Les mystères de Montréal/XXXIV

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Les mystères de Montréal (Feuilleton dans Le Vrai Canard entre 1879 et 1881)
Imprimerie A. P. Pigeon (p. 105-107).

III

OÙ BÉNONI EST RICHE.


Bénoni suivit des yeux Cléophas qui descendit la côte et tourna le coin de la rue Ontario.

Il resta longtemps immobile. Sa tête penchée semblait chargée de profondes réflexions.

Son cerveau était un chaos.

Il s’agissait pour lui de prendre une décision hâtive.

Bénoni se disait : Pourquoi Cléophas n’avait-il pas déterré son trésor s’il se trouvait à l’endroit qu’il venait d’examiner. Sans doute parce que ce trésor était trop lourd.

Que faire ? Attendre la faveur de la nuit pour escamoter les richesses enfouies dans le cimetière.

Non, Cléophas pouvait arriver avant lui et les lui enlever.

Bénoni prit une détermination subite. Il alla chez un forgeron et lui escamota un pic. Il retourna au cimetière des soldats et se mit à creuser la terre durcie par la gelée précisément à l’endroit où il avait vu Cléophas.

Après avoir travaillé pendant une dizaine de minutes, son pic toucha un corps solide.

C’était le coffre contenant les trésors de la famille des Bouctouche.

Ayant déblayé la terre autour de la boîte, il en fit sauter le couvercle avec son pic.

L’or et les pierres précieuses apparurent à ses yeux éblouis.

Il soupesa le coffret, il était trop lourd pour pouvoir être transporté à bras.

Il lui fallait aller chercher un charretier.

Il pensa au père Sansfaçon qui devait être en train de cuver son whiskey après son dîner.

Il emplit ses poches de pièces d’or, et après avoir recouvert le coffret avec un peu de terre, il se rendit au pas accéléré chez son vieil ami.

Le père Sansfaçon prêta son agrès à Bénoni.

Celui-ci retourna au cimetière et quelques minutes plus tard il était en possession des richesses volées à la famille des Bouctouche.

Notre coquin fouetta la vieille rosse du père Sansfaçon qui remonta le chemin Papineau.

Où Bénoni allait-il ? Il ne le savait pas.

Il roulait à l’aventure sans destination fixe.

Vers cinq heures du soir il fut surpris par l’obscurité dans une des rues écartées du faubourg Québec.

Il s’agissait pour lui de trouver un endroit sûr pour y cacher son magot.

Il devait se presser parce que le père Sansfaçon allait avoir besoin de son agrès pour faire son service de nuit.

Comme il ne trouvait aucun endroit convenable pour y cacher son trésor, il prit la résolution de le déposer dans l’écurie même du vieux charretier.

Lorsqu’il fut arrivé à la résidence du père Sansfaçon il porta le coffret dans l’écurie et le cacha sous un amas de foin.

Il entra chez le bonhomme et lui jeta une pièce d’or de $5 pour la location de son cheval.

Le vieux Sansfaçon en voyant tomber la pièce rutilante sur la toile cirée de la table, crut qu’il avait le vertige.

Le père Sansfaçon, revenu de sa surprise, questionna Bénoni sur la provenance de son argent.

Celui-ci éluda adroitement les questions et se renferma dans les bornes de la discrétion la plus absolue.

Le père Sansfaçon ne tarda pas à faire casser sa pièce de $5. Il demanda à la bonne femme d’aller « cri de quoi à la grocerie ».

Cinq minutes après, un gros flacon de genièvre était déposé sur la table.

Le vieux et Bénoni se séparèrent à six heures du soir.

Nos lecteurs se rappellent que Caraquette, Cléophas et Bénoni s’étaient donné rendez-vous pour ce soir-là sur la rue Ste-Thérèse.

Vers huit heures et demie, l’homme au chapeau de castor gris alla se promener sur le trottoir couvert de glace de la rue Ste-Thérèse.

Il battit la semelle pendant une grosse demi-heure à la porte du Petit Vatel.

Cléophas fut le premier au rendez-vous.

— Bon, en voilà un, dit Caraquette en s’adressant à son compère. Sais-tu où est Bénoni ?

— Bénoni n’a pas été vu de la journée. Il a dû trouver une job quelque part.

Cléophas et Caraquette patientèrent pendant quelques minutes.

Ils désespérèrent de voir arriver Bénoni et finirent par se décider à prendre une chambre à l’Hôtel Rasco.

Caraquette fit les honneurs de la soirée en payant plusieurs rondes.

Rendu communicatif par des libations copieuses, l’homme au chapeau de castor gris raconta à Cléophas une partie des circonstances qui l’avaient forcé de séjourner à Montréal. Il expliqua à son ami l’origine de la fortune des Simon, la manière dont elle avait passé entre ses mains, et comment elle avait été dérobée par un voleur audacieux.