Les mystères de Montréal/VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Les mystères de Montréal (Feuilleton dans Le Vrai Canard entre 1879 et 1881)
Imprimerie A. P. Pigeon (p. 24-30).

VI

INCENDIE ET DUEL.


Il releva la tête et avec un aplomb imperturbable, il dit à sa femme :

— Depuis que ma destinée a été enchaînée à la tienne, mon existence est devenue une torture de tous les jours.

J’avais cru avant de t’épouser que tu étais l’ange que le ciel avait envoyé vers moi pour être le rayonnement le plus pur de mon foyer. J’avais espéré que ton amour, ta candeur et tes charmes embelliraient mes jours. Lorsque nos nœuds ont été bénis, j’ai réalisé tout ce qu’il y avait d’horrible dans ma situation. Tu as introduit sous mon toit un monstre plus dangereux qu’un chacal, un tigre, une panthère, un serpent, le plus terrible des monstres glapissants, hurlants, grognants et rampants. Je veux dire une belle-mère. Oui, ta mère a abreuvé mes jours d’amertume, elle a fait crouler toutes mes illusions, elle a détruit mon bonheur, elle a arraché une à une toutes les fibres de mon cœur.

Scholastique, je te le répète, nous devons vivre à jamais séparés.

— Cléophas ! puisque tu reste sourd à l’appel de la charité, puisque tu n’as plus pitié de ma misère, j’ai résolu de consulter mon avocat. Je te poursuivrai devant le recorder, et devant le magistrat de police afin de te forcer à payer mon entretien. Je pars, adieu.

L’épouse de Cléophas rebaissa son voile et sortit de la maison de Madame Beauchiard en pleurant.

Lorsque le roulement de la voiture s’éteignit dans le lointain, Cléophas prit sa canne et son chapeau et fit une longue promenade sur les rues afin de trouver de l’emploi.

Pendant une dizaine de jours, Cléophas s’esquinta à arpenter les rues commerciales afin d’entrer comme commis ou du moins comme porte-paquet dans quelques magasins de marchandises sèches ou dans une grocerie.

Toutes ses marches, démarches et contremarches furent infructueuses, Cléophas fut réduit à devenir un « lôfeur » dans toute l’acception du mot. Il avait déjà deux mois de pension en souffrance. Pour gagner du temps, il avait fait croire à Madame Beauchiard qu’il allait bientôt réaliser des bénéfices considérables par la vente d’une consignation de cuillères-à-pots, vulgairement connues sous le nom de « brahoules ».

Madame Beauchiard traitait d’une singulière manière les pensionnaires qui avaient des arriérages.

Avant de les faire déguerpir de chez elle, elle plaçait leurs nippes dans une chambre noire au fond du passage. Lorsque le pensionnaire arriéré avait fait une couple de mois de « carcere duro » sans mettre un versement dans la caisse toujours vide, il recevait son congé.

Le cadre de ce chapitre est trop étroit pour contenir un récit de toutes les persécutions auxquelles Cléophas fut en butte depuis le jour où il se trouva condamné à vivre sans travail.

Deux semaines après les événements que nous venons de raconter, Cléophas, vers deux heures du matin, entendit sonner l’alarme du feu dans le clocher de l’église St-Jacques. Il ouvrit sa fenêtre et regarda dans la direction du faubourg Québec.

Le firmament était éclairé par une lueur sinistre, un incendie considérable ravageait le quartier Ste-Marie.

Cléophas enfourcha ses pantalons et s’élança dans la rue.

Il suivit la rue Lagauchetière jusqu’à la rue Visitation. Là il vit que l’élément destructeur s’était attaqué à la résidence du père Sansfaçon.

Cléophas n’était pas allé faire visite à celle pour laquelle il brûlait d’une flamme criminelle depuis le jour où Ursule l’avait congédié si grossièrement dans le Jardin Viger. Personne ne lui avait donné de nouvelles de la jeune fille et il ignorait par conséquent que la grosse picotte avait défiguré l’objet de son amour.

Rendu sur la scène de la conflagration, il vit les flammes sortant des lucarnes de la maison du père Sansfaçon.

Le plus grand désordre régnait sur la rue et les hommes de police avaient mille difficultés à disperser les groupes qui gênaient l’action des pompiers.

Le feu faisait des progrès terribles et les flammes s’élançaient vers le ciel comme autant de langues sanglantes.

Un pompier parut dans une fenêtre du deuxième étage et appela ses compagnons à grands cris pour l’aider à sauver deux personnes qui allaient périr dans les flammes.

Cléophas n’écoutant que son courage s’élança dans l’escalier ténébreux du père Sansfaçon.

Il disparut dans un appartement enveloppé dans un noir tourbillon de fumée.

Les pompiers avaient essayé vainement de l’empêcher d’entrer, car il courait à une mort certaine.

Après une vingtaine de secondes, qui avaient semblé une éternité pour les spectateurs, il reparut tenant dans ses bras la forme d’une créature évanouie, enveloppée dans une épaisse couverte.

Il pressait dans ses bras la pauvre Ursule qui avait été oubliée sur son lit.

