Les fiancés de St-Eustache/2

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I


Broum-broum, broum broum, broumbroum broumbroum. — De patriotiques fanfares résonnaient, de quart d’heure en quart d’heure, suivies d’acclamations et de vivats enthousiastes. On proclamait, à Montréal, l’association des Fils de la Liberté.

C’était le cinq septembre 1837. La place Jacques-Cartier était encombrée d’une foule nombreuse, sortant de l’Hôtel Nelson, où une grande assemblée, moitié civile, moitié militaire venait d’avoir lieu. On s’était divisé en deux branches, l’une devant par ses écrits et ses discours travailler à la conquête de l’indépendance du peuple canadien français, l’autre par la force des armes, si la nécessité l’exigeait, se dévouerait au triomphe de la cause populaire.

La foule se dirigea ensuite vers la demeure de l’Honorable Louis-Joseph Papineau, chef des patriotes, pour lui offrir ses hommages. On marchait en bon ordre ; sur le parcours les fenêtres s’ouvraient, des femmes, des enfants saluaient, avec transport, le passage de la petite troupe ; on sentait que toute une nation était remuée, que de graves événements se préparaient. Des éclairs de joie brillaient dans le regard de ces jeunes gens, animés d’une généreuse indignation, qu’avaient soulevée l’oppression, l’arrogance, l’injustice des fonctionnaires anglais.

Depuis la conquête le peuple canadien français gémissait sous un joug tyrannique ; chaque jour c’était une nouvelle vexation ; les places, les honneurs, les gros traitements étaient uniquement réservés à une indigne fraction, opposée aux droits de la majorité.

Trois quarts de siècle s’étaient ainsi écoulés pour la nation vaincue dans l’endurance des plus révoltantes insultes. Volée, humiliée dans tout ce qu’elle avait de plus cher, par des gens sans honneur comme sans conscience, cette brave petite colonie française, perdue dans le Nouveau-Monde, en était arrivée au paroxysme de l’indignation ; révoltée par les prétentions arbitraires du Conseil Exécutif et du Conseil Législatif, elle avait juré de reconquérir ses prérogatives de citoyens, qu’une certaine classe d’Anglais despotiques, hostiles aux hommes droits et indépendants avaient entrepris de lui enlever. Du moment qu’on parlait français, Qu’on pratiquait un culte contraire, on devenait sujet aux poursuites de ces personnages, On était entravé dans les moindres entreprises. Les murmures, les protestations, rien ne faisait. Les gouvernants demeuraient sourds aux plaintes, les agents du pouvoir continuaient de plus en plus à pousser les Canadiens Français à la révolte.

La troupe tourna dans la rue Bonsecours et atteignit en peu de temps la maison de M. Papineau. C’était un homme de haute stature, à la démarche imposante, aux traits nobles et réguliers, sur son beau front se lisaient les grandes inspirations ; en le voyant s’avancer dans toute sa distinction on reconnaissait en lui le chef d’une nation, un de ceux que Dieu désigne pour enthousiasmer les peuples et les conduire à sa suite au succès, à la gloire. Des hourras frénétiques retentirent lorsque le grand tribun ouvrit sa fenêtre, et se penchant vers le peuple avec un geste d’embrassement, comme s’il voulait tous les presser sur son cœur.

— Merci, mes amis, dit-il, merci d’avoir si patriotiquement répondu à notre appel. Le jour est venu où la nation canadienne française ne doit plus se laisser fouler aux pieds. Nous avons sollicité, nous avons prié en vain ; on veut nous enlever les prérogatives accordées par la capitulation et les traités. Le gouvernement qui détruit ainsi le droit par la force est méprisable, indigne de tout respect. Le peuple du Bas-Canada ne doit compter désormais que sur son énergie pour reconquérir ce qui lui est dû. Le gouvernement anglais n’a pas le droit de faire des lois pour l’administration intérieure de cette province, une telle législation est tyrannique. Un membre éminent de la Chambre des Communes à Londres, dévoué à la cause de la liberté canadienne, s’est même écrié en présence des ministres : « Si vous prétendez consommer votre œuvre d’iniquité, c’est pour les Canadiens une obligation morale de vous résister. Si le même sang que celui des Washington, des Franklin, des Jefferson, coulait dans leurs veines, ils vous chasseraient de leur pays comme vous avez été justement chassés de vos anciennes colonies. » Il y a eu à Londres des assemblées dans lesquelles le peuple a fait écho à ces nobles sentiments, à cette bienveillante sympathie pour nos souffrances, à ces encourageants avertissements qu’il est de notre devoir, de notre intérêt de repousser la violence par la violence. Je dois le dire cependant, je crois que l’heure n’a pas encore sonné de répondre à cet appel.

