanda d’où elle venait et qui étaient ces enfants. Mascha dit :

— Ce sont les miens. Ma couleuvre m’a épousée, et je vis avec elle dans le royaume de l’eau.

Et la mère demanda à Mascha si l’on était bien dans le royaume de l’eau.

Mascha dit qu’on y était mieux que sur terre. Sa mère la supplia de rester avec elle ; elle refusa, disant quelle avait promis à son mari de revenir.

La mère lui dit :

— Mais comment retourneras-tu chez toi ?

— Je crierai : Ossip ! Ossip ! viens me chercher ! Il viendra sur le bord et me prendra.

— C’est bien, mais reste au moins chez moi cette nuit, dit la mère.

Mascha se coucha et s’endormit ; et la mère prit une hache et alla au bord de l’eau. Là, elle cria :

— Ossip ! Ossip ! viens ici !

La couleuvre vint sur le bord. Alors la mère, d’un coup de hache, lui trancha la tête : l’eau se teignit de son sang.

La mère retourna à la maison. Mascha venait de s’éveiller. Elle lui dit :

— Je vais maintenant retourner chez moi, petite mère ; je m’ennuie.

Et elle s’en alla ; elle prit sa petite fille dans ses bras et son fils par la main.

Lorsqu’elle fut près de l’eau, elle appela :

— Ossip ! Ossip ! Viens me chercher !

Mais personne ne sortit. Elle vit que l’eau était rouge et à la surface flottait la tête de la couleuvre.

Alors Mascha embrassa ses enfants et leur dit :

— Si vous n’avez plus de père, vous n’aurez plus de mère. Toi, ma fille, sois hirondelle ! vole au-dessus des eaux ; et toi, mon fils, sois rossignol ! chante à l’aurore ; quant à moi, je serai coucou et pleurerai mon mari mort. Et tous trois s’envolèrent en différentes contrées.


Le Moineau et les Hirondelles.
Récit.

Un jour, j’étais dans la cour et je regardais un nid d’hirondelles sous le toit. Je vis deux hirondelles s’envoler et le nid resta vide. Pendant leur absence, un moineau descendit du toit et se posa sur le nid. Il regarda attentivement tout autour de lui, battit de l’aile et se faufila dans le nid. Puis, il sortit sa petite tête et se mit à piailler.

Bientôt après, une des hirondelles revint au nid ; elle voulut entrer ; mais dès qu’elle aperçut l’intrus, elle se mit à crier, battit de l’aile et s’éloigna. Le moineau resta et continua de piailler.

Tout à coup, arriva une bande d’hirondelles. Chacune, à tour de rôle, s’approchait du nid pour regarder le moineau et s’en allait.

Le moineau n’était point intimidé. Il tournait la tête et chantait. Les hirondelles vinrent de nouveau, firent quelque chose et s’envolèrent.

Ce n’était pas sans but qu’elles allaient et venaient ainsi. Chacune d’elles apportait de la boue dans son bec et, peu à peu, les hirondelles bouchèrent l’entrée du nid. Elles allaient et venaient et l’ouverture se rétrécissait de plus en plus.

D’abord on ne vit plus que le cou du moineau, puis sa tête, puis son bec, enfin on ne vit plus rien.

Les hirondelles l’avaient complètement emmuré dans le nid.

Ensuite elles tournoyèrent en chantant autour de la maison.