La jeune fille convalescente n’était pas assez forte pour se lever de sa couche et échapper à une mort terrible.

Cléophas porta son précieux fardeau dans le bureau d’un médecin en face de l’église St-Pierre.

Le docteur, avant de donner à Ursule les premiers soins de l’art, exigea que la foule des curieux qui s’était assemblée dans sa maison, se dispersât immédiatement afin de ne pas nuire à ses opérations.

Cléophas lui-même, avant de découvrir la figure de sa bien-aimée, fut obligé de sortir de l’appartement où le médecin resta seul avec Ursule. Le docteur constata un cas d’asphyxie et il eut recours à des frictions avec un morceau de flanelle chaude. Il fit ensuite respirer à la jeune fille de l’ammoniaque et de l’éther. Il lui mit sous le nez de l’acide sulfureux obtenu en faisant brûler des allumettes soufrées.

Il porta d’autres excitants sur la muqueuse buccale et nasale. Il lui chatouilla la luette et les fosses nasales avec les barbes d’une plume.

Ce traitement au bout d’une demi-heure produisit son effet. Ursule commença à respirer et éternua avec succès.

Le médecin permit alors à Cléophas d’entrer dans l’appartement où la jeune fille reposait sur un sofa.

En voyant les ravages horribles de la picotte sur la figure de son idole, Cléophas faillit sécher de frayeur.

Il crut qu’il était sous l’empire d’un cauchemar.

Son cœur se brisa et il dut s’accoter sur la cloison pour s’empêcher de tomber.

Malgré les soins que le docteur prodiguait à la malade, son état empirait.

Des symptômes aigus succédèrent au marasme qui avait suivi l’asphyxie.

La fièvre redoublait, la tête était prise. Les saignées, les sangsues, rien ne put calmer le mouvement du pouls.

Le délire compliquait le mal et des accidents nerveux l’aggravaient.

Ursule semblait avoir perdu le sentiment de ce qui se passait autour d’elle.

Des paroles sans suite, des mots entrecoupés s’échappaient de sa bouche ; des gestes convulsifs attestaient la violence de la lutte et les efforts de sa riche constitution.

Ursule en ouvrant ses yeux égarouillés n’avait pas reconnu Cléophas qui se tenait à son chevet dans l’attitude du plus profond désespoir.

Ursule sommeilla pendant une demi-heure.

En se réveillant ses dents s’entrechoquaient et des flots de sueur inondèrent les rugosités de son visage.

Son délire était fini.

Ses yeux rencontrèrent ceux de son sauveur.

Elle poussa un soupir et s’exclama :

Chère belle gueule ! Est-ce toi ! Toi, Cléophas, tu es mon sauveur !

— Oui, Ursule, c’est moi. Moi, Cléophas que tu as accablé par tes mépris.

— Pardonne-moi tout ce que je t’ai fait souffrir. Maintenant, veux-tu mon cœur ? Il est à toi.

Cléophas prit la main ratatinée de la picotée dans les siennes.

Suffoqué par l’émotion, la constriction qu’il éprouvait dans le larynx, ne lui permit pas d’articuler une parole.

Ursule se leva et alla se regarder dans un miroir placé au fond de l’appartement.

Cléophas se leva, toussa et essuya avec son mouchoir les sueurs qui perlaient sur son front.

Il allait s’approcher d’Ursule, lorsqu’il entendit du train à la porte.

Quelqu’un venait de clancher. Le docteur alla ouvrir.

Le père Sansfaçon et Bénoni entrèrent dans le bureau du docteur.

Le vieux charcutier, excité par de nombreuses libations et par le malheur qui lui était arrivé, s’approcha d’Ursule et lui dit :

— Tiens ! te voilà ici ? Sais-tu que je te cherche depuis une heure ? Arrive, et viens-t’en.

— Poupa, dit Ursule. Fâche-toi donc pas comme ça. Je t’introduirai Monsieur Cléophas, mon sauveur.

— Oui, dit le docteur, si votre fille est encore en vie aujourd’hui, père Sansfaçon, vous devez un beau cierge à ce monsieur. C’est lui qui a arraché votre fille à une mort terrible.

Bénoni, qui était aussi lancé que le père Sansfaçon, crut qu’il était à propos de mettre son mot dans la conversation :

— Tiens, monsieur le conducteur des p’tits chars, je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici ce soir. C’est comme ça que vous rendez des services aux gens pendant le feu. Vous enlevez la demoiselle de la maison pendant qu’on se fait griller pour sauver le cheval et l’agrès du père Sansfaçon. Eh ! viande ! je ne sais pas ce qui m’empêche de vous faire péter la gueule avant de sortir d’ici.

Cléophas allait répondre, lorsque le médecin se plaça entre les deux rivaux et leur dit :

— Pas de scandale dans ma maison. Si vous voulez vous donner des coups de torchon, vous allez sortir de suite de chez moi.

Cléophas lança sur Bénoni un regard chargé d’éclairs et sortit de la maison en disant :

— Monsieur, je suis à vos ordres.

— Je vous suis, reprit Bénoni.

