Les mystères de Montréal/V

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Les mystères de Montréal (Feuilleton dans Le Vrai Canard entre 1879 et 1881)
Imprimerie A. P. Pigeon (p. 21-23).

V

OÙ L’ON N’APPREND DE BELLE SUR LE COMPTE DE CLÉOPHAS.


Cléophas ouvrit la première lettre qui se lisait comme suit :

« City Passenger R. R. Co.,
Montréal, 26 mai 1879.

Monsieur,

Vos absences répétées nuisent aux intérêts de la Compagnie et je regrette de vous annoncer qu’à partir d’aujourd’hui vos services ne seront plus requis.

(Signé) ROBILLARD,
Surintendant. »
En lisant cette missive, Cléophas leva les épaules. Bah ! se dit-il, je

viens d’hériter, à quoi me sert la position de conducteur sur les petits chars ? J’irai demain reporter ma casquette rouge au bureau et je vivrai comme un bourgeois.

Cléophas rompit le cachet de la deuxième lettre qui portait le timbre de Québec.

La lecture de cette épître le fit pâlir.

Il froissa le papier dans ses mains, et se laissa choir sur son lit en proférant un blasphème.

La lettre qu’il venait de lire était rédigée en ces termes :

Québec, 26 mai 1879.

Cher monsieur,

Dans ma lettre du 25 courant je vous disais que Mlle Tharsile Descopeaux, par son testament, vous avait institué son légataire universel, et je vous demandais de descendre à Québec afin de recueillir votre héritage. Malheureusement, en faisant des recherches dans les papiers de mon étude pour définir la validité de la succession qui vous est échue, j’ai constaté que les propriétés de ma cliente appartenaient, aux héritiers de la succession Renaud. Pour entrer en possession de biens il vous faudra prouver en Cour que vous faites partie de la lignée des Renaud. Chose, je crois, qui sera difficile à établir.

Veuillez, s’il vous plaît, excuser l’empressement que j’ai mis à vous informer du contenu d’un testament qui n’ajoutera rien à votre prospérité matérielle.

J’ai l’honneur d’être, etc.,

J. B. GRIFFON, N. P.

Cléophas fut arrêté par la lecture de la lettre du tabellion.

Il se sentit broyé dans le pilon de la fatalité.

Le spectre horrible de la misère se dressait devant ses yeux.

Tout un monde d’illusions venait de s’anéantir dans son imagination fiévreuse.

Le malheureux se cacha la figure dans ses deux mains et versa assez de larmes pour tarir ses glandes lacrymales.

Il se décida à sortir et à promener ses rêveries dans quelque rue solitaire où il serait sûr de ne pas rencontrer un ami.

Pendant qu’il réparait le désordre de sa toilette, il entendit le roulement d’une voiture qui s’arrêta à la porte de la maison de pension de madame Beauchiard.

Le cocher descendit de son siège et alla tirer le bouton de la sonnette.

Cléophas, qui avait mis le nez à la fenêtre, entendit la voix de Basilisse qui disait au cocher que M. Cléophas était dans sa chambre.

Aussitôt il alla ouvrir la portière de voiture dont les stores avaient été baissés.

Au moment où Cléophas sortait de sa chambre il rencontra la vieille servante qui lui dit :

« Il y a quelqu’un pour vous dans le salon. »

La dame qui était assise près d’une table placée au centre de l’appartement n’avait pas encore relevé son voile.

Cléophas s’inclina et dit à l’étrangère :

— À qui ai-je l’honneur de parler ?

La dame, avant de relever son voile, lui répondit d’une voix brève :

— Cré visage ! ma visite te surprend. Ah ! Tu ne me reconnais pas ?

À ces mots, la dame releva son voile et laissa voir sa figure.

Cléophas bondit sur son siège comme s’il eût été mordu par un serpent à sonnette.

La figure de la dame produisit sur lui l’effet de la tête de Méduse. Il venait de reconnaître son épouse légitime qui l’avait rendu père de huit enfants, tous des bessons. Il y avait trois ans qu’il était séparé de son épouse qui s’était réfugiée chez son père dans le huitième rang, près du cordon dans le township d’Abercrombie.

Lorsque la première émotion de Cléophas fut un peu calmée, la dame reprit la parole :

— Cléophas, j’ai pris la peine de venir à Montréal pour savoir si tu as envie de faire quelque chose pour moi. Il y a trois ans que je suis sur les bras de mon père avec tes huit enfants. J’ai reçu de mauvaises nouvelles sur ton compte. Il paraîtrait que tu t’amuses continuellement avec les bommeurs. Bien plus, tu te fais passer pour garçon et tu en fais à croire à une petite fille du faubourg.

Je viens t’avertir que si tu ne me paies pas mon entretien et celui de tes enfants, je vais m’adresser à mon avocat. Ne va pas me dire que tu es rendu à la hache. Je sais que tu fais de l’argent comme du poil. Il y a un boute pour jouer au bouchon. Il faut que cela finisse au plus coupant !

Cléophas se recueillit avant de répliquer.