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Les masques et les visages – Autour d’un buste/02

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Les masques et les visages – Autour d’un buste
Robert de la Sizeranne

Revue des Deux Mondes tome 47, 1918


Les masques et les visages – Autour d’un buste


II. BÉATRICE D’ESTE ET LUDOVIC LE MORE [1]


I. — UNE AMBASSADRICE

Peut-être, sur la foi de quelques lettres, croyez-vous Béatrice d’Este, duchesse de Bari, éternellement vouée à l’invention des toilettes ou à de grossières farces à son bouffon… Il n’en est rien. Modiste, et sportive à l’habitude, tout à coup la voilà transformée par les circonstances en diplomate. Avant dix-huit ans, elle tente de convertir le Doge et la Seigneurie aux vues de Ludovic le More, ou tout au moins de connaître les leurs. Non pas à titre officiel : Ludovic le More savait ce dont nos féministes modernes n’ont pas l’air de se douter : que la grande force de la femme est d’agir par surprise, de dissimuler une volonté dans un sourire et de prendre l’homme au dépourvu de son esprit critique. En prévenant les gens qu’ils vont avoir a il a ire à une professionnelle de la diplomatie ou du droit, d’une science ou d’un métier, on rend à la femme le plus mauvais service. On dissipe le charme de l’improviste, on met en garde ; l’œuvre perd beaucoup à ne plus considérer l’ouvrière : ce n’est plus qu’une œuvre humaine, c’est-à-dire peu de chose. Ludovic le More se garda bien de dire qu’il envoyait à Venise une ambassadrice, ce qui aurait mis en émoi le roi de France et l’Empereur, avec qui justement il traitait de son côté, et en garde les sénateurs. Il dit qu’il y envoyait une femme, sa femme, dont il était fier pour sa beauté et ses atours. Elle s’en allait avec sa mère et sa belle-sœur, en famille, comme une touriste qui veut voir Saint-Marc ; elle descendait le Pô en coche d’eau, avec ses secrétaires, ses dames d’honneur, ses pages, son chapelain et son ténor. On jouait au scartino, on devisait, on écoulait chanter, tandis qu’au fil de l’eau se déroulaient paresseusement les collines et les plaines. Mais dans la longue file des coffres empilés sur les barques qui entraient dans la lagune, sous les camoras de tabis cramoisi, les vestiti de brocart d’or, les escoffions emperlés, les aigrettes de joyaux, il y avait des instructions enfouies et dissimulées. Et, tous les jours, des courriers partaient de Milan, la rejoignaient, faisaient sa religion, modifiaient son attitude.

Elle parut enfin devant les délégués de la Seigneurie, dans la Sala del Collegiov Elle parla, et tandis que les yeux se fixaient sur ses bijoux célèbres, sur le Spigo ou le Marone, des paroles insinuantes tombaient des lèvres de la jolie ambassadrice. On entendait vaguement des choses comme celles-ci : le roi de France pourrait bien descendre en Italie, et pousser jusqu’à Naples ; l’empereur Maximilien pourrait bien ne pas refuser plus longtemps à Ludovic le More le titre de duc de Milan ; celui-ci était persona grata auprès des deux ; d’ailleurs, pratiquement. il gouvernait la Lombardie sous le nom de son neveu… L’arc effilé de ses lèvres décochait des traits fort pénétrants. Les sénateurs ne s’étaient jamais vus à pareille fête. Ils comprirent, ce jour-là, pourquoi la cour de Milan attirait tant les étrangers :

Il ne faut s’ébahir, disaient ces bons vieillards

Mais, au vrai, ils ne s’ébahirent pas. Ils admirèrent la petite ambassadrice, l’applaudirent, la comblèrent d’honneurs : ils ne firent pas tout ce qu’elle voulait. Hélène, elle-même, n’aurait pas changé un vote dans l’auguste assemblée. On tomba, du moins, d’accord sur son charme, et il n’est point sûr qu’elle ne préférât point cela. Toujours est-il qu’elle ne manque jamais, à la fin de chaque dépêche, de dire la robe qu’elle portait, et qu’elle revint ravie de ses vieux auditeurs.

On a conservé quelques-unes des lettres qu’elle écrivait chaque jour à son mari sur les incidents du voyage. On y voit que son entrée à Venise fut celle d’une souveraine :


Très illustre Prince et excellent Seigneur, mon très cher époux, lui dit-elle.

Je vous ai écrit, hier, à notre arrivée à Chioggia. Ce matin, j’ai entendu la messe dans la chapelle de la maison où je loge. Les chanteurs y étaient et j’ai ressenti les plus grandes délices spirituelles à les entendre, Messer Cordier faisant sa partie admirablement, à son ordinaire, comme il l’a faite aussi hier matin. Certainement, son chant est la plus grande consolation possible. Ensuite, nous avons déjeuné, et, à dix heures, nous sommes montés sur le Bucentaure, nous répartissant entre le moyen et le petit Bucentaure et dans quelques gondoles, qui nous avaient été préparées pour plus de sûreté, le temps étant encore plutôt orageux. Ma très illustre mère, Alfonso et Madame Anna, avec quelques serviteurs, montèrent dans le petit Bucentaure et les autres dames et gentilshommes voyagèrent sur le plus grand, ou dans de petites gondoles, avec le seigneur Girolamo, messer Visconti et quelques autres, afin d’alléger le petit Bucentaure et de voyager plus commodément, comme on nous l’assurait.

Ainsi, nous partîmes et atteignîmes le port de Chioggia, où les bateaux commencèrent à danser. Je pris le plus grand plaisir à sauter de haut en bas et, grâce à Dieu, je n’en ressentis point du tout le mauvais effet. Mais je dois vous dire qu’il s’en trouva parmi nous qui eurent grand’peur, entre autres le seigneur Ursino, Niccolo de Negri et Madonna Elisabetta. Même le seigneur Girolamo, quoiqu’il eût été très sobre, se sentit plutôt incommodé, mais personne, dans ma gondole, ne fut réellement malade, si ce n’est Madonna Elisabetta et le cavalier Ursino, dans le port de Chioggia. La plupart des autres et surtout les femmes furent très malades. Ensuite le temps s’améliora, si bien que nous arrivâmes à Malamocco tout à fait à temps. Là, nous trouvâmes environ vingt-quatre gentilshommes avec trois gabarres, admirablement aménagées et décorées, dans l’une desquelles nous entrâmes avec autant de gens de notre suite qu’elle en pouvait porter et nous fûmes honorablement placée à la proue. Plusieurs gentilshommes vénitiens entrèrent, alors, dans notre gabarre et un certain messer Francesco Capello, couvert d’un long manteau de brocart blanc, brodé de grands dessins d’or comme vous en portez, prononça un dis6ours, pour nous informer que l’illustre Seigneurie, ayant appris votre présence à Ferrare, avait envoyé deux ambassadeurs pour témoigner de l’amitié qu’elle vous porte et qu’ensuite ayant appris la visite de ma mère et la mienne à Venise, elle avait envoyé les autres gentilshommes qui nous ont reçus à Chioggia et maintenant, comme un gage de plus de son affection, elle envoyait ceux-ci à Malamocco, pour exprimer le grand plaisir que cette Seigneurie ressentait à notre venue, et nous informer que le Doge lui-même, avec la Seigneurie et un certain nombre de nobles dames, allaient nous souhaiter la bienvenue et nous rendre honneur autant que faire se pouvait. Ma mère, avec sa modestie habituelle, me pria de répondre, mais j’insistai pour qu’elle prononçât quelques paroles, après quoi, je commencerais à parler moi-même. Mais à peine avait-elle fini de parler et avant que j’eusse commencé, tous les gentilshommes se précipitèrent pour nous baiser les mains, comme ils l’avaient fait le jour d’avant, de sorte que je ne pus exprimer mes sentiments que par des gestes aimables…

Alors nous partîmes pour Venise, et avant que nous ayons atteint San Clémente, où le Prince nous attendait, deux radeaux vinrent au-devant de nous et nous saluèrent de sonneries de trompettes et de coups de canon, suivis par deux galères années en guerre, et d’autres barques couvertes comme des jardins, ce qui était réellement beau à voir. Une quantité innombrable de barques, pleines de dames et de gentilshommes, nous entouraient maintenant et nous accompagnèrent tout le long du voyage jusqu’à San Clémente…

Et, ainsi, nous entrâmes dans le Canal Grande, où le Prince, qui causa avec nous tout le long du chemin, avec une bonté et une familiarité extrêmes, prit grand plaisir à nous montrer les principaux palais de cette noble cité et à nous désigner les dames qui apparaissaient, toutes brillantes de bijoux, à tous les balcons et fenêtres, en outre de la grande suite (environ cent trente dames, qui étaient avec nous sur le Bucentaure. Tous les palais étaient richement ornés et, certainement, c’était, une chose splendide à voir. Le Prince nous montrait tous les objets principaux, le long du Canal, jusqu’à ce que nous eûmes atteint le palais de mon père, où nous sommes logées, et le Prince insista pour aborder et pour nous conduire dans nos appartements, quoique ma mère et moi nous le priâmes ne point prendre cette peine. Nous trouvâmes tout le palais tendu de tapisseries et les lits couverts de draperies, de satin, portant les armes ducales et celles de votre Excellence. Les appartements sont pavoises aux couleurs des Sforza : ainsi vous voyez qu’en ce qui concerne la réception, la bonne compagnie et la manière de vivre, nous ne pouvions rien désirer de mieux… Demain, si l’audience a lieu, vous aurez encore d’autres nouvelles. Je me recommande à Votre Excellence. Venise, 27 mai 1493.


