Les fiancés de St-Eustache/23

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XXII


Elle fut magnanime, héroïque et sans tache,
Votre légende ô fiers enfants de Saint-Eustache !
Quand le ceste pliait ; quand, à St-Charle en feu,
Les hardis défenseurs de notre sainte cause,
Sacrifiant leur vie en un suprême enjeu,
Martyrs du grand devoir que la patrie impose.
Étaient morts aux lueurs de leurs foyers détruits ;
Quand les plus dévoués au loin s’étaient enfuis.
Traqués en malfaiteurs jusques à la frontière,
Et que les conquérants, avec leur morgue altière,
De leurs cris de triomphe insultaient les vaincus,
Vous, au sublime appel d’un nouveau Spartacus,
Voulûtes, réunis en phalange sacrée
Défiant jusqu’au bout la puissance exécrée
Des tyrans désormais transformés en bourreaux,
Vaincre en désespérés ou mourir en héros.

L. FRÉCHETTE.

Le lendemain, comme l’avait pressenti le Dr Chénier, l’alarme se donnait. Le capitaine Globensky arrivait à Saint-Eustache avec une petite armée de deux mille hommes d’infanterie, neuf pièces d’artillerie, cent-vingt hommes de cavalerie et une compagnie de volontaires de quatre-vingts hommes. On les avait aperçus à Sainte-Rose, village vis-à-vis de Saint-Eustache. Chénier en les voyant s’avancer, encouragea ses compatriotes et les conduisit, au nombre de cent-cinquante, vers la rivière, les échelonnant du mieux qu’il pouvait, afin de refouler Globensky, qu’on croyait être le seul à redouter. Malgré le manque d’armes et de munitions, ces braves n’hésitèrent pas un instant, ils s’élancèrent sur la rivière résolus à vaincre ou à mourir ; mais ô désespoir, à peine avaient-ils franchi une petite distance qu’une décharge de mitraille retentit en arrière ; Colborne, avec deux mille hommes, les cernait du côté nord.

Alors la consternation se met dans les rangs une partie des patriotes s’enfuient à travers la mitraille. Chénier veut les rallier ; mais, en vain, avec beaucoup de difficulté il parvient, avec les plus braves, à retourner au village que les boulets de l’ennemi commencent à assiéger. Tandis que les patriotes se retirent dans le presbytère, l’église, le couvent, on apprend avec indignation que le général Girod s’est enfui à cheval du côté de Saint-Benoit. Il ne reste pour combattre Colborne que cinq ou six cents hommes, dont la moitié seulement possèdent des fusils ; les autres sont armés de bâtons, de faux, de pieux. Plusieurs se sont retirés dans les maisons environnantes.

Chénier, fait commandant au dernier moment, s’est enfermé avec deux cents hommes dans l’église : Pierre Dugal, Guitard, Deslauriers, Forget, Major sont à ses côtés. Au dehors on entend gronder la canonnade. On cerne le village, tous les chemins sont bloqués, de tous côtés on lance des obus destructeurs, des paquets de mitraille déchirent les murailles ; les patriotes trépignent d’indignation et de rage en reconnaissant, parmi ceux qui leur livrent le combat, des judas.

Alors Dieu se voila la face pour ne pas voir le traître enfoncer le poignard dans le cœur de son frère, la mort faucha les rangs, le sang coula à flots, un hurlement lugubre du chien qui perd son maître, retentit dans l’espace, les oiseaux s’envolèrent et un épais nuage obscurcit le soleil afin que nul rayon ne put éclairer l’horrible scène.

Un bataillon succède à un bataillon, le canon se joint à la fusillade, le bourg est envahi, on attaque l’église. Pierre se penche vers le docteur Chénier.

— Qu’allons-nous faire, dit-il, très peu de nous avons des fusils.

— Sois tranquille, mon ami, lui répondit tristement le docteur, il y en aura de tués, ceux qui survivront prendront leurs armes.

Et du haut du clocher, de chaque embrasure il ordonne de tirer, un nouvel assaut leur répond. Les braves assiégés sont sublimes d’efforts. Chénier est partout, couvert de sang, de poussière, la chevelure en désordre, il commande, il veut à force de courage, de vaillance, repousser les assiégeants.

— Rendez-vous, crie un officier anglais.

— Viens me prendre, si tu le peux, lui répond Chénier, et ajustant son fusil, il l’étend raide mort sur le sol.

Une détonation formidable à l’instant retentit, la grande porte de chêne de l’église vole en éclats et les soldats envahissent le temple, le combat recommence au-dedans. Deux mille hommes contre cent, se ruent avec rage, une lutte sans merci, effrénée, barbare s’engage, on se prend corps à corps, on s’écrase aux fenêtres, aux portes : comme un flot mouvant les masses repoussent et se repoussent.

— Courage, crie Chénier aux siens. Et un moment devant les troupes anglaises qui reculent on croit à la victoire.

— Victoire, victoire, mes enfants, continue-t-il, Dieu soit béni.

