Les fantômes blancs/01

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Éditions Édouard Garand (pp. 3-5).


Rochefort - Les fantômes blancs, 1923 (page 5 crop).jpg

PROLOGUE


La nuit tombait sur une froide journée de novembre de l’année 1759… Nous sommes sur les bords de la rivière Ouelle.

Une violente tempête avait sévi la veille ; une de ces tempêtes de vent de nord-est qui, de nos jours encore, sont la cause de tant de désastres.

Au loin, le St-Laurent, non encore apaisé, roulait ses vagues menaçantes, à demi-plongées dans la brume du soir.

Deux hommes suivaient, péniblement, le Chemin du Roi, rendu presque impraticable par les pluies récentes.

Ces voyageurs paraissaient épuisés de fatigue. Leur tête nue et leurs vêtements souillés disaient clairement qu’ils venaient d’échapper à quelque naufrage.

L’un de ces inconnus était grand, brun avec un teint blanc comme celui d’une femme. L’autre, plus petit, à la démarche décidée, soutenait son compagnon qui n’avançait qu’avec peine.

Une distinction native se lisait sur la figure de ces pauvres voyageurs, qui paraissaient âgés de vingt-cinq à trente ans.

Appuyé l’un sur l’autre, ils suivaient la route déserte, lorsque le plus grand des deux inconnus s’arrêta soudain.

— Je ne puis aller plus loin, dit-il en se laissant tomber au pied d’un arbre, je vais me reposer un instant.

Son compagnon, jeune homme à la figure énergique, l’enveloppa d’un regard où se lisait une profonde pitié.

— Voyons, Georges, un peu de courage, le bon Dieu ne nous a pas sauvés du naufrage et des pirates pour nous laisser mourir ici de froid et de faim… D’ailleurs, ce chemin doit conduire quelque part… Attends-moi, je vais explorer les environs… Tu n’as pas trop froid ?… acheva-t-il avec sollicitude.

— Non, ces arbres forment un abri contre le vent et nos habits ont eu le temps de sécher. Ce n’est pas le courage qui me manque, mon cher Philippe, ce sont mes jambes qui refusent de me porter plus longtemps.

— Alors reste là bien tranquille, je vais revenir bientôt.

Et le jeune homme s’éloigna en grommelant.

— Diable de pays où l’on peut marcher toute une journée sans rencontrer autre chose que des arbres, qui semblent se multiplier à mesure qu’on avance… Parions que les sauvages ne sont pas loin… Je tiens pourtant à ma chevelure… Tiens, voici une lumière : Peaux-Rouges ou blancs, il doit y avoir quelqu’un là-bas…

Et le jeune homme, obliquant à gauche, s’engagea dans un étroit sentier qu’un reste de clarté venait de lui montrer sur la lisière d’un massif de sapins qui bordait la route à cet endroit. Après quelques minutes de marche, l’inconnu se trouva devant la porte d’une petite maison qui semblait faire corps avec le rocher auquel elle s’adossait.

L’étranger frappa à la porte qui s’ouvrit aussitôt.

— Que désire mon frère ? demanda un homme de haute taille vêtu du costume indien en avançant une chaise au jeune homme.

La voix de l’habitant de la maisonnette n’avait pas les intonations gutturales habituelles aux gosiers indiens ; elle parut très douce au jeune étranger qui répondit :

— J’ai laissé mon compagnon là-bas, sur la route. Nous sommes des naufragés… Seriez-vous assez bon de nous donner un gîte pour cette nuit ?

— Bob l’Indien n’a jamais refusé l’hospitalité à ses frères dans le malheur. Allons chercher votre compagnon.

Puis, décrochant un fanal, il alluma le petit bout de chandelle de suif qui se trouvait à l’intérieur, à celle qui brûlait sur la table, et jetant un coup d’œil autour de lui, il appela :

— Fleur-des-bois !

Une jeune femme qui portait elle aussi le costume indien parut aussitôt.

L’homme lui dit quelques mots en langue sauvage, puis il fit signe à Philippe de le suivre. Celui-ci obéit, mais une fois dehors, il chancela et dut s’appuyer au bras de l’Indien.

— Mon frère ferait mieux de me laisser aller seul, dit celui-ci.

— Non, ce n’est qu’un malaise qui se dissipe déjà. D’ailleurs, c’est à deux pas d’ici.