Comme on ne lui fit grâce d’aucun divertissement, ni d’aucun protocole, elle ne fait grâce à son mari d’aucune description :


Après dîner et un peu de repos, une grande suite de gentilshommes vint pour nous conduire à la Festa, au Palais… Pendant le bal, en raison de l’excessive chaleur de la salle, je commençai à avoir mal à la tête et comme ma gorge aussi me faisait souffrir, je quittai la salle et me retirai, pour me reposer, dans un autre appartement, pendant une heure. Lorsque je revins, il faisait, déjà sombre ; une centaine de torches allumées pendaient du plafond et, sur la scène, on voyait une représentation, dans laquelle deux gros animaux avec de larges cornes apparaissaient, montés par deux figures, qui portaient des boules d’or et des coupes enguirlandées de verdure. Elles étaient suivies par un char fie triomphe où trônait la Justice, une épée nue à la main, avec la devise Concordia et enguirlandée de branches de palmiers et d’oliviers. Dans le même char, était un bœuf, les pieds posés sur une figure de saint Marc, et une vipère : ceci, comme Votre Excellence le comprendra aisément, pour symboliser la Ligue. De même que, dans tous les discours, le Prince et ses gentilshommes parlent de Votre Excellence comme de l’auteur de la paix et de la tranquillité de l’Italie, de même, dans cette représentation, ils ont placé votre tête sur l’arc de triomphe au-dessus des autres…

Ensuite, vint le banquet et les différents plats et les confettis furent apportés, au son des trompettes, accompagnés d’un nombre infini de torches. Avant toutes les autres, vinrent les figures du Pape, du Doge, et du duc de Milan avec leurs armes et celles de Votre Excellence ; ensuite, Saint-Marc, la Vipère, et le Diamant et beaucoup d’autres objets en sucre colorié et doré, à peu près trois cents en tout, en même temps qu’une grande variété de gâteaux et d’entremets et de coupes d’or et d’argent qui, répandus tout le long de la salle, faisait un effet splendide. Entre autres choses, je vis une figure du Pape entouré de dix Cardinaux, que l’on disait être une préfiguration des dix cardinaux que le Pape doit créer prochainement. Le dîner était servi sur la scène et les plats circulaient avec beaucoup de ces « Triomphes, » et le Pape, et le duc et la duchesse de Milan tombèrent dans mon lot.

Dans toute cette lettre, on sent l’application de l’ambassadrice à rendre compte des menus détails qui peuvent être, pour l’œil exercé du More, des indices diplomatiques. A la fin, l’enfant espiègle reparaît :

Après cela, nous montâmes dans nos bateaux et l’horloge sonna une heure du matin avant que nous fussions à la maison. L’évêque de Côme était assis près de moi toute la soirée, et son ennui profond de la longueur du spectacle et son dégoût de la grande chaleur qui régnait dans cette salle bondée m’ont fait rire comme je n’avais jamais ri de ma. Vie. Et, afin de le taquiner et de m’amuser davantage, j’imaginai de lui dire qu’il y en aurait bien plus long et que la fête durerait jusqu’au lendemain matin. Et c’était très amusant de le voir s’étirer tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre et de l’entendre geindre : « Mes jambes n’en peuvent plus ! Quand donc cette fête finira-t-elle ? Jamais on ne m’y reprendra ! » Je pense vraiment que ces soupirs et ces grognements m’ont donné autant de plaisir que la fête elle-même. Lorsque, à la fin, je fus à la maison, je soupai sobrement, et allai me coucher et il était déjà trois heures. La robe que je portai après dîner était de soie moirée cramoisi et or avec ma toque bordée de joyaux sur la tête et le collier de perles, avec le marone pour pendant. — Je me recommande à Votre Excellence. De Votre Excellence, l’épouse très affectionnée.

Béatrice Sfortia Viscontis.


Enfin, il y a en elle une âme de touriste, qui flâne et s’amuse de tout ce qu’elle voit.


Très Excellent et illustre seigneur, mon très cher époux, écrit-elle encore à Ludovic le More, pour continuer mon récit de ce qui nous arrive ici, jour par jour, je dois vous informer que, ce matin, mon illustre mère, don Alfonso, Madonna Anna et moi, avec toute notre suite, nous partîmes pour Saint-Marc, où le Prince nous avait invités, nous et nos chanteurs, à assister à la messe et à visiter le Trésor. Mais avant d’atteindre Saint-Marc, nous abordâmes au Rialto et nous allâmes à pied dans ces rues qu’on appelle la Merceria, où nous vîmes les boutiques d’épices, de soie et d’autres marchandises, toutes en bon ordre, et remarquables à la fois par la qualité, par la quantité et la variété des choses à vendre. Et d’autres métiers, il y en avait aussi un considérable étalage, de telle sorte que nous nous arrêtions à chaque pas pour regarder tantôt une chose, tantôt une autre et nous fûmes tout à fait contrariés d’atteindre Saint-Marc. Là, les trompettes sonnèrent d’une loggia qui est au front de l’église et nous trouvâmes le Prince, qui s’avança à notre rencontre aux portes de Saint-Marc et se plaçant, comme auparavant, entre mon illustre mère et moi-même, il nous conduisit au maître-autel, où nous trouvâmes le prêtre déjà revêtu de ses ornements sacerdotaux. Là, nous nous mîmes à genoux avec le Prince et récitâmes le Credo et ensuite nous primes les sièges préparés pour nous et entendîmes la messe que le prêtre et les assistants chantèrent avec une grande solennité. Nos chanteurs firent leur partie et leurs chants charmèrent au plus haut point à la fois le Prince et tous ceux qui étaient présents, spécialement celui de Cordier, qui se donne toujours un grand mal pour faire honneur à Votre Excellence.

Après la messe, nous accompagnâmes le Prince pour voir le Trésor, mais nous eûmes le plus grand mal du monde à avancer, à cause de la foule du peuple, qui se trouvait là, aussi bien que dans les rues, quoique chacun tâchât de nous faire place, le Prince allant jusqu’à crier, afin qu’on débarrassât le chemin. Mais, à la fin, le Prince lui-même dut se retirer en raison de la grande presse de la foule et nous laissa entrer avec seulement un petit nombre de personnes et même alors nous eûmes les plus grandes difficultés à avancer. Une fois en sûreté à l’intérieur du Trésor, nous vîmes chaque chose, ce qui fut un grand plaisir, car il y avait, là, une quantité infinie de très beaux joyaux et quelques coupes et calices magnifiques. Lorsque nous sortîmes du Trésor, nous allâmes sur la place Saint-Marc, parmi les boutiques de la foire de l’Ascension qui continue et nous trouvâmes une exposition de verres de Venise, tellement splendides que nous fûmes complètement transportés, et, obligés de rester là longtemps. Et comme nous cheminions, de boutique en boutique, tout le monde se retournait pour voir les bijoux que je portais sur ma coiffe de velours et sur mon corsage, lequel portait on broderie les tours du port de Gênes, et, spécialement, le grand diamant que je portais sur la poitrine. Et j’entendais les gens se dire les uns aux autres : « C’est la femme du seigneur Lodovico. Regardez quels beaux bijoux elle a ! Quels rubis et quels diamants splendides ! » A la fin, comme l’heure était déjà avancée, nous rentrâmes à la maison pour dîner et il devait être près de deux heures. Venise, 30 mai 1493.


Dans ce dernier trait, on retrouve encore la diplomate, non vis-à-vis de Venise, mais de son mari. Rouerie fort banale du reste et naturellement inspirée par les faits. Quelque habituées au luxe de la toilette et notamment des pierres précieuses que fussent alors les Dames de la lagune, celles de Béatrice firent grande impression. Surtout leur variété. Le jour de son arrivée, le Doge la voit monter sur le Ducentaure avec une robe de brocart d’or, brodée de colombes cramoisies, une aigrette de joyaux dans les cheveux et, pour pendant, le fameux rubis le Spigo. Le jour suivant, n’admire, sur elle, une camora de soie moirée, cramoisie, brodée d’un dessin représentant toujours le port du fanal de Gênes, avec deux tours brodées sur chacune des manches et deux autres sur la poitrine et deux autres derrière le dos, à chacune desquelles tours était suspendu un grand rubis balais ! Sur la tête, elle portait un escoffion de perles très grosses, comme les plus grosses d’Isabelle d’Este et cinq autres rubis balais très beaux. Les Vénitiennes en sont éblouies. Pour splendide que soit cette apparition, il ne faut pas cependant que ces dames, ni la reine Cornaro, en ce moment à Venise, s’imaginent que Béatrice est la femme d’une seule robe. Aussi, à la grande festa du palais ducal, elle arrive avec une tout autre toilette. Il faut lire dans le beau livre de Julia Cartwright (Mrs Ady), Béatrice d’Este duchess of Milan, le détail de ses atours. Chaque fois, le collier change, ou bien le solitaire. Elle tire enfin de ses fourgons une camora brodée de l’emblème du « caducée », qui est figuré en grosses perles, rubis et diamants, avec un gros diamant au sommet A ce coup, les Vénitiennes rendent les armes et le secrétaire de Ludovic le More écrit à son mari « qu’il peut bien se tenir pour le prince le plus heureux du monde » d’avoir une femme si féconde en transformations.

Que ce débordement de passion somptuaire, non plus que ses accès d’espièglerie enfantine, ne nous égarent point pourtant sur son véritable caractère. Il ne faut pas prendre Béatrice pour une poupée déguisée en diplomate, une simple marionnette entre les mains du More. Il y a, en elle, une véritable femme d’État. Lorsque, par hasard, l’imprésario en laisse échapper les fils, lorsque lui-même ne sait plus quel rôle jouer, elle agit toute seule, elle agit à sa place, et elle agit bien.

On le vit clairement, deux ans plus tard, en juin 1495, lors de l’expédition de Charles VIII en Italie. Cette expédition avait d’abord été encouragée par le More, comme un moyen d’intimider la dynastie qui régnait sur le Sud de la Péninsule. Mais elle avait, peu à peu, changé d’objet. Charles VIII ne pensait qu’à conquérir le royaume de Naples sur les Aragon, mais il avait auprès de lui son cousin, le Duc d’Orléans, le futur Louis XII, qui croyait avoir des droits sur la Lombardie et qui s’intéressait à cette station intermédiaire bien plus qu’au but du voyage. L’expédition française en Italie était donc une épée à deux tranchants, l’une aiguisée contre Naples, l’autre contre Milan. Pour qu’elle ne frappât que d’un côté, il fallait en tenir soi-même la poignée. Ludovic le More croyait en être capable, alors que le roi lui-même ne l’était point et que l’invasion, une fois déchaînée à travers la Péninsule, allait buter de son propre poids, là où on ne la prévoyait nullement. C’est ainsi qu’après Fornoue, et pendant le retour de Charles VIII vers la France, le Duc d’Orléans, qui était enfermé dans Asti, sut fort bien en sortir, malgré les troupes sforzesques, s’avancer sur Novare et menacer Milan.