Mais soudain un cri d’horreur lui répond. Colborne, furieux de cette sublime résistance et craignant la défaite, a fait mettre le feu à l’église. Ô fatalité ! le héros courbe la tête en voyant monter, en spirales rougeâtres, les flammes du brasier qui lui enlèvent sa dernière espérance ; cependant au milieu des éclairs, de la fumée, on veut encore défendre chèrement sa vie. Les Anglais effrayés ont quitté le temple, mais ils le cernent. Plusieurs patriotes, voyant tout perdu, s’élancent par les fenêtres, ils trouvent la mort en tombant. Il ne reste auprès de Chénier que Pierre et une poignée de braves se défendant en désespérés. Enfin voyant que tout est inutile Chénier leur dit :

— Mes amis, sautons par la fenêtre, du côté du couvent, par le cimetière nous essayerons à passer à travers l’ennemi.

On le suit.

— Sautez, dit-il à ses compagnons, je serai le dernier.

— Non pas, mon colonel, répond Pierre Dugal, je reste après vous.

— Non, mon ami, je suis votre commandant, obéissez. Si l’on vous tue c’est moi qui doit vous venger.

Durant ce court dialogue les autres ont sauté, ils s’affaissent sous les balles des Anglais. Pierre s’élance à son tour, puis Chénier ; en tombant le docteur se brise la jambe ; néanmoins sur un seul genou, il se relève, tire et brise le crâne d’un officier aux prises avec Pierre ; l’Anglais a son compte ; mais un autre prend sa place et frappe le fiancé de Lucienne en pleine poitrine, tandis que Chénier atteint aussi au cœur s’affaisse sur le sol, par un suprême effort le héros soulève la tête et s’écrie en mourant :

— Vive la liberté !

Pierre criblé de balles expire au même instant. Les murs de l’église se tordent sous les flammes, et du plus haut sommet des clochers qui brûlent, l’airain en sanglots convulsifs tinte lugubrement le glas funèbre des martyrs qui un à un tombent en arrosant le sol de la patrie du plus pur de leur sang. Grains de sénevé devant faire naître plus tard une nation libre et florissante au cœur d’un beau pays. Le sacrifice fut grand, la cause était si noble.

Vaincus, ah ! ils ne l’étaient pas ces héroïques patriotes ; sous le nombre ils étaient écrasés ; mais ils gagnaient à leurs enfants la liberté et les privilèges pour lesquels ils avaient si vaillamment combattu, et les droits dont nous jouissons aujourd’hui, sous le drapeau britanique, nous les devons à ceux qui s’offrirent en holocauste pour leurs frères, aux Chénier, aux Delorimier, aux Cardinal, aux Duquette, tous morts pour le triomphe final des nobles idées qu’ils défendaient.

Partout les torches allumées continuaient les ravages dans Saint-Eustache. Le presbytère, le couvent, les maisons flambaient. On voyait s’enfuir la population effrayée, les femmes, les enfants sortaient de leurs demeures pour chercher ailleurs un abri, tandis que les soldats pillaient, ravageaient. La scène était horrible, le râle des mourants, le gémissement des blessés se mêlaient aux craquements des poutres qui s’effondraient sous les flammes.

Madame Chénier, son enfant, Lucienne accompagnées du Dr Bussière, d’Edmond, fuyaient aussi le lieu du sinistre désastre, lorsque tout à coup un soldat, ivre de carnage surgit devant eux. Mademoiselle Aubry pousse un cri de terreur et, prompte comme l’éclair, fait un rempart de son corps au Dr Bussière que l’Anglais ajuste ; elle s’affaisse frappée mortellement, dans les bras de son vieux protecteur. Un cri de vengeance retentit. Edmond a tout vu, avec l’énorme râteau qu’il porte, il frappe sur la tête le soldat qui tombe, baigné dans son sang, pour ne plus se relever.

— Ma fille, mon enfant, murmure le docteur en pressant la jeune fille dans ses bras, qu’avez-vous fait, qu’avez-vous fait ?

— Je n’ai fait que vous rendre ce que je vous dois, répond la jeune fille mourante. Cher protecteur, ne pleurez pas sur moi, je suis heureuse de mourir, je vais rejoindre Pierre.

Et le nom de son fiancé sur les lèvres elle expire en souriant.

Un sanglot convulsif secoue le vieux praticien. Madame Chénier sans connaissance s’est affaissée sur le sol, Edmond la relève, la prend avec l’enfant et s’élance à la suite du Dr Bussière qui, inconscient, comme un fou, court au hasard avec son précieux fardeau, qu’il cherche en vain à ranimer. Les flammes montent du sol au ciel, une fumée épaisse et noire dérobe leur fuite aux yeux de la soldatesque.

Le docteur, l’âme angoissée, courbé sous la douleur immense qui l’étreint répète sur la route :

— Mon Dieu, mon Dieu, c’était donc là ce mariage auquel elle m’avait prié d’assister…


FIN