Georges, toujours adossé au tronc de l’arbre, tremblait maintenant de tous ses membres ; il tendit les mains vers les arrivants.

— J’avais peur de mourir là, sans secours, dit-il.

— Les minutes ont paru des heures à mon frère, dit l’Indien en souriant.

— Oh oui ! bien longues, répondit le jeune homme en faisant un effort pour se mettre sur son séant.

— Prenez la lanterne, dit l’Indien à Philippe, mon frère est trop engourdi par le froid pour marcher seul : je vais le soutenir, le porter même, s’il le faut. Ne craignez pas, je suis robuste, ajouta-t-il en voyant le jeune homme faire un geste de protestation, ayez du courage, un bon feu nous attend près d’ici… Quelques minutes plus tard, on atteignait la maisonnette.

Les naufragés furent installés près du poêle et on leur servit, chacun, un bon verre de rhum, puis l’Indien leur enleva leurs chaussures mouillées qui furent remplacées par de chauds bas de laine et de souples mocassins.

Les jeunes gens se laissaient faire… Une sorte de torpeur les envahissait maintenant dans la tiède atmosphère de la pièce et sous les soins de cet homme énigmatique dont les grands yeux, d’un bleu violet, n’avait rien du Sauvage.

La jeune femme servait le souper ; silencieuse, elle posa sur la table un plat de soupe fumante et un morceau de lard entouré de pommes de terre.

L’Indien posa sa main sur le bras de Georges :

— Mes frères veulent-ils partager notre pauvre souper, dit-il.

— Je crois qu’un peu de cette soupe qui sent si bon va nous remettre tout à fait, dit Philippe ; viens-tu, Georges, il nous faut reprendre des forces pour continuer notre voyage demain.

— Je crains de ne pouvoir marcher, dit Georges ; la distance doit être grande d’ici à Québec ?

— De 30 à 35 lieues, répondit Bob, mais ne pouvez-vous pas attendre que vos pieds soient guéris ? Ce serait l’affaire de quelques jours.

— C’est, impossible, notre présence est nécessaire là-bas si nous voulons empêcher un malheur.

La jeune femme dit alors timidement :

— Si mes frères prenaient une voiture ?

— C’est vrai, dit Bob, Fleur-des-bois a raison. Pour une somme modique, vous pourrez vous faire conduire de paroisse en paroisse, si vous ne trouvez personne qui veuille vous rendre directement à Québec. Vous allez vous reposer cette nuit, et demain vous aurez une voiture. Bonne nuit, mes frères, ajouta l’étrange personnage, en ouvrant la porte d’une petite chambre. Voici votre lit, que le Grand-Esprit vous garde.

— Bonsoir et merci, dirent les jeunes gens en serrant la main de leur hôte.

— Si tous les Sauvages du Canada, dit Philippe à voix basse, ressemblent à celui-là, les histoires des voyageurs ne sont que des contes à dormir debout.

— Cet homme n’est pas un Sauvage, mon cher Philippe, c’est un blessé de la vie, un malheureux qu’une haine puissante poursuit, peut-être, comme nous ; mais sans avoir jamais vu de sauvages, je puis te certifier que cet homme n’en est pas un.

— Regarde ces livres, dit alors Philippe en s’approchant d’une tablette fixée au mur, tu ne te trompes pas. Voici Homère, Virgile et Horace, et pas des traductions, s’il vous plaît… Ah ! si nous revoyons, un jour, notre belle France, nous aurons aussi quelque chose d’invraisemblable, à raconter, à savoir que les Indiens du Canada sont au mieux avec les poètes de l’antiquité… Quelle bonne histoire à raconter dans les salons de Paris.

— Ne plaisante pas ainsi. Philippe ; qui sait si nous reverrons jamais la France et quel sort nous est réservé dans ce pays inconnu.

— Voyons, Georges, n’exagère pas ; ce pays inconnu est habité par des français, c’est déjà quelque chose pour des proscrits, comme nous.

— Sans doute, mais nos papiers sont perdus. M. de Vaudreuil voudra-t-il nous croire sur parole ?

— M. de Vaudreuil est un brave gentilhomme qui connaît nos familles ; l’essentiel, c’est d’arriver jusqu’à lui. Avec l’aide de notre hôte, nous y arriverons, j’espère, ce n’est pas l’argent qui nous manque. Quelle bonne idée de l’avoir cousu dans nos ceintures, dans nos valises il aurait péri comme le reste et nous serions sans ressources.