Le More, qui était loin de s’attendre à ce coup, perdit la tête ; de Vigevano, où il était alors, il se retira à Abbialegrasso, puis au Castello de Milan et se mit à pousser des cris désespérés pour appeler au secours. « Il est en mauvaise santé, avec une main paralysée et haï par tout le peuple, dont il craint un soulèvement, » racontent certains Frères Lombards, en arrivant à Venise. C’est à ce moment que Béatrice intervient. Elle prend les mesures nécessaires pour défendre le Castello en cas d’attaque ; elle rassemble les notables de Milan et leur dit les mots qu’il faut dire pour garder, unie, cette gerbe de forces et de volontés qui allait s’éparpiller. Elle convainc tout le monde de son aptitude à exercer le pouvoir par la violence du désir qu’elle a de le garder. C’est un peu Théodora sauvant Justinien. Il suffisait, en effet, de tenir quelques jours. Les secours de Venise arrivaient peu après, et cette fois, du moins, le More fut sauvé.

Dans tout cela, où est la mère, où est la fille, où est l’épouse ? La mère est banale. Elle se manifeste dans les lettres qu’elle écrit sur ses deux fils, Ercole, plus tard appelé Massimiliano en l’honneur de l’Empereur, et Francesco. On y trouve l’orgueil habituel qu’inspirent de beaux enfants et la sollicitude que pourrait montrer la moindre des femmes de Lombardie, mêlés des préjugés habituels à cette époque. Par exemple, elle écrit, de Villanova, le 16 avril 1494, à sa mère :


Très illustre Madame et très chère Mère, votre Excellence doit pardonner mon retard à vous écrire. La raison est que, chaque jour, j’espérais que le peintre m’apporterait le portrait d’Ercole, que mon mari et moi vous envoyons par ce courrier. Et je puis vous assurer qu’il est beaucoup plus gros que ce portrait le fait croire, car il y a déjà plus d’une semaine qu’il a été peint. Mais je n’envoie pas la mesure de sa taille, parce que les gens d’ici disent que, si on mesure les enfants, cela les empêche de grandir. Sans cela, certainement, je vous la donnerais. Mon seigneur et moi, nous nous recommandons tous les deux à votre Excellence et je baise votre main, ma très chère mère. Votre obéissante servante et enfant. Béatrice Sfortia d’Este, de ma propre main.

L’épouse était ce que furent sa sœur Isabelle d’Este, la belle-sœur de sa sœur Elisabetta Gonzague, et presque toutes les princesses de ce temps, au moins dans le Nord de l’Italie : fidèle, affectueuse, tolérante. Nous l’avons vue fièrement jalouse et incompatible à son entrée au Palais, d’où elle fit chasser la Gallerani. Mais ce ne fut qu’un feu de paille : bientôt il ne resta plus que les cendres de l’expérience. Elle toléra la présence de l’enfant que sa rivale venait de donner au More : Cesare. Elle permit même qu’on le représentât, à genoux, aux côtés de son père, en face de son propre fils à elle, dans cette réunion de famille qui est au musée Brera : la Pala Sforzesca. A cette époque, en Italie, comme le remarque Commynes, on ne faisait pas « grant différence entre les bâtards et les enfants légitimes. » Ils étaient élevés ensemble : tout ce petit monde jouait pêle-mêle, écorchait le rudiment, participait à l’impartiale distribution des taloches, montait aux honneurs. Il arrivait même, comme on le voit par cet exemple, qu’on fîgurât les bâtards aux pieds de la Vierge, dans un tableau de sainteté : pour faire nombre, — Dieu bénissant les nombreuses familles. De fait, ce fut souvent, pour une dynastie, un bonheur que ces irréguliers de la famille : hommes d’Etat, hommes d’Eglise, capitaines, ils sauvèrent plus d’une fois ce que leurs frères légitimes avaient perdu.

Celui-là n’eut pas de si grandes destinées. Pourtant, quand il eut six ans, le More jugea qu’il était temps de lui donner un établissement convenable. Et, comme il s’agissait d’un bâtard, il pensa aux dignités ecclésiastiques. Justement, l’archevêque de Milan venait de mourir. Le jeune Cesare ne pourrait-il pas le remplacer ? La belle Cecilia Gallerani, déjà pourvue d’un mari authentique, se vit sur le point de l’être d’un fils archevêque. Mais le More était plein de prudence : avant de rien entreprendre, il s’en ouvrit au prieur de Sainte-Marie des Grâces, en qui il avait grande confiance. Celui-ci, considérant le jeune âge de l’impétrant, s’efforça de le dissuader. Et l’enfant continua de tendre des pièges aux oiselets ou de courir après les lézards, avec les galopins de son âge, au lieu d’être mis, en nom, à la tête d’un des plus grands diocèses du monde…

Il ne semble pas que Béatrice ait protesté, le moins du monde, contre ces projets. Elle accepta aussi, en silence, sinon avec résignation, les faveurs que son mari se plut à marquer, après cinq ans de mariage, à une de ses dames d’honneur, Lucrezia Crivelli, celle-là même dont on a cru longtemps voir, au Louvre, l’ovale sérieux et doux dans la Belle Ferronnière. La liaison du duc avec cette beauté célèbre, un des modèles les plus admirés de Léonard de Vinci, était publique. Si elle avait suscité quelque scène violente à la Cour, entre le mari et la femme, quelque chose en aurait passé dans les correspondances du temps. Or, nous n’y trouvons rien de pareil. Nous n’y voyons mentionnées que les traces d’une violente passion, qui devait être la dernière. Cette passion du More pour la Crivelli ne devait pas survivre à la mort de Béatrice, mais seulement des preuves de sa gratitude. Quelques mois après avoir perdu sa femme, le duc de Milan octroyait à son ancienne maîtresse le domaine de Cussago, en témoignage exprès « de l’immense plaisir qu’il avait toujours trouvé en sa compagnie, » — et, comme il avait d’elle un fils, Gian Paolo, il se chargea de son éducation. Les Sforza n’eurent pas, dans la suite, de serviteur plus fidèle. Ce que Béatrice pensa au juste de ces infidélités, nous ne le savons guère ; nous savons seulement qu’elle ne les paya pas de retour.

La vie d’intérieur comportait, aussi, pour elle comme pour la plupart de ses congénères, des distractions intellectuelles. Elle tenait, à ses moments perdus, c’est-à-dire quand elle n’était pas à cheval ou à sa toilette, une petite cour littéraire. Ce qu’on y pouvait remarquer de particulier et de savoureux, c’est que cette cour ne se composait pas seulement de littérateurs, mais d’artistes et d’hommes d’épée, comme, d’ailleurs, la tour que devait rassembler plus tard Elisabetta Gonzague, à Urbino. On y lisait la Divine Comédie ; on y disputait sur la prééminence de Dante et de Pétrarque, — Bramante, Calmetta et Niccolo da Correggio tenant pour le premier ; Gaspare Visconti, le duc et la duchesse pour le second. Bramante, l’architecte, y déployait ses dons d’ironiste et de comique. On y bataillait longuement sur les mérites respectifs de Roland et de Renaud, — Galeazzo de San Severino tenant pour Roland, Isabelle d’Este pour Renaud, et Bellincioni jugeant le tournoi.

Surtout, on faisait de la musique. Le goût des femmes pour les arts plastiques est souvent voulu ; il est rare que, pour la musique, il ne soit pas spontané. Cristoforo Romano laissait là son travail d’orfèvre et de sculpteur pour accompagner, sur son luth, un sonnet ou une chanson, ou encore pour suivre Béatrice en voyage avec les autres musiciens de la cour. Bramante quittait ses plans et ses pierres, pour ordonner des décors de comédie, et Léonard de Vinci, ses rêves encyclopédiques pour dessiner des armoires. On ne saura jamais tout ce que les Mécènes de la Renaissance ont gaspillé de temps et de forces chez les artistes qu’ils eurent la chance de rencontrer et de combien de chefs-d’œuvre ils nous ont ainsi privés ! Mais ce gaspillage, c’est l’atmosphère même de la Renaissance. C’est la vie qui fut, à cette époque, l’œuvre d’art suprême où les forces vives du génie se sont diffusées, jour à jour, au lieu de se concentrer dans des œuvres distinctes et visibles. C’est par quoi, ils nous ont laissé un éblouissant souvenir.

Béatrice n’avait ni une compréhension très aiguë des choses d’art, ni une âme très profonde. D’ailleurs, elle a peu vécu et, le plus souvent, ce sont les années qui, en s’amassant sur une âme, comme sur un objet les couches d’eau superposées, la font paraître profonde. Puis elle était éclipsée par sa sœur, l’ardente et déjà célèbre Isabelle d’Este. On les comparait constamment ; les poètes les chantaient à l’envi. Bellincioni disait :

Là ride e scherzo, or aile due sorelle :
E chi sono ? Isabella e Beatrice
Qui sono aperti i fiori, e verde é l’erba.