Nous étions faibles parce qu’au milieu de nous, une portion nombreuse de nos concitoyens avaient le tort de croire que le gouvernement de la métropole était plus éclairé, moins malveillant à notre égard, plus porté à la justice que celui de la colonie. Les voilà maintenant détrompés. L’un et l’autre subordonnent toute autre considération à celle de la sollicitude pour leurs employés. Dans le temps où vous attendiez des réformes, l’administration actuelle appelle à la magistrature des hommes qui l’ont avilie. Elle renvoie siéger sur le tribunal un juge que l’ivresse en avait fait tomber. Elle soustrait aux procès criminels qu’ils devraient subir, des fonctionnaires prévaricateurs. Comment oserait-elle, en effet, punir sévèrement un crime qu’elle s’est permis sous une autre forme ?

Vos oppresseurs vous refusent insolemment les réformes auxquelles vous avez droit, unissons-nous pour les forcer à nous les accorder. Montrons-leur que nous sommes les dignes descendants de ces héros qui les premiers vinrent ici planter la croix à l’ombre du drapeau français.[1]

La voix de l’éloquent tribun est couverte par de vifs applaudissements. Hourrah pour Papineau, vive les patriotes.

Broum, broum, broum, le tambour résonne, l’écho de la fanfare se répète de distance en distance et vient s’éteindre en un soupir au pied de la montagne, où les grands érables secouent leurs feuilles en signe d’assentiment aux démonstrations enthousiastes du peuple dont ils sont l’emblême.

On dirait à certains jours, que les plantes, les fleurs, les arbres, tout ce qui bruit, tout ce qui s’agite dans la nature, semble prendre part aux joies ou aux douleurs des hommes. Qu’est-ce donc que cette affinité unissant à certaines heures, l’être pensant avec toutes ces choses qui ne savent raisonner ? Dieu a voulu sans doute que ce mystique lien attachât l’homme au sol natal d’une manière si puissante, qu’aux instants solennels il engendre les nobles dévouements faisant les héros et les martyrs.

Suivant le sentier de la Côte-des-Neiges traversant le Mont-Royal, un jeune homme d’allure martiale, tressaillait d’impatience chaque fois que la brise apportait à ses oreilles une vibration nouvelle de la musique.

— Trop tard, disait-il en accélérant davantage sa marche, déjà rapide, je n’arriverai pas à temps.

Une flamme plus ardente brillait dans son œil bleu, ses narines se dilataient ; ses traits fins et réguliers se recouvraient d’une certaine expression, qui lui donnait alors une vague ressemblance à un jeune cheval fougueux retenu par une main de fer, lorsque ses élans impétueux l’entraînent vers l’espace qu’il veut franchir.

Pierre Dugal se mit à courir. Sa haute taille, ses membres agiles et nerveux se dessinaient bien en dépit de la rude étoffe du pays dont il était vêtu. Quelques passants le voyant ainsi filer s’arrêtèrent pour le regarder.

— Diantre, voilà un beau gars, fit une vieille femme, j’me demande ousqu’il va à la fine course comme ça. J’suis sûre qu’il va se mêler à la bagarre lui aussi. Ah ! ces tètes chaudes, qu’est-ce qu’ils vont nous amener avec tous leurs discours, ils ne changeront toujours pas ces têtus d’Anglais.

— Qu’en savez-vous la mère, riposta un petit homme maigre et sec. Quand on a un animal rétif il faut essayer de le dompter, si on ne veut pas se faire casser le cou. Le cheval est plus fort que l’homme, mais l’homme a une manière à lui, de le cravacher qui finit par le morigéner. Le cheval c’est l’Anglais, il a beau être fanfaron le Canadien finira par lui casser la gueule et lui faire entrer quelque chose dans sa caboche, à coups de marteau s’il le faut.

— Oui, si le cheval ne vous envoie pas chanter une gamme dans l’autre monde avec son sabot.

— Les femmes, c’est toujours comme ça, on n’arriverait jamais à rien si on les écoutait, ça peur de tout.

— Pas quand ç’a de la jeunesse, fit une rubiconde paysanne, sortant de la maison voisine, c’est moi qui encourage mon homme à ne pas être une poule mouillée, et à montrer aux Anglais ce qu’on est capable de faire ; y-est allé lui aussi mon mari, à l’assemblée, j’voudrais ben entendre ce que le grand Papineau va leur raconter ; mais j’ai trop de mioches à la maison, il a fallu rester. En v’la un qui sait dire des belles choses, qui n’a pas peur de leur conter ça aux tyrans, il leur envoie franchement leurs vérités lui ; à Saint-Laurent quand je l’ai entendu parler, il leur a pas marchandé sa façon de penser, ça faisait frissonner de l’entendre.