Les deux hommes sortirent du bureau du docteur, suivi par le père Sansfaçon qui conduisait Ursule chez sa tante Délima, dans la rue Jacques-Cartier.

Cléophas et Bénoni, rendus sur la rue, réglèrent les conditions d’un duel qui devait avoir lieu le soir même.

Cléophas et Bénoni décidèrent que leur rencontre devait avoir lieu dans une ruelle de la rue Visitation, au-dessus de la rue Dorchester.

Ils rencontrèrent sur la route deux fiers-à-bras de la bande du Cheval Noir, qu’ils invitèrent à être présents au duel comme leurs seconds.

Les deux adversaires n’échangèrent pas une parole jusqu’au moment où ils se rendirent sur le terrain de l’honneur.

L’aurore avec ses doigts de rose commençait alors à déboutonner le manteau de la nuit qui enveloppait Montréal et à éclairer le chemin pour le cabaroit lumineux de Phébus.

L’air était tiède et légèrement imprégné des vagues parfums s’échappant des buens retiros du quartier.

Le policeman, à cette heure, était impondérable et aucun obstacle ne se présentait aux deux ennemis.

Cléophas rompit le silence le premier en disant : Ça, c’est le « spot ».

En même temps il désignait l’endroit de la ruelle le plus propice pour le combat.

— Ce sera « fair play », dit Bénoni.

— C’est correct, reprit Cléophas en se débarrassant de sa bougrine qu’il jeta sur la terre avec sa veste et sa cravate.

Il serra d’un cran la strap qui retenait son pantalon, retroussa ses manches de chemise et commença à sparrer.

Bénoni fit la même chose. La lutte était commencée. Bénoni et Cléophas paraissaient d’égale force.

À l’accès de colère que la jalousie avait donné à Cléophas, au moment de la provocation, avait succédé une rage froide et concentrée. Pour Bénoni, on peut dire qu’il était dans son beau. Calme, ferme, brave sans bravade, sa grâce adolescente rayonnait de la fierté mâle du péril et du courage.

Mais Cléophas était souple, fougueux, téméraire, impossible à esquiver par l’audace et l’imprévu de ses mouvements.

C’était un rare et poignant spectacle de voir la tranquillité et l’aisance de Bénoni devant la vivacité et l’emportement de son adversaire.


Berthelot - Les mystères de Montréal, 1898 p29.jpg

La rencontre était assurément émouvante.

Bénoni, lui, ne pouvait se retenir de parler et de rire. En même temps qu’il opposait une sécurité dédaigneuse aux furieuses attaques de Cléophas, il ne manquait pas une occasion de raillerie et un sarcasme accompagnait chaque parade.

— Gare à ton fouillon !

— Bon ! tu as tapé ton claret.

En effet, Bénoni venait de recevoir une poque formidable sur son appendice nasal, et son sang coulait en longs ruisseaux sur son devant de chemise.

Bénoni riposta par une gnole qui fendit l’arcade sourcilière de son antagoniste. Son œil gauche était bouché.

La figure de Bénoni éclatait d’une joie amère.

Ses narines se dilataient, le pli de ses lèvres, qui lui servait de sourire, était plus froidement insolent que jamais, ses prunelles fausses et changeantes resplendissait comme celle d’un chat sauvage.

Une intraduisible expression d’orgueil féroce, répandue dans son être, faisait hésiter les témoins entre l’horreur et l’admiration.

Cléophas qui commençait à se sentir mal à l’aise sous la pression de cette raillerie glaciale voulut en finir et se décida à laisser de côté les règles du fair play.

D’un bond formidable, il tomba sur son adversaire et le fit ployer. Bénoni trébucha et tomba lourdement sur le sol.

Il lui saisit le gargoton de la main gauche.

Bénoni, qui n’avait plus de force musculaire dans son poignet, réussit à se débarrasser de l’étreinte meurtrière de Cléophas, mais il ne put se relever sous le poids de son ennemi.

Celui-ci lui rabattit la tête sur la terre et avec le pouce de la main droite il exerça une pression violente sous le globe d’un des yeux de Bénoni.

Bénoni s’écria :

— Arrêtez-le, arrêtez-le, il me godge ! il me godge !

En effet, Cléophas venait de recourir à un des moyens les plus barbares pour subjuguer son adversaire.

Il essayait de lui faire sortir l’œil de son orbite.

Les témoins intervinrent et arrachèrent Bénoni de sa position périlleuse.

Ce dernier en un clin d’œil se retrouva debout et commença à bûcher sur Cléophas.

Chaque coup portait aplomb. En cinq ou six secondes la figure de Cléophas fut mise en compote.

Bénoni était victorieux et son adversaire lui demandait grâce, lorsque tout à coup une vieille femme éveillée par les vociférations des combattants sortit de chez elle et se mit à appeler la police.

Le combat avait duré une vingtaine de minutes.

Le soleil se levait radieux à l’horizon.

Un homme de police fit son apparition dans la ruelle.

Bénoni et les témoins réussirent à s’échapper, après avoir donné quelques taloches à l’agent de l’autorité.