Quand deux sœurs sont également admirées, égales en beauté, en succès, en bonheur, il est rare qu’elles ne soient pas unies. Lorsque l’une des deux entend parler d’un triomphe de l’autre, elle ne sait au juste si elle doit être fière ou jalouse : elle est généralement un peu les deux, et c’est cet esprit complexe sans doute et instable qu’on appelle l’« esprit de famille. » Vis-à-vis de Béatrice, Isabelle était une sœur pauvre ; mais vis-à-vis d’Isabelle, Béatrice était une folle enfant. Ludovic adorait sa femme ; mais c’est à sa belle-sœur qu’il demandait conseil et qu’il racontait ce qu’il faisait. Toutes les semaines, un courrier partait pour Mantoue, porteur d’interrogations et de confidences. En ce qui touchait les arts et les lettres surtout, Isabelle était la première consultée. Puis, ayant vécu beaucoup plus longtemps que sa sœur, patronné beaucoup plus d’artistes, ordonné, elle-même et selon sa fantaisie, beaucoup plus de palais et de décorations, c’est elle qui fait dans l’histoire figure de Mécène. Pourtant, Béatrice, aussi, a été entourée d’artistes, de poètes et de lettrés. Elle fut aussi quelque chose comme une muse et elle a marqué assez pour que Castiglione, vingt ans plus tard, pût faire dire à Giuliano le Magnifique, dans le Cortegiano, au moment où il vient de parler d’Isabelle : « Il me fait mal, aussi, que vous n’ayez tous connu la duchesse Béatrice de Milan, sa sœur, afin que vous ne soyez plus émerveillés de l’esprit d’une femme. »

A la vérité, beaucoup des interlocuteurs du Cortegiano venaient trop tard pour l’avoir connue. Comme la belle Simonetta, comme Albiera degli Albizzi, comme Giovanna Tornabuoni, comme Marietta Strozzi, Béatrice devait vivre bien plus longtemps dans l’imagination qu’aux yeux des hommes. Huit ans ne s’étaient pas écoulés, depuis qu’elle avait posé pour notre buste du Louvre, peut-être pas un an depuis le portrait du Pitti, qu’il fallait désormais se reporter à ces images pour aviver son souvenir. Au premier jour de l’année 1497, elle était calme, elle semblait heureuse, elle attendait un nouvel enfant. Le lundi 2 janvier, après une journée remplie comme de coutume, elle alla prier à Sainte-Marie-des-Grâces, sur la tombe de la jeune Bianca Sforza, morte récemment. On dit que, ce jour-là, elle demeura longtemps abîmée dans sa douleur et dans son souvenir. Sans doute, regarda-t-elle, un instant, ce que peignait à ce moment, dans la chapelle, Léonard de Vinci, et sa mélancolie s’accrut-elle de cette vision : une longue table où un maître a groupé ses amis, ses disciples pour le repas pascal, et leur dit des paroles douces, mais étranges, qui ressemblent à des adieux. Ce que nous ne voyons plus aujourd’hui que comme un fantôme qui va s’évanouir, elle le vit alors comme une apparition qui naît. On raconte qu’elle ne pouvait se résoudre à partir. Il fallut l’arracher à sa rêverie. Elle revint au Gastello, en voiture, paisiblement. Le soir, on dansait dans ses appartements, à la Rocchetta, lorsque, à huit heures, elle se trouva prise des douleurs de l’enfantement ; trois heures après, elle accouchait d’un enfant mort, et au bout de quelques minutes, elle expirait.

C’est seulement deux siècles plus tard, et à propos d’une autre princesse, que devait être dignement dépeinte l’horreur d’une telle nuit, l’affolement de toute une cour brillante, en costumes de bal, la panique dans un palais immense peuplé de courtisans. Des contemporains racontent que, cette même nuit, des signes enflammés parurent dans le ciel de la Lombardie et qu’un mur même du jardin de Béatrice s’écroula subitement. Un écroulement bien plus tragique devait bientôt suivre : la chute de Ludovic le More. Il semble qu’il en eut, tout de suite, le pressentiment, tant ce coup l’accabla. Quelques heures après, il écrivait à son beau-frère le marquis de Mantoue :


Très illustre allié et très cher frère, ma femme a été prise de douleurs soudaines, hier au soir, à huit heures. A onze heures, elle a donné naissance à un enfant mort, et à minuit et demi, elle a rendu son âme à Dieu. Cette fin cruelle et prématurée m’a rempli d’une consternation tellement amère et indescriptible que j’eusse mieux aimé mourir moi-même que perdre ce que j’avais de plus cher et de plus précieux au monde ; mais dans cette grande et excessive douleur que je ressens au-delà de toute mesure, et en songeant ce que la vôtre sera, je sens que je dois vous la dire moi-même, à cause de l’amitié fraternelle qui est entre nous. Et je vous prie de ne m’envoyer personne pour m’offrir des consolations, cela ne pouvant que renouveler ma douleur. Je n’ai pas voulu écrire à la marquise, et je vous laisse le soin de lui donner les nouvelles comme vous le jugerez le mieux, sachant à quel point sa douleur dépassera toute expression. Lodovicus. M. Sfortia, Anglus, dux Médiolani, Milan, 3 janvier 1497, 6 heures.


Ce fut un deuil public. Costabili mandait, de Milan, au duc Ercole d’Este :


Très illustre et excellent Seigneur. Quoique j’aie reçu un messager, m’enjoignant de ne pas quitter la maison avant la soirée, comme personne de votre auguste famille ne pouvait être présent aux funérailles de notre très illustre Madame feue la duchesse, à 4 heures, le duc envoya deux conseillers pour me prendre et, accompagné par ces gentilshommes, j’allai à la Camera della Torre, au Castello, où je trouvai tous les ambassadeurs, les conseillers du duc, et un grand nombre de gentilshommes assemblés. Dès mon arrivée, Son Excellence m’envoya chercher et je la trouvai sur son lit, tout à fait abattue et plus bouleversée par son chagrin que je n’ai jamais vu personne. Après les salutations habituelles, je tentai, pour obéir à la requête de quelques-uns de ses conseillers, de l’exhorter à reprendre un peu de courage et de patience, essayant de toutes les expressions qui me venaient à l’esprit en ce moment et lui conseillant de supporter ce coup cruel avec constance, parce que, de cette sorte, il donnerait courage à Votre Excellence et vous aiderait à supporter votre peine et, en même temps, calmerait les angoisses de ses propres serviteurs et rendrait l’espoir et la paix à leur cœur.

Le duc me remercia pour ma bonté et me dit qu’« il ne pouvait supporter une si cruelle douleur sans donner libre cours aux sentiments de son cœur et qu’il m’avait envoyé chercher afin de me dire que si, comme il en avait conscience, il ne s’était pas toujours conduit aussi bien qu’il l’aurait dû envers votre fille, laquelle méritait tous les bonheurs du monde et ne lui avait jamais causé, à lui, nulle peine quelle qu’elle fût, il implorait à la fois le pardon de Votre Excellence et le sien à elle, pour qui son cœur était maintenant brisé. » Il continua en me disant que « dans chacune de ses prières, il avait demandé à Notre Seigneur Dieu de faire que la duchesse lui survécût, parce qu’il plaçait en elle la confiance et la paix de son âme. Et puisque telle n’avait pas été la volonté de Dieu, il priait et ne cesserait jamais de prier que, s’il était jamais possible pour un vivant de voir les morts, Dieu voulut lui faire la grâce de la voir et de lui parler une seule fois encore, parce qu’il l’avait aimée plus que soi-même. »

Après beaucoup de cris et de lamentations, il finit par me prier d’assurer Votre Excellence que l’amour et l’affection qu’il vous porte ne seraient jamais diminués si peu que ce soit et qu’il garderait les mêmes sentiments envers vous et envers tous vos fils, tant qu’il vivrait, en prouvant par ses actions la profondeur et la fidélité de ses pensées. Alors, je pris congé et il me dit de suivre le corps, avec une nouvelle explosion de douleur, se lamentant en des termes si vrais et si naturels que les pierres même en auraient été émues. Ainsi, toujours pleurant, je revins rejoindre les autres ambassadeurs qui tous s’approchèrent et exprimèrent leur douleur et leur sympathie pour Votre Excellence en termes pleins de chaleur et de compassion.

Les obsèques qui suivirent furent célébrées avec toute la pompe et la magnificence possibles. Tous les ambassadeurs présents à Milan, parmi lesquels celui du roi des Romains, deux du roi d’Espagne et d’autres de toutes les puissances d’Italie, levèrent le corps et le portèrent jusqu’à la première porte du Castello. Là, les conseillers privés prirent le corps à leur tour et, au coin des rues, des groupes de magistrats attendaient pour le recevoir. Tous les parents de la famille ducale portaient de longs manteaux de deuil qui traînaient à terre et des capuchons. Je marchais le premier avec le marquis Ermès et les autres suivaient, chacun à son rang. Nous la portâmes à Santa Maria delle Grazie, accompagnés d’une suite innombrable de moines, de nonnes et de prêtres, qui portaient des croix d’or, d’argent ou de bois ; un nombre infini de gentilshommes et de bourgeois et de gens du peuple, une foule de tout rang et de toute classe, tous pleurant et faisant les plus grandes lamentations qu’on puisse entendre pour la grande perte que la mort de la duchesse faisait éprouver à cette cité. Il y avait tant de torches de cire que c’était magnifique à voir ! Aux portes de Santa Maria delle Grazie, les ambassadeurs attendaient pour recevoir le corps et, le prenant des mains des principaux magistrats, ils le portèrent sur les marches du grand autel, où le très révérend Cardinal Légat siégeait dans sa robe de pourpre entre deux évêques et où il dit lui-même l’office tout entier et, là, la duchesse fut placée dans une bière drapée d’un drap d’or, portant les armes des Sforza et elle était vêtue d’une de ses plus riches camoras de brocart d’or.

Mon cher Seigneur, outre les démonstrations extraordinaires de douleur auxquelles s’est livré le peuple tout entier de cette ville et les femmes tout autant que les hommes, ce qui peut être une grande consolation pour Votre Excellence, je dois vous dire combien au-dessus de tous les autres le seigneur Messer Galeazzo de San Severino a témoigné d’une façon admirable, à la fois par ses paroles et par ses actes, aussi bien que par ses démonstrations de douleur, de l’affection qu’il avait pour la duchesse et a fait en sorte que tout le monde connût les vertus et la bonté de cette très illustre madame, toutes choses que j’ai cru de mon devoir de dire à Votre Excellence, dans l’espoir que cela pourrait un peu alléger votre douleur ; vous priant de conserver le même courage que vous avez toujours montré jusqu’ici. Le serviteur de Votre Excellence, Antonius Costabilis.


Nous démêlons, maintenant, le grand trait caractéristique dans la destinée de Béatrice. C’est une éphémère. Elle saute, à pieds joints, de l’enfance dans le mariage, dans le gouvernement, sur le trône d’une des plus puissantes cités du globe et va son train, sans la moindre hésitation. La veille, elle parlait à ses poupées ; le lendemain, elle fait des discours au Doge, aux ambassadeurs, au roi de France. Elle ne s’embarrasse de rien, n’a peur de rien, résout toutes les difficultés en passant par-dessus, comme les obstacles quand elle court le cerf dans les bois de Vigevano. Mariage, voyages, entrées triomphales dans les villes, réceptions de rois et de l’Empereur, couronnement, naissances d’enfants, ambassades : — tout cela se presse, se précipite, passe devant les spectateurs béants de surprise comme une chasse infernale. Un éclat de rire, les foulées d’un galop sonore, un bruissement de robe, un tintement de grelots, l’aboiement des chiens et l’appel du cor, puis le silence, le grand silence qui suit la chute dans l’éternité, (l’est fini. Elle n’a pas vingt-deux ans.

