Les mystères de Montréal/XXXIX

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Les mystères de Montréal (Feuilleton dans Le Vrai Canard entre 1879 et 1881)
Imprimerie A. P. Pigeon (p. 117-120).

VIII

UNE RENCONTRE INATTENDUE.


Bénoni ne savait pas trop où il allait.

Il fouettait la vieille pigouille du père Sansfaçon qui s’obstinait à trotter son mille en plus de vingt minutes.

Il faisait un froid de chien et Bénoni ne pouvait rester longtemps sur la route à cause de la légèreté de ses vêtements.

Il songea naturellement à se chercher un couvert dans un hôtel où il ne fut pas connu.

Il dirigea sa course du côté du faubourg St-Joseph en suivant les rues Vitré, des Jurés et Latour et St-Antoine, afin de se dérober aux yeux d’Argus de la police.

Il entra dans une auberge de Ste-Cunégonde et demanda un repas et une chambre pour la nuit.

Après avoir mis son cheval dans l’écurie, il monta dans son appartement le coffret qu’il avait volé à Cléophas.

Bénoni ferma à clé la porte de sa chambre et ouvrit le coffret.

Il y avait assez d’argent pour faire la fortune de dix hommes.

Avant de toucher l’or, Bénoni eut un moment d’hésitation à la pensée du crime qu’il avait commis.

Il venait d’écouter pour la première fois le reproche secret que la conscience adresse au coupable. C’est le remord qui venge la justice humaine impuissante car jamais le criminel ne parvient à s’y soustraire.

Le fantôme sanglant de Cléophas se dressait devant lui.

Bénoni chercha dans l’ivresse une distraction à la douleur poignante que lui causaient ses remords.

Il descendit dans la buvette de l’auberge et avala deux ou trois verres de boisson forte.

Il reprit un courage factice et remonta à sa chambre.

Il mit une cinquantaine de dollars dans son gousset, et referma le coffret.

Il pensa au père Sansfaçon qui allait être alarmé par l’absence prolongée de son ami.

Il fit atteler son cheval et se mit en route pour la résidence du vieux cocher. Il était alors cinq heures et il faisait déjà nuit.

Il put suivre la rue St-Joseph sans craindre d’être molesté par la police.

La vieille rosse, ravigottée par une bonne portion d’avoine, avait pris une allure assez raisonnable.

Bénoni, en traversant le carré Chaboillez, se sentit frissonner sous les atteintes du froid.

Il était riche ; pourquoi se refuserait-il le luxe d’un ulster ?

Il entra chez Beauvais et acheta, pour $10, un pardessus d’hiver qui lui allait comme un gant.

Il continua ensuite sa route et suivit la rue Notre-Dame jusqu’à la Place d’Armes où il fut obligé de faire un écart afin d’éviter un cheval qui avait pris le mors aux dents.


Il y avait un rassemblement…

Il y avait un rassemblement au coin de la rue St-Sulpice. Bénoni entendit quelqu’un disant qu’une jeune fille venait d’être écrasée.

Il arrêta son cheval, descendit de voiture et pénétra dans le groupe formé autour de la victime de l’accident.

Il voulut voir les traits de la jeune fille. Il s’avança au premier rang et vit Ursule soutenu par deux charretiers qui étanchaient avec leurs mouchoirs quelques gouttes de sang sur une blessure à la tête.

La jeune fille avait eu plus de peur que de mal. Au moment de l’accident elle portait dans ses bras une douzaine de gros capots qu’elle portait à un magasin de confection en gros.

Le timon de la voiture avait frappé les marchandises qu’elle portait et en tombant elle s’était égratigné la tête sur la glace du pavé.

Ursule reconnut Bénoni qui lui prit le bras et la fit monter dans sa voiture.

La jeune fille raconta à son ami les circonstances de l’accident.

Bénoni avait bien des choses à dire à son ancienne amante qu’il n’avait pas vue depuis le soir de son arrestation.

Tout en conversant, Bénoni conduisit Ursule au magasin où elle devait déposer ses capots.

Lorsque Ursule fut remontée dans la voiture elle dit à son ami qu’elle gagnait sa vie à travailler pour les tailleurs. Le toit paternel lui était devenu odieux depuis que le père Sansfaçon se livrait à la boisson et maltraitait sa mère dans ses ribottes.

C’était la veille du Jour de l’An et Ursule se proposait d’aller passer la veillée avec ses parents.

Bénoni lui dit qu’il se rendait immédiatement chez le père Sansfaçon qui attendait son agrès pour commencer à rouler.

Les deux amants, quelques minutes après, étaient dans le domicile du vieux charretier. Ce dernier avait roupillé pendant tout l’après-midi et était devenu sobre comme un juge de la Cour de Circuit.

La mère et la fille s’embrassèrent dans une étreinte d’affection touchante.

Le père Sansfaçon était enchanté de voir l’enfant qu’il croyait perdu.

Bénoni se mit à table avec la famille et fut un véritable bout-en-train pendant tout le repas.

Le vieux charretier immédiatement après son souper, prit son agrès et se rendit sur la « stand », où la nuit promettait d’être exceptionnellement bonne.

Les deux amoureux se contèrent toutes leurs aventures depuis leur longue séparation.

Ursule était toujours la même : son cœur n’avait pas changé.

En maintes et maintes occasions elle avait été l’objet des attentions de quelques jeunes gens qui ne cherchaient qu’à effeuiller sa couronne de vertu. Elle avait repoussé leur hommage et elle gardait pour Bénoni les prémices de l’amour le plus pur.

Ursule s’était détachée de la comtesse de Bouctouche dont les allures lui semblaient suspectes depuis sa sortie de prison.

La veuve habitait une maison richement meublée sur la rue Ste-Élisabeth et ses moyens d’existence semblaient problématiques.

Ursule n’avait passé que trois ou quatre jours à la nouvelle résidence de la comtesse et elle n’avait pu pénétrer le secret de sa mystérieuse fortune.

Bénoni pressa dans sa main les doigts d’Ursule et lui renouvela les serments du Jardin Viger.

Il dit à son amante que la fortune avait fini par lui sourire et qu’il venait d’hériter d’une de ses tantes dans le Grand Maska.

Bénoni, vers onze heures du soir, prit congé d’Ursule qui passa le reste de la nuit chez sa mère.

Le lendemain étant le premier janvier, il fallait mettre le ménage en ordre, et se préparer à recevoir les parents de la campagne.