— N’empêche que je n’aime pas tout ce train là, moi, on sait jamais ce qu’on recevra sur la tête, grommela la vieille femme en s’éloignant.

Pierre Dugal continuait sa course rapide ; arrivé à la rue Notre-Dame il ralentit le pas leva la tête et fixa ses regards sur la première fenêtre d’une des maisons avoisinant la place Jacques-Cartier. La croisée venait de s’entrouvrir, une délicate figure de jeune fille, pâle avec de grands yeux noirs, s’y encadra, elle tenait une fraîche rose, se penchant au dehors elle la laissa tomber aux pieds du jeune homme ; il la ramassa précipitamment, la porta à ses lèvres et adressant un long regard de tendresse à la jeune fille :

— À ce soir, dit-il.

Elle le remercia d’un sourire puis se retira aussitôt, comme si elle eût craint d’être surprise.

Alors reprenant son élan plus rapide Pierre atteignit en quelques enjambées la rue Bonsecours. Monsieur Papineau continuait son discours, tenant sous le charme de sa parole la foule qui l’entourait.

— Que tous les Canadiens s’entendent, disait-il, pour ne faire usage, dorénavant, que des produits du pays, liqueurs spiritueuses, sucre, étoffe, etc., nous éviterons ainsi de payer les impôts à nos oppresseurs, et nous augmenterons notre commerce, nos revenus, j’ai écrit moi-même à la campagne pour me procurer des toiles et des lainages fabriqués dans le pays : j’ai cessé de mettre du vin sur ma table et j’ai dit à mes amis : « Si vous voulez vous contenter de la poule au pot, de bière ou de cidre canadien, d’eau, puis de propos pleins d’indignation si la politique whig ou tory vient en question ; pleins de gaité sur des sujets légers et variés, sur tout ce qui nous passera par la tête ; allons, venez et dînons sans un verre de vin. » — Aux premiers moments cet éloignement des usages reçus embarrasse, mais j’ai vite appris qu’il n’y a rien à quoi l’on s’habitue si aisément que de faire à sa tête quand on a la conviction que l’on fait bien.

Multiplier nos troupeaux pour avoir plus de laines ; notre bétail pour le manger, pour bonifier la terre, pour tanner plus de cuirs, et avoir plus d’artisans qui mettront en œuvre des produits plus abondants : semer pour avoir plus de toiles et pendant nos longs hivers, occuper utilement nos industrieuses et jolies concitoyennes, les entendre gaiement chanter et nous aider à affranchir le pays de taxes arbitraires ; tout cela se fera bien vite si ceux qui sont ici présents le veulent.

Hourra, hourra, vive Papineau, vive la nation canadienne.

Pierre se fit jour à travers les rangs pour arriver à l’orateur, celui-ci lui tendit la main.

— Quel beau discours, monsieur, s’écria le jeune homme, comme vous savez nous enthousiasmer ; je regrette d’être arrivé un peu tard.

— Ah, mon jeune ami, je suis heureux de vous voir. Ce n’est sans doute pas simplement la politique qui vous amène ici aujourd’hui ?

Pierre sourit :

— En grande partie du moins, répondit-il.

— Que fait-on à Saint-Eustache ?

— On partage vos opinions, monsieur, elles font loi, tous sont prêts à vous aider, à vous seconder.

— Alors tout va bien.

Un roulement de tambour couvrit leurs voix.

— Hourra pour Papineau.

Un monceau de fleurs vint ensevelir le tribun. C’était une bande d’enfants de dix, de douze, même de sept et huit ans, qui passaient en lançant d’énormes bouquets au chef des patriotes. Sa belle figure s’illumina d’une vive émotion à cette démonstration.

— Merci, dit-il en saluant avec cette grâce qui lui était, particulière, merci à vous chers enfants, merci à vos parents qui vous ont inspiré cette attention délicate qui me rend aujourd’hui si heureux ; elle me donne la certitude que tous vous avez compris combien j’ai à cœur de défendre vos droits. Je travaille surtout pour vous, générations futures, afin de reconquérir vos libertés, vos privilèges ; si nos efforts parviennent à vous faire rendre ce qui vous est dû, un jour, que nous ne verrons pas, nous, mais que vous verrez, fils de nos fils, le Canadien Français partagera les mêmes avantages que l’Anglais, sera sur le même pied que lui, arrivera aux plus grands honneurs du pays, même à celui de premier ministre du Canada.[2] Hourra, hourra, hourra.

  1. Extrait d’un discours de L.-J. Papineau.
  2. Aujourd’hui le premier ministre du Canada est Sir Wilfrid Laurier et celui-de la province de Québec, Sir Lomer Gouin.