Son palais lui-même, cet immense Castello fait de châteaux emboités les uns dans les autres, comme un jeu chinois, semble un décor dressé pour une fête d’un jour. Il est tout neuf quand elle l’habite : dès qu’elle le quitte, il commence à tomber pièce à pièce. Les machinistes emportent un jour les trésors, un autre jour les portants et les praticables. On l’assiège, on le bombarde, on le pille. Ce n’était qu’un simulacre de forteresse, faut-il croire, et sans doute les dix-huit cents canons qui le gardaient étaient seulement figures sur les murs, car jamais cela ne résiste à l’injonction d’un nouvel arrivant ! Siècle par siècle, on le vide de son contenu. Un jour, la porte centrale s’écroule, un autre jour, une tour, — jusqu’à ce qu’enfin la toile de fond s’abaisse et tombe au signe que fait le plus grand machiniste des temps modernes, à son retour de Marengo. Et aujourd’hui, bien que tout soit rebâti et a l’exacte ressemblance du passé, il serait aussi vain de chercher les témoins de Béatrice d’Este au Castello de Milan que, sur le Champ-de-Mars ou aux Invalides, les villages prestigieux et éphémères, où une figure de femme s’est profilée en 1889 ou en 1900.


II. — UN FÉTICHE

Quant à Ludovic le More, la perle de Béatrice devait le laisser inconsolable. Il erra désormais dans le Castello, comme une âme en peine, déplorant son malheur, pressentant d’autres malheurs, écoutant croître le pas sourd de la fatalité, redemandant sans cesse à tous les échos de l’immense palais ce qu’il avait perdu.

Qu’avait-il donc perdu ? Une femme, — non, un fétiche… Son désespoir n’était pas feint : il était vraiment accablé par ce coup inattendu ; il sentait un grand vide devant lui, un abîme béant, noir, où tout allait sombrer. On le vit changer de jour en jour et rendre à la mémoire de la morte un véritable culte. Sa chambre, tendue de noir, devint la Camera nigra. Il ôta, de l’anneau qu’il portait au doigt, la figure d’empereur romain qui l’ornait pour la remplacer par celle de Béatrice. Il apporta un soin passionné à l’édification de son tombeau, dans la Cappella Maggiore de Sainte-Mario-des-Grâces, recueilli aujourd’hui à la Chartreuse de Pavie. Le meilleur sculpteur qu’il eût sous la main, Cristoforo Solari, dit le Gobbo, les plus beaux blocs de carrare, les plus doctes humanistes furent mis à contribution pour le travail, la matière, les inscriptions. Il voulut que la duchesse fut représentée, morte, comme elle avait aimé à paraître dans la vie, avec une triomphante toilette. Lui-même, il se fit sculpter, en gisant, étendu à son côté, comme si la Mort, en la prenant, lui avait ôté, à lui aussi, toute raison de vivre. Enfin, chose plus étrange, il vécut dévotement et chastement depuis ce jour jusqu’à sa mort.

Mais ce désespoir n’était pas né de son amour. Il n’avait pas aimé sa fiancée : il était alors passionnément attaché à la Gallerani. Il n’avait pas été fidèle à sa femme : cinq ans après son mariage, deux mois encore avant qu’elle mourût, un Ferrarais écrivait : « Les dernières nouvelles de Milan sont que le duc dépense tout son temps et prend tout son plaisir dans la compagnie d’une dame d’honneur de sa femme et, ici, on voit cette conduite désapprouvée. » Il s’agissait de la Crivelli. Mais il sentait obscurément que Béatrice avait joué dans sa vie un rôle que nulle autre ne pouvait tenir : celui de porte-bonheur. Elle était ce qu’il pressait toujours ses astrologues de lui découvrir dans le ciel : l’astre favorable. Ce qui s’accomplissait en sa présence était toujours heureux ; aussi voulait-il qu’elle fût toujours là. Elle ne le quitte pas dans les cérémonies les plus fatigantes, même pendant ses grossesses, comme le remarque l’envoyé de Venise. Elle est là quand il discute avec les ambassadeurs français, au moment le plus grave. Il ne se sépare d’elle que pour l’envoyer à l’entreprise difficile de Venise, où elle lui porte bonheur et réussit mieux qu’il ne ferait lui-même.

En effet, regardons-la : elle a tout d’un fétiche, l’apparence banale et gaie, l’insouciance, la frivolité. Elle se porte chance à elle-même. Son bonheur au jeu est proverbial : elle gagne toujours. Elle est heureuse à la chasse, brave impunément le danger, y échappe dans un éclat de rire. Presque tous les hommes qui ont fait une ascension inespérée, en échappant à de nombreux dangers, croient à leur étoile : c’était une des faiblesses particulières à Ludovic le More. Il était naturel que cette étoile lui parût s’identifier avec sa femme. Il avait cheminé vers le pouvoir sans elle, mais c’était d’elle que datait son élévation au sommet, sa mainmise sur toute l’Italie, son prestige inouï en Europe. Coïncidence, rapport mystérieux de cause à effet, hasard peut-être, le fait est constant. Depuis la mort de son frère, le duc de Milan, en 1476, jusqu’à son mariage avec Béatrice, en 1491, il avait gravi, malgré mille traverses et beaucoup d’échecs, les divers degrés qui le séparaient du trône. Mais c’est seulement à partir du 17 janvier 1491, c’est-à-dire de son mariage, que la courbe de sa destinée s’élève brusquement. Tout d’un coup, la jeune femme prend le pas sur sa cousine Isabelle d’Anton, devenue sa nièce, la duchesse de Milan. Elle groupe autour d’elle une cour brillante et cosmopolite qui éclipse toutes les autres. Presque tous les États d’Italie traitent avec le More comme avec le maître de la Lombardie. Son prestige grandit tellement, qu’en 1493, il peut marier sa nièce, Bianca-Maria Sforza, avec l’empereur Maximilien, et il en reçoit secrètement l’investiture éventuelle du duché. En 1494, il réussit une entreprise beaucoup plus difficile encore : il s’allie avec le roi de France et lui persuade de descendre en Italie. Justement, le 20 octobre, son neveu vient à mourir, laissant une veuve trop jeune et un enfant dans un âge trop tendre pour que le pouvoir puisse leur être attribué. Le More se fait donc adjuger le trône et, le 16 mai 1495, il en reçoit publiquement l’investiture de l’Empereur. Celui-ci lui fait même un honneur bien rarement accordé aux potentats d’Italie : il vient le voir à Vigevano et consent à être le parrain de son fils aîné, lequel change de nom et, d’ErcoIe, devient Massimiliano.

Dès lors, c’est l’apothéose. L’amitié de ce grand souverain humaniste, légendaire figure de la Renaissance, achève de le griser. « Je suis l’enfant de la Fortune, » dit-il. « Tout ce que cet homme tente réussit et tout ce dont il rêve pendant la nuit se réalise le jour, » s’écrie un contemporain, qui ajoute : « En vérité, il est estimé et respecté dans le monde entier et considéré comme l’homme le plus sage et le plus heureux de toute l’Italie, et tout le monde le craint, car la fortune le favorise en tout ce qu’il entreprend. »

Les poètes renchérissaient encore sur les diplomates. Vis-conti lui écrivait :

A te, mio Duca celeùrando Moro,
Non mai manca desio di eterna fama
Da poi che vachi al gubernal lavoro
De tutta Europa che ti onora e ama.

On célébrait, en lui, l’homme qui ramenait l’âge d’or, qui serait un César dans la guerre et un Auguste dans la paix, plus doux et plus juste que Titus et Trajan, avec les richesses de Crésus, Tout habituelle et pour ainsi dire obligatoire que fût, à cette époque, l’exagération hyperbolique des éloges dus à un prince, ceux-ci dépassaient de beaucoup la commune mesure… Le Pistoia, par exemple, allait jusqu’à lui dire :

Ben puoi dir, Signor mio, ho nette mani
il cielo él mundo tutto sotto il manto,

pensée qui fut reprise plus tard par l’auteur inconnu du Lamento, lorsqu’il faisait chanter au More, dans sa prison, en se souvenant de ces temps heureux :

Io dicevo che un sol Dio
Era in cielo et un Moro in terra
E secondo il mio desio
Io facevo pace et guerra.

Telle était encore la fortune du More, le 2 janvier 1497.

Trois ans après, qu’était-elle devenue ? Si nous voulons mesurer la profondeur de sa chute, lisons la lettre que l’ambassadeur de Venise, Trévisan, écrivait, de Lyon, à la Seigneurie :


Lyon, le 2 mai 1500, au soir.

Aujourd’hui, avant deux heures, le seigneur Ludovic a été amené dans la ville. Tel était l’ordre du cortège : d’abord, venaient douze officiers de la garde de la cité, pour empêcher la foule qui emplissait les rues de pousser des cris. Ensuite, venaient le gouverneur de Lyon et le prévôt de justice, à cheval, et ensuite ledit seigneur Ludovic, vêtu d’une veste de camelot noir avec un haut-de-chausses noir, des bottes de cheval et une barrette de toile noire qu’il tint le plus souvent à la main. Il regardait autour de lui, comme s’il était décidé à ne rien montrer de ses sentiments dans cette catastrophe de sa fortune ; mais il était très pâle et paraissait très malade, quoiqu’il eût été rasé le matin, et ses bras tremblaient, et il était secoué tout entier. Tout de suite après lui, chevauchait le capitaine des archers du Roi, suivi d’une centaine de ses hommes.