— Pourvu que nous arrivions à temps pour déjouer les complots de ces deux misérables. À présent que le « Montcalm » a péri, ils vont peut-être tenter quelque chose contre les deux orphelines…

— Dieu les protégera ces enfants… Allons, Georges, viens dormir : ce bon lit nous invite au sommeil.

Après une courte prière, les jeunes gens se mirent au lit et ne tardèrent pas à s’endormir.

Le soleil était levé depuis longtemps lorsqu’ils s’éveillèrent le lendemain.

Le déjeuner attendait les voyageurs. Bob, assis près du poêle, fumait tranquillement sa pipe.

— Mes frères ont bien dormi ? demanda-t-il.

— Très bien, répondit Philippe, le lit était si chaud, si moelleux. Voulez-vous nous vendre l’une de ces bonnes couvertures de laine qui le garnissent pour nous protéger du froid pendant le voyage ?

L’Indien se mit à rire.

— Fleur-des-bois a mieux que cela à offrir à mes frères, dit-il en montrant la jeune femme qui venait de décrocher deux capots d’étoffe grise tels que ceux portés par les habitants d’alors, et les tendaient aux voyageurs.

— Voilà ce qu’il faut à mes frères, dit-elle ; gardez les mocassins et les bas que je vous ai donnés hier soir, voici des bonnets et des mitaines : de cette manière, vous ne souffrirez pas du froid.

— Vous êtes notre bon ange, madame, dit Georges, une sœur n’aurait pas mieux fait pour nous.

La jeune femme rougit sous le regard de reconnaissance du jeune étranger ; son mari, voyant son trouble, invita les voyageurs à se mettre à table.

— Votre voiture sera ici dans quelques minutes, dit-il, que mes frères réparent leurs forces avant de se mettre en route. Le père Chariot, un cultivateur que j’ai rencontré ce matin, se rend à St-Jean-Port-Joli ; il va vous conduire jusque là et il espère que l’un de ses cousins, un colporteur, pourra vous conduire, de là, à Québec.

— Décidément la Providence est pour nous, dit joyeusement Philippe en se levant de table ; merci mille fois, vous avez pensé à tout.

Georges posa plusieurs pièces d’or sur la table :

— Prenez cet or, dit-il, vous êtes à la veille d’une guerre désastreuse, vous aurez peut-être bien des misères à soulager : secourez-les au nom de Georges, cela me portera bonheur.

— Si jamais, dit Philippe, en joignant son offrande à celle de son ami, les hasards de la vie nous remettent en présence, peut-être nous sera-t-il possible alors de vous dire notre histoire. En attendant, merci encore et adieu.

— Non, au revoir mes frères, et que Dieu vous garde, dit Bob en serrant les mains des étrangers.

Tous deux s’inclinèrent devant la jeune femme, qui murmura :

— Je prierai pour vous, adieu.

Le père Chariot attendait les voyageurs. Au moment de monter en voiture, l’Indien dit d’une voix que l’émotion faisait trembler un peu :

— Que mes frères n’oublient pas Bob l’Indien… Puis, sans attendre de réponse, il rentra dans sa maisonnette.

— Etrange personnage ! dit Georges.

— Ah ! oui m’sieu, répondit le père Chariot en allongeant un coup de fouet à son cheval qui prit le trot ; il est venu s’établir dans le petit bois avec sa femme v’là déjà trois ans : il a bâti sa maison lui-même, il chasse, il pêche, cultive son jardin, et ne parle quasiment pas à personne. Quand il n’est pas en voyage, il passe son temps à lire des gros livres que le diable lui fournit sans doute, car, un jour, mon garçon qui lit dans tous les livres comme un maître d’école, et même sert la messe à l’église, m’a conté que Bob avait oublié un de ses bouquins sur un tronc d’arbre devant sa porte. Les enfants c’est curieux, pas vrai ! M’sieu, ben croyez-moé si vous voulez, c’était pas du français, ni du latin, mais un vrai grimoire de sorcier, sauf vot’respect, mes bons m’sieurs.

Les deux jeunes gens se mirent à rire, et le père Chariot, froissé de n’être pas pris au sérieux, tomba dans un mutisme qui dura jusqu’a la fin du voyage.

Fin du prologue.