Dans cet ordre, ils le menèrent à travers toute la ville jusqu’au château, sur la colline, où il sera bien gardé durant la semaine suivante, jusqu’à ce que la cage soit prête, laquelle sera sa demeure nuit et jour. La cage, à ce que j’ai entendu dire, est très forte et faite de fer pris dans du bois, en sorte que les barreaux de fer, au lieu de pouvoir être sciés par une lime ou tout autre instrument, jetteraient des étincelles de feu. Je ne dois pas oublier de vous dire une chose. L’ambassadeur d’Espagne et moi étions à une fenêtre, ensemble, lorsque le seigneur Ludovic a passé, et, quand l’Espagnol lui fut montré, il Ota sa barrette et salua. En apprenant que j’étais l’ambassadeur de Votre Altesse Sérénissime, il s’arrêta et sembla se disposer ii parler. Mais je ne bougeai pas, et le capitaine des archers, qui chevauchait près de lui, lui dit : « Marchons ! Marchons ! » Plus tard, le capitaine raconta cela au Roi, lequel me dit : « Avez-vous l’impression qu’il ait refusé de vous saluer ? » ajoutant que des hommes comme celui-là, qui ne tiennent pas leur parole, ne valent rien, etc. Et je répondis que j’aurais ressenti plus de honte que d’honneur si j’avais reçu aucun signe de courtoisie d’un être de cette espèce.

Le Roi était dans son palais et avait vu passer le seigneur Ludovic et, avec lui, étaient nombre de seigneurs et gentilshommes qui parlaient beaucoup du More. Sa Majesté Très Chrétienne dit qu’elle avait décidé de ne pas l’envoyer à Loches, comme elle en avait eu l’intention, parce qu’à certaines saisons de l’année elle y va elle-même avec sa cour pour s’y divertir et préférait ne pas y être avec lui, ne comptant pas le voir. Aussi, a-t-elle décidé de l’envoyer à Lys-en-Berri, à deux lieues de Bourges, où le Roi a un château très fort avec des fossés plus larges que ceux du Castello de Milan, pleins d’eau. Cette place est au centre de la France, sous la garde d’un gentilhomme qui était capitaine des archers lorsque Sa Majeste était duc d’Orléans, et il a une troupe de gardes éprouvés qui ont été formés par le Roi lui-même. Lorsque le More est descendu de la mule qu’il montait, il a été transféré dans le château, et il est, m’a-t-on dit, si faible qu’il ne peut pas gravir une marche sans aide. Par-là, je juge que ses jours sont comptés. Je me recommande humblement à Votre Altesse Sérénissime. — BENEDICTUS TREVISANUS, egues, orator.


Que s’est-il donc passé entre ces deux dates ?

La mort de Béatrice d’Este.

Dès qu’elle n’est plus là, des signes d’impopularité se manifestent. Les alliances se dénouent ; les souverains s’éloignent un à un. Par une fatalité qu’il ne s’explique pas, le More voit échouer toutes ses intrigues. Ses agents, qui en nouaient si bien les fils, jusque-là, trouvent portes et bouches closes. En avril 1498, il apprend la mort de Charles VIII et l’avènement au trône de France de son mortel ennemi, le duc d’Orléans. Dès lors, la courbe de sa destinée tombe précipitamment. Rome l’abandonne pour les Français, Venise aussi ; les petits États, sur la frontière du Piémont, n’osent plus le soutenir. Ferrare, même, malgré la sympathie de son beau-père, est neutre. Mantoue, malgré les efforts désespérés d’Isabelle d’Este, devient hostile. Un vent glacial, un vent de trahison, passe sur toute l’Italie. Bientôt, il ne peut plus compter que sur des États faibles eux-mêmes et menacés : Naples, Forli, Bologne, c’est-à-dire sur rien. Il n’a plus que des alliés lointains, très lointains : le grand Turc, — ce qui est ridicule, — et l’empereur Maximilien, — ce qui est purement honorifique. Sur ces entrefaites, le nouveau roi de France, Louis XII, passe les Alpes et approche avec trente mille hommes, masse énorme de combattants pour cette époque, commandés par un renégat milanais, ennemi personnel du More, par Trivulce. Les forteresses des Sforza tombent, l’une après l’autre. La trahison se glisse dans les villes. Pavie ferme ses portes à l’armée ducale. A Milan, même, le vœu secret de la foule appelle les Français. Un des fidèles du More, le trésorier Landriano, est assassiné par le peuple en pleine rue. Louis XII peut venir : il trouvera autant de partisans dans la ville qu’au dehors.

Reste le Castello, imprenable à moins d’un long, d’un très long siège. Tandis que les Français y auront les dents, Ludovic espère trouver des secours en Allemagne. Il part secrètement pour le Tyrol, confiant la citadelle, le dernier réduit de la puissance Sforzesque, à un ami éprouvé, à Bernardino da Corte. Bernardino da Corte jure de la défendre jusqu’au dernier soupir. Mais onze jours ne se sont pas écoulés qu’il la livre à Louis XII. Le roi de France n’en croit pas ses yeux, lorsqu’il y entre et qu’il voit avec quel art suprême le More avait aménagé cette forteresse. Tout avait été prévu pour supporter un long siège, jusqu’à un système de signaux pour communiquer, jour et nuit, avec le dehors. Ludovic, non plus, ne peut croire ce qu’il lit, quand il reçoit la fatale nouvelle : il demeure frappé de stupeur et, pendant un long temps, d’aphasie. « Depuis Judas, finit-il par articuler, il n’y a pas eu un plus grand traître que Bernardino da Corte ! »

Quelques mois après, lorsque, dans un suprême effort, il tente de reconquérir son duché, à la tête de troupes levées en Suisse, il a un instant l’illusion d’un retour de fortune. Il rentre à Milan, et la populace, déjà dégoûtée des Français, l’acclame, mais c’est pour peu de temps. Cet été de la Saint-Martin ne dure que trente jours. Une nouvelle armée française, sous les ordres de La Trémoïlle, débouche en Lombardie. Le More tente de lutter à Novare : tout l’abandonne. Les Suisses, tout à coup, refusent de se battre contre leurs compatriotes à la solde du roi de France. Trahi par ses mercenaires, comme il l’a été par son ami, il tâche au moins de sauver sa personne. Déguisé en soldat suisse, il va s’échapper, quitter Novare mêlé aux troupes qu’on licencie, mais voici qu’au dernier moment, sa belle mine le fait reconnaître par un homme des Grisons, un certain Turmann. Il est dénoncé et livré aux Français. Dès lors, son rôle est fini et un douloureux martyre commence, qui ne finira qu’à sa mort.

Martyre surtout moral, qui était de ressasser indéfiniment le bonheur perdu. La cage de fer, décrite par Trévisan, paraît bien n’avoir été qu’une légende. La captivité, pendant quatre ans en Berry, puis, pendant quatre autres années à Loches, si dure fût-elle, ne dépassa pas, ni même n’atteignit les supplices infligés d’ordinaire, en ce temps-là, aux prisonniers d’État. C’était une mesure de précaution imposée par la politique du nouveau maître de Milan contre un adversaire encore populaire, allié de l’Empereur, et secrètement soutenu par les religieux. Elle était cruelle. Mais Louis XII, tout en lui refusant obstinément la liberté, ne manquait pas absolument d’humanité envers son prisonnier : il lui envoyait son médecin, lui permettait de recevoir des lettres et même, un jour, il fit chercher à Milan un de ses nains, pour venir le distraire. Lorsqu’il fut transféré à Loches, le More dut souffrir encore moins. Le cachot qu’on y montre encore, comme son séjour habituel, c’est-à-dire un sombre réduit creusé dans le roc, n’a dû être habité que peu de temps. Il lui a, sans doute, été imposé après une malheureuse tentative d’évasion, qui rendit la surveillance plus étroite, fort peu de temps avant sa mort.

Le vrai supplice, le martyre sans cesse renaissant, pendant ces huit années de détention, ce n’était pas la souffrance physique : c’était le contraste douloureux des jours présents et des jours passés. Parmi les inscriptions qu’il s’amusait à tracer au pinceau, en lettres rouges et bleues, sur les parois de son cachot, pour tromper l’ennui de sa longue captivité, on a relevé celle-ci :

Celui qui ne craint fortune n’est pas bien saige,

et cette autre inspirée des vers fameux du Dante :

Il n’y a au monde plus grande destresse
Du bon temps soi souvenir en la tristesse.

Or, pas plus que de la prison, il ne pouvait s’évader de ses souvenirs…

Un autre supplice, plus subtil, mais aussi intolérable pour cet esprit philosophique, était de ne pouvoir arriver à démêler les raisons de sa chute. Selon le témoignage du serviteur fidèle bui, pour ne pas le quitter, voulut s’enterrer vivant dans son cachot, il revenait constamment sur cette idée. Son incomparable malheur était, sans doute, une punition de Dieu, disait-il, car, « seule, la puissance du Destin avait pu déjouer à ce point les conseils de la sagesse humaine. »

Aujourd’hui, avec une vue perspective de quatre siècles, et une foule de documents qu’il ne pouvait connaître, c’est encore l’opinion qui nous paraît la plus raisonnable. Plus on examine la destinée du More, son ascension prodigieuse, sa chute profonde, moins on en comprend les raisons. Machiavel, qui avait assisté à tous ces événements et qui ne passe pas pour un esprit dénué de pénétration, dit quelque part : « Il n’est pas rare aujourd’hui de voir des princes tombés d’un état prospère dans l’infortune, sans qu’on puisse attribuer leur disgrâce ù un changement dans leur conduite ou dans leur caractère. » Et quoiqu’il ne spécifie pas qu’il parle, ici, de Ludovic le More, son propos s’y ajuste si bien qu’il n’est guère possible qu’il n’y ait point pensé.

Sans doute, le More avait des défauts, des faiblesses, des inconséquences qui, en des temps si difficiles, pouvaient entraîner une catastrophe. Il est plusieurs de ces défauts de conduite ou de caractère qui sautent aux yeux. Par exemple, on voit bien qu’il fut d’une imprudence folle en appelant les Français en Italie. Pour juger de sa naïve suffisance, il suffit de lire la lettre écrite à son frère, le cardinal Ascanio Sforza, au moment même où se prépare l’expédition de Charles VIII :


Il y aurait de grandes difficultés à empêcher la venue des Français. dit-il, et quand même il n’y en aurait pas. je vous avoue que je crois nécessaire de les faire venir, non que je désire, que je cherche la ruine du roi Alphonse (Alphonse d’Aragon, roi de Naples) pour lequel j’ai de bons sentiments, ainsi que vous le verrez bientôt ; mais je veux le faire descendre à un point tel que cette grandeur immodérée où nous l’avons porte ne lui lasse plus oublier, comme jadis son père l’a oublié pour son propre compte, qu’il doit se conduire en égal et non en supérieur envers les autres potentats italiens et surtout envers nous. Pour cela, il faut lui donner assez à penser à ses propres affaires pour qu’il n’étende pas la main vers celles d’autrui. Il faut donc que les Français descendent en Italie.

Mais, pour que les résultats de leur venue ne dépassent pas nos besoins et n’aboutissent pas à la ruine complète du roi de Naples, j’ai entrepris ce que vous savez, c’est-à-dire que le roi des Romains (Maximilien, empereur d’Allemagne) passe également les Alpes. In tel contrepoids empêchera les Français de s’emporter jusqu’à se faire plus grands qu’ils ne sont déjà. Ce prince ne se soucie pas plus que nous de voir les Français plus puissants. Il est notre allié par son mariage, il tient fort à recouvrer dans les affaires d’Italie la supériorité qui revient de droit à l’Empire. Il sera donc facile de mettre un terme aux progrès des Français


C’est un peu un homme qui met le feu à une ville pour cuire sa soupe. L’écroulement a gagné de proche en proche, — et sa marmite a été renversée. Il y avait justement, parmi les symboles ou imprese des Sforza, un dessin représentant des tisons enflammés et des seaux suspendus à ces tisons. Le More justifia la moitié de cet emblème : il sut 1res bien enflammer les tisons, mais quand il fallut les éteindre, ce fut autre chose. On ne peut, d’ailleurs, imaginer un pire endroit pour tenter de telles expériences. Milan, placé au milieu de la plus riche plaine du monde et de la plus ouverte, au carrefour même des invasions, était le centre naturel de toutes les convoitises, la Mecque de tous les pillards de l’Europe, épiant, derrière le cirque dentelé de leurs montagnes, le moment favorable à quelque coup de main. Ajoutez que le trésor des Sforza, enfermé à la Rocchetta, passait pour le plus opulent qui fût et brillait aux imaginations lointaines, comme un phare. Avec cela, le More avait l’imprudence d’attiser ces convoitises. Il admettait volontiers à la visite de ce trésor les ambassadeurs et les principales dames de la ville. Après l’une de ces excursions, l’ambassadeur de Ferrare écrivait à son gouvernement :


Dans la Chambre de l’Argent, il y avait, sur des tapis, longs de seize brasses et larges de trois brasses, à terre, une grande quantité de boisseaux de ducats, en toutes sortes de pièces valant ou trois ou dix, ou vingt-cinq ducats chacune, qui furent estimés au total comme s’élevant à six cent cinquante ou huit cent mille ducats. Puis, il y avait des tables longues, sur lesquelles étaient exposés les bijoux, chaînes et colliers d’or de leurs Altesses, qui étaient une chose belle et précieuse à voir. Il y avait soixante-six sancti d’argent le long des murs de cette chambre, tout autour, avec trois ou quatre belles croix, chargées de pierreries. Puis, l’Annonciation et le Couronnement, de Notre-Dame avec grand ornement d’anges et d’autres saints, ce qui n’était pas la moindre belle chose des susdites. Il y avait enfin à terre, dans un coin de la salle, tant de monnaies d’argent, en tas, qu’un chevreuil ne le sauterait pas, et de toutes sortes de monnaies. Il y avait aussi des candélabres d’argent, de la taille d’un homme ou peu s’en faut. Ensuite, fut ouvert le lieu où l’on tient les grosses pièces d’argent… Le tout fut estimé un million cinq cent mille ducats.


En valeur actuelle, environ soixante-cinq millions de francs. — Cette naïve ostentation nous découvre une autre des faiblesses du More, et qui lui furent les plus fatales : sa trop grande confiance en l’argent. Il est vrai que l’argent avait été le principal artisan de sa fortune. Il avait acheté l’investiture impériale du duché de Milan ; il avait acheté l’investiture de Gênes ; il a acheté les Suisses. Mais quand il s’est trouvé en présence de gens qui n’étaient pas à vendre, soit d’aventure, parce qu’ils étaient honnêtes, soit plutôt parce qu’ils étaient plus ambitieux que cupides, il est reste sot. Et comme il avait imprudemment décelé ses richesses, il a vu fondre sur lui, d’autant plus rapaces, les besogneux, les aigrefins et les faméliques, qui se jugèrent bien naïfs de se contenter d’un petit tribut, dès qu’ils entrevirent la chance de prendre tout. L’argent est une bonne arme, mais dont il faut se servir et non pas menacer, car il fait envie au lieu de faire peur et attire l’agresseur bien plus qu’il ne le tient en respect.

Pour vivre en sécurité au milieu de cette plaine milanaise, si accessible de tous côtés, il eût fallu ne faire envie à personne, ou faire peur à tout le monde : cacher soigneusement cette opulence ou avoir une forte armée nationale, manœuvrière, ne faisant qu’un avec son peuple et son chef, telle enfin qu’il la faut au jour du danger. Or, toute la politique du More était de se faire des alliances au lieu de se faire des armées et de compter sur des secours lointains et tardifs au lieu d’organiser, sur place, une défense immédiate. C’est à lui plus qu’à tout autre, évidemment, que s’applique la sentence de Machiavel : « Les alliances qui se font avec des Princes qui, à raison de la distance des lieux, peuvent difficilement nous secourir,… ont bien plus d’éclat que d’utilité véritable. » En même temps qu’il était un médiocre stratège, le More était un grand Mécène. La postérité l’en loue et s’en loue, mais les contemporains ne s’en souciaient guère et se lassaient d’y pourvoir. Pour subvenir à ses goûts de luxe et d’art, il pressurait tellement ses sujets qu’on finit par se demander, en Lombardie, si l’on y avait grand avantage à vivre sous les Sforza plutôt que sous les Français.

Voilà bien des imprudences et l’on conçoit qu’elles aient, un jour, attiré la foudre sur son bonnet ducal. « Imprudence, » pourtant, est un mot qui eût fort étonné ses contemporains, appliqué à ce vieux renard. A leurs yeux, c’était la prudence qui formait son trait dominant, les autres étant l’esprit et la courtoisie. Et, en effet, il possédait ces qualités à un haut degré, mais il avait, à un plus haut degré encore, un défaut qui les paralysait et les rendait inopérantes : la vanité. Sa « prudence, » si louée de ses contemporains, doit s’entendre de son adresse à ourdir des intrigues et de son peu de goût pour le danger. « Bien souple quand il avait peur, » dit de lui Commynes, qui l’a vu de près. On se racontait, sans en sourire, mais comme une preuve de sens, que lorsque la peste menaçait l’Italie, il faisait ouvrir par son secrétaire, Calco, les lettres qui venaient des pays contaminés. Le More était donc plus prudent qu’héroïque. Mais il était encore plus vaniteux que prudent, et, quand on suit, avec ce fil conducteur, le labyrinthe de sa politique, on s’aperçoit qu’il s’est découvert, plus d’une fois, par pure gloriole.

Un jour, il cède au plaisir de faire admirer son trésor par les ambassadeurs du roi de France : il énumère et évalue les monceaux de joyaux, allume leurs convoitises, puis il les renvoie avec des cadeaux qu’ils eussent peut-être trouvés suffisants s’ils n’en avaient pas tant vu, mais qui les déçoivent comme une conclusion médiocre à de si belles prémisses. Une autre fois, il ne se tient pas de dire que le roi de France lui a offert de lui donner Florence, et cela, au moment où il faut ne le dire point, afin de ne se point brouiller avec les Florentins. Lorsque l’empereur Maximilien vient le voir, la vanité qu’il en ressent est telle qu’il perd toute mesure. Sa mégalomanie, surtout verbale peut-être, s’épanche en formules blessantes pour tout le monde à la fois. Il dit volontiers : « J’ai le Pape pour chapelain, l’Empereur pour condottiere, la Seigneurie de Venise pour intendant, et le roi de France pour courrier. » Il se fait représenter, sur les murs du Castello, auprès d’une figure allégorique de l’Italie : une femme dont la tête, les épaules et le manteau portent les principales villes de la Péninsule. Lui, le More, armé d’une balayette, la scopetta, symbole tiré de ses armoiries, la promène sur le manteau de l’Italie, pour en brosser la poussière. Per Italia îiettar dogni bruttura, dit la légende. Enfin, il ne s’explique jamais clairement sur les limites de ses ambitions. Est-ce l’Italie du Nord qu’il convoite ? Est-ce toute l’Italie ? On ne sait. Il alarme ainsi un à un tous ses voisins et les détache de lui.

De même, sa vanité gâte sa courtoisie. Homme d’esprit, il n’échappe pas au principal défaut des gens d’esprit, qui est de le montrer. Quand Pierre de Médicis, qui s’est longtemps opposé à la venue de Charles VIII en Italie, se voit contraint de venir à résipiscence et arrive à sa cour, il dit à Ludovic : « Monsieur, je suis allé au-devant de vous ; mais il faut que vous vous soyez égaré, car j’ai eu le malheur de ne point vous rencontrer. — Il est certain, répond Ludovic, que l’un de nous deux s’est égaré, mais n’est-ce point vous ? » En lui faisant sentir ainsi son tort de n’avoir point voulu suivre ses conseils, il se vengeait du Médicis, mais, en même temps il se l’aliénait bien gratuitement. Ce n’est pas seulement trop d’esprit qu’il mettait dans les affaires de l’Etat : il y mettait aussi trop de sentiment. Il avait une vive affection pour le jeune Galeazzo de San Sève ri no, qui avait épousé sa fille naturelle Bianca. Ce Galeazzo était un soldat héroïque, mais un détestable général. En lui donnant la préférence sur Trivulce, le meilleur tacticien du temps, le More se fit de ce dernier un ennemi à la fois irréconciliable et avisé. De même, son goût pour Isabelle d’Este l’emporta sur ses intérêts, le jour où il accorda une confiance excessive au marquis Gonzague, qui ne la méritait pas.

Par ces exemples et par bien d’autres, on voit que le More ne fut pas l’homme d’Etat impeccable que ses flatteurs louaient en lui. Mais tous ses défauts, dont il fut toujours affligé et qui louaient à sa nature même, ne lui ont nui en rien tant que vécut Béatrice d’Este. Pourquoi, dès qu’elle ne fut plus là, déchaînèrent-ils la catastrophe ? C’est là qu’est le mystère et c’est pour l’expliquer qu’on a recours à l’idée du « fétiche. » Cette explication vaut peu, mais nulle autre ne vaut quelque chose. Il suffit parfois d’un fil bien léger pour grouper en un faisceau résistant les forces éparses de notre nature et les circonstances multiples de notre fortune ; mais quand ce fil vient à manquer, la gerbe des chances heureuses se dénoue et l’on se trouve, seul, les mains vides.

Une autre énigme, encore mal éclaircie par l’histoire, c’est l’explosion de joie haineuse qui secoua toute l’Italie à la chute du More. Des courriers sillonnèrent la Péninsule, porteurs de dépêches enthousiastes. Home, Venise, Naples et bien d’autres villes illuminèrent. A Venise, où nous avons vu comment on avait reçu Béatrice, la populace chantait :

Ora il Moro fa la danza
Viva Marco e’I re di Franza !

Du seul point de vue de l’intérêt, on ne peut l’expliquer, car si le More menaçait, la France était un ennemi bien plus redoutable. Du point de vue de la Justice et du Droit, ce n’est guère plus clair. Les sanglants griefs invoqués contre lui, c’est-à-dire l’usurpation du trône de Milan sur son neveu et l’appel à l’Etranger, pouvaient être des prétextes à la haine : ce n’étaient pas des raisons, Pour l’usurpation, en effet, il pouvait plaider non coupable. Les princes auxquels il avait ôté le pouvoir tenaient aux honneurs du pouvoir et à ses plaisirs, mais non à ses charges, ni à ses responsabilités. En gouvernant effectivement, sans les frustrer de leurs litres, il les a déchargés d’un fardeau plutôt que privés d’un office. Quant au prétendu assassinat de son neveu, Gian Galeazzo, qu’il aurait, disait-on, fait empoisonner pour prendre son titre, on n’y croyait guère alors, non plus qu’on n’y peut croire aujourd’hui. Tout dément cette hypothèse. En tout cas, ce grief remontait déjà à six ans, lors de la chute du More. Pendant six ans, les rois étrangers et les potentats italiens lui avaient fait bon visage, et c’eût été d’un pharisaïsme bien outrecuidant, chez des gens vraiment épris du Droit, que de le tenir innocent de ce crime, tant qu’il demeura « l’Enfant de la Fortune, » et de ne s’être avisés qu’il en était coupable que le jour où il fut malheureux. Là, encore, les raisons alléguées par ses ennemis ne sont que des prétextes.

Son crime vrai, son crime indéniable fut d’avoir appelé ^’Étranger en Italie. Ce crime, qui était celui de tous les partis vaincus, alors, ou de tous les princes jaloux de leurs voisins, n’eût pourtant point paru pire que tant d’autres appels aux « Barbares, » s’il n’avait eu des suites plus graves. Il lui arriva de déchaîner la plus grande invasion qui eût bouleversé la Péninsule depuis l’antiquité. On comprend donc l’animosité soulevée contre lui par cette imprudence. Mais la forme que prit cette animosité est tout à fait inintelligible. Car le punir d’avoir appelé l’Etranger en Italie en livrant à ce même Etranger les villes qu’il ne possédait pas encore, protester contre l’invasion en acclamant l’envahisseur, voilà une politique si peu rationnelle, ou même raisonnable, qu’il faut bien en chercher la cause ailleurs que dans la raison !

Il faut la chercher dans un sentiment : la jalousie, l’énorme jalousie qu’avait excitée son insolente fortune. On ne savait à quoi attribuer le prodige d’un bonheur si constant. La chute du More était la fin d’un sortilège oppressant pour la raison et pour la critique. L’Italie était désensorcelée et, fût-ce par la main de l’Etranger, elle respirait plus à l’aise. Plus tard, on en jugea autrement. A la réflexion, il parut que l’Etranger, quels que fussent ses mérites, était insupportable, n’étant pas au même point de civilisation ; qu’on s’était montré bien dur pour un homme généralement doux aux autres, aux faibles, qui avait employé des moyens de civilisé plus que de barbare, qui avait devancé son temps dans bien des choses, et fait honneur à l’Italie.

Ludovic le More devint, alors, pour tout son siècle et pour toute l’Europe, le plus pitoyable exemple des vicissitudes humaines. De génération en génération et de pays en pays, on se passa son histoire, comme une légende. Sa captivité et sa mort, dignes d’un philosophe, lui mirent une ineffaçable auréole. Les poètes, en France comme en Italie, contèrent son infortune en des complaintes qui devinrent populaires. Enfin, à la longue, justice lui fut rendue.

Mais, dans les premiers temps, sa chute et sa misère n’en furent pas moins une joie pour presque tous les souverains. Jalousie, imprévoyance, ambition, tout cela est d’humanité courante et de peu de mystère. Ce qui est mystérieux, c’est que cette jalousie se soit déchaînée si tard… Là encore, on retrouve la coïncidence avec la disparition de Béatrice… Il semble que tant qu’elle fut là, l’envie fut désarmée : on pardonna tant de succès à tant de grâce, et l’insolente fortune parut moins insolente aussi longtemps qu’elle prit le masque d’une jeune femme, presque d’une enfant.

C’est donc, en définitive, devant ce masque enfantin et espiègle qu’il nous faut revenir, si nous voulons nous représenter, sous une forme sensible, la Fortune de Ludovic le More. C’est sous cette forme qu’elle dut lui apparaître, à chaque coup du sort, dans le cadre doré des beaux jours évanouis. C’est elle qu’il regardait fixement, le soir où il quitta Milan pour aller chercher du secours dans le Tyrol : on dit qu’il s’arrêta des heures devant le tombeau de Béatrice, à Sainte-Marie-des-Grâces. On ne pouvait l’arracher de sa rêverie. C’est elle qu’il-revoyait au fond de ses souvenirs, lorsqu’il faisait, à Lyon, l’entrée pitoyable que décrit Trévisan. Et il est probable qu’il la revoyait alors toute jeune, telle qu’elle lui était apparue venant à lui pour la première fois, telle que la représente notre buste du Louvre. En la taillant dans le carrare, Cristoforo Romano faisait ainsi, sans le savoir, l’image d’un fétiche.

Sans le savoir davantage, le plus ignorant des visiteurs qui traverse la salle Michel-Ange, au Louvre, et qui rencontre cette petite figure joufflue et délurée, éprouve quelque chose qui n’est pas dans tous les bustes du Musée, et qu’il n’a pas éprouvé devant ses myriades de statues antiques : la présence d’une influence animatrice et d’un pouvoir secret. Et c’est pourquoi, sans doute, voici que nous-mêmes, nous nous sommes arrêtés devant elle si longtemps…

Si vous voulez revoir ce même buste, épaissi par l’âge, renversé par la mort, encadré par les cheveux déroulés et tombants, les yeux clos, prenez le train de Milan à Pavie et descendez à la petite station qu’on appelle la Certosa. C’est en pleine campagne, au cœur des riches plaines lombardes, terres rougeâtres sillonnées par le lacis bleu des veines d’eau. Rien, au premier coup d’œil, ne paraît justifier un arrêt dans ce lieu désert : pas de ville, pas de village, à peine une ou deux fermes. Quelques enfants piétinent dans la boue rouge, un cheval ou un âne passent… A peine si, dans le silence pesant des champs et des vergers, une fauvette chante des airs qu’elle chantait, déjà, du temps de Béatrice d’Este. Pourtant, sur un léger renflement de terrain, quelque chose de rouge et de noir commence à filtrer à travers les rideaux d’arbres, que le printemps s’occupe à rapiécer feuille à feuille. C’est la Chartreuse de Pavie.

Là-haut, couchée sur les dalles du transept, dort, dans une atmosphère de calme, de lumière et de gloire, le mystérieux prisonnier de Loches. Le marbre de son tombeau, couleur de vieil ivoire, palpite doucement aux appels de la lumière. Ses paupières baissées, comme cousues aux joues par de longs cils de marbre, recouvrent à jamais le grand rêve de sa vie : ce rêve confus d’un royaume de Ligurie et d’Insubrie, — d’Italie peut-être, — que les historiens croient voir se dessiner dans son âme inquiète, mais qui change incessamment de forme comme les nuages qui passent sur l’immense plaine vide… Peut-être qu’il n’a pu encore lui-même, dans l’obscur travail du sommeil, démêler l’enchevêtrement de ses ambitieuses pensées.

Un seul point fixe dans sa vie, un seul : c’est Béatrice d’Este. Elle est là, elle aussi, en grand costume de Cour, une toilette de marbre fouillé et poli comme du jade blanc : un filet de losanges coupe sa robe, d’énormes sbuffi bouffent aux coudes, des ruisseaux de rubans, minces et plats, serpentent des épaules aux pieds. Les mains enroulées dans une martre, dont le museau et l’œil de marbre semblent ironiquement survivre, les pieds doublés de hauts patins, qui ne peuvent plus la grandir, qui ne peuvent plus que l’allonger un peu sur sa robe plus longue qu’elle, toute noyée dans un bouillonnement de plis, de galons, de tresses et de floches. Elle dort, elle aussi, de ce sommeil absorbé qu’ont les morts.

Tous deux, tournés vers une vision intérieure, bien loin de nous, emportés dans l’orbite d’un autre monde, semblent continuer le voyage qui ne finit jamais. Quelles que soient nos lumières, les écrits officiels, les lettres, les monuments, devant ces physionomies fermées, nous sentons qu’il y a dans toute Ame une part mystérieuse, qui ne s’est pas mise dans des mots, qui ne s’est peut-être pas bien connue elle-même, — et c’est la plus essentielle. Au milieu de notre vingtième siècle, sur celle terre toute chargée d’histoire et d’histoire de France autant que d’Italie, ce marbre semble être tombé comme un fragment d’un monde inconnu ; — une météorite du passé.


ROBERT DE LA SIZERANNE.


  1. Voyez la Revue du 1er septembre.